Souhaitez-vous voir la Nouvelle-Calédonie s’affranchir de la France?

(question posée sur Quora, forum anglophone)

Pour comprendre la situation en Nouvelle-Calédonie, faisons une petite expérience de pensée qui s’en rapproche. Le décor est une petite ville rurale du Middle West, où le revenu moyen est plutôt maigre, qui vote à plus de 90% républicain. Des entreprises high-tech fabriquant des instruments très délicats décident de s’y installer en raison de la totale absence d’activité sismique dans la région. Comme ces entreprises ne trouvent pas localement les compétences nécessaires, une immigration de cols blancs fait grandir un quartier bourgeois et riche qui vote démocrate. Les ruraux et les cadres s’ignorent et se méprisent, pas toujours en silence. Incidents entre jeunes et cambriolages deviennent courants. Policiers et juges sont payés par l’Etat fédéral. Les ruraux les disent à la solde des riches et les cadres les trouvent laxistes. Un référendum est proposé aux habitants pour savoir s’ils veulent s’affranchir de l’Etat fédéral et devenir indépendants. Ils désigneront et payeront à l’avenir leur propre police et leur propre justice. Pensez-vous que les citoyens devraient répondre ‘oui’ à ce référendum pour l’indépendance vis à vis de l’espace fédéral américain dont les lois ont permis l’installation de cette population nouvelle ?

Cette analogie souffre de défauts, certes, cependant elle permet de comprendre à quel point la question posée lors du référendum calédonien est déconnectée de la réalité locale. Ni le ‘oui’ ni le ‘non’ n’ont bien sûr la moindre chance de résoudre le conflit entre les populations locales. Au contraire, le simple fait de tenir un tel référendum n’a qu’une conséquence possible : exacerber les tensions entre deux groupes équivalents en nombre et aux modes de vie difficiles à concilier.

La question que j’aurais voulu voir poser, en tant que calédonien, est celle-ci : « Etes-vous d’accord pour jeter dehors tous les intolérants, qu’ils soient brunis par le soleil ou blanchis par l’éclairage artificiel ? ». Un grand ‘oui’ aurait donné une chance au vivre-ensemble. Malheureusement ce sont les extrémistes des deux camps qui ont projeté ce référendum et décidé de la question à poser. La politique consiste, avant tout, à ne pas menacer sa propre raison d’être.

La situation de tout pays doit être évaluée à différents niveaux d’information. Nous savons tous qu’il existe beaucoup de ces niveaux entre la vie au quotidien et le discours politique/médiatique. Le quotidien, dans la société kanak, c’est énormément de frustations, de violences faites aux femmes, de haines claniques, d’identités fragiles.

Un exemple comme on en rencontre presque chaque jour ici : au cours d’une fête de mariage une femme kanak contredit l’un des hommes présents. Il la tabasse, lui arrache une grande poignée de cheveux et la peau du crâne avec. Elle finit à l’hôpital. Ses amies lui conseillent de porter plainte. Que fait le policier chargé de recueillir sa plainte ? Il lui conseille de renoncer car son agresseur, lui-même cadre de police kanak, a plusieurs témoins prêts à jurer que c’est elle qui l’a provoqué et agressé.

Aujourd’hui comme hier, les nationalismes sont moins une sauvegarde de l’identité culturelle qu’un moyen d’éviter le regard du monde, et protéger ses petites barbaries.

Aux partis indépendantistes avant le référendum

Vous ne savez pas comment guider votre jeunesse.
Vous réclamez davantage de responsabilités alors que vous n’exercez pas correctement celles que vous avez déjà.

Écoutez cette anecdote très banale : mon fils s’est fait voler son scooter devant le lycée. Le voleur a été vu. Tout le monde au lycée sait de qui il s’agit. C’est un Wamytan. Ce nom suffit pour que rien ne soit fait. Ce nom garantit l’impunité. Le jeune Wamytan est baron en son lycée. Les règles ne sont pas pour lui. La police n’entreprendra strictement rien à son encontre.

Un historien célèbre a dit : Quand il s’émancipe, le colonisé commence par copier le pire du colonisateur. Ce n’est que bien longtemps après qu’il commence à copier le meilleur.

Alors je vous le demande, messieurs et mesdames, quand allez-vous cesser de copier le pire et nous aider à améliorer le nôtre ?

Quand allez-vous développer avec nous le meilleur ?

Qui doit créer la société du vivre ensemble ?

« Être civilisé » ne veut rien dire, car cette expression en contient deux autres, parfaitement contradictoires : « être tolérant » et « apporter la civilisation ». Vous accepterez d’ailleurs probablement l’un ou l’autre sens, mais rarement les deux. Pourquoi contradictoires ? « Apporter » la civilisation implique que les repères de l’autre ne sont pas les bons ; c’est, obligatoirement, une intolérance, quelque soit la justesse des arguments.

La seule formule ayant un sens est « représenter une forme donnée de civilisation ». Ce qui élargit considérablement la définition : tous les membres d’une culture quelconque, qui en respectent la conscience sociale, sont « civilisés ». Les vantardises de l’une ou l’autre culture en vue de les hiérarchiser ne sont pas ici notre propos.

Ce qui nous intéresse est que « ne pas être civilisé » garde un sens aigu.

Il s’agit des individus n’appartenant à aucune culture, qui construisent leurs propres règles, en empruntant bien sûr aux sociétés qu’ils connaissent, néanmoins sans avoir eu la moindre expérience historique de ce nouveau jeu de règles, sans vouloir avouer de filiation avec les autres groupes sociaux, sans tissu social l’unissant à eux.

Une partie de la jeune génération kanak, aussi bien que blanche, est dans cette situation. Jeunesse urbaine et tribale, car la brousse n’est pas étanche à l’influence de Nouméa. Ces jeunes sont moins civilisés que leurs parents. Ils flottent entre deux cultures, sans avoir encore créé les fondations d’une nouvelle. C’est la raison de leur agressivité. Difficile d’exister. Impossible de s’adosser à des repères éprouvés, qu’il s’agisse de l’individualisme occidental ou du collectivisme mélanésien. Ceux-ci sont contradictoires. Il faut renoncer à un héritage, ou aux promesses du productivisme personnel. Comment trancher ?

jumeaux-anne-geddesLorsqu’un conflit est insoluble, la défense passe par des comportements névrotiques. L’identité personnelle n’est pas unifiée. L’on s’enfuit dans une société alternative, souterraine, elle-même névrotique.

Qui doit créer la société du vivre ensemble ? Les adultes déjà réalisés, qui ont juste besoin de ravaler un peu de fierté, ou les jeunes grandissant dans un environnement aliénant créé par les désaccords des parents ?

Les jeunes seront les décideurs de demain. Cependant si on les laisse gérer la patate chaude, il faudra une génération supplémentaire pour assainir toutes les perversions que leur individualisme déçu aura créées.

La médecine kanak vs occidentale, 8 ans après

8 ans après cet article sur la médecine des deux cultures, l’expérience montre qu’avec leur classification intuitive des maladies en trois catégories, ce sont bien les kanaks qui ont raison.
En effet, les petites affections bénignes (la « bobologie ») se soignent très bien avec les médicaments traditionnels. On ne dispose pas d’études pour savoir s’ils sont seulement symptomatiques ou curatifs. Peu importe, du moment qu’ils ne font pas négliger les précautions d’hygiène (nettoyage des plaies), même un effet placebo pur justifierait leur utilisation (les gens s’auto-améliorent avec un placebo). Pas besoin d’aller voir un médecin pour les plaies courantes, les viroses, les entorses et traumas bénins, les douleurs « attendues » et compréhensibles parce qu’en rapport avec un effort inhabituel, un traumatisme, ou l’âge.

Pas besoin non plus d’aller voir un psychiatre pour les troubles psychologiques purs. Plus efficace d’analyser par le biais du guérisseur pourquoi on a ce problème d’insertion dans l’inconscient collectif. Il aide à trouver une solution identitaire, d’une façon très proche de ce que font les occidentaux avec une psychanalyse. Les uns et les autres reconstruisent leur personnalité au lieu de l’abrutir par des psychotropes. Nous excluons ici les vraies maladies psychiatriques liées à des anomalies biologiques ou très bas situées dans le Stratium (la racine de l’édifice neurologique, il s’agit des neuropathies héréditaires, fréquentes en Calédonie et malheureusement sans traitement efficace la plupart du temps).

Enfin la 3ème catégorie, la seule dans laquelle le médecin blanc est clairement le plus compétent, est celle des maladies graves, les artères bouchées, les fractures, les lésions d’organes, les dérèglements métaboliques chroniques.

Certainement les kanaks perdent-ils quelques années d »espérance de vie dans cette philosophie des soins, car ils sont moins surveillés par tout l’éventail des scopes médicaux. Cependant ils gagnent une vie presqu’intégralement de « bien portance », de confiance corporelle. Tandis que les occidentaux ultra-scannés par la médecine préventive sont des sursitaires, mènent une vie intégralement exposée à une multitude de risques, les plus inquiétants étant ceux que l’on n’a pas encore identifiés…

Chez l’occidental, la mort ne vient pas vous serrer la pince à la fin d’un capital d’existence qu’elle vous a accordé, elle vous suit chaque jour de votre vie pour voir s’il n’existe pas un moyen de la raccourcir. Vous êtes… vulnérable, sous la menace damoclésienne, réduit.
Chez le kanak, la mort pose deux bornes à la vie, début et fin. Deux bornes kilométriques temporelles, sur la route de la filiation ancestrale. La route existait avant, continue après. Les bornes sont indistinctes. Le kanak ne sait pas très bien son âge, ne peut faire aucune prédiction sur ce qui lui reste à vivre. Il vit davantage dans le présent, mais peut anticiper à toute époque de son existence s’il le souhaite.

En conclusion une personne très calme de tempérament (faible « névrosisme ») peut utiliser préférentiellement le petit nombre de médicaments vraiment utiles dans la pharmacopée occidentale, tandis que les anxieux devraient se diriger vers les médecines traditionnelles ou alternatives pour la majorité de leurs maux.
Tous ont intérêt à profiter des avancées « technologiques » de la médecine : remplacement d’artères, d’articulations usées, d’organes défaillants, respirateurs, prothèses, orthèses.
Tous bénéficient également d’un bon diagnosticien disposant de preuves de ses dires, que l’on trouve à l’évidence plus souvent derrière une plaque médicale classique, et qui permet en théorie de s’approprier la compréhension véritable de sa maladie… s’il veut bien vous la transmettre. Et si vous vous arrêtez de temps à autre de parler pour qu’il vous la dise !

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Comment exercer la Justice dans les îles ?

Le problème majeur rencontré par une société îlienne est que sa taille l’empêche d’accéder à une indépendance suffisante de ses parties.

Le rôle fondamental de l’opposition individualité/solidarité vous est apparu à la lecture de « Stratium ». Elle existe à tous les niveaux d’organisation de la réalité. Nous allons l’utiliser à deux étages dans cet article. Le premier concerne le mécanisme de pensée, la fabrication des concepts ; nous traduirons ici l’opposition par les termes d’« indépendance » et « dépendance ». Le second étage est l’organisation sociale ; là nous utiliserons « individualisme » versus « solidarité ».

Je vous demande encore un petit effort intellectuel et nous allons entrer dans le vif du sujet. Les pôles Individualité et Solidarité communiquent ; l’individualité est placée au milieu du grand bain solidaire ; elle est en relation avec lui. Cependant la force de l’individualité vient de sa capacité à masquer ces relations, de manière à se croire indépendante. Une individualité très puissante parvient à se rendre complètement aveugle aux intérêts solidaires. Le contraire est possible : une solidarité omniprésente peut étouffer l’intérêt individuel. Dans les deux cas les effets sont catastrophiques ; l’un des deux pôles a réduit l’autre à néant ; le bénéfice constructeur du conflit est perdu. Chaque pôle doit conserver une indépendance relative… et donc tout aussi bien une dépendance relative.

Maintenant prenons la situation d’un juge. Son rôle est d’assurer l’échange entre le pôle Solidarité, matérialisé par un code de lois (dont on espère qu’il représente l’intérêt collectif), et le pôle Individualité, c’est-à-dire la situation spécifique des gens présents à son tribunal.

Regardez comment nous pouvons compliquer les choses ! Le juge fait respecter une valeur phare, la loi. Il cherche en quelque sorte à protéger l’« individualité » de ce repère solidaire. De l’autre côté il se sent solidaire, jusqu’à un certain point, avec l’intérêt individuel des prévenus.

Je vous ai perdu ? C’est bien pour cela que je vous ai embêté au début avec les deux étages du concept. Ici nous parlons de la manière de penser du juge. L’esprit de celui-ci peut se sentir dépendant de la Loi, et alors il l’appliquera probablement de façon tyrannique ; ou bien il peut se sentir dépendant de l’intérêt des prévenus, ce qui l’amène à une coupable mansuétude. Dans les deux cas, il ne fait pas correctement son travail, parce que son esprit ne garde pas suffisamment d’indépendance.

Notez ce corollaire étonnant : un juge sévère, appliquant la loi à la lettre, ne fait aucunement preuve, comme on l’imagine généralement, d’indépendance. Il n’est qu’une copie caricaturale de l’idéal solidaire, telle qu’il est écrit dans le code des lois. Cette dépendance l’empêche de voir qu’éventuellement la règle n’est pas totalement juste dans le cas précis des personnes jugées.

Pour éviter cet écueil, les lois les mieux conçues facilitent les ajustements, en précisant leur « esprit » autant que leur lettre.

Le magistrat obtus a son pendant : le juge plus coulant qu’un camembert arrivé de métropole dans un frigo en panne. C’est malheureusement une espèce fréquente dans les clientélistes sociétés îliennes. Le juge connaît trop bien les prévenus et se laisse aller à une dépendance excessive envers leurs attentes, qui anéantit la position-repère de la loi.
Là encore, notez l’erreur fort courante : le juge estime être « solidaire » avec ses amis, alors qu’en réalité il fait valoir l’intérêt individuel de ceux-ci contre l’intérêt collectif, base de la véritable solidarité.

D’où vient cette confusion ?

Le clientélisme n’est pas inscrit dans le patrimoine génétique des îliens. Ses effets dépendent de la taille des groupes en relation sociale. Il a une utilité indéniable pour les petits (personne ne s’en offusque au sein d’une famille), est d’autant plus pervers que le groupe s’agrandit.

L’individualité existe chez tout être humain. Quant à la solidarité, elle est représentée presqu’idéalement chez les membres d’une tribu, parce que l’esprit humain est naturellement conçu pour l’étendre jusqu’à une grosse centaine de personnes, soit la taille d’un tel groupe.
Au-delà il devient difficile que les incitations solidaires s’opposent efficacement à la pulsion individualiste. Impossible, pour l’habitant d’une grande cité, de se préoccuper à l’identique de tous ses concitoyens. Il se sent davantage concerné par la vie des gens de son immeuble. Plus souvent le groupe auquel il appartient est dispersé géographiquement et rassemblé par des critères ethno-culturels. Il fait la même taille qu’une tribu.

Il est possible de se préoccuper de l’intérêt général, bien sûr, grâce à l’idéal que nous concevons pour la société. Ne nous leurrons pas cependant ; l’idéal est une marque d’identification personnelle ; il valorise l’individu à travers le projet collectif, mais n’apporte pas forcément de valeur ajoutée aux autres individualités. Il est essentiellement bénéfique au porteur de l’idéal, et à ceux, pas trop nombreux, qui vont y trouver également un mimétisme identitaire. Dès que l’idéal devient la propriété de tous, il perd complètement sa force. Si la pulsion identitaire est toujours vive, il faut lui trouver un autre projet.

Paradoxalement, les grands idéalistes ont été souvent très attachés à leur famille, comme s’ils réalisaient inconsciemment qu’un tel amour était impossible à distribuer à la masse et qu’ils le rétrécissaient encore plus à quelques uns.

Pour la majeure partie des gens, la solidarité ne peut s’étendre largement. C’est la fonction de l’ostracisme, qui protège un cercle restreint. En conséquence, la solidarité devient mal représentée à l’échelle de la population globale du secteur.
La société a trouvé un moyen fort efficace de résoudre le problème : la stratification, avec la création de représentants. Ceux-ci sont chargés de gérer les relations entre différents intérêts, qu’ils soient culturels, économiques, financiers, corporatistes, coutumiers, tout en faisant respecter les idéaux élus par la collectivité (quand elle est démocratique).
Les représentants se scindent en deux catégories : décideurs, et assistants chargés d’appliquer les décisions. Ils comprennent les politiciens, les juges, ainsi que l’appareillage administratif qui les entoure, assesseurs, policiers… Il s’agit des catégories professionnelles où l’autarcie est la plus nécessaire. Comment faire respecter des règlements auprès de personnes avec lesquelles on est étroitement solidaire, parce que participant de la famille plus ou moins proche ? Impossible.

Pourtant il importe de faire valoir ces règlements, puisque, nous l’avons vu, la solidarité spontanée des citoyens se dilue dramatiquement vite dès que la population locale dépasse les deux cent personnes. Les personnes non reliées par des liens familiaux ne trouveront plus aisément d’accord en cas de différent. A cette échelle, il faut qu’une règle s’impose à elles.

L’indépendance des repères propres à assurer la cohésion sociale est donc essentielle dès qu’une ville comporte quelques milliers d’habitants, mais il est difficile d’y trouver des fonctionnaires imbibés de l’idéal tant qu’elle n’atteint pas plusieurs dizaines de milliers d’habitants, ou davantage en cas de grande hétérogénéité ethno-culturelle. Il faut qu’existe au sein de chaque ethnie une concurrence suffisante pour ces postes, propres à motiver les candidats à respecter l’éthique de leur profession.
Car si la solidarité est innée jusqu’à un entourage d’environ deux cent personnes, l’idéal d’une collectivité plus grande, lui, s’apprend.

En résumé, la solidarité restreinte que l’on appelle clientélisme est efficace pour la famille et de petits groupes, mais devient pénalisante pour un représentant de la collectivité, contraint de s’adjoindre une éthique différente. Celui qui n’y parvient pas est trop fusionnel. Il ne réussit pas à scinder métier et amitié, la plupart du temps tout simplement parce qu’il ne sait pas correctement l’expliquer, aux autres et donc à lui-même. La solidarité avec les proches s’éprouve. Facile. La solidarité collective s’enseigne. Plus dur. Il existe pourtant une question tellement simple à poser : « Qu’est-ce que tu ferais à ma place ? » (elle oblige bien sûr l’autre à inclure la place du métier).

Nouméa n’est pas une cité de taille suffisante pour un fonctionnement optimal de la Justice, en raison de son hétérogénéité et de son héritage clientéliste. La présence des fonctionnaires métropolitains est une véritable aubaine pour le territoire, pas seulement parce qu’ils sont payés par une nation éloignée. Où trouver des professionnels à l’éthique aussi imperméable ? Pas sur place. Pénalisent-ils l’emploi local ? Ce n’est pas le secteur de la production, mais des frais de fonctionnement. Ne coûtant rien, c’est autant de moyens redirigés ailleurs.

Ne représentent-ils pas une justice « blanche » plutôt que pluri-ethnique ?
Ils appliquent en pratique les règles souhaitées par le gouvernement calédonien. Les grandes valeurs qui les fondent sont transculturelles et communes à toutes les communautés d’importance. La rigidité avec laquelle on les applique est un curseur facilement positionné, actuellement, par la volonté politique.
Notons qu’au sein des mélanésiens, il n’existe déjà plus d’unité pour se soumettre exclusivement au jugement de la coutume. Un grand pas sera franchi quand reviendront de métropole des juges mélanésiens, comme existent déjà des médecins mélanésiens.

L’autonomie de ces représentants est tellement nécessaire à une population de petite taille comme la nôtre, qu’il vaudrait mieux les payer nous-mêmes plutôt que les remplacer par des fonctionnaires locaux. Nous avons tellement pris l’habitude de les voir imposés sans que personne n’ait rien demandé, qu’ils semblent presque des envahisseurs. Pourtant, lorsque nous souhaitons un avis spécialisé et indépendant, une expertise, une cour des comptes, ne nous semble-t-il pas évident qu’il faille recruter à l’extérieur ?

C’est le prix à payer pour éviter de retomber dans le marasme îlien clientéliste, ne pas être une société qui entretient l’illusion de maîtriser son propre destin et est en réalité terriblement vulnérable aux influences étrangères, à l’argent, aux catastrophes écologiques, à n’importe quel nouveau colonisateur qui chercherait à s’emparer d’elle.

En vérité l’opposition inter-ethnique, maîtrisée et canalisée, est le moteur qui sauvera la Calédonie à la fois du tribalisme, un mode de gestion qui a eu ses beaux jours mais devient improductif parce que la population a grandi, et de l’intégrisme occidental, ce post-colonialisme terriblement uniformisant, attelé à transformer la population planétaire en conducteurs de caddies…

Quand-la-greffe-va-au-tribunal

Décolonisation veut simplement dire « plus de colons »… En êtes-vous un ?

Tant d’articles mal informés ont été publiés dans la presse métropolitaire que cela fait terriblement plaisir de lire cette page fort juste dans Le Monde. Il faut bien aller interviewer les kanaks pour entendre la vérité, tandis que les blancs sont souvent excessifs, qu’ils soient « pro-kanakie » (et souvent plus « black under the skin » que les blacks) ou « anti-kanakie » (et aveugles aux évolutions du pays).

Bien sûr l’article fera peur à beaucoup, pour deux raisons : il y a « décolonisation » dans le titre (outaipapa outai?), et puis le jusqu’au-boutisme des jeunes de Canala est décrit d’une manière assez effrayante. « Dans la tête de certains jeunes, à l’issue de 2014-2018, période clé des référendums d’autodétermination, c’est soit l’indépendance, soit faut qu’il y ait les fusils ».

A vrai dire, quelle meilleure façon d’exister pour un jeune coincé à Canala que « rendre justice aux kanaks », quand à cet âge nous rêvons tous de laisser notre empreinte sur le monde ? Qu’est-ce qui serait le plus désespérant ? Que le rêve de ces jeunes soit de cultiver traditionnellement un champ, comme la plupart des îliens membres d’une culture enclavée, ou chercher à intégrer la société contemporaine ? Car n’en doutons point : ces jeunes sont devenus de bons petits occidentaux de tempérament, agressifs, revendicateurs, pleins d’illusions précaires. La coutume a protégé leurs parents de la colonisation des esprits. Eux l’ont subie de plein fouet. Les Evènements ont envoyé le puissant signal suivant : « Maintenant je peux prétendre à la même chose que le blanc ».

Malheureusement beaucoup de jeunes n’en ont pas les moyens. Pas facile de naître à Canala et de réussir des études supérieures. Le handicap est flagrant. Pourquoi les parents s’engageraient-ils dans l’éducation militaire nécessaire, et transformer ainsi leur progéniture en de parfaits étrangers ?
Certains ont eu cette abnégation ; mais l’on ne peut pas en vouloir à ceux qui se sont sentis dépassés. L’élite des jeunes kanaks partie étudier en métropole est une sorte de vaisseau colonisateur pour une planète extra-terrestre. On sait qu’ils reviendront à jamais transformés.

Pour ceux restés en arrière, alléchés par les produits du consumérisme blanc, ne reste qu’un discours facile : on a volé la terre (et par effet buvard la voiture, l’ordinateur, le téléphone, les vêtements même…), donc je vole en retour.

L’argumentation est piteuse. Nous allons en voir une meilleure juste après. Elle est piteuse parce que la dette coloniale ne concerne aucun calédonien vivant. C’est une affaire entre nos aïeux, à tous. Cela n’efface rien ? Mais alors où arrêter le procès de la brutalité coloniale ? Deux civilisations ont précédé les kanaks en Nouvelle-Calédonie. Ils ont disparu. Métissage ? Peu probable, car leurs arts ont disparu avec eux. Certainement ont-ils été chassés ou exterminés. L’histoire n’est pas tendre. Elle adoube finalement les envahisseurs les plus violents : si aucun premier habitant ne survit, la dette coloniale disparaît avec eux. Que les colons anglais aient généreusement massacré les aborigènes australiens a évité tout contentieux propriétaire à leurs descendants actuels. Un « Grand Pardon » national et c’est réglé…
Finalement, vouloir réclamer les intérêts de la dette quelques générations plus tard, c’est dire en quelque sorte : « Vous êtes bien bêtes d’avoir laissé en vie nos aïeux ». Bon, sans doute… mais n’est-ce pas préférable de se mélanger à la culture de ceux-là plutôt qu’à celle des utilitaristes-massacreurs ?

Un bien meilleur discours, pour les jeunes de Canala, serait : « Nos parents ont été exploités dans les mines, les chantiers, dans tous les métiers sous-payés ». Il est indéniable que la richesse n’a pas été correctement partagée sur le territoire, et cette fois cela concerne les calédoniens vivants, tradition clientéliste oblige. L’héritage est une chose importante pour conserver la structure familiale, nous en avons parlé dans le précédent article, mais cela ne veut pas dire qu’il soit normal d’être assis sur un tas d’or sans jamais avoir fourni le moindre effort pour l’obtenir.

Oui, je fais bien allusion aux grandes propriétés terriennes. La moralité de ces héritages mirobolants est douteuse, pour la raison suivante : la distribution des terres date de l’époque où il fallait promettre monts et merveilles aux colons pour qu’ils viennent s’installer au bout du monde. Donc cette richesse provient-elle initialement d’un désir d’être calédonien ? Pas du tout. Au contraire, l’ancêtre du caldoche n’est resté que parce qu’on l’a soudoyé avec la terre.
Cela ne vous rappelle-t-il rien de plus contemporain ? Ces fonctionnaires que l’on paye presqu’au double de la métropole pour les inciter à venir ? Oui, ces pratiques ne sélectionnent certainement pas des gens qui travaillent ici parce qu’ils sont tombés amoureux du pays. Il en existe néanmoins, parmi eux : ceux-là reviennent, et sans l’appât du sur-salaire cette fois.

Pas d'âge pour le catastrophisme
Pas d’âge pour le catastrophisme
Beaucoup de chemin reste à faire pour le Vivre Ensemble. Il progresse heureusement plus vite dans les têtes que par le nombre de mariages mixtes. Il faut aller dans les coins les plus isolés de Calédonie pour entendre un discours « ultra », tandis que la langue de bois disparaît de la bouche des politiciens kanaks et des lycéens nouméens. Les blancs peuvent encore à juste titre s’inquiéter ; la préférence locale pour l’emploi risque d’être, un temps, une préférence ethnique, jusqu’au moment où les compétences vont s’équilibrer. Le discours « ultra » des blancs, lui, n’a plus de meilleure raison d’être que celui des jeunes kanaks. Quand ces derniers ont besoin de se poser la question « Comment vais-je m’intégrer dans cette société concurrentielle ? », les blancs radicaux doivent faire leur propre confession : « Suis-je encore un colon ou non ? »

La paix mondiale est-elle une utopie ?

Existe-t-il une résistance naturelle de l’homme à vivre en paix avec ses semblables ? Plongeons au coeur du problème. L’hostilité entre nations n’est qu’une extension de l’hostilité entre petits groupes, et même entre les meilleurs amis du monde. Il s’agit d’une résistance envers la différence, un corollaire implicite de l’individualisme.

Le besoin de singularité consiste en effet à montrer sa différence. Opération de décalage vis à vis des autres. Ceux-ci ne sont pas si indispensables qu’ils le semblent. Un misanthrope se sent mieux « individu » au milieu des plantes. Néanmoins nous dialoguons continuellement avec l’environnement. Si le misanthrope ne veut pas devenir plante lui-même, ou adopter l’attitude minérale des parois de sa caverne, mieux vaut qu’il rencontre quelques congénères.
L’individualisme doit ainsi composer avec l’échange. Qu’est-ce donc celui-ci, sinon un exercice d’absorption mutuelle ? L’échange gêne l’effort de singularité. Il ne le soutient qu’après la digestion et la reformulation des éléments récoltés dans l’échange, après leur appropriation.

C’est l’explication de ce phénomène étrange : Continuer la lecture de La paix mondiale est-elle une utopie ?

Carmen McCallum, Tome 11 – Nouméa-Tchamba

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Fred Duval a visiblement fait un séjour en Nouvelle-Calédonie suffisamment prolongé pour s’imprégner de la Kanakie. Il avait déjà situé ici un épisode de sa série Hauteville House. Le voici qui récidive avec Carmen McCallum, en mission malgré elle pour une intelligence artificielle qui s’est introduite dans son cerveau.

Comme Carmen vit dans un proche futur, Fred Duval anticipe l’avenir du Caillou. Les kanaks ont conservé leurs racines, tandis que certains caldoches se sont radicalisés en un « white power » à la sud-africaine. Heureusement un aventurier marginal sympa vient prêter la main à Carmen et redorer un peu la réputation de la caldochie.
Pas vraiment le « vivre ensemble » qui nous attend, donc, pour Fred Duval. Sa vision du futur calédonien est plutôt passéiste en fait, rappelant l’époque des évènements. Probablement a-t-il écouté beaucoup d’histoires sur cette période difficile, tandis que le pouls de la Calédonie contemporaine est plus difficile à prendre sans y habiter plusieurs années.

Le rythme de l’histoire pâtit un peu de son souci à décrire de façon détaillée l’histoire calédonienne. Sans doute ce tome aura-t-il moins intéressé les lecteurs métropolitains de la série, mais il mérite complètement sa place dans la bibliothèque du BéDéiste calédonien.

L’apprentissage des langues kanaks à l’école

Nous avions déjà traité le sujet ici, avec des contributions très intéressantes dans la discussion. Tentons de systématiser le problème. Quels sont les apports d’une langue particulière ?

  1. L’identité : elle symbolise un groupe culturel particulier et soutient sa façon originale de penser.
  2. La maîtrise du monde environnant : les concepts véhiculés par un langage permettent d’appréhender au mieux la réalité du monde ; celui-ci change ; un langage efficace est en perpétuelle évolution.
  3. La communication avec le plus grand nombre de personnes, de façon à réduire le caractère « étranger » de membres de l’espèce humaine pratiquant un langage incompréhensible. Constatons que ce critère est contradictoire avec le premier ; si l’on s’identifie par une langue particulière, elle ne peut pas être universelle.
  4. Corollaire du critère précédent, la langue doit être transmissible. Jusqu’à présent il était impératif qu’elle puisse s’écrire, qu’elle soit codifiée par une grammaire. L’essor numérique vient cependant à l’aide des dialectes kanaks, uniquement parlés ; il est désormais possible de tout enregistrer.

 

La synthèse est celle-ci : il est nécessaire de posséder (et de penser, de préférence) une langue connue de la majorité des gens qui nous entourent quotidiennement, suffisamment riche et souple pour exprimer la complexité du monde contemporain. En Nouvelle-Calédonie, c’est le français. Pour un Calédonien amené à s’expatrier souvent, c’est l’anglais.

Notons que peu de français parlent couramment l’anglais, même quand ils voyagent fréquemment. Les deux langues ayant la même richesse, c’est un gros investissement que réapprendre les finesses d’une seconde langue aussi complexe. Le plus important, à vrai dire, est de savoir la lire, surtout si l’on travaille dans un domaine spécialisé, où tout n’est pas traduit.

 

La langue kanak a un fort pouvoir identitaire. Elle véhicule des concepts culturels spécifiques. L’abandonner serait un appauvrissement, une assimilation d’un groupe ethnique par un autre.

Néanmoins la langue kanak est médiocre sur les trois autres critères : elle n’est pas écrite, elle ne permet de communiquer qu’avec un nombre de personnes très réduit (il en existe 28 différentes), elle ne contient pas suffisamment de vocabulaire pour se débrouiller dans un environnement moderne, technique ou intellectuel.

Au total, les nouvelles générations sont pénalisées si le kanak reste leur langue principale, mais il ne faut pas que son originalité identitaire soit perdue.

Le défi : favoriser l'unique, sans sacrifier à l'utile
Le défi : favoriser l’unique, sans sacrifier à l’utile

Le problème n’est pas spécifique à la Nouvelle-Calédonie. Les envahisseurs ont parcouru la planète entière, tentant leurs assimilations forcées. Les cultures dont la singularité a survécu, tout en s’accaparant les avantages de celle du colonisateur, ont utilisé systématiquement la même solution : le patois.

Ce terme traîne une réputation péjorative parce qu’à l’époque de la colonisation « dure », il était interdit aux enfants de parler le patois local à l’école. On en faisait une « sous-langue » assez minable dont il fallait se débarrasser très vite. Aveuglement d’une époque où les grandes cultures étaient encore très fortifiées et en lutte armée permanente. Les choses sont bien différentes aujourd’hui ; la menace vient plutôt de l’uniformisation par la culture numérique anglophone planétaire. Chacun a intérêt à connaître l’anglais, de façon à accéder à la planète entière, et surtout conserver son « idiome », dont la richesse, de préférence, ne le cédera en rien à l’anglais.

 

Quelles sont les solutions possibles pour un kanak ?

  1. Son dialecte comme langue principale et l’anglais comme langue universelle ? Pas très pratique. Il faudrait remettre au point une nouvelle Solution Finale, pour liquider la grosse moitié des calédoniens qui parlent français et aucune langue kanak. Disparaîtrait dans l’affaire un pan de l’identité locale, car le français est profondément inscrit dans la culture kanak à présent. Enfin, les 28 langues différentes ne permettraient pas aux kanaks de se comprendre entre eux.
  2. Le dialecte à la maison et le français à l’école ? Situation récente, héritage de la colonisation. Catastrophique pour l’identité.
  3. Dialecte et français enseignés à l’école ? Si ce n’est pas un problème pour les enfants les plus doués, c’est une difficulté pour ceux qui flirtent déjà avec l’échec scolaire. La décision d’en faire une matière supplémentaire devrait être individuelle, par une discussion entre les parents et des enseignants spécialisés dans le domaine, et débarrassés de tout désir d’assimilation. D’une façon générale, reste l’inconvénient que cette matière remplace d’autres heures d’enseignement dans le cursus des élèves. Elle ne facilite pas la mise à niveau des connaissances générales des petits kanaks par rapport à la moyenne mondiale. Néanmoins on peut certainement supprimer sans pénalité des heures d’Histoire française, qui ne forgent pas l’identité qu’ils souhaitent.
  4. La création d’un vrai patois kanak : l’intégration au français des tournures et concepts spécifiques à chacune des langues kanaks. Le français est la langue universelle régionale, mais quand il ne peut formaliser un élément de culture particulier, il doit s’ouvrir aux termes kanaks. L’avantage est que même les métropolitains désirant s’installer sur le territoire peuvent apprendre ces mots et se rapprocher de la culture kanak, alors qu’ils ne prendront jamais la peine d’apprendre l’une des 28 langues ; à quelle fréquence leur servirait-elle ?

 

Cette solution a été choisie par les derniers mélanésiens ayant réussi leur indépendance : les vanuatais, avec le bislama. Sans doute est-ce malgré tout une langue un peu trop particulière pour avoir l’aura qu’elle mérite. Mais c’était une gageure de faire un patois à partir de deux langues colonisatrices, sans le soutien d’un enseignement au départ. Il est préférable de posséder une de ces langues en détail et de l’enrichir par ses propres items identitaires, puis d’en faire la promotion afin d’en faire des concepts plus universels. Le meilleur moyen, pour un kanak, de renvoyer la politesse au colonisateur…

La Kanakie sans repères

Centre ville. Quelques adolescents finissent la soirée en discutant sur un balcon. Dans la rue, un couple sort d’une boite de nuit. Il est blanc, elle est kanak. Ils ont fait seulement quelques mètres quand cinq kanaks surgissent et les agressent. Le blanc est juste maîtrisé et tenu à l’écart. La fille, elle, se fait vicieusement casser la figure par ses congénères. Ils la frappent sur le nez, qui éclate. Elle répand du sang partout.
Horrifiés, les ados appellent la police et descendent pour lui prêter secours. Le temps qu’ils arrivent en bas, les agresseurs ont disparu. La fille est prostrée, sanglotante. Elle est conduite à l’hôpital. Méchante soirée.

La haine. La jeunesse kanak est dépositaire d’une chape effrayante de frustrations. Comment exister ? La coutume traditionnelle n’est plus un cadre de vie. On espère créer sa fierté en reconquérant son pays, volé, violé par l’odieux envahisseur blanc. Malheureusement la colonisation est plus profonde qu’ils l’imaginent, jusque dans leurs têtes. Ces jeunes ne sont plus de vrais kanaks. Ils débordent des envies de la société occidentale, salivent devant les gadgets technologiques et les belles voitures, tout en étant très mal formés à se les approprier. Tous se voient en rentiers du nickel ou en fonctionnaires, pas en travailleurs besogneux au bas de l’échelle. Le blanc est l’exploiteur qui leur dénie leurs droits à la richesse facile. Le racisme de ces jeunes est pire, sans doute, que celui des ex-colonisateurs. Ils n’ont pas conscience d’être devenus la caricature de ceux qu’ils exècrent.

Comment peut-on à ce point se tromper de repères ? La haine ne concerne en fait qu’une partie de cette jeunesse, exclue aussi bien de la société mélanésienne que de la blanche. Jeunes fatigués de la brousse où ils ne se passe jamais rien, attirés par les débouchés de la vente de cannabis et les vitrines aguichantes de Nouméa. Aucun milieu pour les encadrer. Tous ont de la famille, bien vaguement en charge. Ils établissent leurs repères exclusivement à l’intérieur d’un gang, avec des références terriblement étriquées. Aucun n’a jamais quitté le pays. Ceux qui le font reviennent profondément transformés, tellement qu’ils deviennent étrangers à leurs amis restés dans la prison de la haine.

Que ces médiocres croient s’affirmer en allant tabasser une fille en dit long sur l’inhumanité à laquelle aboutit une telle perte de repères. On est capable de chosifier l’autre au point d’en faire un rôti bon à découper et à suspendre à une porte, pour servir de publicité à la cause. La mélanésienne est encore plus facile à réduire à l’état d’objet que le blanc. Elle n’a aucun droit de penser par elle-même. Le jeune kanak est ainsi : le désir de modernité n’efface pas les traditions raciales préhistoriques. Dans son esprit indiscipliné, ne sont conservées que les règles qui l’arrangent. On cherche à reprendre le pouvoir aux blancs, on ne va pas se le laisser prendre par les femmes !

Pourquoi les kanaks adultes, qui eux sont devenus responsables grâce au cadre stable de la coutume, laissent-ils faire ?
Ils ont commis l’erreur de transmettre leurs frustrations à leurs enfants. La colonisation, c’est vrai, a laissé un lourd héritage. S’éduquer, c’est percevoir à quel point tout un peuple s’est trouvé spolié. Mais simultanément, le kanak perceptif a conscience que ce n’est pas son peuple qui a construit tout ce qu’il veut aujourd’hui s’approprier. Il n’est pas un commerçant. Il ne sait pas faire tourner des entreprises. Dilemme. Doit-il retourner à une vie traditionnelle après avoir chassé le blanc, comme l’ont fait ses compatriotes du Vanuatu ? Ou s’intégrer à la société mixte issue de la colonisation, avec une hiérarchie difficile à grimper à cause du manque de formation ? Que les vanuatais rêvent de venir habiter en Nouvelle-Calédonie les fait réfléchir. Ils cherchent l’interdépendance plutôt que l’indépendance.

Mais la jeune kanakie n’a pas encore de sagesse. Elle a hérité des frustrations coloniales avec le manichéisme de l’adolescence. Un seul objectif : la revanche. On est pour ou contre la Kanakie. L’avenir ensemble, c’est pour les traitres.
Les adultes n’ont pas su prévoir la violence qui allait imprégner cette génération de jeunes bien davantage complexés qu’ils l’étaient eux-mêmes au moment des Évènements. Les anciens s’étaient construits dans la coutume. Les jeunes n’ont rien de stable à part leur haine et la loi du gang. Ils sont devenus incontrôlables par leurs propres familles. Ils font peur.

Les mesures de justice, le laxisme ou l’enfermement, sont toujours aussi pauvres et contre-productives. Quelle contre-éducation pourrait bien apporter une prison aliénante ? Comment la justice pourrait-elle resocialiser alors qu’elle est une force hostile ? La réhabilitation, c’est le retour dans le système d’échanges, dans la compensation.
Si j’étais juge, je condamnerais ces cinq jeunes à un travail obligatoire, dont la moitié de la rémunération irait à la fille agressée, pendant cinq ans.

Melting pot

L’intrication des cultures peut être le problème de plusieurs générations ou d’une seule. Si les enfants sont élevés dans la culture adoptive, seule la génération des parents paie ; ce que ceux-ci ont appris jeunes ne leur permet pas de s’adapter à ce qu’on leur demande, adultes. Le revers est que les parents ne se retrouvent pas dans leurs enfants. Le tissu social est détérioré. Aïeux sacrifiés : leurs efforts pour édifier un système culturel spécifique sont perdus.

Quelles solutions ?
Transfert partiel des valeurs culturelles en identifiant et en abandonnant celles qui sont (trop) conflictuelles.
Développer des caractéristiques culturelles qui rendent les gens plus caméléons… s’ils le souhaitent.
Comprendre que les changements doivent faire l’objet d’un engagement de l’immigré et non pas d’une contrainte du premier habitant du pays hôte, donc que l’engagement doit être pris avant l’émigration effective.

Le tissu social

Chacun sait ce dont il s’agit, mais réalise-t-on à quel point il est fondamental dans tous les problèmes de société ? Des mailles trop lâches expliquent aussi bien les « irrécupérables », les « laissés pour compte », que la présence d’une aristocratie haïe de l’argent. Les fossés dans le tissu interculturel sont responsables de l’exploitation du tiers-monde. Au sein d’un HLM, le bas salaire comme seul point commun ne suffit pas à recréer un tissu social distendu par les différences ethniques.
Car ce tissu social doit être régulièrement serré à tous les étages. Il est habituel que nous nous préoccupions de sa qualité dans notre entourage. Il arrive même qu’il soit trop étroit, quand les proches prennent une importance telle qu’elle prime sur toute autre considération, source du favoritisme et du clientélisme excessifs.
Nous nous intéressons moins à la continuité lointaine du tissu social. En croisant un étranger, nous le reconnaissons comme tel ; pourtant, que l’échange avec lui soit respectueux ou agressif ne dépend pas de la « distance » sur le tissu humain, mais de la densité des fibres entre lui et nous. La méfiance voire l’agressivité spontanée indique à coup sûr une tranchée emplie de barbelés quelque part sur le chemin.

Les conséquences se devinent, et sont pourtant occultées : le délinquant, en nécessité d’intégrer une structure sociale moins isolée que son gang, est au contraire placé dans un site de stockage : la prison. Au lieu d’un resserrement, par exemple par l’obligation de produire un travail socialement utile, le voici assigné à un clan bien à part : les Taulards, dont les liens avec les autres groupes sont quelque peu tranchés. L’imposture est si évidente que même les gardiens, qui n’y sont pas encouragés, établissent une sorte de fraternisation avec les prisonniers, c’est-à-dire éprouvent la nécessité de recréer un tissu social local, qu’on a voulu éclater en patchwork sévèrement cloisonné.

Un autre exemple de tissu social déchiré est l’entreprise, où parfois un cadre brillant, empli d’un savoir inconnu de ses subordonnés, tente de le mettre en pratique sans intermédiaire. Les objectifs sont mal compris, trop ambitieux, difficiles à tenir, et la relation hiérarchique se dégrade sans espoir de récupération, en l’absence des échelons intercalaires, aptes à faire la soudure.

Histoire calédonienne : un diplômé d’une grande école parisienne vient diriger le destin d’une succursale d’élevage de crevettes dans la « brousse » du nord calédonien. Continuer la lecture de Le tissu social

Encourager les mariages inter-ethniques ?

En Nouvelle-Calédonie existe deux groupes ethniques principaux ; dans chacun d’eux, une bonne part désire expulser l’autre groupe. Les blancs savent que c’est impossible — le temps des génocides est passé — ; les plus radicaux développent ainsi une frustration tenace ; ils sont alimentés par une partie du flux migratoire de la métropole, riche en exclus, insatisfaits, brutalisés de la vie, parfois tellement secoués qu’ils sont tentés par la tolérance, souvent au contraire encore plus intolérants car persuadés que l’argent/le métier fait leur importance.
Une partie des mélanésiens, l’autre groupe, croit que l’expulsion est possible, par le schéma : indépendance > radicalisation des lois favorisant la population d’origine autochtone > découragement et départ progressif des autres groupes qui abandonneront leurs biens. Si l’idée est moins meurtrière que le génocide, elle recèle, de façon peu visible, exactement la même charge de violence. Ceux-là pensent que la race fait leur importance… pas un critère plus brillant que l’argent.

Le facteur le plus exacerbant des antagonismes est l’absence de métissage. Notre esprit est terriblement influencé par l’image Continuer la lecture de Encourager les mariages inter-ethniques ?

L’Homme Polyconscient

Livre tempête Blogs au ralenti ces derniers temps pour finir cet ouvrage, « L’Homme polyconscient », qui paraît aujourd’hui.
Si, malgré la variété des loisirs que propose la société contemporaine, il vous reste une pensée assez libre pour quelques questions existentielles, ce livre devrait vous accrocher. C’est une nouvelle théorie de la conscience, aux prolongements étonnants vers la philosophie, la sociologie, l’épistémologie, le traitement des maladies mentales mais aussi la résolution des conflits du quotidien — dont vous découvrirez au passage la nécessité. C’est un creuset capable de refondre certitudes et inquiétudes en une vision véritablement innovante. Un livre difficile, voire dangereux, pour ceux qui se contentent d’éprouver la vie, mais palpitant pour celui qui, en plus d’éprouver, se regarde vivre.
L’ouvrage aborde les friches qui séparent la neurophysiologie de nos comportements conscients avec des objectifs précis : rester en contact avec la vraisemblance scientifique mais s’affranchir de ses effets réducteurs ; déconstruire avant de tenter un réenchantement de notre existence ; amener à un palier maximal de conscience — avec nos moyens actuels — appelé la polyconscience.
D’une façon sans doute étonnante pour les calédoniens, nombre de conclusions du livre, qui démarrent du champ matérialiste, rejoignent les concepts de la culture kanak sur les ancêtres et la définition de l’individu au sein de ses congénères. Science et spiritualité convergeant vers les mêmes conclusions ? Voici qui incite à les renifler de près…
Version livre couverture souple, 202 pages
Version eBook format epub (Kobo FNAC, iPad…)

L’Ordre et la Morale

Le vrai titre à retenir du film de Kassovitz est « l’Ordre et les morales ». Pourquoi ?
Deux morales tout aussi « légitimes » sont dépeintes : celle de la guerre et celle de la vie civile. Si la prise d’otages d’Ouvéa s’était déroulée dans le cadre d’une insurrection kanak pour l’indépendance, elle aurait été considérée comme un épisode de guerre et de l’éthique particulière à celle-ci : le droit de tuer est acquis, la vengeance va de soi, tout est bon pour prendre l’avantage tant que l’on respecte les conventions internationales.
Le drame d’Ouvéa est que le hasard de communications incertaines a fait de cette affaire un débordement isolé dans une action du FLNKS qui se voulait symbolique. Tjibaou ne désirait pas une guerre ouverte avec toutes les souffrances qu’elle impliquait. La prise d’otage devenait, dans ce contexte, un acte terroriste, et justifiait une réponse musclée plutôt qu’une négociation.
Malheureusement le groupe de kanaks concerné n’avait rien de fanatiques religieux. C’étaient des têtes faciles à enflammer menées par un intellectuel kanak, Alphonse, loin d’être un jusqu’au-boutiste et vite catastrophé par la conscience du guêpier où il s’était fourré. Dès lors une issue négociée était certainement possible, et le film montre bien l’abrutissement des décideurs par des codes de conduite, des nécessités politiques, et surtout la méconnaissance de la mentalité kanak, qui a mené à la décision d’un assaut inutile.
Peut-être le film insiste-t-il trop sur cet aspect de l’affaire pour certains, mais il n’a pas passé sous silence les violences initiales, qui ont conduit au décès lui aussi inutile de 4 gendarmes. Quiconque connaît les îles sait bien comment le plus placide des locaux peut se transformer en brute stupide sous l’effet de l’alcool, de l’herbe et de l’excitation, ce qui n’en fait pas un barbare en permanence.

Les assassinats de Tjibaou et de Yeiwene, directement liés au refus de tout soutien du FLNKS aux preneurs d’otages, étaient-ils justifiés ?
Tjibaou a certainement hésité à torpiller ses chances de trouver une solution négociée pour l’ensemble de la kanakie en apportant son soutien à ce qui était à l’évidence une bavure kanak. D’ailleurs les accords de Matignon signés immédiatement après après semblent lui avoir donné raison. Mais pouvait-il se décharger de toute responsabilité ? L’idée d’une occupation « pacifique » des gendarmeries de la côte Est pouvait-il vraiment se faire sans incident ? Sans doute est-ce pour cette raison que toute l’opération a été annulée… sauf à Ouvéa, pas prévenue à temps. Dès lors, ne fallait-il pas être présent dans la médiation, aux côtés des vieux d’Ouvéa, plutôt que jouer les abonnés absents ? L’hésitation lui aura été fatale.

Ouvéa est à classer dans ces évènements de l’Histoire, fort nombreux, qui ne sont qu’une accumulation d’erreurs bien humaines dont il est impossible d’extraire un ordre ou une morale quelconque. Aurait-on pris deux chapeaux, l’un avec les noms des protagonistes, l’autre avec les épithètes — « héros », « pourri », « manipulateur », « sincère », etc… — et aurait-on fait tirer au hasard les petits papiers pour les associer avec le plus abyssal vide d’intentions, on aurait dans chaque tirage abouti à une configuration acceptable pour les uns et grossièrement erronée pour les autres…

L’absence de grand méchant et de super gentil fait de ce film une réussite pour les calédoniens, qu’il soudera plutôt qu’il ne radicalisera.
Par contre je ne suis pas certain qu’il intéresse beaucoup le reste du monde, car très descriptif, et donnant peu d’ouverture sur des réflexions philosophiques comme nous le faisons ici. La réalisation pêche au niveau de la progression de l’histoire : elle devient lassante alors que la tension devrait monter progressivement jusqu’à l’assaut final. Si j’avais été aux commandes, j’aurais traité simultanément à la fin, en flash-back, l’attaque initiale de la gendarmerie et l’assaut de la grotte. Un bon moyen de mettre en parallèle la brutalité inutile des deux actes… ou leur justification respective, selon le point de vue.

Maré de violence

Il serait bien cynique de dire que la tuerie fratricide de Maré profite à la position des blancs, seuls médiateurs assez musclés, grâce à leurs gendarmes, pour éviter que cela dégénère.
Maré révèle en réalité le décalage entre les clans traditionnels et la bourgeoisie kanak naissante, qui ne peut plus accepter ces débordements. Continuer la lecture de Maré de violence

Quel est l’avenir de la Nouvelle-Calédonie ?

Terminons cette série d’articles sur la politique calédonienne par un point sur ses perspectives. Motivation : la perte d’un collègue inquiété par les messages alarmistes qui circulent régulièrement sur le web nouméen. Il déménage à la Réunion. C’est un professionnel très compétent dont le travail ne pourra être exercé par aucun remplaçant local, au détriment des nombreuses personnes dont il s’occupait. Dommage, quand c’est à cause d’une information tronquée. Les épouvantails ? Indépendance sanglante, dévaluation du franc pacifique, effondrement de l’immobilier, goudron et plumes… Continuer la lecture de Quel est l’avenir de la Nouvelle-Calédonie ?

Il est temps de trouver un prédateur

Une société primitive reste conservatrice essentiellement pour cause d’isolement. Deux circonstances y concourent :
-Soit elle occupe un milieu difficile, qui ne lui est guère disputé. Un tel milieu n’encourage pas l’originalité. La meilleure adaptation a été affinée au fil des générations. Trop de risques pointent à laisser les jeunes la redécouvrir ou la modifier : de nombreuses pertes surviendraient et mettraient la société en danger. La tradition est forte et vitale.
-Soit elle est géographiquement isolée — une île — et malgré l’environnement favorable il existe peu de communications, de conflits, de brassage génétique. La société est conservatrice par défaut. Il n’y a pas grand moteur pour la rendre moins statique.
-Une dernière circonstance est sans doute favorisante : l’absence de saisons dans la zone comprise entre les tropiques, qui réduit la perception du temps qui s’écoule, favorisant un éternel présent au détriment d’une conscience du futur et son anticipation.

L’intégration exceptionnelle d’une société primitive dans son milieu la rend admirable à ceux qui sacralisent la Nature. Elle perturbe en effet très peu l’écologie locale, voire participe à son équilibre, comme les autres espèces animales. Ainsi, pour l’idéaliste, l’homme primitif vit en harmonie avec la Nature. Pour le cynique, le milieu contrôle cette peuplade primitive et lui interdit toute évolution…
Les sociétés occidentales sont au contraire hyper-évolutives, produits de la communication, du conflit, de la prévision. Une invasion de fourmis rouges, toutes étroitement connectées, au cerveau collectif terriblement efficient.
Seul espoir : le projet SETI : Arrivera-t-on à leur trouver un prédateur ?