Souhaitez-vous voir la Nouvelle-Calédonie s’affranchir de la France?

(question posée sur Quora, forum anglophone)

Pour comprendre la situation en Nouvelle-Calédonie, faisons une petite expérience de pensée qui s’en rapproche. Le décor est une petite ville rurale du Middle West, où le revenu moyen est plutôt maigre, qui vote à plus de 90% républicain. Des entreprises high-tech fabriquant des instruments très délicats décident de s’y installer en raison de la totale absence d’activité sismique dans la région. Comme ces entreprises ne trouvent pas localement les compétences nécessaires, une immigration de cols blancs fait grandir un quartier bourgeois et riche qui vote démocrate. Les ruraux et les cadres s’ignorent et se méprisent, pas toujours en silence. Incidents entre jeunes et cambriolages deviennent courants. Policiers et juges sont payés par l’Etat fédéral. Les ruraux les disent à la solde des riches et les cadres les trouvent laxistes. Un référendum est proposé aux habitants pour savoir s’ils veulent s’affranchir de l’Etat fédéral et devenir indépendants. Ils désigneront et payeront à l’avenir leur propre police et leur propre justice. Pensez-vous que les citoyens devraient répondre ‘oui’ à ce référendum pour l’indépendance vis à vis de l’espace fédéral américain dont les lois ont permis l’installation de cette population nouvelle ?

Cette analogie souffre de défauts, certes, cependant elle permet de comprendre à quel point la question posée lors du référendum calédonien est déconnectée de la réalité locale. Ni le ‘oui’ ni le ‘non’ n’ont bien sûr la moindre chance de résoudre le conflit entre les populations locales. Au contraire, le simple fait de tenir un tel référendum n’a qu’une conséquence possible : exacerber les tensions entre deux groupes équivalents en nombre et aux modes de vie difficiles à concilier.

La question que j’aurais voulu voir poser, en tant que calédonien, est celle-ci : « Etes-vous d’accord pour jeter dehors tous les intolérants, qu’ils soient brunis par le soleil ou blanchis par l’éclairage artificiel ? ». Un grand ‘oui’ aurait donné une chance au vivre-ensemble. Malheureusement ce sont les extrémistes des deux camps qui ont projeté ce référendum et décidé de la question à poser. La politique consiste, avant tout, à ne pas menacer sa propre raison d’être.

La situation de tout pays doit être évaluée à différents niveaux d’information. Nous savons tous qu’il existe beaucoup de ces niveaux entre la vie au quotidien et le discours politique/médiatique. Le quotidien, dans la société kanak, c’est énormément de frustations, de violences faites aux femmes, de haines claniques, d’identités fragiles.

Un exemple comme on en rencontre presque chaque jour ici : au cours d’une fête de mariage une femme kanak contredit l’un des hommes présents. Il la tabasse, lui arrache une grande poignée de cheveux et la peau du crâne avec. Elle finit à l’hôpital. Ses amies lui conseillent de porter plainte. Que fait le policier chargé de recueillir sa plainte ? Il lui conseille de renoncer car son agresseur, lui-même cadre de police kanak, a plusieurs témoins prêts à jurer que c’est elle qui l’a provoqué et agressé.

Aujourd’hui comme hier, les nationalismes sont moins une sauvegarde de l’identité culturelle qu’un moyen d’éviter le regard du monde, et protéger ses petites barbaries.

Extrémismes

Tous les esprits hébergent les mêmes concepts. Ils se transmettent comme des virus. Comment, alors, arrive-t-on à se radicaliser ? Bien entendu, le tempérament est incriminé. Un hyper-individualiste cherche une posture spécifique. La radicalisation la lui fournit. Mais ce n’est pas le seul facteur. Un autre est plus commun, fonctionne en tant qu’a priori : certains croient que face à un extrémisme il en faut un autre pour l’équilibrer. L’apparition d’une idée qui leur semble extrême, même si elle ne l’est pas vraiment, génère leur propre extrémisme ou l’amplifie. Nécessité d’extérioriser ce conflit. Toute la personnalité doit participer à la radicalisation du discours. Toutes les cohortes de concepts propriétaires sont mobilisées en ce sens. Tandis que d’autres personnes internalisent le même débat. Ils exercent le conflit entre les idées à l’intérieur de leur assemblée conceptuelle. La personnalité, les actes, le discours, véhiculent le compromis qui en résulte.

Il est facile de transposer ces observations à la politique. Nous trouvons aux extrémités de l’hémicycle, radicalisées, la première catégorie de ces personnes, persuadées qu’il faut un extrémisme pour en équilibrer un autre. Nous trouvons au centre les personnes ayant déjà fait avancer les débats en interne, pour trouver leurs solutions. Ils espèrent que les autres vont faire de même et les rejoindre.

Conséquence sans doute désagréable à entendre pour les radicaux : les extrémistes existent les uns grâce aux autres, grâce à ceux du bord opposé, davantage que par la grâce de leurs idées, comme ils se plaisent à le penser.

Dossier phare pour les Nouvelles Calédoniennes

Question à poser à chacun de nos politiciens : « Que pensez-vous de la corruption des élites calédoniennes et de ses conséquences sur l’économie locale ? ». Faire toutes les interviews avant publication, pour éviter qu’elles s’influencent mutuellement. Puis les publier au rythme d’une par semaine. Le budget de la corruption a été estimé dans certaines études à 20% du budget total. De quoi effacer sans difficulté les problèmes de la CAFAT ?

Etre ou avoir en Nouvelle-Calédonie

Appliquons notre grille de lecture de « Etre ou avoir » à un espace multi-ethnique : la Nouvelle-Calédonie. Son histoire s’est déroulée en 4 phases : invasion coloniale, statu quo, révolte « blessante », melting pot.

1) L’invasion coloniale ; l’occidental impose son pouvoir terrestre et spirituel aux tribus. Missions plutôt que tueries. Eduquons le sauvage. Pour son bien ? Le nombre d’autochtones passe cependant de 100.000 (estimation 1853) à 20.000 en 1920. Maladies, malnutrition, soulèvements réprimés (les tribus rivales aidant à réprimer les révoltés). A juger cependant avec la sensibilité de l’époque et non celle d’aujourd’hui. Nulle part le monde n’était tendre. Les sociétés ritualisaient des violences psychologiques et physiques, traditions marquant encore la société contemporaine. Homo sapiens, ça pince, ça mord…

2) Le statu quo. L’anglo-saxon utilitariste, très conscient de la distance entre cultures et peu croyant en l’auto-détermination individuelle, fut un colonisateur agressif : il éradique la culture locale et intègre ses membres à la sienne, s’ils en sont capables. Le français humaniste fut moins terroriste : intéressé à la culture locale, il tente la mixité pour attirer les locaux vers sa manière de penser, en conservant la base traditionnelle intacte.

Ethiquement louable mais sociologiquement naïf. Méconnaissance du formatage panconscient totalitaire chez la plupart d’entre nous. L’être humain ne naît pas philosophe. La Calédonie du statu quo est, pendant un siècle, une juxtaposition de deux sociétés presque étanches. On n’utilisera pas le terme d’apartheid parce que, contrairement à l’Afrique du sud, la séparation n’est pas imposée par l’envahisseur. Choix partagé.

Ce fut ainsi la période la plus tranquille de l’histoire calédonienne, regrettée par la majorité des habitants nés à cette époque, toutes ethnies confondues. Enfants mélangés à l’école. Apprenant à vivre comme aux côtés d’une espèce différente, parlant sa propre langue mais ayant appris la langue commune. Du moins dans le sens kanak > français. Obligatoire, et malaisé pour une grande partie des élèves, ce qui a certainement favorisé la sujétion et la frustration des petits kanaks. Une bonne idée aurait été, dans les écoles mixtes, de faire de l’anglais la langue commune. Même défi pour tous. Fut-on trop fier, ou pas assez fier, pour ne pas y avoir pensé ?

3) La révolte blessante en 1984. Terme utilisé bien entendu à la place de sanglante. Affaire douloureuse certes. Meurtres et guérilla des milices. Néanmoins ouvrir n’importe quel livre d’histoire contemporaine convainc immédiatement de la chance des calédoniens dans pareille mutation.

Pourquoi la révolte alors que la majorité des calédoniens cohabitait paisiblement ? Manque d’attention à un effet secondaire majeur de la colonisation des têtes à l’école : éduqué à penser comme un bon petit français, le mélanésien apprend aussi ce que le blanc sait faire de mieux : convoiter, réclamer, râler… bref, s’individualiser ! Bon terreau pour les idées politiques de gauche de l’époque. Les leaders kanaks ont fédéré deux pulsions très différentes, frustration des jeunes à ne pas accéder au mode de vie occidental, et contentieux foncier chez les anciens.

4) Le melting pot. La seconde revendication est progressivement satisfaite par l’ADRAF, le service de réattribution des terres. Quant à la frustration des jeunes kanaks, elle ne fait qu’augmenter. Une partie accède aux emplois et au consumérisme occidental. Une autre reste à la traîne. Jeunesse globalement moins compétitive que dans les autres ethnies. Déficience éducative ? Plutôt mutation trop rapide. Côtoiement d’une culture collectiviste avec une individualiste, aux visions contradictoires sur le travail. Quand le jeune kanak était destiné à la pêche ou l’agriculture, on pouvait le laisser s’éduquer seul. Libéralité fonctionnant très mal, à présent, dans une banlieue, avec un système scolaire compétitif, surtout avec une mère kanak obligée de s’absenter pour travailler. Désaveu de la coutume, rébellion pubertaire contre le prof blanc, plus collant et contraignant que les parents : les jeunes kanaks font seuls le choix de leurs repères, c’est-à-dire construisent quelque chose de totalement asocial sauf au sein du gang. Patratras ! On est redescendu au niveau de l’animal. Plus bas même, peut-être, car il n’existe pas d’espèce où les géniteurs s’occupent si peu de leurs rejetons qu’ils traînent en bandes dangereuses dans la nature.

Carence éducative particulièrement profonde en matière de tolérance. Ce grand mot, étonnamment, recouvre et enlumine un concept auquel nous pensons autrement : l’inégalité. Comment ?? La tolérance est l’encouragement à supporter les différences, donc les opinions inégalitaires. Chacun sa place, à sa place. Droit à une niche sociale, mais reconnaissance que toutes ne peuvent être identiques, que le mérite apporte des droits supplémentaires, que la culture hiérarchise à sa façon, que les services rendus sont un capital pour l’âge où l’on deviendra incapable de les fournir. La tolérance est le lien adolescent entre l’enfant du « Tout, immédiatement », et l’adulte du « Tout n’est pas possible ». Comment grandir sans elle ?

Aucune société, la coutumière ou l’occidentale, n’ouvrant plus les bras aux jeunes calédoniens marginaux, ils se mettent à délimiter agressivement leur propre espace. A établir leurs règles abrégées. Vol et échange au présent remplacent la propriété du travail et toutes anticipations.

La Nouvelle-Calédonie n’est pas pauvre, ni dépourvue de bonnes volontés. Mais comme la plupart des microcosmes elle anticipe peu. Elle vit au présent, manque de visionnaires. L’avenir le plus lointain est le vote pour l’indépendance. Il ne cache pourtant pas beaucoup d’incertitudes. Dans l’intervalle la bombe formée par cette génération rejouant la guerre que n’ont pas terminée leurs parents, va devenir impossible à désamorcer. La prison ne pourra plus être vidée.

Anticiper, réfléchir, prévenir, voilà qui est aussi fatigant pour l’esprit que peu rentable en politique. Alors on se rabat sur le plus facile : protester. Voilà qui donne une belle impression d’exister. Sans trop s’épuiser.

*

Être ou avoir ? Ou paraître ?

*

Pourquoi la France va-t-elle mal ?

L’aveuglement est une protection.

Une nation est protégée par l’idée qu’elle peut tout entreprendre.

La France est en train de perdre cette certitude, héritage de la Révolution,

parce que son âme s’est faite refiler une névrose,

une chaude-pisse sociétale,

cachée dans le triptyque Liberté-Égalité-Fraternité.

L’Égalité s’est joliment maquillée pour s’associer aux merveilleuses Liberté et Fraternité,

mais a introduit sa vilaine jumelle, l’Assistance.

Cette France syphilitique en est au stade des symptômes neurologiques.

Elle bascule lentement dans la crise psychotique.

Seule issue : refondre la Trinité républicaine.

La remplacer par : Liberté-Diversité-Fraternité.

Égalité ?

Dire que les gens sont égaux quand ils ne le sont pas est créer de l’inégalité.

Tout l’aveuglement du socialisme est dans cette phrase. Dire les gens égaux n’augmente l’égalité apparente que dans une société coercitive. Dans un monde libre, cela aggrave les inégalités.
Le droit à l’importance, véritable fondation du collectivisme, est extrêmement précis : il s’agit d’un droit à s’améliorer. Un droit de moyens, pas d’assistance pour gommer les effets des inégalités.

La démocratie n’est pas un processus égalitaire, mais utilitaire. C’est un système plus souple pour réduire les inégalités quand elles deviennent insupportables. Au lieu de faire la révolution, on change de politique. Les têtes sont coupées médiatiquement. On ne salit plus la guillotine.

Le seul système authentiquement égalitaire est l’anarchie. Il se moque de la loterie environnementale comme de la génétique. L’homme préhistorique était le seul véritable égalitaire.
Ce n’est plus tenable. L’homme moderne est égalitariste, c’est-à-dire qu’il veut forcer l’égalité. Est-ce davantage tenable ? Non. Tout ce qu’il cherche en réalité, c’est répandre le rêve élitiste dans chaque tête. Une illusion mirifique. C’est pour cela qu’il laisse gérer les conséquences de l’inégalité par ceux qui en profitent le plus.
Comment celle-ci ferait-elle autrement que croître ?

La majorité

La majorité ? Un repère initiatique. Sauf qu’il n’existe pas réellement de processus d’initiation, ni de cérémonie permettant d’attribuer le caractère exceptionnel que ce repère devrait avoir sur le nouvel adulte. Telle quelle, administrative, la majorité ne représente rien. Cette vacuité dramatique produit dans certains cas des adultes dépendants (les« Tanguy »). Plus souvent, elle sert au contraire à se débarrasser d’un adolescent tardif et lourd à gérer (« Tu es majeur maintenant, il faut te débrouiller »).

Le processus d’adultisation est continu, s’étale sur toute une vie. Il est naturellement produit par l’extension de notre passé, qui stabilise notre futur. La partie Biographie de notre Moi s’étend ainsi sur un espace de temps croissant ; elle n’est plus simplement ballotée dans le présent, à la merci des évènements.

Si vous souhaitez conserver une part de votre adolescence, gommez donc une partie de votre passé pour laisser plus libres les perspectives d’avenir.

Tandis que si vous manquez de l’assurance de l’adulte, retracez et unifiez davantage le fil de votre passé, faites-le ressurgir pour vous l’approprier, dans ses pires comme ses meilleurs instants, quitte à rembourser les premiers, car c’est dans cette fusion plus équilibrée que vous allez étendre votre identité.

La Biographie est continue mais doit s’articuler autour de repères. Lorsque nous avons dépopularisé la religion et ses croyances trop immatérielles, nous avons perdu en même temps un grand nombre de repères mis en place par la culture religieuse à propos de la vie sociale et de l’adultisation, qui n’ont toujours pas été remplacés.

La « majorité » de l’état laïque est navrante de ridicule et de pauvreté d’imagination. Un recul de plusieurs millénaires en matière de civilisation. L’on attribue l’étiquette « adulte » sur un état civil pour satisfaire à un stupide concept égalitaire, que pas la moindre constatation objective ne vient étayer. L’on considère officieusement certains comme plus adultes que d’autres sur le niveau de connaissances, comme si la note en mathématiques permettait de déterminer la qualité de coopérant social. Ainsi nous sommes propulsés en importance, dans le monde des adultes, par des tests réduits à la mémoire et au Q.I. Les apprentissages valorisés par la société sont restreints à ceux vantés par la courte vue utilitariste. Abruptement : la note de « connardise » importe peu pourvu que vous soyez pointu dans une spécialité recherchée.

Cette vacuité du modèle social joue certainement un rôle essentiel dans son inhumanité, définie par la perte des repères coopératifs.

Dans la société utilitariste, la coopération est enseignée comme une matière scolaire. Elle s’installe de façon prédigérée, uniforme, dans les tempéraments individuels, menaçant à terme leur diversité. Endoctrinés par cet académisme, nous sommes incapables de voir si notre morale est toujours juste, s’il est normal de croiser des épaves humaines dans la rue.

La société doit réemprunter à toutes celles qui l’ont précédée la notion de richesse des repères de maturation, ne pas voir les apprentissages comme une interminable chaîne continue mais comme des marches à franchir, différentes pour chacune de nos formes d’intelligence, sans en dévaloriser aucune. Elle doit réintroduire les étapes initiatiques sociales, les « communions » avec ses semblables. C’est à ce prix que nous pourrons exercer à nouveau individuellement notre faculté coopérative, au lieu d’être obligé de la confier à l’État parce qu’autrement peu s’en préoccuperaient.

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Qui doit créer la société du vivre ensemble ?

« Être civilisé » ne veut rien dire, car cette expression en contient deux autres, parfaitement contradictoires : « être tolérant » et « apporter la civilisation ». Vous accepterez d’ailleurs probablement l’un ou l’autre sens, mais rarement les deux. Pourquoi contradictoires ? « Apporter » la civilisation implique que les repères de l’autre ne sont pas les bons ; c’est, obligatoirement, une intolérance, quelque soit la justesse des arguments.

La seule formule ayant un sens est « représenter une forme donnée de civilisation ». Ce qui élargit considérablement la définition : tous les membres d’une culture quelconque, qui en respectent la conscience sociale, sont « civilisés ». Les vantardises de l’une ou l’autre culture en vue de les hiérarchiser ne sont pas ici notre propos.

Ce qui nous intéresse est que « ne pas être civilisé » garde un sens aigu.

Il s’agit des individus n’appartenant à aucune culture, qui construisent leurs propres règles, en empruntant bien sûr aux sociétés qu’ils connaissent, néanmoins sans avoir eu la moindre expérience historique de ce nouveau jeu de règles, sans vouloir avouer de filiation avec les autres groupes sociaux, sans tissu social l’unissant à eux.

Une partie de la jeune génération kanak, aussi bien que blanche, est dans cette situation. Jeunesse urbaine et tribale, car la brousse n’est pas étanche à l’influence de Nouméa. Ces jeunes sont moins civilisés que leurs parents. Ils flottent entre deux cultures, sans avoir encore créé les fondations d’une nouvelle. C’est la raison de leur agressivité. Difficile d’exister. Impossible de s’adosser à des repères éprouvés, qu’il s’agisse de l’individualisme occidental ou du collectivisme mélanésien. Ceux-ci sont contradictoires. Il faut renoncer à un héritage, ou aux promesses du productivisme personnel. Comment trancher ?

jumeaux-anne-geddesLorsqu’un conflit est insoluble, la défense passe par des comportements névrotiques. L’identité personnelle n’est pas unifiée. L’on s’enfuit dans une société alternative, souterraine, elle-même névrotique.

Qui doit créer la société du vivre ensemble ? Les adultes déjà réalisés, qui ont juste besoin de ravaler un peu de fierté, ou les jeunes grandissant dans un environnement aliénant créé par les désaccords des parents ?

Les jeunes seront les décideurs de demain. Cependant si on les laisse gérer la patate chaude, il faudra une génération supplémentaire pour assainir toutes les perversions que leur individualisme déçu aura créées.

Petites histoires sur la décolonisation (1)

Un représentant de la nation des Zèbres d’Afrique se présenta un jour à l’ONU avec un volumineux dossier.
Il exposa sa requête devant une importante commission. De longues palabres s’ensuivirent. A l’unanimité, l’organisme décida de satisfaire à la demande. A partir de ce jour, la nation des Zèbres d’Afrique fut considérée comme réellement décolonisée.
Quelle était la requête ?
Depuis le début de la colonisation, l’on considérait qu’un zèbre était blanc avec des rayures noires.
Ils seraient désormais noirs avec des rayures blanches…

2118 : La Calédonie toujours occupée…
2118 : La Calédonie toujours occupée…

Comment exercer la Justice dans les îles ?

Le problème majeur rencontré par une société îlienne est que sa taille l’empêche d’accéder à une indépendance suffisante de ses parties.

Le rôle fondamental de l’opposition individualité/solidarité vous est apparu à la lecture de « Stratium ». Elle existe à tous les niveaux d’organisation de la réalité. Nous allons l’utiliser à deux étages dans cet article. Le premier concerne le mécanisme de pensée, la fabrication des concepts ; nous traduirons ici l’opposition par les termes d’« indépendance » et « dépendance ». Le second étage est l’organisation sociale ; là nous utiliserons « individualisme » versus « solidarité ».

Je vous demande encore un petit effort intellectuel et nous allons entrer dans le vif du sujet. Les pôles Individualité et Solidarité communiquent ; l’individualité est placée au milieu du grand bain solidaire ; elle est en relation avec lui. Cependant la force de l’individualité vient de sa capacité à masquer ces relations, de manière à se croire indépendante. Une individualité très puissante parvient à se rendre complètement aveugle aux intérêts solidaires. Le contraire est possible : une solidarité omniprésente peut étouffer l’intérêt individuel. Dans les deux cas les effets sont catastrophiques ; l’un des deux pôles a réduit l’autre à néant ; le bénéfice constructeur du conflit est perdu. Chaque pôle doit conserver une indépendance relative… et donc tout aussi bien une dépendance relative.

Maintenant prenons la situation d’un juge. Son rôle est d’assurer l’échange entre le pôle Solidarité, matérialisé par un code de lois (dont on espère qu’il représente l’intérêt collectif), et le pôle Individualité, c’est-à-dire la situation spécifique des gens présents à son tribunal.

Regardez comment nous pouvons compliquer les choses ! Le juge fait respecter une valeur phare, la loi. Il cherche en quelque sorte à protéger l’« individualité » de ce repère solidaire. De l’autre côté il se sent solidaire, jusqu’à un certain point, avec l’intérêt individuel des prévenus.

Je vous ai perdu ? C’est bien pour cela que je vous ai embêté au début avec les deux étages du concept. Ici nous parlons de la manière de penser du juge. L’esprit de celui-ci peut se sentir dépendant de la Loi, et alors il l’appliquera probablement de façon tyrannique ; ou bien il peut se sentir dépendant de l’intérêt des prévenus, ce qui l’amène à une coupable mansuétude. Dans les deux cas, il ne fait pas correctement son travail, parce que son esprit ne garde pas suffisamment d’indépendance.

Notez ce corollaire étonnant : un juge sévère, appliquant la loi à la lettre, ne fait aucunement preuve, comme on l’imagine généralement, d’indépendance. Il n’est qu’une copie caricaturale de l’idéal solidaire, telle qu’il est écrit dans le code des lois. Cette dépendance l’empêche de voir qu’éventuellement la règle n’est pas totalement juste dans le cas précis des personnes jugées.

Pour éviter cet écueil, les lois les mieux conçues facilitent les ajustements, en précisant leur « esprit » autant que leur lettre.

Le magistrat obtus a son pendant : le juge plus coulant qu’un camembert arrivé de métropole dans un frigo en panne. C’est malheureusement une espèce fréquente dans les clientélistes sociétés îliennes. Le juge connaît trop bien les prévenus et se laisse aller à une dépendance excessive envers leurs attentes, qui anéantit la position-repère de la loi.
Là encore, notez l’erreur fort courante : le juge estime être « solidaire » avec ses amis, alors qu’en réalité il fait valoir l’intérêt individuel de ceux-ci contre l’intérêt collectif, base de la véritable solidarité.

D’où vient cette confusion ?

Le clientélisme n’est pas inscrit dans le patrimoine génétique des îliens. Ses effets dépendent de la taille des groupes en relation sociale. Il a une utilité indéniable pour les petits (personne ne s’en offusque au sein d’une famille), est d’autant plus pervers que le groupe s’agrandit.

L’individualité existe chez tout être humain. Quant à la solidarité, elle est représentée presqu’idéalement chez les membres d’une tribu, parce que l’esprit humain est naturellement conçu pour l’étendre jusqu’à une grosse centaine de personnes, soit la taille d’un tel groupe.
Au-delà il devient difficile que les incitations solidaires s’opposent efficacement à la pulsion individualiste. Impossible, pour l’habitant d’une grande cité, de se préoccuper à l’identique de tous ses concitoyens. Il se sent davantage concerné par la vie des gens de son immeuble. Plus souvent le groupe auquel il appartient est dispersé géographiquement et rassemblé par des critères ethno-culturels. Il fait la même taille qu’une tribu.

Il est possible de se préoccuper de l’intérêt général, bien sûr, grâce à l’idéal que nous concevons pour la société. Ne nous leurrons pas cependant ; l’idéal est une marque d’identification personnelle ; il valorise l’individu à travers le projet collectif, mais n’apporte pas forcément de valeur ajoutée aux autres individualités. Il est essentiellement bénéfique au porteur de l’idéal, et à ceux, pas trop nombreux, qui vont y trouver également un mimétisme identitaire. Dès que l’idéal devient la propriété de tous, il perd complètement sa force. Si la pulsion identitaire est toujours vive, il faut lui trouver un autre projet.

Paradoxalement, les grands idéalistes ont été souvent très attachés à leur famille, comme s’ils réalisaient inconsciemment qu’un tel amour était impossible à distribuer à la masse et qu’ils le rétrécissaient encore plus à quelques uns.

Pour la majeure partie des gens, la solidarité ne peut s’étendre largement. C’est la fonction de l’ostracisme, qui protège un cercle restreint. En conséquence, la solidarité devient mal représentée à l’échelle de la population globale du secteur.
La société a trouvé un moyen fort efficace de résoudre le problème : la stratification, avec la création de représentants. Ceux-ci sont chargés de gérer les relations entre différents intérêts, qu’ils soient culturels, économiques, financiers, corporatistes, coutumiers, tout en faisant respecter les idéaux élus par la collectivité (quand elle est démocratique).
Les représentants se scindent en deux catégories : décideurs, et assistants chargés d’appliquer les décisions. Ils comprennent les politiciens, les juges, ainsi que l’appareillage administratif qui les entoure, assesseurs, policiers… Il s’agit des catégories professionnelles où l’autarcie est la plus nécessaire. Comment faire respecter des règlements auprès de personnes avec lesquelles on est étroitement solidaire, parce que participant de la famille plus ou moins proche ? Impossible.

Pourtant il importe de faire valoir ces règlements, puisque, nous l’avons vu, la solidarité spontanée des citoyens se dilue dramatiquement vite dès que la population locale dépasse les deux cent personnes. Les personnes non reliées par des liens familiaux ne trouveront plus aisément d’accord en cas de différent. A cette échelle, il faut qu’une règle s’impose à elles.

L’indépendance des repères propres à assurer la cohésion sociale est donc essentielle dès qu’une ville comporte quelques milliers d’habitants, mais il est difficile d’y trouver des fonctionnaires imbibés de l’idéal tant qu’elle n’atteint pas plusieurs dizaines de milliers d’habitants, ou davantage en cas de grande hétérogénéité ethno-culturelle. Il faut qu’existe au sein de chaque ethnie une concurrence suffisante pour ces postes, propres à motiver les candidats à respecter l’éthique de leur profession.
Car si la solidarité est innée jusqu’à un entourage d’environ deux cent personnes, l’idéal d’une collectivité plus grande, lui, s’apprend.

En résumé, la solidarité restreinte que l’on appelle clientélisme est efficace pour la famille et de petits groupes, mais devient pénalisante pour un représentant de la collectivité, contraint de s’adjoindre une éthique différente. Celui qui n’y parvient pas est trop fusionnel. Il ne réussit pas à scinder métier et amitié, la plupart du temps tout simplement parce qu’il ne sait pas correctement l’expliquer, aux autres et donc à lui-même. La solidarité avec les proches s’éprouve. Facile. La solidarité collective s’enseigne. Plus dur. Il existe pourtant une question tellement simple à poser : « Qu’est-ce que tu ferais à ma place ? » (elle oblige bien sûr l’autre à inclure la place du métier).

Nouméa n’est pas une cité de taille suffisante pour un fonctionnement optimal de la Justice, en raison de son hétérogénéité et de son héritage clientéliste. La présence des fonctionnaires métropolitains est une véritable aubaine pour le territoire, pas seulement parce qu’ils sont payés par une nation éloignée. Où trouver des professionnels à l’éthique aussi imperméable ? Pas sur place. Pénalisent-ils l’emploi local ? Ce n’est pas le secteur de la production, mais des frais de fonctionnement. Ne coûtant rien, c’est autant de moyens redirigés ailleurs.

Ne représentent-ils pas une justice « blanche » plutôt que pluri-ethnique ?
Ils appliquent en pratique les règles souhaitées par le gouvernement calédonien. Les grandes valeurs qui les fondent sont transculturelles et communes à toutes les communautés d’importance. La rigidité avec laquelle on les applique est un curseur facilement positionné, actuellement, par la volonté politique.
Notons qu’au sein des mélanésiens, il n’existe déjà plus d’unité pour se soumettre exclusivement au jugement de la coutume. Un grand pas sera franchi quand reviendront de métropole des juges mélanésiens, comme existent déjà des médecins mélanésiens.

L’autonomie de ces représentants est tellement nécessaire à une population de petite taille comme la nôtre, qu’il vaudrait mieux les payer nous-mêmes plutôt que les remplacer par des fonctionnaires locaux. Nous avons tellement pris l’habitude de les voir imposés sans que personne n’ait rien demandé, qu’ils semblent presque des envahisseurs. Pourtant, lorsque nous souhaitons un avis spécialisé et indépendant, une expertise, une cour des comptes, ne nous semble-t-il pas évident qu’il faille recruter à l’extérieur ?

C’est le prix à payer pour éviter de retomber dans le marasme îlien clientéliste, ne pas être une société qui entretient l’illusion de maîtriser son propre destin et est en réalité terriblement vulnérable aux influences étrangères, à l’argent, aux catastrophes écologiques, à n’importe quel nouveau colonisateur qui chercherait à s’emparer d’elle.

En vérité l’opposition inter-ethnique, maîtrisée et canalisée, est le moteur qui sauvera la Calédonie à la fois du tribalisme, un mode de gestion qui a eu ses beaux jours mais devient improductif parce que la population a grandi, et de l’intégrisme occidental, ce post-colonialisme terriblement uniformisant, attelé à transformer la population planétaire en conducteurs de caddies…

Quand-la-greffe-va-au-tribunal

Quelle peut être une politique de solidarité ?

Commençons par préciser en quoi consiste le pôle opposé à la solidarité, c’est-à-dire l’identité individuelle :

L’identité est moins ce à quoi l’on s’identifie que l’aptitude à fusionner le reste avec le coeur de l’identification, particulièrement ce qui entre en conflit avec lui. Ainsi une identité falote se définit par une difficulté à amalgamer des pulsions contradictoires, parce que l’on attribue à chacune la même importance. C’est une situation très différente de l’identité forte mais conflictuelle parce qu’elle n’arrive pas à concilier les pulsions contradictoires ; dans ce cas précis il en existe une clairement élue comme principale.

L’identité forte est bien un aveuglement plus ou moins prononcé aux intérêts secondaires, une célébration de l’intérêt principal, une individualisation de celui-ci. Elle est le contraire de l’identité faible qui est une solidarité puissante entre les intérêts divergents, interdisant de choisir.
L’identité forte est une défense de l’intérêt principal. L’identité faible est une osmose entre des intérêts contradictoires. Chaque version extrême pose des problèmes en société, la première est tyrannique pour les autres, la seconde transforme en poids mort.

L’auto-organisation du réel nécessite des structures dotées d’indépendance relative. L’évolution a donc créé les individus. Cependant il fallait garder le terme « relativité » en eux. La pulsion solidaire fut donc inscrite en termes d’avantage individuel. L’unité tire un bénéfice partiel de la réussite d’autres unités. Le succès du groupe lui apporte une récompense personnelle. Mais celle-ci est proportionnelle à la taille du groupe. C’est pour cela que l’intérêt général de l’humanité a peu de sens pour l’individu quand il se compte en milliards d’exemplaires, malgré les tentatives de l’idéalisme pour graver de telles convictions. La taille du groupe apportant une récompense significative ne dépasse pas deux cent personnes. Une personne occupée à une tâche humanitaire tire davantage de satisfaction de s’occuper d’un village que de la gestion de l’aide à une nation entière.

Individualiste ou solidaire ? Qu'au moins chacun puisse s'habiller décemment  :-))
Individualiste ou solidaire ?
Qu’au moins chacun puisse s’habiller décemment :-))
Cette analyse trouve son importance dans la façon de concevoir la solidarité sociale. L’étatiser est une lourde erreur. Elle déconnecte les aidants des aidés, empêchant la moindre tractation en retour. Elle crée des nantis fâchés et des assistés hébétés.

La moralité du don anonyme est douteuse. Elle est censée respecter la fierté de l’aidé, préserver l’illusion qu’il peut s’en sortir seul, compenser les inégalités d’une société injuste dans l’arbitraire des critères qu’elle utilise pour valoriser les individus.

La société est injuste, certes… comme la Nature qui nous fait jaillir inégaux d’une loterie génétique. Etonnamment, la justification naturelle est solidaire. C’est la diversité issue de ces inégalités qui profite à l’espèce dans son ensemble, alors qu’elle pénalise certains individus, déclarés par les circonstances plus médiocres que d’autres.
C’est-à-dire que si la société professait l’égalitarisme, soit des situations sociales semblables pour tous ses membres, il ne s’agirait pas de solidarité mais de satisfaire les intérêts individuels de ses membres les moins performants. Le bénéfice solidaire, en effet, s’apprécie à l’échelle du groupe et non pas d’une partie des individus, qu’il s’agisse des favorisés ou des défavorisés. Continuer la lecture de Quelle peut être une politique de solidarité ?

La paix mondiale est-elle une utopie ?

Existe-t-il une résistance naturelle de l’homme à vivre en paix avec ses semblables ? Plongeons au coeur du problème. L’hostilité entre nations n’est qu’une extension de l’hostilité entre petits groupes, et même entre les meilleurs amis du monde. Il s’agit d’une résistance envers la différence, un corollaire implicite de l’individualisme.

Le besoin de singularité consiste en effet à montrer sa différence. Opération de décalage vis à vis des autres. Ceux-ci ne sont pas si indispensables qu’ils le semblent. Un misanthrope se sent mieux « individu » au milieu des plantes. Néanmoins nous dialoguons continuellement avec l’environnement. Si le misanthrope ne veut pas devenir plante lui-même, ou adopter l’attitude minérale des parois de sa caverne, mieux vaut qu’il rencontre quelques congénères.
L’individualisme doit ainsi composer avec l’échange. Qu’est-ce donc celui-ci, sinon un exercice d’absorption mutuelle ? L’échange gêne l’effort de singularité. Il ne le soutient qu’après la digestion et la reformulation des éléments récoltés dans l’échange, après leur appropriation.

C’est l’explication de ce phénomène étrange : Continuer la lecture de La paix mondiale est-elle une utopie ?

Haro sur le suffrage unique

L’élection démocratique au suffrage unique est sans doute le plus médiocre des systèmes pour connaître en détail le sentiment des électeurs sur l’ensemble des candidats. En particulier si le côté attractif du candidat choisi est clairement mis en avant par le vote unique, ce n’est pas le cas des sentiments à peine moins attractifs ou au contraire franchement répulsifs que pourraient provoquer en nous les autres.
Conséquence : le paysage politique étant organisé en blocs rivaux, les électeurs des groupes défaits lors du scrutin se sentent non représentés par leurs dirigeants, voire reniés jusqu’à la prochaine alternance. C’est la démocratisation… de la déception, et non de l’enthousiasme pour le nouvel élan politique du pays.
Voyons s’il est possible de faire apparaître la polyconscience de nos électeurs par des systèmes alternatifs :

1- Le meilleur cru
Le classement des candidats par ordre de préférence (par exemple si 5 candidats sont en lice, vous les classez de 1 à 5 sur votre bulletin) : ce mode de scrutin ne prend pas en compte la force de préférence pour chaque nom. Si vous appréciez bien davantage le candidat 1 que le 2 sur votre liste, le 2 ne prend malgré tout guère de retard sur le 1 avec ce bulletin.

2- Le couperet de la biffure
Barrer simplement les candidats qui ne vous plaisent pas. Système privilégiant l’élimination du candidat le plus rebutant plutôt que l’élection du plus populaire. Peu de progrès par rapport au système actuel, mais au moins le pays se sentirait-il plus unifié derrière son élu.

3- Le concours de Miss Président
Donner à chaque candidat une note de 1 à 10. Un mode qui analyse beaucoup mieux le détail des préférences. Un candidat recueillant beaucoup de 6 et de 7 arriverait devant celui qui collectionne les 10 et les 0 à parts égales. L’élu ne se retrouverait pas, comme c’est fréquemment le cas actuellement, à diriger un pays coupé en deux. Un inconvénient cependant : les très généreux pourraient fausser la donne, en donnant beaucoup de points à trop de candidats. On pourrait les accuser d’avoir un poids électoral supérieur à ceux qui donnent leurs points avec parcimonie.

4- Le permis électoral à points
La distribution, par chaque électeur, d’un nombre fixe de points réparti entre les candidats, règle ce problème. Par exemple vous avez 20 points à donner. Si vous êtes militant convaincu (c’est votre droit), vous les attribuez tous à votre idole. Si vous êtes plus nuancé, vous les répartissez selon les convictions que chaque postulant vous a fait partager. Est-ce que cela avantage les radicaux, qui ramasseraient de grosses mises chez leurs supporters ? Pas forcément, car ils en auront très peu chez la majorité des électeurs.

Le seul désavantage de ce système par rapport au précédent est qu’il ne fait pas apparaître le manque d’enthousiasme des électeurs pour les urnes. Dans le système 3, pouvoir donner zéro point à tout les candidats équivaut à l’actuel vote blanc (qui n’est pas reconnu), et cela encouragerait tous les électeurs à exercer leur rôle, même ceux fâchés contre tous les représentants du système. Le nombre total de points recueilli par le candidat en tête, dans le système 3, est représentatif de la façon dont les gens se passionnent pour les programmes qu’on leur propose. Il ne serait plus suffisant, dans ces conditions, de remplir sa campagne avec des discours lénifiants ou au contraire des promesses que chacun sait impossibles à tenir…

Député de gauche ?

Comment peut-on dire que l’on est député de gauche et vivre au milieu des riches ? Comment développer l’intelligence des moyens de sortir de la misère sans éprouver le ressenti du pauvre ? Ceux qui voient un chemin d’évasion, en effet, quittent ce sentiment très vite. Le chemin s’est déjà refermé derrière eux, une cicatrice dans l’épiderme rugueux du conservatisme. Il ne leur est plus possible d’étudier toute la variété des échappatoires, ni surtout un bouleversement du système qui leur est devenu favorable. On distribue une assistance pour soulager sa conscience.

Paradoxalement, le rare pauvre, élu et néanmoins resté simple, semble bizarre à ses congénères. Car ceux-ci ont du mal à imaginer un autre système que la dominance, et réclamer autre chose qu’une part plus importante de domination. Soit l’élu est ancré dans un idéal égalitaire et tous savent qu’il n’appartient plus à ce siècle, soit, hyperconscient, il s’est affranchi de la dominance et devient une variété d’extra-terrestre à visage humain pour ses électeurs, plus étranger que les dominants au pouvoir, gênant.

Ainsi, le député de gauche ressemble à une réclamation ambulante. Il promène en homme-sandwich sa publicité révolutionnaire de Chambre en Chambre, subissant les moqueries pour les faiblesses de son programme protestataire, car il n’existe pas de vérité dans une domination qui veut remplacer l’autre.

Les pauvres sont très mal représentés, parce qu’ils luttent comme armée de pauvres et non comme partie d’un tout.
Ils votent pour les députés de gauche par défaut. Si encore il s’agissait de généraux révolutionnaires, peut-être accéderaient-ils au pouvoir ? Mais ce sont plutôt des barbouzes, qui ont décrypté le mode de pensée des riches, l’ont adopté, et tentent d’en tirer quelques subsides, par chantage, pour leurs pauvres…

Monstranto, une histoire polyconsciente

Histoire : une jeune agronome, C., parle des OGM et de Monsanto. Elle dénonce vivement les dangers des manipulations génétiques, ainsi que les procédés commerciaux vicieux de l’industriel, répertoriés dans un livre-choc : plantes stériles obligeant à racheter les semences chaque année, contrats avec les petits agriculteurs locaux tellement contraignants que si une part des semences est emportée par le vent dans un champ voisin, le droit de propriété exclusive de Monsanto est lésé et l’agriculteur doit verser des dommages et intérêts qui l’obligent parfois à vendre son champ. Plusieurs, en Inde, se sont suicidés.
Tout le monde secoue la tête devant tant d’évidente iniquité. Je prends le contrepied de ce discours. Continuer la lecture de Monstranto, une histoire polyconsciente

La grève des pharmaciens

L’univers de l’entreprise a mis au point un procédé extraordinairement efficace contre les protestations : il s’agit d’intercaler toute une hiérarchie entre le protestataire et le responsable de l’objet de la protestation.
Le protestataire réfrène ainsi l’ardeur de sa protestation, puisque qu’il n’a pas affaire au responsable mais à une fraction déléguée de responsabilité, qui contient également de la sympathie et même souvent un peu d’adhésion à la protestation. Il en résulte une dilution remarquable de la protestation concentrée par le protestataire, qui perd toute salinité.

Dans le monde de la santé, ce procédé est par exemple utilisé dans l’interaction médecins-laboratoires. Les laboratoires communiquent avec les médecins par de charmantes déléguées, emphatiques et capables d’aller jusqu’à épouser les protestations des médecins à qui l’on vend des médicaments moins parfaits qu’annoncé. Les déléguées font ainsi « remonter l’information », c’est-à-dire que la protestation, un torrent fougueux, s’écoule dans la hiérarchie comme au milieu d’un désert baigné par le rude soleil de l’intérêt industriel, et finit par s’assécher misérablement, avant d’avoir atteint la moindre oasis de responsabilité.

Les pharmaciens calédoniens viennent d’adopter une proche version de ce procédé : Face aux mesures gouvernementales iniques — baisse de 9% de leur marge bénéficiaire — ils intercalent leurs salariés. Ceux-ci descendent dans la rue pour défendre les emplois, tandis que les pharmaciens s’affichent victimes impuissantes : ils n’auront d’autre choix que les supprimer.
Par rapport aux exemples précédents, les positions des petits et du gros semblent inversées. L’on peut cependant considérer le gouvernement comme le représentant du peuple, protestataire parce que les dépenses de santé sont trop fortes. Les pharmaciens présentent alors leurs employés en première ligne, avec les pancartes des « jobs menacés », et éviter ainsi de montrer, en toute sincérité, leur propre déclaration de revenus.

Le meilleur argument des pharmaciens est la défense des petites pharmacies, en particulier broussardes, dont la disparition serait malheureuse pour les communautés locales. L’habitude est de songer à leur accorder des subventions spécifiques. Mais si cela commence à coûter très cher, il existe des alternatives :

-La propharmacien : le médecin du dispensaire ou le privé, s’il existe, distribue lui-même ses médicaments. Cela a l’avantage de cumuler deux bénéfices financiers quand l’activité est faible et d’inciter à des installations. Le village peut perdre une pharmacie mais gagner un médecin permanent, sans nécessité d’aller chercher les médicaments plus loin qu’auparavant.

-L’extension des compétences du pharmacien : il est parfaitement envisageable, en sens inverse, à une époque où l’espèce médicale est menacée, d’attribuer au pharmacien de village des rôles supplémentaires, rémunérés. Ne fait-il pas déjà officieusement de la consultation au comptoir ? On pourrait l’imaginer se déplaçant chez les patients — pour un peu d’intimité — et effectuant des consultations de débrouillage, des vaccinations, les traitements des petites pathologies, la surveillance des traitements au long cours, comme on songe également à le proposer à l’infirmière et la sage-femme.

Là encore, c’est le cumul des compétences qui permet de préserver les implantations, et non leur mise sous perfusion par une subvention, psychologiquement dévalorisante et à l’avenir incertain.

Du droit de la Justice à l’indépendance

La réclamation d’indépendance de la part des juges pêche sur un point :
Toute profession a la « chance » de se voir évaluer par une opinion neutre, qui est celle des juges. Mais quelle instance indépendante évalue l’action des juges ? Aucune, puisque la seule régulation existante se fait en interne. A titre de comparaison, l’opinion accepterait-elle aujourd’hui que le jugement des erreurs médicales potentielles se fasse uniquement au sein de l’Ordre des médecins ? Certainement pas, et elle n’a pas tort.
Le seul contrôle réel sur la Justice est l’avis global des citoyens, qui se manifeste par leurs choix politiques.
Ainsi, comment pourrait-il être choquant que les politiciens en place cherchent à exercer un pouvoir sur la Justice ?

Le virus 50+epsilon

Faire de la politique et accéder au pouvoir est difficile et impose de requérir tous les moyens disponibles. Immoralité pragmatique ! Traduite auparavant par la liquidation des opposants, elle emprunte maintenant la voie du mensonge et de la manipulation. En effet, le grand progrès de la démocratie est que la liquidation — virtuelle — des opposants est obtenue par la réunion de 50+epsilon % des voix.
Inconvénient du processus : le mensonge est créateur lui aussi d’opposants, plus radicaux ; il faut de nouvelles manipulations pour regagner le 50+epsilon. Doit-on être surpris que cette fuite en avant fasse des carrières politiques aussi brèves en démocratie ? Par miracle pour le système, les mensonges sont reliés aux personnes et non aux partis, sinon il deviendrait difficile de sacrifier quelques épouvantails pour survivre.

Que doit-on déduire de tout cela ? Que la démocratie n’est pas cet aboutissement ultime que nous vantent ses promoteurs, dans ses règles actuelles. Que derrière un profilage esthétique, elle n’est que la continuité du système de représentation par la force, utilisé des premiers chefs de clan jusqu’aux derniers tyrans — et l’élection démocratique de Hitler —. Qu’elle impose toujours la liquidation des opposants, plutôt que leur coopération.

La confrontation des idées est indispensable, tandis que la répartition manichéenne du pouvoir devient plutôt une référence d’inefficacité.
Nous avons ainsi dépisté le virus qui grippe tout le système : ce fameux 50+epsilon.
Aïe, mais comment va-t-on faire pour s’en débarrasser, s’il est considéré comme une vache sacrée ?