Grève chez les transporteurs d’oxygène

grevetranspoxyg.jpgPanique au centre de contrôle circulatoire : les globules rouges ont décrété une grève illimitée à partir de demain matin sept heures.
– RONDELLE DE PROSTATE ! QUI VA TRANSPORTER L’OXYGENE ? hurle le Grand Neurone Hypothalamique hors de lui, ses dizaines d’yeux cytoplasmiques exorbités par la colère et l’incrédulité.
– C’est pas nos oignons, lui répond aggressivement le représentant syndical hématique.
– MAIS C’EST INSENSE ! Vous êtes un service public ! Vous ne pouvez pas arrêter votre travail ! Vous n’avez pas le droit ! Vous mettez la vie de la communauté toute entière en péril !
– Dans ce cas, vous n’avez qu’à accepter nos revendications dès maintenant.
– C’EST IMPOSSIBLE ! ELLES SONT INACCEPTABLES ! Et de toutes façons, je ne suis pas mandaté pour prendre une décision seul. Je dois réunir le Bureau Sympathique.
– Hé bien qu’attendez vous ?
– Ca sera difficile avant demain. Il nous faut un délai supplémentaire.
– Ttttt…. Voyons ! Soyons sérieux ! Vous êtes des centaines ici à glander devant vos écrans de surveillance. Les cadences infernales, c’est pour nous ! Et nous, on en a MARRE ! OK ?
– Je n’y suis pour rien ! Adressez vous au Grand Ordonnateur.
– Me faites pas rigoler ! Vous savez comme moi quel foutoir c’est là-haut. Des milliards de gratte-papiers sans cesse occuper à se téléphoner et pas un seul capable de prendre une décision !
– Ne soyez pas irrévérencieux ! C’est tout de même grâce à eux que tout le monde bouffe, non ?
– D’accord ! D’accord ! rétorque le représentant syndical. Quoi qu’il en soit, si ce papier n’est pas signé avant sept heures demain, (il jette trois feuilles dactylographiées au visage du Grand Neurone Hypothalamique), je décrète la grève générale. Et mon mouvement est assez puissant pour paralyser tout le flux circulatoire. Je ne vous décris pas le bazar, vous pouvez l’imaginer aisément !
Le Grand Neurone blémit et sa voix se casse sous les coups de boutoir de la rage.
– Vous déconnez, Glob ! Vous outrepassez vos droits ! Ce n’est plus une grève, c’est un chantage abject. Vous n’êtes pas un représentant syndical, Glob, vous êtes un hooligan ! Un terroriste aveugle et fou !
– Me faites pas rire avec nos droits ! C’est vous qui les avez décidé pour nous, nom d’une benne à urée ! On est pas du même monde tous les deux. Vous n’avez aucune idée de nos conditions de travail. Je parie que vous n’ètes jamais descendu vous ballader dans les tuyauteries, hein ? Ca laisserait des traces sur votre costar et les mecs en costar trois pièces, moi j’ai jamais pu les encaisser. Alors vous allez discuter fissa avec vos supérieurs et vous signez ce papelard dare-dare. Je n’ai rien d’autre à vous dire, mon cher Jean-Hugues. Salut.
Le dénommé Glob touche du doigt la visière crasseuse de sa casquette et quitte la salle de contrôle en faisant claquer la porte.
– HACHOIR A CROTTE ! VOUS AVEZ ENTENDU CA ? explose le Grand Neurone. Ce type là est un fou furieux ! Arrêter le flux sanguin ! C’est du sabordage ! Un suicide collectif ! Voilà où mènent les délires progressistes de la cellule rouge du lobe frontal ! Ca fait des mois que je leur dis là-haut : faut pas discuter avec les prolos. La carotte et le bâton, c’est le seul langage qu’ils comprennent ! Et puis je ne m’appelle pas Jean-Hugues, d’abord ! TENIA BRENNEUX !
Devant l’urgence de la situation, le Bureau Sympathique se réunit le soir même à 22 heures.
Autour de la grande table ovale sont réunis une belle brochette de « costar-cravates », comme aurait dit Glob : le Grand Neurone Hypothalamique accompagné de son secrétaire particulier, le contrôleur général du nerf sympathique, le responsable du bureau mésentérique, le délégué des neurones pré-ganglionnaires, le directeur des services chimiques, l’ingénieur en chef de la pompe cardiaque, le préposé au système réticulo-endothélial, le superviseur de la chaîne de montage globulaire de la moelle osseuse, le chef de la police immunitaire, le directeur de la banque du foie, l’émissaire spécial du département de stratégie organique, et bien sûr, le président Végétatif, énorme et rond, qui semble somnoler au fond de son immense fauteuil de cuir.
– Qu’attendons nous pour commencer ? dit d’une voix bourrue et asthmatique le chef de la police.
– Il nous faut attendre le représentant de la Conscience, rétorque le Grand Neurone.
– Il ne viendra pas, dit le président Végétatif, tiré subitement de sa léthargie.
– QUOI ?!!
– Oui. Voilà ce que nous ont répondu les hautes sphères : « Démerdez vous ! Le fonctionnement de la machinerie interne ne nous concerne pas et puis nous sommes très occupés ce soir. » Cela dit, ils n’ont pas tord. La Conscience n’a pas à intervenir dans la régulation du flux sanguin. Ca ne s’est jamais vu. Bref, nous avons carte blanche ! J’assumerai donc les pleins pouvoirs dans cette affaire.
Hum… rajoute le Président après quelques secondes. Je crois avoir compris que le protocole d’activation génitale a été enclenché. Vous savez ce que cela signifie : la Conscience sera aux abonnés absents tant que nos collègues testiculaires n’auront pas ouvert les vannes.
– C’EST INSENSE !
– Cela a toujours été ainsi, Grand Neurone.
– Cette fois, la situation est d’une gravité exceptionnelle !
– La conscience n’en a pas pris conscience, c’est tout… Messieurs, au travail ! Il nous reste neuf heures pour trouver une solution. Karl, voulez vous nous lire les revendications du syndicat des transporteurs d’oxygène ?
– Oui, Président.
Le secrétaire du Grand neurone se râcle longuement les cordes vocales, ajuste de fines lunettes sur son triple nez aquilin et démarre d’une voix empreinte de gravité :
« Nous, masses laborieuses exploitées qui trimons jour et nuit au profit du Grand Intellect, réunis lors de l’assemblée générale du syndicat hématique, après en avoir discuté, délibéré et voté le principe à main levée à l’unanimité, décrétons par la présente déposer un préavis de grève générale qui prendra effet demain à sept heures si les revendications suivantes ne sont pas accordées et dûment contresignées par les autorités compétentes…. »
– Quel galimatias !
– Silence, s’il vous plait.
– « Premièrement : la retraite à quatre-vingt jours. Autrement dit : que la période de travail actuellement de cent vingt jours et nuits soit ramenée à quatre vingt, incluant un jour et une nuit de repos hebdomadaire obligatoire.
– Deuxièmement : que la ration quotidienne de glucose actuellement de deux picogrammes par individu soit immédiatement augmentée à trois picogrammes, déduction faite des charges sociales, assurance maladie, taxe de péage aortique et vignette globule-mobile.
– Troisièmement : que la police immunitaire cesse sur le champ ses incessants contrôles d’antigènes de membrane avec leur cortèges de brimades injustifiées, de contraventions insupportables et occasionnant plus souvent qu’il ne devrait des retards importants dans la livraison des molécules d’oxygène.
– Quatrièmement : qu’une enquête soit ouverte sans tarder sur le scandale des cotisations retraite. Où sont passés les fonds ? Pourquoi devons nous payer pour nos aînés ? Comment expliquer une augmentation de vingt pour cent de ces cotisations en l’espace de trente jours seulement ? Les pouvoirs métaboliques vont-ils encore longtemps nous prendre pour des vaches à lait ? Nous exigeons que toute la lumière soit faite sur cette affaire.
– Cinquièmement, et pour preuve de notre coopération à la bonne marche de l’entreprise, nous proposons un nouveau plan de circulation (ci-joint) afin de mettre un terme à l’hécatombe d’accidents sur les grands axes cœur-périphérie, les carrefours carotidiens et iliaques, et surtout le rétrécissement de l’artère fémorale gauche par une plaque d’athérosclérose qui devrait depuis belle lurette être nettoyée par les services macrophagiques compétents. »
– Voilà ! dit le secrétaire général en reposant les feuillets sur la table.
– C’est consternant !
– Ces prolétaires sont exaspérants !
– Que voulez vous, ils n’ont pas le sentiment d’appartenir à un grand corps. Ils ne comprennent pas le but de leur travail. A force de les exploiter sans les éduquer spirituellement, il était inévitable que l’égoïsme mesquin des intérêts particuliers détruise le parfait équilibre de la collectivité, dit l’émissaire du département stratégique.
– Ca nous fait une belle jambe ! Allez donc leur expliquer ça maintenant ! lui rétorque le Président. Puis, se tournant vers le Grand Neurone Hypothalamique : mon cher Jean-Hugues…
– Pas Jean-Hugues, Président, Jean-Jules.
– Pour commencer, mon cher Jean-Hugues, pouvez vous nous dire précisément quelles seraient les conséquences pour le corps social si les transporteurs d’oxygène interrompent leur travail à sept heures demain comme ils menacent de le faire.
– Sans aucun doute catastrophiques, Président.
– Parlez plus fort, Jean-Hugues.
– Jean-Jules ! Je disais : CATASTROPHIQUES, Président ! Les transporteurs d’oxygène, plus communément appelés globules rouges depuis leur inscription massive (plus de 70 %) à la Confédération Globulaire des Transporteurs, d’obédience communiste…
– Pouarc !
– … ont tout à fait les moyens de bloquer totalement la circulation avec leurs vingt cinq millions de millions de véhicules. Leur méthode est simple : après avoir débranché leur potentiel électro-négatif de membrane, ils s’agglutinent en caillots dans les grandes artères au niveau de tous les carrefours et bifurcations et bouchent systématiquement l’accès aux voies secondaires. Plus aucun traffic ne sera possible. Nous serons à leur merci.
– Combien de temps pensez vous que nous puissions tenir dans un tel état de stase ?
– Hum… D’après nos prévisions et selon l’état actuel des organes vitaux, guère plus de quatre minutes.
– QUATRE MINUTES ?!!! Mon dieu ! Et qu’adviendra t-il passé ce délai ?
– La pompe cardiaque va se désamorcer, ou se mettre en fibrillation, créant des dégats irréversibles. Puis les individus les plus sensibles au manque d’oxygène et de glucose, c’est à dire tous les neurones et plus particulièrement ceux des hautes sphères de la conscience, vont mourir d’asphyxie et d’inanition.
– C’est abominable !
– Ensuite, les unités cellulaires des organes périphériques vont suivre le même chemin, sans exception.
– Il n’y aura pas de survivants ?
– Aucun, j’en ai bien peur.
– Les globules rouges vont y passer aussi ?
– Naturellement, mais ils n’ont manifestement pas envisagé cette implication.
– C’est absurde !
– Ce sont pour la plupart des analphabètes. Ils refusent de comprendre que leur sort est lié au nôtre.
– Ces communistes sont la gangrène de la société !
– Voilà bien où mènent les élucubrations progressistes de ces abrutis d’intellectuels oisifs qui déblatèrent à longueur de journée bien au chaud dans leur cortex cérébral ! hurle le chef de la police au bord de l’apoplexie. Tous défoncés à la dopamine ! Nous n’aurions jamais eu ces problèmes si la Conscience ne s’était pas mis en tête de comprendre et d’accepter tous les comportements de ses ressortissants plutôt que de faire respecter l’ordre !
– Du calme, Schwartzone ! Qui êtes vous donc, pour oser juger nos maîtres ?
– Des drogués, oui !
– TAISEZ VOUS, SCHWARTZONE ! Nous ne sommes que des serviteurs ! Le but que poursuit la Conscience est bien au delà de nos misérables capacités de compréhension.
– Il y a une chose que ces demeurés de transporteurs ignorent, intervient l’émissaire du département stratégique, et il vaut mieux qu’ils continuent de l’ignorer : au bout de leur période de cent vingt jours, en guise de retraite dorée, ils sont parqués dans la rate pour être détruits afin de récupérer leurs citernes à hémoglobine pour la nouvelle génération.
– Hin, hin. Maigre consolation.
– Justement ! Nous pourrions mettre tous les globules syndiqués en « pré-retraite », non ?
– Cela ferait plusieurs centaines de milliers de dossiers à traiter dans la nuit !
– De toutes façons, la rate n’est pas prète à les acceuillir, dit le préposé au système réticulo-endothélial. Nous n’avons pas fini de « traiter » l’équipe globulaire précédente. Les cachots réticulaires sont encore plein de cette racaille.
– Si je comprends bien, Grand Neurone, nous sommes obligés de négocier.
– Hélas oui, Président, nous n’avons pas d’autre choix.
– Je ne suis pas d’accord ! dit le chef de la police. J’ai ici les noms de tous les meneurs, nous pouvons les arrêter dans la nuit et les mettre définitivement hors d’état de nuire.
– C’est impossible ! Vos troupes entières n’y suffiraient pas, à moins d’abandonner la surveillance des frontières immunitaires pendant plusieurs heures. L’ennemi extérieur ne manquerait pas de profiter de l’occasion et nous nous retrouverions face à une redoutable invasion microbienne. Les nouvelles du front sont alarmantes, savez-vous ? De nombreuses colonies de staphylocoques pathogènes campent dans nos plaines cutanées, prètes à passer à l’attaque.
– Sans compter que l’équipe de remplacement globulaire n’est pas prête, rajoute le superviseur de la chaîne de montage. En tout cas, pas avant une dizaine de jours, peut-être six, en doublant les cadences des cellules médullaires.
– Nous pourrions fonctionner quelque temps en effectifs réduits, avec un taux d’hémoglobine aux alentours de huit grammes.
– Pour cela, nous avons besoin des deux-tiers des effectifs globulaires.
– Il faudrait que les globules non inscrits et les membres « passifs » du syndicat renoncent à la grève une fois les meneurs arrêtés.
– C’est un risque à courir.
– Non ! Je les connais. Ils ne se laisseront pas intimider. Une rafle massive ne ferait que les conforter dans leur action.
– MILLE BOUDINS ! intervient à nouveau le chef de la police immunitaire. Vous êtes une bande de timorés. Président, signez moi ce décret d’arrestation et je me charge du reste.
– IL N’EN EST PAS QUESTION, SCHWARTZONE ! Sachez que je n’apprécie pas du tout vos méthodes de légionnaire.
– C’est comme vous voulez ! Dans ce cas, je n’irai pas pleurer sur votre cerceuil.
– CELA SUFFIT, SCHWARTZONE !
Sous l’affront, la carrure massive du chef de la police se tasse dans son fauteuil. Son gros visage variqueux de dogue vénitien se hérisse d’aspérités sales et pointues.
– Il y a peut-être une autre solution, hasarde l’émissaire spécial du département stratégique.
– Nous vous écoutons, Single.
– Vous savez que la carrosserie des véhicules transporteurs est protégée par une charge électrique négative qui limite le risque de collisions en fonctionnant comme repoussoir. Si nous parvenons à augmenter cette charge électro-négative d’un facteur… disons… cinq à dix, les globules rouges ne pourrons plus s’agglutiner entre eux.
– Et comment pouvez vous parvenir à un tel résultat ?
– En modifiant l’équilibre électrolytique du milieu intérieur.
– Mais c’est bien au delà de nos compétences !!
– Supposez, insiste l’émissaire stratégique, que le tube digestif se vide subitement de tout son contenu par les deux bouts…
– C’est impossible !
– L’abus d’alcool et certaines drogues aphrodisiaques peuvent donner un tel résultat !
– Nous ne pourrons jamais influencer le comportement de la Conscience dans ce but !
– Et pourquoi non ? J’ai cru comprendre que nous étions en phase d’activation génitale. Si nous ouvrons les citernes d’adrénaline du subconscient, nous pouvons créer un syndrome d’angoisse d’échec suffisamment fort pour contraindre la Conscience à absorber des stimulants sexuels. Dans un deuxième temps, nous faisons capoter la phase érectile de telle sorte que le fiasco obtenu induise une irrépressible consommation d’alcool.
– Je m’y oppose totalement ! C’est anti-déontologique ! réagit le Président.
– Tous avons comme règle de servir la Conscience et non de la manipuler, ajoute le contrôleur général du nerf sympathique. Je ne dérogerai jamais à ce principe !
– Il y a des principes qui mènent tout droit à la mort, répond, narquois, l’émissaire stratégique.
– Hum-Hum… intervient le Grand Neurone Hypothalamique, constatant l’impasse de cette discussion. Si nous examinions maintenant les modalités d’un accord rendu inévitable avec le syndicat hématique ? Nous ne pouvons pas accepter en bloc leurs revendications, mais il nous faut négocier et gagner du temps.
– C’est à mon avis la seule attitude raisonnable, dit le président Végétatif.
– Je me ralie également à cette opinion, surenchérit le contrôleur général.
Un mouvement d’humeur parcourt l’assistance. Le chef de la police grogne quelque chose que personne ne comprend. Mais aucune voix ne s’élève contre cette capitulation et le Grand Neurone peut poursuivre :
– En ce qui concerne le premier point : nous pouvons fort bien accorder la retraite à quatre vingt jours si la chaîne de montage médullaire parvient à construire plus rapidement les futures générations de globules…
– HA ! JE L’ATTENDAIS ! crie le représentant de la moelle osseuse. Vous croyez que mes gars s’amusent peut-être ? Entre fournir un effort ponctuel et imposer une augmentation permanente des cadences, il y a un pas que je refuse de franchir, sinon c’est à une grève de la moelle que vous aurez à faire face ! Et mes gars ne sont pas des rigolos quand il s’agit de défendre leurs intérêts !
L’émissaire du département stratégique soupire longuement en se lustrant la chevelure de ses longs doigts cytoplasmiques.
– Nous pouvons trouver un compromis, insiste le Grand Neurone. Pensez vous qu’un cycle de cent jours puisse être acceptable ?
– A condition d’augmenter les salaires en conséquence, dit le représentant de la moelle osseuse.
– Ou trouverons nous les fonds supplémentaires ? Les réserves de glucose ne sont pas inépuisables ! répond le directeur des services chimiques.
– Il n’est pas question de mettre en circulation de nouvelles devises ! intervient, ulcéré, le directeur de la banque du foie. Si nous laissons s’installer un système glucidique inflationniste, nous risquons à très court terme de voir augmenter les taux d’insuline, ce qui aurait, comme chacun sait, des effets gravissimes et peu contrôlables sur l’économie générale.
– Il est vrai que le glucose fort a toujours été la règle de conduite des financiers qui nous gouvernent sous le bérèt.
– RONDELLE DE PROSTATE ! s’emporte le Grand Neurone Hypothalamique. Vous n’avez pas l’air de vous rendre compte de la gravité de la situation ! Il y va de notre survie à tous !
Un silence glacial s’installe à la suite de cette déclaration péremptoire. Chacun regarde ses notes éparses sur la table. Le président Végétatif se gratte d’un air grimacant une excroissance verruqueuse ayant poussé subrepticement sur sa membrane protéique. Puis la voix tétue du représentant médullaire se fait à nouveau entendre :
– En tous cas, il n’est pas question que mes gars fassent les frais des délires crypto-communistes de ces cammionneurs !
– Seigneur Homme ! soupire le Grand Neurone au comble du découragement. Et il marmonne en levant les yeux au plafond : pardonnez leur. Ils ne savent pas ce qu’ils font.
– Que dites vous, Jean-Hugues ? lui demande le Président.
– Jean-J… Oh… Rien. Rien, Président. Rien… Quel gâchis !
– Allons, allons. Pas de défaitisme, je vous prie. C’est à moi que revient la décision finale. Passons à l’examen du deuxième point, voulez vous ?
– Il s’agit de l’augmentation du salaire glucidique. Nous nous retrouvons devant le même dilemme : notre économie peut-elle s’adapter à une augmentation conséquente de la masse monétaire circulante ?
– J’ai déjà répondu à cette question, dit le chef de la banque du foie d’un ton buté.
– Dans ce cas, passons au troisième point, coupe le président Végétatif avec une sérénité imperturbale autant que paradoxale.
– Le troisième point concerne les contrôles d’identité antigénique effectués par la police immunitaire jugés trop fréquents et parfois aggressifs, dit en bon fonctionnaire servile le secrétaire Karl.
– Ces contrôles sont obligatoires ! s’emporte à nouveau le chef de la police. Vous savez que chaque transporteur est tenu d’appliquer sur son pare-brise une vignette génétique nous permettant de l’identifier comme appartenant bien à notre nation organique. Je ne fait qu’appliquer la loi anti-immigration en faisant contrôler systématiquement tous les véhicules de la circulation sanguine. Nom d’un clone plasmocytaire ! Me demander de supprimer ces contrôles, c’est comme abandonner notre beau pays aux staphylos, entéros, colis, protéus, tréponèmes et autres métèques qui n’ont rien à faire chez nous.
– Ca va, Schwartzone. Ca va, on a compris. Je vous demande simplement s’il est possible de réduire la fréquence de ces contrôles, tout au moins jusqu’au remplacement de ces bandits de rouges par la nouvelle équipe… que nous materons dès le début, celle là, je peux vous l’assurer !
– Je vais y réfléchir, Président.
– Hé bien, réfléchissez vite, Schwartzone !
– Le quatrième point concerne le supposé scandale des retraites…
– Ha ha ha… Hé bien, nous ouvrirons une enquête… qui n’aboutira jamais, bien entendu !
– Ha ha ha ha…
– Quant au cinquième point, il ne pose pas de problèmes insurmontables, que je sache ! Le syndicat saura s’accomoder d’un nettoyage du dépot fémoral qui les dérange ainsi que de promesses sur la mise en place à moyen terme d’un nouveau plan de circulation.
– Je peux envoyer une équipe de déblayage dès cette nuit, dit le préposé au système réticulo-endothélial. Mais… Si je peux me permettre… Il faudra suggérer à la Conscience de diminuer sa consommation de cigarettes et de matières grasses, sinon tout sera à recommencer dans quelques jours.
– Je transmettrai, ne vous en faites pas, dit le président Végétatif. Et, après un long soupir de satisfaction : Hé bien voilà ! Vous voyez que les obstacles n’étaient pas insurmontables ! Secrétaire, veuillez écrire, s’il vous plait :
« Moi, président Végétatif, en vertu des pouvoirs qui me sont conférés, déclare accepter dès aujourd’hui toutes les revendications du syndicat hématique, à savoir :
– la retraite globulaire est accordée au terme d’un délai de quatre-vingt jours de travail,
– un jour de repos hebdomadaire est accordé aux transporteurs comme suit : trente trois pour cent des effectifs feront relâche le samedi, trente quatre pour cent le dimanche et trente trois pour cent le lundi,
– le salaire quotidien est porté à trois picogrammes de glucose, charges déduites,
– les contrôles immunitaires seront ramenés à un par jour,
– une enquête est immédiatement ouverte pour faire toute la lumière sur l’affaire des cotisations retraites,
– une commission d’études est constituée pour mettre en place dans les plus brefs délais le nouveau plan de circulation,
– les dégradations signalées sur la voierie seront réparées dans la nuit. »
Et Voilà ! Mettez moi ça au propre avec les tampons d’usage et ma signature et le Grand Neurone se fera un plaisir de le remettre à ce… Glob.
– Mais… Je ne comprends pas, Président !
– C’est un abus de pouvoir, crient en même temps le chef de la police et le directeur de la banque du foie.
– Messieurs, messieurs ! Ne soyez pas stupides ! Ce ne sont que des mots ! Rien que des mots !
– Vous serez bien obligés de tenir vos promesses !
– Nous les tiendrons quelques jours… le temps qu’il faudra à nos amis médullaires pour préparer l’équipe de remplacement. Vous m’avez dit qu’il vous fallait six jours, je vous en donne cinq ! Le salaire des ouvriers de la chaîne de montage sera triplé pendant ce délai et une prime de cent picogrammes accordée en cas de livraison dans les délais.
– Cent picogrammes ?!!
– Ne me dites pas que vous n’avez pas de réserves à la banque du foie ! Dès que la nouvelle équipe de transporteurs d’oxygène sera opérationnelle, vous aurez les mains libres, Schwartzone. Vous me ratissez cette racaille rouge et tout rentrera dans l’ordre. Celui que nous avons toujours connu. Il est préférable de faire face à un dérèglement de cinq jours plutôt que de laisser la porte ouverte à l’anarchie et à l’inflation. Vous n’êtes pas d’accord ?
– Bravo, Président !
– Votre plan est remarquable !
– Cynique mais efficace.
– Je n’en attendais pas moins de vous.
– Vous croyez qu’ils seront dupes ?
– Vous avez dit vous même tout à l’heure que nous avions affaire à une bande d’analphabètes. Nous allons les rouler dans la farine. Messieurs, la séance est levée.
A une heure du matin, le Grand Neurone frappe à la porte de l’appartement privé du président Végétatif.
– Ah ! Jean-Hugues !
– Jean-Jules, Président.
– Alors, comment ça s’est passé ?
– Je crois que ça ira, Président. Le représentant syndical a un peu tiqué sur les jours de congés hebdomadaires mais il a fini par admettre qu’on ne pouvait pas mettre tout le monde au repos en même temps le dimanche. Une assemblée du comité directeur du syndicat hématique doit se réunir à trois heures et décider du maintien ou non de la grève. Nous aurons la réponse à cinq heures.
– Parfait !
– La partie n’est pas encore gagnée, Président.
– Jean-Hugues, votre pessimisme chronique finira par vous causer un ulcère.
– Jean-Jules, Président. Il n’empêche que ces globules rouges m’inquiètent. Ils sont incontrôlables et imprévisibles. Tenez, en ce moment même, la plupart des membres de leur bureau patauge dans la luxure des corps caverneux où nos récepteurs signalent une forte érection.
– Mais c’est formidable ! Ils vont revenir fatigués et repus et seront prêts à accepter n’importe quoi.
– Peut-être… Mais si les bacchanales génitales se prolongent, ils risquent d’oublier leur réunion et ne pourront pas ratifier à temps nos propositions.
– Jean-Hugues, enfin ! Vous surestimez les capacités orgasmiques de notre prolongement phallique ! Ha ha ! Mes services libidinaux n’ont jamais enregistré d’érection dépassant une heure. D’ailleurs, pour plus de sécurité, je vais envoyer un messages aux centres de la moelle sacrée pour déclencher une éjaculation prématurée. Voilà. Vous êtes content ? Tout cela sert parfaitement nos affaires, croyez moi.
– Mais ?!! Je croyais que vous refusiez toute manipulation quelle qu’elle soit ?
– Allons, Jean-Hugues ! Cela n’a aucune commune mesure avec le plan machiavélique que nous proposait ce détraqué de Single.
– C’est vous le patron. Puissiez vous avoir raison, Président.
– Vous verrez ! Allons, prenez quelques heures de repos et revenez me voir à cinq heures. Bonsoir.
– Bonsoir, Président.
Le Grand Neurone Hypothalamique regagne son bureau et se sert une bonne tasse d’adrénaline corsée. Comme il aimerait pouvoir partager l’optimisme à toute épreuve du Président Végétatif. Mais le Grand Neurone est un anxieux. Depuis qu’il est tout petit, l’angoisse de la mort le projette hors de son lit au petit matin, les yeux rétrécis, la respiration courte et la membrane couverte de transpiration grasse. Cette fois, la mort est peut-être là, au bout de ce chantage absurde et de cette interminable nuit. Malgré, ou à cause du rare privilège d’appartenir au petit groupe des cellules à vie longue, le Grand Neurone ne peut pas se résoudre à affronter la mort. Cependant, épuisé par la fatigue et la tension nerveuse, il s’endort et s’enfuit dans un doux rêve de fibres collagènes ondoyant sous le flux d’une humeur chaude et sucrée.
A cinq heures quinze, Karl, son secrétaire particulier le réveille en lui secouant violemment l’épaule.
– Grand Neurone ! Grand Neurone ! Ah seigneur ! Grand Neurone !
– HEIN ? QUOI ? Que… Karl ? Qu’est ce…?
Jean-Jules se tait soudain. Avant même que Karl prononce les paroles terribles, il a compris.
– Ils… Ils ont refusé en bloc nos propositions. La… La grève est maintenue pour sept heures… Seigneur !…
– Misère ! Nous sommes perdus !
– C’est… C’est affreux, Grand Neurone ! Ils ont eu vent dans le moindre détail de notre réunion ! Il y a un traître parmi nous ! Un traître au sein du bureau Sympathique !
– Que racontez vous là, Karl ? C’est impossible ! Absolument impossible !
– Les rouges sont fous furieux ! Ils savaient que nous avions l’intention de les rouler. Et ils ont appris quel sort leur était réservé dans le prétendu club de retraite de la rate.
– Vous vous trompez, Karl ! C’est… C’est impossible ! IMPOSSIBLE !
– POURTANT CELA EST ! hurle Karl, perdant complètement les pédales. ILS ONT MEME ABANDONNE LES CORPS CAVERNEUX EN SABOTANT L’ERECTION POUR SE REUNIR. CA NE S’EST JAMAIS VU !!!
Il est cinq heures trente quand Jean-Jules frappe à nouveau comme un forcené à la porte du président Végétatif. Le Président apparaît en robe de chambre, le visage déformé par une inquiétude tout à fait inhabituelle.
-Président, nous…
Il s’arrête net, voyant deux plasmocytes armés pointer sur lui leur crève-membrane.
– Je sais, Jean-Hugues, je sais… Schwartzone est également au courant. Il se dirige en ce moment vers le cortex avec ses troupes d’élite pour prendre le pouvoir.
– UN COUP D’ETAT ?
Le Président lève les bras en émettant un long soupir d’impuissance.
– SUFFIT ! grogne un des deux soldats. Les mains en l’air et dos contre le mur !
A six heures, Jean-Jules est enchainé au fond d’un cachot obscur. La bataille fait rage dans les zones pré-frontales du cortex cérébral, repaire des idées progressistes. La police immunitaire doit faire face à une résistance furieuse autant qu’imprévue des barrières synaptiques, dernier rempart avant l’accession à la Conscience. En deuxième ligne, à l’état-major, le chef de la police immunitaire est dans une rage folle.
– BANDE D’INCAPABLES ! A SIX HEURES QUINZE, TOUT DOIT ETRE NETTOYE ICI SI NOUS VOULONS AVOIR LE TEMPS DE DECIMER LE SYNDICAT HEMATIQUE !
Le plan de Schwartzone est simple : imposer ses conceptions fascistes à la Conscience et induire un état comateux de cinq jours qui permettra, en réduisant la consommation d’énergie, de fonctionner avec trente à quarante pour cent de transporteurs d’oxygène en attendant que l’équipe de remplacement soit à pied d’œuvre.
A six heures vingt deux, les lignes synaptiques sont enfoncées. L’Assemblée Neuronale est investie sans coup férir. Les députés et les ministres sont tous dans un état de lourd sommeil ébrieux. C’est Schwartzone en personne qui enfonce son crève-membrane dans la panse boursouflée du Grand Représentant des Neurones Conscients. Il brandit la carcasse désséchée à bout de bras en criant :
– LA DEMOCRATIE CORROMPUE A VECU ! VIVE LE NOUVEL ORDRE !
C’est un concert d’acclamations dans l’hémicycle envahi par l’armée. Tous les représentants du peuple sont mis à mort par les anticorps. Sur les pupitres trainent çà et là quelques molécules d’alcool et des photographies indécentes de spermatozoïdes nus, vestiges du protocole d’activation génitale de la veille au soir, qui semble s’être soldé par un demi-échec suivi d’une cuite carabinée.
A six heures trente, Glob, le représentant syndical hématique est arrêté à la sortie de la crosse aortique. Il est immédiatement passé par les armes.
A six heures cinquante, cent quatre vingt millions de globules rouges appartenant tous au syndicat hématique sont impitoyablement massacrés. Les voies de circulation sont rendues glissantes par le flot d’hémoglobine. Des frémissements de terreur muette parcourent la communauté cellulaire. Chacun s’enferme chez soi, retenant son souffle. Quelques centaines de milliers de transporteurs d’oxygène se cachent dans les vaisseaux capillaires, tentant d’échapper au pogrom. Les staphylocoques barbares qui campent aux frontières s’organisent en hâte pour attaquer l’Empire en proie à l’anarchie.
A six heures cinquante sept, tout semble basculer vers l’impensable. La tension artérielle chute en dessous du seuil limite et la pompe cardiaque commence à se désamorcer. Les neurones du cortex ressentent les premiers effets du manque d’oxygène. L’estomac et l’intestin se vident de leur contenu en de terribles spasmes qui ébranlent toute la communauté. La vessie laisse fuir des flots d’urine rougie. Les reins se bloquent, provoquant de gigantesques inondations dans les régions lombaires. Les montagnes musculaires sont secouées d’intolérables crampes tandis que les plaines cutanées ondulent sous l’effet d’effroyables tremblements de terre. Les lacs d’acide lactique débordent et attaquent les muqueuses de leur fiel. Les cellules les plus fragiles implosent les unes après les autres en dégorgeant leurs enzymes. Une insupportable ôdeur de pourriture envahit tous les conduits de climatisation.
A six heures cinquante huit, à la seconde précise où la Conscience passe sans s’en rendre compte du sommeil alcoolique au coma profond, le président Sympathique, contraint par les évènements à retourner sa veste, envoie un ordre de vaso-constriction générale et demande à tous les transporteurs encore vivants de reprendre immédiatement leur travail.
A six heures cinquante neuf, un semblant de circulation recommence à s’organiser. Les transporteurs d’oxygène, poussés par un ultime instinct de survie, ont repris le travail, convaincus enfin que leur sort était indissociablement lié à celui de la communauté.
A sept heures trois, les fonctions vitales, intactes et matées, se mettent automatiquement en régime d’économie minimum pour affronter la période de coma. Dans le bureau du commandement suprême, Schwartzone et ses mercenaires sablent le champagne.- Succès total, patron. Vous êtes le plus fin stratège de tous les temps.
– Ha ha ! Finie la bienveillance, ricane Schwartzone. Dorénavant, la Conscience, C’EST MOI ! Et faites moi confiance, çà va barder !
Cinq jours plus tard, dans un autre univers aussi éloigné et incompréhensible que le serait pour nous un organisme formé de milliards de galaxies, une voix dit, sortant d’une silhouette en forme de blouse blanche surmontée d’une tête :
– Ca y est ! Il se réveille !
– Dieu soit loué ! rétorque une autre silhouette identique.
– On peut dire que ce brave Adolf Hitler revient de loin !
– Cinq jours de coma… Et on ne sait toujours pas pourquoi.
Sur le mur verdâtre de la chambre d’hôpital miteuse, un calendrier à feuilles volantes indique la date du 22 octobre 1912. Par la fenêtre, la ville de Vienne luit faiblement sous le soleil d’automne. Après quelques secondes, la silhouette en blouse blanche ajoute :
– Un si gentil jeune homme ! Ses camarades du cours de formation artistique vont être ravis de le retrouver !

H.P.MOSIS 1993

Une réflexion sur « Grève chez les transporteurs d’oxygène »

  1. hahahahaha bravo professeur !!! je veux faire partie de votre mouvement !!! lol
    moi aussi ,j’ai rien d’autre a foutre …mdr ^_^

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