Covérité

N’existe-t-il personne pour dire la vérité à propos de ce foutu virus ? Que ce sont les têtes qu’il a surtout colonisées ? Les médias le propagent davantage que les embrassades. Chacun d’entre nous s’est transformé en lanceur d’alerte. Les vieux, seuls à ne pas se noyer dans les réseaux, se voient entourés d’agités n’ayant plus que des nouvelles du virus à la bouche. Un incendie nucléaire s’est-il étendu à toute la planète ?

Je m’attendais à trouver quelque clairvoyance chez les philosophes. Nenni. Philosophie Magazine surfe au sommet de la vague médiatique, comme les autres, étoffant et amplifiant l’affaire, convoquant tous les classiques autour de cette nouvelle peste. Troufion de l’armée du spectacle ! Dans les pas de la pensée unique. Personne n’a-t-il lu Debord, dans cette génération de buvards à informations ? Personne n’a de filtre identitaire à visser avant de se transformer à son tour en projecteur ?

Ce n’est pas que le spectacle me gène. Transformer le COVID en blockbuster. Mettre en scène des milliers de morts. Une horloge quotidienne pour énumérer les trépas. Une péripétie chaque seconde. Quand on finit par se rendre compte que c’est toujours la même, il suffit de couper ses écrans du reste du monde.

Non, ce n’est pas le spectacle qui me gène. Les morts qu’il emploie sont déjà décédés. Ce qui me gène ce sont les morts qu’il va encore engager.

Le désastre est à venir. Ces morts futurs, personne, ni journaliste, ni épidémiologiste, ni politicien, ni philosophe, ne seront là pour les compter. Ceux-là ne seront pas des vieillards au pronostic déjà sombre mais des gens de tous âges, à l’avenir subitement oblitéré.

Une fraction de l’humanité assiste confortablement au spectacle, dans de vastes lofts où elle s’est déjà depuis longtemps auto-confinée. L’autre habite clapiers, taudis, coins de rue. L’une a surélevé son plancher avec un an de réserves alimentaires. L’autre se demande ce qu’elle mangera demain. La première fera désormais moins de tourisme pour apprendre que la seconde existe.

Les images éveillent la conscience sociale, pas les tripes. L’instinct de survie s’affole lorsque l’on côtoie. Toucher, filmer avec ses propres yeux. Zoomer les animaux sacrifiés. Deviner qu’une génération aux moyens déjà limités, difficiles à élever, va les voir s’effondrer.

Est-ce une troisième guerre mondiale qui a déclenché tout cela ? Non, un virus. Un virus guère plus létal que ceux habitués à parcourir la planète chaque année. La grippe doit être jalouse, elle qui fait bien davantage de morts entre chaque passage de coronavirus. Fin 2020 nous ferons le compte des dizaines de milliers de décès du COVID-19. Mais quelqu’un dira-t-il que le chiffre global de mortalité n’a pas significativement changé ? Non, ce serait un final bien médiocre pour un pareil feu d’artifice.

Nous sommes en guerre ? En guerre, plus d’un millier de blessés graves quotidiens, à l’échelle d’un pays, ne débordent pas les hôpitaux. Et s’ils le font, les généraux réquisitionnent. Les cabinets médicaux sont déserts. La bobologie a cessé de les engorger. La plupart des médecins font comme moi : ils assistent au spectacle.

La seule voix efficace est celle de l’épidémiologie collective. Si elle avait été la plus forte, la pandémie aurait traversé la planète comme un feu de paille, emportant tous les gens fragiles que leurs proches n’auraient pas assez dissimulés à la Grande Faucheuse. Le monde n’aurait pas vécu un aussi beau spectacle, mais ses fondations n’auraient pas été dramatiquement ébranlées.

Le monde n’aurait pas aggravé sa fissure béante entre miséreux et nantis. Il n’aurait pas amoindri ses défenses contre les maux actuels et les prochains qui l’attendent. La santé a un coût. Quand une grande voix telle que l’épidémiologie est ignorée, les autres voix collectives menacent de s’effondrer : économie, solidarité, justice. Toutes sont reliées.

Chacun contribue avec enthousiasme au spectacle. La pandémie est avant tout une épidémie d’individualisme forcené. Voici la covérité.

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