Protégez votre fille avec un copain tagué

copaintague.jpgVous vous inquiétez de savoir avec qui votre fille va sortir ce soir? Risque-t-elle de se faire peloter, enfumer, LSDiser, trucider??
La solution: Offrez-lui un copain tagué.
Le copain tagué n’a que des avantages, elle en conviendra:
-le traitement de son acné est bon marché: doigt et salive,
-il ne se bousillera pas les tympans avec son iPod,
-vous savez toujours où trouver votre fille,
-pas besoin de pilule du lendemain,
-garde-robe pas chère et pourtant: c’est de la bombe,
-on lui agrandit le membre aussi au doigt et à la salive. Bon d’accord, là ça diffère pas d’un vrai,
-une seule caméra vidéo permet de surveiller ce qu’il fricote quand on n’est pas là,
Quelques inconvénients, faut être honnête:
-en période électorale on peut pas se voir. Votre fille ne va pas le tromper avec l’affiche d’un politicard quand même!
-en cas de manif dans la rue, la relation de votre fille peut être dissoute par les canons à eau,
-s’il se fait taguer, il aura toujours l’injure à la bouche quand vous le verrez,
-si vous interdisez à votre fille de le voir, elle va se faire emmurer pour vivre son grand amour.
Bon, finalement, ne faites pas de fille.

Quotient intellectuel et bédéphilie

par Hénaf Putiphar
professeur d’art quantique
Lointaine est l’époque où les bédéphiles étaient mis à l’index de la société et allaient gonfler, dans les ghettos, les rangs des trisomiques du chromosome 21, des agnostiques du cerveau, des blennoragiques du gland et autres adorateurs de la face cachée d’Uranus. Ces individus se retrouvaient classés, dans les tests psychométriques de Galton et Binet, au niveau des rustres dans la sous-catégorie de patafiots graves. Que d’eau a coulé, que de choses ont changé depuis ces temps révolus où la Morale régnait en despote sur le troupeau humain !… Les premiers soubresauts qui ont agités le couvercle viennent, il faut bien l’admettre, de nos voisins belges. Car c’est bien ce jeune blondinet inverti et zoophile, houppeneau agité du rectum plus connu sous le nom de Tintin, qui permit à d’honnêtes gens, œuvrant pour le bien-être de la collectivité, inscrits sur les listes électorales et, pour la plupart, pères de familles refoulant douloureusement leur homosexualité, de pouvoir se délecter, au vu et au su de tout le monde, des histoires dessinées sous forme de bande. Depuis, les psychologues désœuvrés et ils sont légions ont eu tout loisir d’étudier ce phénomène insolite. Nous savons maintenant grâce aux travaux de Braco Ruby, que les bédéphiles se dissocient nettement en deux catégories distinctes : les bédéphiles actifs et les bédéphiles passifs.
Les bédéphiles passifs (BP) sont en général abonnés à Pif-magazine, exécutent de rares et audacieuses incursions chez Zembla, mais ne se hasardent JAMAIS au delà. Il y a naturellement quelques cas border-line, que l’on a vu, sous la contrainte, se lancer dans d’hypothétiques études comparées de Tartine et Blake le Roc, mais ils sont trop peu nombreux pour qu’il soit utile d’en parler. Si l’on se rèfère à eux, il est évidemment difficile de comprendre que la bédé était enfin sortie de l’ombre et s’était hissée par la force du poignet au rang d’art majeur. Un art pictural qui est à la peinture ce que le cinématographe Lumière est à la photographie et la partouze complexe à la masturbation solitaire.

Pourtant, déjà, en 1714, Leibnitz avait jeté, dans l’indifférence générale, les base philosophiques qui ont permis à la bédé d’être ce qu’elle est. Il n’est que de relire La Monadologie pour s’en convaincre. Dans cette œuvre, l’univers y est décrit comme composé d’évènements simples qui s’enchainent en une succession d’instants figés et, malgré cela, parviennent à donner l’image mouvante de la vie. Et que sont d’autre ces évènements appellés monades, que les multiples petits carrés dessinés d’un histoire en bandes ?
Il y eu ensuite, au début de notre siècle, l’explosion des mathématiques sous la poussée de l’école allemande d’Heisenberg. Il devenait alors clair que tout se passait comme si les états successifs d’une histoire dessinée représentaient une suite de « solutions de matrice », solutions dans lesquelles chaque image contient la mémoire transspatiale de l’œuvre à laquelle elle participe. Nous retrouvons là, bien sûr, l’idée géniale qui permit à David Hilbert de concevoir en 1920 sa théorie d’unification des géométries euclidienne et non-euclidienne connue sous le nom d' »Espaces de Hilbert ».
Plus près de nous, J.B.S. Haldane, lors de sa célèbre conférence de 1963, invitait les bédélogues à n’être pas en retard sur les physiciens et à considérer que les chevauchements quantiques temporels et spatiaux permettaient de parler, dans certains cas, d’un état vivant de systèmes à interactions délocalisées lointaines.
Il ne restait plus aux dessinateurs de bédé qu’à affuter leurs crayons.
Voilà tout ce qui fait la différence entre le bédéphile actif (BA) et le BP. Le premier assimile parfaitement tout ce qui précède, même au niveau intuitif, car cela fait partie de la réflexion naturelle préalable à toute lecture d’une œuvre de bédé. Le deuxième a déjà cessé de me lire.
La limite entre les BA et les BP se situe très exactement, d’après Braco Ruby, à Mickey-Parade. Toute œuvre située au delà est imprégnée de la trame quantique et c’est bien ce qui explique son irrésistible attrait.
Prenons, pour développer cette idée, un exemple concret : « Une journée de Bert Vanderslagmülders » de Kamagurka, page 9, case 7.
La première chose évidente est que l’image 7 ne coule pas dans l’image 8. Il y a une brisure entre les deux, ce qu’on appelle paradoxalement une solution de continuité. Cette brisure est la meilleure illustration à ce jour du quantum d’énergie de Planck et du « saut quantique ». L’image numéro 7 ne coule pas dans la 8 parcequ’ELLE N’EST PAS FLUIDE ! Elle est figée ! Pour passer de l’image 7 à l’image 8, le lecteur doit utiliser une quantité d’énergie nécessaire pour tourner ses globes oculaires de quelques degrés d’angle vers la droite.
Que se passe-t-il dans cette image 7 ? Bert Vanderslagmülders, de profil bouche ouverte, tire une langue aussi longue que son nez et suintante de bave. Ses avant-bras sont repliés dans la pose du chien qui tend la papatte pour obtenir un sucre de son maître. Au dessus de son crâne chauve est inscrit dans une bulle : « HCoMçA ! ». Tout en haut de l’image, en même temps qu’il parle, Bert se rappelle : « et il mettait sa langue dans ta bouche… ». Rien ne bouge dans la case fermée et pourtant l’on devine tout de suite qu’il ne s’agit pas là d’un évènement isolé, perdu dans un vide infini. L’esprit du lecteur tente déjà de deviner ce qui précède (image 6) et ce qui va suivre (image 8), illustrant ainsi la fuite incessante de la Conscience pour ne pas se laisser emprisonner dans un éternel présent, présent qui n’a d’existence justement que dans le non-être, dans une photographie ou une image de bande dessinée, c’est-à-dire quelque chose de mort.
Une fois effectué le saut quantique, l’image 8 apparait. On s’apercoit qu’elle existait déjà en substance dans la précédente, étant en quelque sorte sa résolution. Ici Bert est de trois-quart. Il grince des dents. Ses yeux sont invisibles derrière de petites lunettes rondes cerclées de métal. Il dit : « avec mon propre CÉRUMEN. ». En haut de l’image, ses pensées continuent de s’inscrire dans un petit rectangle. « Je suis rentré en pleurant pour écrire un poème au grenier… ».
Mais une fois intégré le message et toutes ses implications, l’esprit du lecteur déclenche à nouveau une petite libération d’énergie pour passer à l’image 9, et ainsi de suite, de plus en plus anxieusement au fur et à mesure qu’il se rapproche de la fin. Car voilà enfin ce qui fait toute la grandeur de la bédé : elle a une FIN ! Elle semble n’exister que sur le papier et pouvoir se dérouler indéfiniment et pourtant elle meurt, une fois les pages refermées sur la dernière image. Et elle renait, tel un Phénix de ses cendres, un Jésus de Pâques ou une érection matinale, chaque fois qu’un esprit curieux décide à nouveau d’écarter la couverture cartonnée et douce comme les cuisses d’une femme aimée.

La chimiothérapie «maison» du docteur POTLATSCH

Emigré hongrois vivant aux Etats-Unis depuis 1966, le docteur Potlatsch est à l’origine d’une découverte stupéfiante que la communauté scientifique cherche par tous les moyens à garder sous silence. Ayant mené une existence d’ascète, ce sympathique pédiatre fut assez dépité lorsqu’on lui diagnostiqua, en avril 1992, alors qu’il atteignait ses 52 ans, une tumeur du larynx de fort mauvais pronostic. Atteint par le désespoir et peu décidé à accepter un traitement conventionnel délabrant, il décida de mettre fin à ses jours. Pour ce faire, il s’enferma dans son appartement du lower east side, à Manhattan, avec une caisse de bon vin de Bordeaux, une cartouche de cigarettes, des tranquilisants et une arme de poing. Après une nuit de libation solitaire et de tabagisme compulsif, il s’endormit fort heureusement avant de se tirer une balle dans la tête. Lorsqu’il sortit de son état comateux deux jours plus tard, il se sentit étrangement mieux et sa voix avait repris le timbre de sa jeunesse. Dans la semaine qui suivit, il fit des tests de contrôle au centre de cancérologie. Quelle ne fut pas la stupéfaction des spécialistes lorsqu’ils constatèrent que toute trace de tumeur avait disparu !
Depuis, le docteur Potlatsch milite en vain pour faire reconnaître sa méthode pour le traitement des cancers de la sphère ORL, ce qui lui a valu plusieurs internements en milieu psychiatrique et des menaces de mort de l’industrie pharmaceutique.
Sa méthode est d’une simplicité déconcertante : après trois semaines d’un régime hypocalorique strict enrichi en vitamines anti-oxydantes et associé à une activité physique intense, il faut s’administrer dans un délai de trois heures deux à trois bouteilles d’un bon vin français en inhalant la fumée d’une cinquantaine de cigarettes.
Le traitement agirait par l’effet anti-cancérigène des flavonoïdes contenus dans la peau de raisin rouge, associé à une privation d’oxygène tumoral du fait de la surcharge de l’hémoglobine en oxyde de carbone. Un effet nécrotique direct sur la tumeur lié au benzène et aux goudrons contenus dans le tabac n’est également pas à exclure.
Le traitement est d’autant plus efficace que les sujets ne sont pas alcoolo-tabagiques compulsifs, mais il semble qu’un arrêt complet de trois semaines avant la cure soit suffisant.

Amours barbares, nouvelle de H.P. Mosis, défenseur en herbe

Par une journée pluvieuse de l’été 450, le roi Attila reçut un curieux émissaire en provenance de Constantinople. Il s’agissait d’un gros homme jaune à la voix haut perchée, aux cheveux poudrés, aux doigts boudinés disparaissant sous les bagues. Sa toge d’apparat lourdement brodée ne portait aucunement les traces du long voyage qu’il venait de faire avec sa petite escorte de dix cavaliers. Mais la sueur et la poussière du chemin dessinaient fortement un entrelac de rides autour de chacun de ses yeux. Un léger tremblement de la lèvre le faisait finalement paraitre pitoyable alors qu’il attendait devant le palais en rondins, ses pieds chaussés de babouches délicates enfoncés dans un mélange de boue et de déjections porcines et aviaires.
La capitale des terribles Huns était située à l’extrémité orientale de l’ancienne province romaine de Pannonie, dans une vaste plaine au pied des monts de Zemplen, à l’emplacement actuel de la ville de Tokay en Haute-Hongrie, réputée pour ses vignobles prestigieux.
Mais à cette époque sombre et anarchique, il n’y avait ni vignobles, ni cultures. L’émissaire replet qui avait dû franchir les montagnes des balkans et remonter pendant des jours sous des orages le cours du Danube jusqu’aux vastes plaines alluviales et sablonneuses de l’ancienne Pannonie, n’avait rencontré que ruine et désolation. Il était impossible d’imaginer que moins de dix années plus tôt, des villes imposantes et prospères telles que Sirmium, Ratiara, Marcianopolis et Sardica assuraient d’agréables étapes aux voyageurs. Même la trace de leurs fortifications avait été effacée du sol calciné. Les paysans de ces régions racontaient encore, en baissant la tête, les massacres effroyables de femmes, d’enfants, de vieillards et de soldats qui furent perpétrés pendant ces sièges. Ayant fait preuve d’une cruauté insoupconnable à l’entendement de leurs victimes ramollies par le luxe et les vices de la civilisation byzantine, les barbares gagnèrent un respect servile et craintif chez les survivants.
L’effrayante multitude des Huns (on disait qu’Attila disposait d’une armée de sept cent mille hommes avec laquelle il avait semé la terreur de la mer d’Azov aux rivages de la Baltique et de l’Hellespont) se tenait tranquille depuis qu’elle avait obtenu un vaste territoire et un tribut annuel de deux milles livres d’or à la signature en 446 du traité de paix avec le faible Empereur d’Orient, Théodose II.
Ce peuple de nomades qui avait fait vaciller l’ordre mondial était maintenant regroupé dans une immense ville de tentes et de chariots au milieu desquels s’élevaient les maisons des dignitaires, des femmes favorites et l’austère palais de bois sculpté construit sur une éminence d’où il dominait le camp tout entier.
Lorsqu’Attila donna audience au gros homme, celui-ci lui révéla qu’il n’était pas un envoyé officiel mais un œnuque au service de la princesse Honoria. L’émissaire lui remit une bague ayant appartenu à la princesse, un foulard de soie parfumé et un message lui conjurant de la demander comme légitime épouse. A ces mots, les petits yeux enfoncés dans la tête difforme et basanée du roi des Huns se mirent à rouler dans leurs orbites. D’une démarche fière qui annoncait bien son sentiment de supériorité sur l’ensemble du genre humain, Attila fit quelques pas en se grattant une affreuse barbiche plantée au milieu du menton. Une excitation commencait à faire palpiter son pelvis de loup des steppes. Que pouvait bien signifier cette demande ? Honoria ! La sœur de Valentinien III, empereur romain d’Occident. Un empire qu’il convoitait depuis des années, surtout les bonnes terres grasses de la province de Gaule. Honoria, réputée jadis pour son exquise beauté et la chaleur torride de son tempérament… Attila savait qu’elle était retenue en captivité depuis dix ans dans un couvent de Constantinople après qu’elle se fut trouvée grosse à seize ans des œuvres de son chambellan Eugène. L’empereur son frère, avait préféré l’éloigner de Ravenne, cour impériale d’Occident depuis que Rome avait été saccagée par les Goths. Les mauvaises langues disaient que son bannissement n’avait aucunement éteint les ardeurs amoureuses de la princesse. Attila, qui possédait déjà plusieurs dizaines de femmes jaunes et épaisses, aux forts relents de musc et de lait caillé, et poilues comme des truies de vikings, se sentit soudain furieusement flatté d’avoir enflammé ainsi, par sa simple renommée, le cœur d’une telle femme, une femme dont la subtilité prévisible des effluves charnelles et des étreintes satinées commençait déjà à perturber gravement son intelligence. Il se déclara aussitôt l’amant et le défenseur de la princesse Honoria.
Alors que l’émissaire-œunuque venait tout juste de prendre le chemin du retour, Attila envoya ses ambassadeurs bride abattue à Constantinople porter une déclaration par laquelle il demandait la main de la princesse ainsi que la part à laquelle elle avait droit de prétendre dans le patrimoine impérial.
Mais pendant ces quelques semaines, les choses avaient changé dans l’empire d’Orient. L’empereur Théodose II qui avait fait crouler son peuple sous les impôts, dilapidant le trésor impérial en faste inutile et en dons envers ses favoris, qui avait rougi, tremblé et baissé la tête sous les insultes des barbares, venait de mourir des suites d’une chute de cheval.
Marcien, son beau-frère, monta sur le trône le 25 aout 450. Il possédait le courage qui avait manqué à son prédécesseur et cette fois, les ambassadeurs d’Attila reçurent un refus ferme. Honoria, quant à elle, fut immédiatement renvoyée en Italie pour y être enfermée dans une obscure prison de Ravenne, traitée comme une vulgaire espionne qui avait tenté de pactiser avec les hordes de Huns. Ravenne était une forteresse imprenable. Aucun chef barbare ne serait assez fou pour venir y installer un siège, a fortiori pour une simple histoire de fesses.
Mais Attila n’était pas homme à se soumettre. Profondément humilié par ce refus et tenant là l’aiguillon lubrique pour se remettre en selle, il annonca publiquement son intention d’envahir la Gaule. Ce choix paradoxal obéissait à une stratégie réfléchie. Le roi des Huns n’était certes pas cet homme cruel et répugnant que la légende nous a dépeint, dormant sur son cheval, se nourrissant d’ail et de chair crue, ne se lavant jamais et affectionnant les massacres les plus abominables. C’était un maître équitable et indulgent, un diplomate habile qui savait tenir parole, un grand rassembleur de peuples hétéroclites dont il savait se faire respecter et un chef de guerre remarquable qui ne se lancait pas tête baissée dans des batailles meurtrières. Comme tout chef barbare de l’époque, il était fasciné par l’Empire qu’il combattait faute de pouvoir y être intégré avec les honneurs. Son secrétaire d’état était un haut fonctionnaire romain nommé Oreste. Le général Aetius, l’homme le plus illustre et le plus vénéré de son temps, celui qui avait la charge de soutenir les ruines prêtes à s’écrouler de l’empire d’Occident, avait été jadis son ami. Carpilio, le fils d’Aetius, fut élevé dans le camp d’Attila. Des bataillons de Huns avaient même combattu quelque temps dans les rangs de l’armée romaine d’Aetius pour repousser les invasions vandales et suèves.
Mais beaucoup de temps avait passé. Attila était poussé à la guerre par son peuple et par la fédération de barbares alliés dont la seule source d’enrichissement était le pillage des villes conquises. L’Empire Romain d’Orient, ravagé et humilié par des traités ruineux, ne représentait plus une proie intéressante. La Gaule, elle, était fertile, riche et militairement affaiblie. De plus, Attila savait que s’il voulait vaincre l’Empire Romain d’Occident et voir tomber Ravenne comme un fruit mûr, il lui faudrait d’abord écraser Aetius, le défenseur des Gaules.
En cette année 450, l’autorité romaine avait beaucoup de mal à se maintenir sur le territoire gaulois. Les grands propriétaires terriens, inquiets des invasions et convaincus que les légions n’étaient plus capables d’assurer leur sécurité, avaient appelés eux-mêmes certaines tribus barbares pour les défendre. Celles ci recevaient en échange un tiers ou la moitié du sol ou des revenus
du sol, ce qui était souvent moins lourd que les impôts levés par Ravenne. C’est ainsi que les Alains s’étaient installés dans les vallées de la Loire et du Rhône et que les Burgondes occupaient, à titre « d’hôtes » les vallées de la Saone, de la Drome et toute la région du lac Léman. Tout le sud-ouest était occupé par les Wisigoths dont le royaume avait acquis force et solidité sous la conduite du roi Théodoric et dont l’armée était la plus puissante de Gaule. Mais Théodoric avait son attention détournée ailleurs, tout occupé qu’il était à organiser une expédition en Afrique pour venger sa fille défigurée par le roi des Vandales. Quant aux Francs, ils règnaient sur la petite ville de Tournai en Belgique. et leur roi Mérovée, qui avait conclu un traité avec Aetius pour la défense commune de la Gaule, était très critiqué dans son propre camp.
L’histoire officielle dira qu’Attila avait déjà tout manigancé bien avant les déclarations amoureuses d’Honoria et qu’il profita de l’absence de Mérovée, en voyage à Ravenne, pour s’allier avec le frère de celui-ci et faire passer le Rhin à ses troupes. Mais certains chroniqueurs affirment qu’en réalité, il était follement ulcéré par les refus successifs de l’empereur Valentinien III à lui livrer la belle Honoria et que la contemplation de portraits ainsi que la perspective obsessionnelle d’accouplements salaces autant que libidineux avait fini par exciter sa concupiscence au point de lui ôter tout appétit et tout sommeil et de transformer cette irrépressible impétuosité des sens en fureur guerrière. Sans les conseils de prudence de son état-major, il se serait probablement rué sur l’Italie du nord.
En automne 450, les Huns et leurs alliés traversèrent le Rhin sur un pont de bateaux et déferlèrent sur les provinces gauloises. La consternation fut générale. Les villes de Troyes, de Tongres et de Metz furent livrées aux flammes. A Metz, les prêtres et les enfants qui s’étaient réfugiés dans l’église furent massacrés sans distinction tant la rage d’Attila avait atteint son acmé après une épuisante autant que stérile nuit de compulsion onanique effrénée. La ville fut si bien rasée que les survivants s’empressèrent de construire une petite chapelle pour se rappeler l’emplacement qu’elle occupait. A Tongres, ils découpèrent en morceaux tous les habitants après en avoir lu l’injonction dans l’examen d’entrailles d’un foetus retiré à l’épée du ventre chaud et palpitant de sa mère. Puis les Huns traversèrent la Seine à Auxerre et marchèrent sur Orléans, dédaignant Lutèce où une folle nommée Geneviève faisait l’hytérique sur les remparts. Orléans était un poste important qui contrôlait toute la riche région de Loire et les tribus d’Alains qui y étaient installés avaient promis aux espions d’Attila de trahir les romains et de lui livrer la ville. Mais la conspiration fut découverte et les habitants d’Orléans se préparèrent courageusement au siège, amassant des réserves et consolidant en toute hâte les fortifications de la ville. Les Huns s’épuisèrent en assauts successifs qui furent tous repoussés.
Sous sa tente royale, Attila, de plus en plus frappadingue, tournait en rond comme un singe en rut, bourrinant et rebourrinant en songe l’étui voluptueux de sa dulcinée.
Les semaines passèrent. Profitant de ce délai, le général Aetius, en manque de soldats, parvint à convaincre Théodoric, le roi des Wisigoths, de surseoir à sa campagne d’Afrique et d’associer son armée aux légions romaines pour sauver le territoire gaulois. Le sort de la Gaule toute entière était bien dans les mains de ce roi toulousain, ancien barbare romanisé, bel homme aux cheveux longs et aux joues rasées de près, dont les ançêtres crasseux avaient fui jadis devant les cavaliers des steppes.
Ce fut le jour même où les Huns ouvrirent enfin une brèche dans les remparts d’Orléans que les escadrons d’Aetius et de Théodoric apparurent à l’horizon. Bien évidemment, Anianus, l’évèque de la ville, fit passer cela pour un miracle. Attila, lorsqu’il vit l’énorme nuage de poussière soulevé par les coalisés, préféra lever le siège et fit sonner la retraite. Il repassa la Seine, imposant un rythme effréné à ses hommes et alla attendre l’ennemi dans les plaines de Châlon où sa cavalerie pourrait maneuvrer avec plus de facilité.
Le 20 juin 451, les deux armées se rencontrèrent aux Champs Cataloniques.
Dans l’aube d’un matin gris, avant de disposer ses troupes en ordre de bataille, Attila, les yeux creux, le teint terreux et la lippe spumeuse, harangua longuement ses hommes qui commencaient à craindre l’affrontement. Il leur révéla que l’examen des entrailles et des os d’un soldat avait prédit la mort du roi Théodoric, leur plus redoutable ennemi, et qu’ils n’auraient rien à craindre des bataillons romains qui ne savaient plus supporter les fatigues et les dangers d’une bataille. Il leur assura que les dieux les protègeraient des dards de leurs ennemis. Il appela tour à tour ses lieutenants, leur parla de leurs anciens exploits, du danger présent et des récompenses à venir. Puis ils se mirent en ordre de combat.
Tous les peuples, depuis la Volga jusqu’à l’Atlantique étaient représentés, attroupements d’hommes aux cheveux longs resserrés en natte, torse nu pour la plupart et simplement armés de lances et de boucliers. Seules les légions romaines, équipées de pied en cap, donnaient un semblant d’ordre aux deux terribles masses humaines qui s’avançaient lentement l’une vers l’autre. La bataille, telle que la décrivit l’historien Cassiodore, fut « terrible, longtemps douteuse, opiniâtre et sanglante, telle qu’on n’en avait point vu dans les siècles précédents ». Une première charge de cavalerie des Huns fut stoppée net par une pluie de flèches et de javelots. Une deuxième charge réussit à percer le centre de la coalition romaine et, dans un mouvement d’enroulement rapide, isola l’aile gauche occupée par les wisigoths.
Pendant ce temps, les infanteries des deux armées se mélaient dans un terrible corps à corps. A la tête de sa cavalerie, Attila semait la panique dans les rangs des wisigoths. Théodoric, qui galopait en tous sens pour ranimer l’ardeur de ses soldats, tomba soudain de son cheval, mortellement blessé par un jet de javelot. Dans le désordre qui s’ensuivit, le roi défunt fut piétiné par ses troupes en déroute et les sabots de la cavalerie barbare. Mais les Huns, croyant la partie gagnée, mirent leurs flancs à découvert et le vaillant Torismond, lieutenant d’Aetius retourna brusquement la situation en déferlant sur eux avec des troupes fraiches et bien organisées. Seule la tombée de la nuit sauva Attila d’une défaite totale. Une bonne partie de ses alliés, Hérules, Thuringiens et Gépides, avait déjà fui le champ de bataille où des milliers de blessés lancaient des hurlements de bête, griffaient la terre, s’emplissaient la bouche et les narines de boue et s’arrachaient les yeux pour ne plus voir cet amas de viande humaine agonisante dont ils faisaient partie. Les Huns se réfugièrent derrière un rempart de chariots et Attila fit dresser un bûcher formé de selles de chevaux pour être prêt à se précipiter dans les flammes si l’ennemi forçait son camp. Mais les romains, dans la confusion du combat, ne voyant plus Aetius qui s’était déporté trop loin sur la gauche et entendant des soldats crier la mort de Torismond, se retirèrent dans leur camp.
Une fois le calme revenu, de part et d’autre, on dressa le bilan. Cent soixante, peut-être deux cent mille morts… Sans compter les blessés, que l’on entendait gémir dans la nuit et que personne n’osait aller secourir… Torismond, celui qui avait retourné le cours de la bataille, regagna finalement ses lignes au milieu de la nuit, une jambe fracassée, et fut acclamé en héros.
Le lendemain, les Wisigoths enterrèrent et pleurèrent leur roi. Derrière l’enceinte de leurs chariots, les Huns ressemblaient à des lions rugissants harcelés par les chasseurs, tapant de l’épée sur leurs boucliers et poussant des hurlements à glacer le sang. Pendant plusieurs jours, les deux camps se firent face sans oser à nouveau livrer bataille. Et un matin, les Huns se réveillèrent surpris du profond silence qui régnait sur les plaines de Châlon. Aetius et ses troupes s’étaient retirés pendant la nuit, abandonnant les Huns à leur demi-défaite. Plus tard, Aetius confia qu’il avait craint de rendre, par la destruction des Huns, la puissance des Wisigoths trop redoutable. Peut-être ses anciens liens d’amitié lui avaient également dicté de ne pas porter le coup fatal à Attila.
Ayant perdus trop d’hommes, les Huns se replièrent et repassèrent le Rhin. Au passage, ils se vengèrent sur les Francs qui avaient rejoint le camp romain sous l’impulsion de Mérovée.
Les habitants des villages traversés furent écartelés par les chevaux, écrasés par les roues des chariots, et leurs membres éparpillés au bord des routes. A Tournai, capitale de Francs, deux cent jeunes vierges furent rassemblées, livrées à l’ardeur des soldats en rut et finalement passées au fil de l’épée.
Arrivé en Pannonie, Attila, fou de rage, reconstitua ses troupes en décrétant la mobilisation générale et, de plus en plus habité par ses démons concupiscents, demanda une nouvelle fois aux romains de lui livrer la princesse Honoria. Comme on ne lui répondait pas, il passa les Alpes au printemps 452 et envahit l’Italie du nord sans plus tenir aucun compte des conseils de modération de son état-major.
Mais cette fois, la fortune sourit à l’audacieux. Aetius, revenu de Gaule, eut toutes les peines du monde à lever une nouvelle armée. Il faut dire que les romains avaient depuis longtemps renoncé au métier des armes. Les plaines du Pô furent ravagées. Aquilée, autre place forte réputée imprenable fut rasée, ainsi que Pavie, Milan, Vérone et Bergame. Les habitants de la Vénétie se réfugièrent sur les îles d’une lagune et fondèrent la république de Venise. Devant l’approche du danger, le pleutre Valentinien III et sa cour firent la grave erreur de quitter Ravenne pour Rome, emmenant une Honoria toute excitée dans leurs bagages. Attila, son champion, son guerrier à l’arbalète lustrée, venait la délivrer et lui pourfendre la rosette de son gaillard gourdin.
Comme les barbares approchaient de l’ancienne capitale impériale, le sénat se dépécha d’envoyer à Attila une ambassade solennelle menée par Léon, évèque de Rome. La rencontre eut lieu sur les bords du lac Benacus, non loin de la ville de Mantoue. L’éloquence de Léon, son allure prestigieuse et ses habits pontificaux impressionnèrent vivement le roi des Huns. La légende dira plus tard qu’au moment où Léon s’avanca vers les barbares en leur faisant un signe de paix, un terrible orage éclata dans le ciel tandis que les nuées dessinaient la silhouette d’un viel homme furieux jetant des poignées d’éclairs sur la terre. Au seizième siècle, le jeune peintre florentin Raphaël représenta l’évènement par une fresque que l’on peut encore voir au palais du Vatican. La silhouette nuageuse y est remplacé par saint Pierre et saint Paul, le glaive à la main, faisant se cabrer le cheval d’Attila et mettant en fuite les Huns affolés dont l’enchevètrement des lances penchées vers la droite contraste fortement avec la verticalité de la croix catholique tenue par le commandant de la garde impériale.
Comment ajouter foi à cette représentation manichéenne de l’Ordre et du Chaos face à face ? Que s’est-il réellement passé ce jour là ? Qu’a pu bien dire Léon à Attila qui le fasse rebrousser chemin aux portes de Rome ? Les historiens auront beau jeu d’expliquer que la peste sévissait dans les rangs de l’armée des Huns et que la lecture des entrailles avait prédit la mort d’Attila s’il s’avisait de conquérir la Ville Eternelle, ce ne sont là que des explications partielles.
Quoi qu’il en soit, le lendemain de cette entrevue, Attila reprenait la route de Pannonie et les vieux livres deviennent curieusement muets sur le sort de l’infortunée Honoria, tout se passant exactement comme si une transaction avait eu lieu et que Léon ait échangé la princesse contre la promesse du retrait des barbares.
Il convient d’extirper maintenant de la poussière des siècles les pages du journal d’un soldat Bagaude qui combattait dans l’armée barbare.
Celui ci s’étonne que le roi des Huns demeura enfermé dans son charriot tout le chemin du retour, bombant et ripaillant avec une telle force que le vacarme s’en répandait dans tous les rangs de son escorte et que de nombreux rires et gloussements de femme furent même distinctement entendus bien que toutes les épouses du roi fussent restées en Pannonie. Mais les hommes frustes de l’époque, accoutumés aux manifestations surnaturelles, se dirent que la déesse Diane était descendue du Panthéon pour accorder au conquérant de l’univers un peu d’apaisante félicité. Tous ces soldats qui révaient de s’approprier les richesses de Rome, suivaient maintenant sans broncher leur roi dans sa volte-face. La puissance persuasive de Léon avait-elle été à ce point efficace sur ces milliers de barbares prêts à piller la Ville Eternelle ?
Le voyage dura vingt jours, vingt longues journées à travers les Alpes pendant lesquels les soldats n’apercurent point leur maître. Mais pour l’entendre, ils l’entendirent, tout au moins les hommes de la garde rapprochée. Le Bagaude relate que de son chariot, Attila criait en latin, qu’il maitrisait parfaitement mais utilisait rarement, des phrases telles que : « Ad costem tibi septimam recondam ! » (Je te l’enfoncerai jusqu’à la septième côte), ou : « Secti podicis usque ad umbilicum ! » (Je vais te fendre le cul jusqu’au nombril). L’excès de spasmes graveleux amena plusieurs fois Attila au bord de l’apoplexie syncopale. C’est du moins ce que rapporte le soldat Bagaude qui vit plusieurs fois le médecin de la troupe monter dans le chariot royal pour procéder à des saignées salvatrices. Questionné de toutes parts sur ce qu’il aurait pu voir, le médecin avait fini par lâcher d’un air sarcastique : « Mentula cum doleat puero, illa culus, non sum divinus, sed scio quid faciat. » (Quand ce garçon se plaint d’avoir mal à la queue et elle au cul, je ne suis pas devin, mais je sais ce qu’ils ont fait.). Et qui pouvait donc être d’autre cette femme que la princesse Honoria en personne ?
Mais la suite de l’histoire semble apporter un démenti cinglant à cette séduisante hypothèse : à peine arrivé dans son camp, Attila
décide d’épouser sur le champ une jeune beauté barbare nommée Idlico qui était venue l’acceuillir avec un groupe d’adolescentes nubiles. Le soir de ses noces, accablé de vin et de fatigue, il quitte fort tard les plaisirs de la viande pour se livrer à ceux de la chair. Le lendemain, la journée touche à sa fin quand les serviteurs, inquiets du silence, se précipitent dans la chambre de leur maître. Il trouvent Attila sur le sol froid, étouffé par son sang et la jeune épouse, qui semblait avoir vieilli de dix ans, assise tremblante au bord du lit.
Alors, selon la coutume, ils coupèrent une partie de leurs cheveux, et se firent au visage de profondes blessures pour pleurer, non avec des larmes comme des femmes, mais avec leur sang. Le corps d’Attila, enfermé dans trois cerceuils, le premier d’or, le second d’argent et le dernier de fer, fut mis en terre et recouvert de trophées, de pierres précieuses et d’ornements divers ainsi que des corps des prisonniers qui avaient creusé la tombe. Les Huns terminèrent la fête en se livrant autour du sépulcre à tous les excès de la peine et de la débauche. Ainsi finissaient un règne de dix neuf ans et la suprématie du peuple des Huns sur les nations de la Scythie et de la Germanie
Un an plus tard, en 453, Aetius, celui qui avait laissé la vie sauve à Attila aux Champs Cataloniques et qui n’avait pas su empêcher l’invasion de l’Italie du nord, était assassiné par la main même de l’empereur Valentinien III, lequel fut massacré peu de temps après par des soldats vengeurs.
En 476, Romulus Augustule, le dernier empereur romain d’Occident, était déchu de ses fonctions par un général barbare nommé Odoacre. Par une dérision du destin, ce jeune empereur déchu était le propre fils d’Oreste, l’ancien secrétaire d’état d’Attila.
Vingt ans plus tard, Clovis, le petit-fils de Mérovée, étendait le royaume franc à toute la Gaule déromanisée.
En 498, alors que Clovis se faisait baptiser à Reims par l’évèque Rémi, la dernière femme d’Attila, celle que l’on nommait Idlico, rendit l’âme sur les bords de la mer Noire où Dengisich, dernier fils vivant du roi des Huns, s’était réfugié après avoir été chassé de ses territoires par les Gépides et les Ostrogoths.
Idlico, sur son lit de mort, prétendit qu’elle était la princesse Honoria. D’une voix entrecoupée par les spasmes de l’agonie et de la honte mélés, elle raconta à sa dame de compagnie quel genre de partie triangulaire s’était réellement déroulée la nuit où Attila, terrassé par un excès de volupté, s’était éteint, et comment, de rage, elle avait tuée et enterrée de ses propres mains dans le sol glaiseux de la tente royale la jeune fille qu’ils avaient voulu associer à leurs insatiables étreintes.

L’histoire fut rapportée dans tout le campement. Personne ne la crut et la vieille femme fut enterrée sans tumulus, sans ornement funéraire et sans nom, à l’emplacement exact qu’occupe actuellement un immeuble sale de trois étages dans la petite ville balnéaire de Sozopol en Bulgarie.

H.P.MOSIS 1995

Grève chez les transporteurs d’oxygène

grevetranspoxyg.jpgPanique au centre de contrôle circulatoire : les globules rouges ont décrété une grève illimitée à partir de demain matin sept heures.
– RONDELLE DE PROSTATE ! QUI VA TRANSPORTER L’OXYGENE ? hurle le Grand Neurone Hypothalamique hors de lui, ses dizaines d’yeux cytoplasmiques exorbités par la colère et l’incrédulité.
– C’est pas nos oignons, lui répond aggressivement le représentant syndical hématique.
– MAIS C’EST INSENSE ! Vous êtes un service public ! Vous ne pouvez pas arrêter votre travail ! Vous n’avez pas le droit ! Vous mettez la vie de la communauté toute entière en péril !
– Dans ce cas, vous n’avez qu’à accepter nos revendications dès maintenant.
– C’EST IMPOSSIBLE ! ELLES SONT INACCEPTABLES ! Et de toutes façons, je ne suis pas mandaté pour prendre une décision seul. Je dois réunir le Bureau Sympathique.
– Hé bien qu’attendez vous ?
– Ca sera difficile avant demain. Il nous faut un délai supplémentaire.
– Ttttt…. Voyons ! Soyons sérieux ! Vous êtes des centaines ici à glander devant vos écrans de surveillance. Les cadences infernales, c’est pour nous ! Et nous, on en a MARRE ! OK ?
– Je n’y suis pour rien ! Adressez vous au Grand Ordonnateur.
– Me faites pas rigoler ! Vous savez comme moi quel foutoir c’est là-haut. Des milliards de gratte-papiers sans cesse occuper à se téléphoner et pas un seul capable de prendre une décision !
– Ne soyez pas irrévérencieux ! C’est tout de même grâce à eux que tout le monde bouffe, non ?
– D’accord ! D’accord ! rétorque le représentant syndical. Quoi qu’il en soit, si ce papier n’est pas signé avant sept heures demain, (il jette trois feuilles dactylographiées au visage du Grand Neurone Hypothalamique), je décrète la grève générale. Et mon mouvement est assez puissant pour paralyser tout le flux circulatoire. Je ne vous décris pas le bazar, vous pouvez l’imaginer aisément !
Le Grand Neurone blémit et sa voix se casse sous les coups de boutoir de la rage.
– Vous déconnez, Glob ! Vous outrepassez vos droits ! Ce n’est plus une grève, c’est un chantage abject. Vous n’êtes pas un représentant syndical, Glob, vous êtes un hooligan ! Un terroriste aveugle et fou !
– Me faites pas rire avec nos droits ! C’est vous qui les avez décidé pour nous, nom d’une benne à urée ! On est pas du même monde tous les deux. Vous n’avez aucune idée de nos conditions de travail. Je parie que vous n’ètes jamais descendu vous ballader dans les tuyauteries, hein ? Ca laisserait des traces sur votre costar et les mecs en costar trois pièces, moi j’ai jamais pu les encaisser. Alors vous allez discuter fissa avec vos supérieurs et vous signez ce papelard dare-dare. Je n’ai rien d’autre à vous dire, mon cher Jean-Hugues. Salut.
Le dénommé Glob touche du doigt la visière crasseuse de sa casquette et quitte la salle de contrôle en faisant claquer la porte.
– HACHOIR A CROTTE ! VOUS AVEZ ENTENDU CA ? explose le Grand Neurone. Ce type là est un fou furieux ! Arrêter le flux sanguin ! C’est du sabordage ! Un suicide collectif ! Voilà où mènent les délires progressistes de la cellule rouge du lobe frontal ! Ca fait des mois que je leur dis là-haut : faut pas discuter avec les prolos. La carotte et le bâton, c’est le seul langage qu’ils comprennent ! Et puis je ne m’appelle pas Jean-Hugues, d’abord ! TENIA BRENNEUX !
Devant l’urgence de la situation, le Bureau Sympathique se réunit le soir même à 22 heures.
Autour de la grande table ovale sont réunis une belle brochette de « costar-cravates », comme aurait dit Glob : le Grand Neurone Hypothalamique accompagné de son secrétaire particulier, le contrôleur général du nerf sympathique, le responsable du bureau mésentérique, le délégué des neurones pré-ganglionnaires, le directeur des services chimiques, l’ingénieur en chef de la pompe cardiaque, le préposé au système réticulo-endothélial, le superviseur de la chaîne de montage globulaire de la moelle osseuse, le chef de la police immunitaire, le directeur de la banque du foie, l’émissaire spécial du département de stratégie organique, et bien sûr, le président Végétatif, énorme et rond, qui semble somnoler au fond de son immense fauteuil de cuir.
– Qu’attendons nous pour commencer ? dit d’une voix bourrue et asthmatique le chef de la police.
– Il nous faut attendre le représentant de la Conscience, rétorque le Grand Neurone.
– Il ne viendra pas, dit le président Végétatif, tiré subitement de sa léthargie.
– QUOI ?!!
– Oui. Voilà ce que nous ont répondu les hautes sphères : « Démerdez vous ! Le fonctionnement de la machinerie interne ne nous concerne pas et puis nous sommes très occupés ce soir. » Cela dit, ils n’ont pas tord. La Conscience n’a pas à intervenir dans la régulation du flux sanguin. Ca ne s’est jamais vu. Bref, nous avons carte blanche ! J’assumerai donc les pleins pouvoirs dans cette affaire.
Hum… rajoute le Président après quelques secondes. Je crois avoir compris que le protocole d’activation génitale a été enclenché. Vous savez ce que cela signifie : la Conscience sera aux abonnés absents tant que nos collègues testiculaires n’auront pas ouvert les vannes.
– C’EST INSENSE !
– Cela a toujours été ainsi, Grand Neurone.
– Cette fois, la situation est d’une gravité exceptionnelle !
– La conscience n’en a pas pris conscience, c’est tout… Messieurs, au travail ! Il nous reste neuf heures pour trouver une solution. Karl, voulez vous nous lire les revendications du syndicat des transporteurs d’oxygène ?
– Oui, Président.
Le secrétaire du Grand neurone se râcle longuement les cordes vocales, ajuste de fines lunettes sur son triple nez aquilin et démarre d’une voix empreinte de gravité :
« Nous, masses laborieuses exploitées qui trimons jour et nuit au profit du Grand Intellect, réunis lors de l’assemblée générale du syndicat hématique, après en avoir discuté, délibéré et voté le principe à main levée à l’unanimité, décrétons par la présente déposer un préavis de grève générale qui prendra effet demain à sept heures si les revendications suivantes ne sont pas accordées et dûment contresignées par les autorités compétentes…. »
– Quel galimatias !
– Silence, s’il vous plait.
– « Premièrement : la retraite à quatre-vingt jours. Autrement dit : que la période de travail actuellement de cent vingt jours et nuits soit ramenée à quatre vingt, incluant un jour et une nuit de repos hebdomadaire obligatoire.
– Deuxièmement : que la ration quotidienne de glucose actuellement de deux picogrammes par individu soit immédiatement augmentée à trois picogrammes, déduction faite des charges sociales, assurance maladie, taxe de péage aortique et vignette globule-mobile.
– Troisièmement : que la police immunitaire cesse sur le champ ses incessants contrôles d’antigènes de membrane avec leur cortèges de brimades injustifiées, de contraventions insupportables et occasionnant plus souvent qu’il ne devrait des retards importants dans la livraison des molécules d’oxygène.
– Quatrièmement : qu’une enquête soit ouverte sans tarder sur le scandale des cotisations retraite. Où sont passés les fonds ? Pourquoi devons nous payer pour nos aînés ? Comment expliquer une augmentation de vingt pour cent de ces cotisations en l’espace de trente jours seulement ? Les pouvoirs métaboliques vont-ils encore longtemps nous prendre pour des vaches à lait ? Nous exigeons que toute la lumière soit faite sur cette affaire.
– Cinquièmement, et pour preuve de notre coopération à la bonne marche de l’entreprise, nous proposons un nouveau plan de circulation (ci-joint) afin de mettre un terme à l’hécatombe d’accidents sur les grands axes cœur-périphérie, les carrefours carotidiens et iliaques, et surtout le rétrécissement de l’artère fémorale gauche par une plaque d’athérosclérose qui devrait depuis belle lurette être nettoyée par les services macrophagiques compétents. »
– Voilà ! dit le secrétaire général en reposant les feuillets sur la table.
– C’est consternant !
– Ces prolétaires sont exaspérants !
– Que voulez vous, ils n’ont pas le sentiment d’appartenir à un grand corps. Ils ne comprennent pas le but de leur travail. A force de les exploiter sans les éduquer spirituellement, il était inévitable que l’égoïsme mesquin des intérêts particuliers détruise le parfait équilibre de la collectivité, dit l’émissaire du département stratégique.
– Ca nous fait une belle jambe ! Allez donc leur expliquer ça maintenant ! lui rétorque le Président. Puis, se tournant vers le Grand Neurone Hypothalamique : mon cher Jean-Hugues…
– Pas Jean-Hugues, Président, Jean-Jules.
– Pour commencer, mon cher Jean-Hugues, pouvez vous nous dire précisément quelles seraient les conséquences pour le corps social si les transporteurs d’oxygène interrompent leur travail à sept heures demain comme ils menacent de le faire.
– Sans aucun doute catastrophiques, Président.
– Parlez plus fort, Jean-Hugues.
– Jean-Jules ! Je disais : CATASTROPHIQUES, Président ! Les transporteurs d’oxygène, plus communément appelés globules rouges depuis leur inscription massive (plus de 70 %) à la Confédération Globulaire des Transporteurs, d’obédience communiste…
– Pouarc !
– … ont tout à fait les moyens de bloquer totalement la circulation avec leurs vingt cinq millions de millions de véhicules. Leur méthode est simple : après avoir débranché leur potentiel électro-négatif de membrane, ils s’agglutinent en caillots dans les grandes artères au niveau de tous les carrefours et bifurcations et bouchent systématiquement l’accès aux voies secondaires. Plus aucun traffic ne sera possible. Nous serons à leur merci.
– Combien de temps pensez vous que nous puissions tenir dans un tel état de stase ?
– Hum… D’après nos prévisions et selon l’état actuel des organes vitaux, guère plus de quatre minutes.
– QUATRE MINUTES ?!!! Mon dieu ! Et qu’adviendra t-il passé ce délai ?
– La pompe cardiaque va se désamorcer, ou se mettre en fibrillation, créant des dégats irréversibles. Puis les individus les plus sensibles au manque d’oxygène et de glucose, c’est à dire tous les neurones et plus particulièrement ceux des hautes sphères de la conscience, vont mourir d’asphyxie et d’inanition.
– C’est abominable !
– Ensuite, les unités cellulaires des organes périphériques vont suivre le même chemin, sans exception.
– Il n’y aura pas de survivants ?
– Aucun, j’en ai bien peur.
– Les globules rouges vont y passer aussi ?
– Naturellement, mais ils n’ont manifestement pas envisagé cette implication.
– C’est absurde !
– Ce sont pour la plupart des analphabètes. Ils refusent de comprendre que leur sort est lié au nôtre.
– Ces communistes sont la gangrène de la société !
– Voilà bien où mènent les élucubrations progressistes de ces abrutis d’intellectuels oisifs qui déblatèrent à longueur de journée bien au chaud dans leur cortex cérébral ! hurle le chef de la police au bord de l’apoplexie. Tous défoncés à la dopamine ! Nous n’aurions jamais eu ces problèmes si la Conscience ne s’était pas mis en tête de comprendre et d’accepter tous les comportements de ses ressortissants plutôt que de faire respecter l’ordre !
– Du calme, Schwartzone ! Qui êtes vous donc, pour oser juger nos maîtres ?
– Des drogués, oui !
– TAISEZ VOUS, SCHWARTZONE ! Nous ne sommes que des serviteurs ! Le but que poursuit la Conscience est bien au delà de nos misérables capacités de compréhension.
– Il y a une chose que ces demeurés de transporteurs ignorent, intervient l’émissaire du département stratégique, et il vaut mieux qu’ils continuent de l’ignorer : au bout de leur période de cent vingt jours, en guise de retraite dorée, ils sont parqués dans la rate pour être détruits afin de récupérer leurs citernes à hémoglobine pour la nouvelle génération.
– Hin, hin. Maigre consolation.
– Justement ! Nous pourrions mettre tous les globules syndiqués en « pré-retraite », non ?
– Cela ferait plusieurs centaines de milliers de dossiers à traiter dans la nuit !
– De toutes façons, la rate n’est pas prète à les acceuillir, dit le préposé au système réticulo-endothélial. Nous n’avons pas fini de « traiter » l’équipe globulaire précédente. Les cachots réticulaires sont encore plein de cette racaille.
– Si je comprends bien, Grand Neurone, nous sommes obligés de négocier.
– Hélas oui, Président, nous n’avons pas d’autre choix.
– Je ne suis pas d’accord ! dit le chef de la police. J’ai ici les noms de tous les meneurs, nous pouvons les arrêter dans la nuit et les mettre définitivement hors d’état de nuire.
– C’est impossible ! Vos troupes entières n’y suffiraient pas, à moins d’abandonner la surveillance des frontières immunitaires pendant plusieurs heures. L’ennemi extérieur ne manquerait pas de profiter de l’occasion et nous nous retrouverions face à une redoutable invasion microbienne. Les nouvelles du front sont alarmantes, savez-vous ? De nombreuses colonies de staphylocoques pathogènes campent dans nos plaines cutanées, prètes à passer à l’attaque.
– Sans compter que l’équipe de remplacement globulaire n’est pas prête, rajoute le superviseur de la chaîne de montage. En tout cas, pas avant une dizaine de jours, peut-être six, en doublant les cadences des cellules médullaires.
– Nous pourrions fonctionner quelque temps en effectifs réduits, avec un taux d’hémoglobine aux alentours de huit grammes.
– Pour cela, nous avons besoin des deux-tiers des effectifs globulaires.
– Il faudrait que les globules non inscrits et les membres « passifs » du syndicat renoncent à la grève une fois les meneurs arrêtés.
– C’est un risque à courir.
– Non ! Je les connais. Ils ne se laisseront pas intimider. Une rafle massive ne ferait que les conforter dans leur action.
– MILLE BOUDINS ! intervient à nouveau le chef de la police immunitaire. Vous êtes une bande de timorés. Président, signez moi ce décret d’arrestation et je me charge du reste.
– IL N’EN EST PAS QUESTION, SCHWARTZONE ! Sachez que je n’apprécie pas du tout vos méthodes de légionnaire.
– C’est comme vous voulez ! Dans ce cas, je n’irai pas pleurer sur votre cerceuil.
– CELA SUFFIT, SCHWARTZONE !
Sous l’affront, la carrure massive du chef de la police se tasse dans son fauteuil. Son gros visage variqueux de dogue vénitien se hérisse d’aspérités sales et pointues.
– Il y a peut-être une autre solution, hasarde l’émissaire spécial du département stratégique.
– Nous vous écoutons, Single.
– Vous savez que la carrosserie des véhicules transporteurs est protégée par une charge électrique négative qui limite le risque de collisions en fonctionnant comme repoussoir. Si nous parvenons à augmenter cette charge électro-négative d’un facteur… disons… cinq à dix, les globules rouges ne pourrons plus s’agglutiner entre eux.
– Et comment pouvez vous parvenir à un tel résultat ?
– En modifiant l’équilibre électrolytique du milieu intérieur.
– Mais c’est bien au delà de nos compétences !!
– Supposez, insiste l’émissaire stratégique, que le tube digestif se vide subitement de tout son contenu par les deux bouts…
– C’est impossible !
– L’abus d’alcool et certaines drogues aphrodisiaques peuvent donner un tel résultat !
– Nous ne pourrons jamais influencer le comportement de la Conscience dans ce but !
– Et pourquoi non ? J’ai cru comprendre que nous étions en phase d’activation génitale. Si nous ouvrons les citernes d’adrénaline du subconscient, nous pouvons créer un syndrome d’angoisse d’échec suffisamment fort pour contraindre la Conscience à absorber des stimulants sexuels. Dans un deuxième temps, nous faisons capoter la phase érectile de telle sorte que le fiasco obtenu induise une irrépressible consommation d’alcool.
– Je m’y oppose totalement ! C’est anti-déontologique ! réagit le Président.
– Tous avons comme règle de servir la Conscience et non de la manipuler, ajoute le contrôleur général du nerf sympathique. Je ne dérogerai jamais à ce principe !
– Il y a des principes qui mènent tout droit à la mort, répond, narquois, l’émissaire stratégique.
– Hum-Hum… intervient le Grand Neurone Hypothalamique, constatant l’impasse de cette discussion. Si nous examinions maintenant les modalités d’un accord rendu inévitable avec le syndicat hématique ? Nous ne pouvons pas accepter en bloc leurs revendications, mais il nous faut négocier et gagner du temps.
– C’est à mon avis la seule attitude raisonnable, dit le président Végétatif.
– Je me ralie également à cette opinion, surenchérit le contrôleur général.
Un mouvement d’humeur parcourt l’assistance. Le chef de la police grogne quelque chose que personne ne comprend. Mais aucune voix ne s’élève contre cette capitulation et le Grand Neurone peut poursuivre :
– En ce qui concerne le premier point : nous pouvons fort bien accorder la retraite à quatre vingt jours si la chaîne de montage médullaire parvient à construire plus rapidement les futures générations de globules…
– HA ! JE L’ATTENDAIS ! crie le représentant de la moelle osseuse. Vous croyez que mes gars s’amusent peut-être ? Entre fournir un effort ponctuel et imposer une augmentation permanente des cadences, il y a un pas que je refuse de franchir, sinon c’est à une grève de la moelle que vous aurez à faire face ! Et mes gars ne sont pas des rigolos quand il s’agit de défendre leurs intérêts !
L’émissaire du département stratégique soupire longuement en se lustrant la chevelure de ses longs doigts cytoplasmiques.
– Nous pouvons trouver un compromis, insiste le Grand Neurone. Pensez vous qu’un cycle de cent jours puisse être acceptable ?
– A condition d’augmenter les salaires en conséquence, dit le représentant de la moelle osseuse.
– Ou trouverons nous les fonds supplémentaires ? Les réserves de glucose ne sont pas inépuisables ! répond le directeur des services chimiques.
– Il n’est pas question de mettre en circulation de nouvelles devises ! intervient, ulcéré, le directeur de la banque du foie. Si nous laissons s’installer un système glucidique inflationniste, nous risquons à très court terme de voir augmenter les taux d’insuline, ce qui aurait, comme chacun sait, des effets gravissimes et peu contrôlables sur l’économie générale.
– Il est vrai que le glucose fort a toujours été la règle de conduite des financiers qui nous gouvernent sous le bérèt.
– RONDELLE DE PROSTATE ! s’emporte le Grand Neurone Hypothalamique. Vous n’avez pas l’air de vous rendre compte de la gravité de la situation ! Il y va de notre survie à tous !
Un silence glacial s’installe à la suite de cette déclaration péremptoire. Chacun regarde ses notes éparses sur la table. Le président Végétatif se gratte d’un air grimacant une excroissance verruqueuse ayant poussé subrepticement sur sa membrane protéique. Puis la voix tétue du représentant médullaire se fait à nouveau entendre :
– En tous cas, il n’est pas question que mes gars fassent les frais des délires crypto-communistes de ces cammionneurs !
– Seigneur Homme ! soupire le Grand Neurone au comble du découragement. Et il marmonne en levant les yeux au plafond : pardonnez leur. Ils ne savent pas ce qu’ils font.
– Que dites vous, Jean-Hugues ? lui demande le Président.
– Jean-J… Oh… Rien. Rien, Président. Rien… Quel gâchis !
– Allons, allons. Pas de défaitisme, je vous prie. C’est à moi que revient la décision finale. Passons à l’examen du deuxième point, voulez vous ?
– Il s’agit de l’augmentation du salaire glucidique. Nous nous retrouvons devant le même dilemme : notre économie peut-elle s’adapter à une augmentation conséquente de la masse monétaire circulante ?
– J’ai déjà répondu à cette question, dit le chef de la banque du foie d’un ton buté.
– Dans ce cas, passons au troisième point, coupe le président Végétatif avec une sérénité imperturbale autant que paradoxale.
– Le troisième point concerne les contrôles d’identité antigénique effectués par la police immunitaire jugés trop fréquents et parfois aggressifs, dit en bon fonctionnaire servile le secrétaire Karl.
– Ces contrôles sont obligatoires ! s’emporte à nouveau le chef de la police. Vous savez que chaque transporteur est tenu d’appliquer sur son pare-brise une vignette génétique nous permettant de l’identifier comme appartenant bien à notre nation organique. Je ne fait qu’appliquer la loi anti-immigration en faisant contrôler systématiquement tous les véhicules de la circulation sanguine. Nom d’un clone plasmocytaire ! Me demander de supprimer ces contrôles, c’est comme abandonner notre beau pays aux staphylos, entéros, colis, protéus, tréponèmes et autres métèques qui n’ont rien à faire chez nous.
– Ca va, Schwartzone. Ca va, on a compris. Je vous demande simplement s’il est possible de réduire la fréquence de ces contrôles, tout au moins jusqu’au remplacement de ces bandits de rouges par la nouvelle équipe… que nous materons dès le début, celle là, je peux vous l’assurer !
– Je vais y réfléchir, Président.
– Hé bien, réfléchissez vite, Schwartzone !
– Le quatrième point concerne le supposé scandale des retraites…
– Ha ha ha… Hé bien, nous ouvrirons une enquête… qui n’aboutira jamais, bien entendu !
– Ha ha ha ha…
– Quant au cinquième point, il ne pose pas de problèmes insurmontables, que je sache ! Le syndicat saura s’accomoder d’un nettoyage du dépot fémoral qui les dérange ainsi que de promesses sur la mise en place à moyen terme d’un nouveau plan de circulation.
– Je peux envoyer une équipe de déblayage dès cette nuit, dit le préposé au système réticulo-endothélial. Mais… Si je peux me permettre… Il faudra suggérer à la Conscience de diminuer sa consommation de cigarettes et de matières grasses, sinon tout sera à recommencer dans quelques jours.
– Je transmettrai, ne vous en faites pas, dit le président Végétatif. Et, après un long soupir de satisfaction : Hé bien voilà ! Vous voyez que les obstacles n’étaient pas insurmontables ! Secrétaire, veuillez écrire, s’il vous plait :
« Moi, président Végétatif, en vertu des pouvoirs qui me sont conférés, déclare accepter dès aujourd’hui toutes les revendications du syndicat hématique, à savoir :
– la retraite globulaire est accordée au terme d’un délai de quatre-vingt jours de travail,
– un jour de repos hebdomadaire est accordé aux transporteurs comme suit : trente trois pour cent des effectifs feront relâche le samedi, trente quatre pour cent le dimanche et trente trois pour cent le lundi,
– le salaire quotidien est porté à trois picogrammes de glucose, charges déduites,
– les contrôles immunitaires seront ramenés à un par jour,
– une enquête est immédiatement ouverte pour faire toute la lumière sur l’affaire des cotisations retraites,
– une commission d’études est constituée pour mettre en place dans les plus brefs délais le nouveau plan de circulation,
– les dégradations signalées sur la voierie seront réparées dans la nuit. »
Et Voilà ! Mettez moi ça au propre avec les tampons d’usage et ma signature et le Grand Neurone se fera un plaisir de le remettre à ce… Glob.
– Mais… Je ne comprends pas, Président !
– C’est un abus de pouvoir, crient en même temps le chef de la police et le directeur de la banque du foie.
– Messieurs, messieurs ! Ne soyez pas stupides ! Ce ne sont que des mots ! Rien que des mots !
– Vous serez bien obligés de tenir vos promesses !
– Nous les tiendrons quelques jours… le temps qu’il faudra à nos amis médullaires pour préparer l’équipe de remplacement. Vous m’avez dit qu’il vous fallait six jours, je vous en donne cinq ! Le salaire des ouvriers de la chaîne de montage sera triplé pendant ce délai et une prime de cent picogrammes accordée en cas de livraison dans les délais.
– Cent picogrammes ?!!
– Ne me dites pas que vous n’avez pas de réserves à la banque du foie ! Dès que la nouvelle équipe de transporteurs d’oxygène sera opérationnelle, vous aurez les mains libres, Schwartzone. Vous me ratissez cette racaille rouge et tout rentrera dans l’ordre. Celui que nous avons toujours connu. Il est préférable de faire face à un dérèglement de cinq jours plutôt que de laisser la porte ouverte à l’anarchie et à l’inflation. Vous n’êtes pas d’accord ?
– Bravo, Président !
– Votre plan est remarquable !
– Cynique mais efficace.
– Je n’en attendais pas moins de vous.
– Vous croyez qu’ils seront dupes ?
– Vous avez dit vous même tout à l’heure que nous avions affaire à une bande d’analphabètes. Nous allons les rouler dans la farine. Messieurs, la séance est levée.
A une heure du matin, le Grand Neurone frappe à la porte de l’appartement privé du président Végétatif.
– Ah ! Jean-Hugues !
– Jean-Jules, Président.
– Alors, comment ça s’est passé ?
– Je crois que ça ira, Président. Le représentant syndical a un peu tiqué sur les jours de congés hebdomadaires mais il a fini par admettre qu’on ne pouvait pas mettre tout le monde au repos en même temps le dimanche. Une assemblée du comité directeur du syndicat hématique doit se réunir à trois heures et décider du maintien ou non de la grève. Nous aurons la réponse à cinq heures.
– Parfait !
– La partie n’est pas encore gagnée, Président.
– Jean-Hugues, votre pessimisme chronique finira par vous causer un ulcère.
– Jean-Jules, Président. Il n’empêche que ces globules rouges m’inquiètent. Ils sont incontrôlables et imprévisibles. Tenez, en ce moment même, la plupart des membres de leur bureau patauge dans la luxure des corps caverneux où nos récepteurs signalent une forte érection.
– Mais c’est formidable ! Ils vont revenir fatigués et repus et seront prêts à accepter n’importe quoi.
– Peut-être… Mais si les bacchanales génitales se prolongent, ils risquent d’oublier leur réunion et ne pourront pas ratifier à temps nos propositions.
– Jean-Hugues, enfin ! Vous surestimez les capacités orgasmiques de notre prolongement phallique ! Ha ha ! Mes services libidinaux n’ont jamais enregistré d’érection dépassant une heure. D’ailleurs, pour plus de sécurité, je vais envoyer un messages aux centres de la moelle sacrée pour déclencher une éjaculation prématurée. Voilà. Vous êtes content ? Tout cela sert parfaitement nos affaires, croyez moi.
– Mais ?!! Je croyais que vous refusiez toute manipulation quelle qu’elle soit ?
– Allons, Jean-Hugues ! Cela n’a aucune commune mesure avec le plan machiavélique que nous proposait ce détraqué de Single.
– C’est vous le patron. Puissiez vous avoir raison, Président.
– Vous verrez ! Allons, prenez quelques heures de repos et revenez me voir à cinq heures. Bonsoir.
– Bonsoir, Président.
Le Grand Neurone Hypothalamique regagne son bureau et se sert une bonne tasse d’adrénaline corsée. Comme il aimerait pouvoir partager l’optimisme à toute épreuve du Président Végétatif. Mais le Grand Neurone est un anxieux. Depuis qu’il est tout petit, l’angoisse de la mort le projette hors de son lit au petit matin, les yeux rétrécis, la respiration courte et la membrane couverte de transpiration grasse. Cette fois, la mort est peut-être là, au bout de ce chantage absurde et de cette interminable nuit. Malgré, ou à cause du rare privilège d’appartenir au petit groupe des cellules à vie longue, le Grand Neurone ne peut pas se résoudre à affronter la mort. Cependant, épuisé par la fatigue et la tension nerveuse, il s’endort et s’enfuit dans un doux rêve de fibres collagènes ondoyant sous le flux d’une humeur chaude et sucrée.
A cinq heures quinze, Karl, son secrétaire particulier le réveille en lui secouant violemment l’épaule.
– Grand Neurone ! Grand Neurone ! Ah seigneur ! Grand Neurone !
– HEIN ? QUOI ? Que… Karl ? Qu’est ce…?
Jean-Jules se tait soudain. Avant même que Karl prononce les paroles terribles, il a compris.
– Ils… Ils ont refusé en bloc nos propositions. La… La grève est maintenue pour sept heures… Seigneur !…
– Misère ! Nous sommes perdus !
– C’est… C’est affreux, Grand Neurone ! Ils ont eu vent dans le moindre détail de notre réunion ! Il y a un traître parmi nous ! Un traître au sein du bureau Sympathique !
– Que racontez vous là, Karl ? C’est impossible ! Absolument impossible !
– Les rouges sont fous furieux ! Ils savaient que nous avions l’intention de les rouler. Et ils ont appris quel sort leur était réservé dans le prétendu club de retraite de la rate.
– Vous vous trompez, Karl ! C’est… C’est impossible ! IMPOSSIBLE !
– POURTANT CELA EST ! hurle Karl, perdant complètement les pédales. ILS ONT MEME ABANDONNE LES CORPS CAVERNEUX EN SABOTANT L’ERECTION POUR SE REUNIR. CA NE S’EST JAMAIS VU !!!
Il est cinq heures trente quand Jean-Jules frappe à nouveau comme un forcené à la porte du président Végétatif. Le Président apparaît en robe de chambre, le visage déformé par une inquiétude tout à fait inhabituelle.
-Président, nous…
Il s’arrête net, voyant deux plasmocytes armés pointer sur lui leur crève-membrane.
– Je sais, Jean-Hugues, je sais… Schwartzone est également au courant. Il se dirige en ce moment vers le cortex avec ses troupes d’élite pour prendre le pouvoir.
– UN COUP D’ETAT ?
Le Président lève les bras en émettant un long soupir d’impuissance.
– SUFFIT ! grogne un des deux soldats. Les mains en l’air et dos contre le mur !
A six heures, Jean-Jules est enchainé au fond d’un cachot obscur. La bataille fait rage dans les zones pré-frontales du cortex cérébral, repaire des idées progressistes. La police immunitaire doit faire face à une résistance furieuse autant qu’imprévue des barrières synaptiques, dernier rempart avant l’accession à la Conscience. En deuxième ligne, à l’état-major, le chef de la police immunitaire est dans une rage folle.
– BANDE D’INCAPABLES ! A SIX HEURES QUINZE, TOUT DOIT ETRE NETTOYE ICI SI NOUS VOULONS AVOIR LE TEMPS DE DECIMER LE SYNDICAT HEMATIQUE !
Le plan de Schwartzone est simple : imposer ses conceptions fascistes à la Conscience et induire un état comateux de cinq jours qui permettra, en réduisant la consommation d’énergie, de fonctionner avec trente à quarante pour cent de transporteurs d’oxygène en attendant que l’équipe de remplacement soit à pied d’œuvre.
A six heures vingt deux, les lignes synaptiques sont enfoncées. L’Assemblée Neuronale est investie sans coup férir. Les députés et les ministres sont tous dans un état de lourd sommeil ébrieux. C’est Schwartzone en personne qui enfonce son crève-membrane dans la panse boursouflée du Grand Représentant des Neurones Conscients. Il brandit la carcasse désséchée à bout de bras en criant :
– LA DEMOCRATIE CORROMPUE A VECU ! VIVE LE NOUVEL ORDRE !
C’est un concert d’acclamations dans l’hémicycle envahi par l’armée. Tous les représentants du peuple sont mis à mort par les anticorps. Sur les pupitres trainent çà et là quelques molécules d’alcool et des photographies indécentes de spermatozoïdes nus, vestiges du protocole d’activation génitale de la veille au soir, qui semble s’être soldé par un demi-échec suivi d’une cuite carabinée.
A six heures trente, Glob, le représentant syndical hématique est arrêté à la sortie de la crosse aortique. Il est immédiatement passé par les armes.
A six heures cinquante, cent quatre vingt millions de globules rouges appartenant tous au syndicat hématique sont impitoyablement massacrés. Les voies de circulation sont rendues glissantes par le flot d’hémoglobine. Des frémissements de terreur muette parcourent la communauté cellulaire. Chacun s’enferme chez soi, retenant son souffle. Quelques centaines de milliers de transporteurs d’oxygène se cachent dans les vaisseaux capillaires, tentant d’échapper au pogrom. Les staphylocoques barbares qui campent aux frontières s’organisent en hâte pour attaquer l’Empire en proie à l’anarchie.
A six heures cinquante sept, tout semble basculer vers l’impensable. La tension artérielle chute en dessous du seuil limite et la pompe cardiaque commence à se désamorcer. Les neurones du cortex ressentent les premiers effets du manque d’oxygène. L’estomac et l’intestin se vident de leur contenu en de terribles spasmes qui ébranlent toute la communauté. La vessie laisse fuir des flots d’urine rougie. Les reins se bloquent, provoquant de gigantesques inondations dans les régions lombaires. Les montagnes musculaires sont secouées d’intolérables crampes tandis que les plaines cutanées ondulent sous l’effet d’effroyables tremblements de terre. Les lacs d’acide lactique débordent et attaquent les muqueuses de leur fiel. Les cellules les plus fragiles implosent les unes après les autres en dégorgeant leurs enzymes. Une insupportable ôdeur de pourriture envahit tous les conduits de climatisation.
A six heures cinquante huit, à la seconde précise où la Conscience passe sans s’en rendre compte du sommeil alcoolique au coma profond, le président Sympathique, contraint par les évènements à retourner sa veste, envoie un ordre de vaso-constriction générale et demande à tous les transporteurs encore vivants de reprendre immédiatement leur travail.
A six heures cinquante neuf, un semblant de circulation recommence à s’organiser. Les transporteurs d’oxygène, poussés par un ultime instinct de survie, ont repris le travail, convaincus enfin que leur sort était indissociablement lié à celui de la communauté.
A sept heures trois, les fonctions vitales, intactes et matées, se mettent automatiquement en régime d’économie minimum pour affronter la période de coma. Dans le bureau du commandement suprême, Schwartzone et ses mercenaires sablent le champagne.- Succès total, patron. Vous êtes le plus fin stratège de tous les temps.
– Ha ha ! Finie la bienveillance, ricane Schwartzone. Dorénavant, la Conscience, C’EST MOI ! Et faites moi confiance, çà va barder !
Cinq jours plus tard, dans un autre univers aussi éloigné et incompréhensible que le serait pour nous un organisme formé de milliards de galaxies, une voix dit, sortant d’une silhouette en forme de blouse blanche surmontée d’une tête :
– Ca y est ! Il se réveille !
– Dieu soit loué ! rétorque une autre silhouette identique.
– On peut dire que ce brave Adolf Hitler revient de loin !
– Cinq jours de coma… Et on ne sait toujours pas pourquoi.
Sur le mur verdâtre de la chambre d’hôpital miteuse, un calendrier à feuilles volantes indique la date du 22 octobre 1912. Par la fenêtre, la ville de Vienne luit faiblement sous le soleil d’automne. Après quelques secondes, la silhouette en blouse blanche ajoute :
– Un si gentil jeune homme ! Ses camarades du cours de formation artistique vont être ravis de le retrouver !

H.P.MOSIS 1993