Échec de l’école française ?

Les suites de l’épisode Charlie Hebdo sont difficiles en France, en particulier à l’école où l’on découvre un rejet inattendu et répandu chez les enfants d’immigrés de la solidarité pour les victimes de l’attentat. Yves Michaud parle ainsi « d’échec de l’école républicaine à transmettre non seulement des connaissances mais tout simplement le sentiment d’appartenance à une société commune ».

Pourquoi tant de pression sur l’école, pourtant plus multicolore et plus orientée vers le vivre ensemble qu’elle ne l’a jamais été ?

Le problème vient d’ailleurs. C’est celui de la place de la culture dans l’identité. Les enseignants ne peuvent gérer ce problème seuls. Si les parents font de leur culture propre un élément central de l’identité, sans compromis, aucun professeur ne peut être entendu. Le souci vient ainsi du discours public, pas seulement gouvernemental, celui des intellectuels aussi. Il vante (vantait avant Charlie) la tolérance, sans préciser que la tolérance, très précisément, est l’adoption des références du pays où l’on émigre permettant le vivre ensemble.
C’est la politique des très multi-ethniques USA, dont la population latino-américaine va bientôt dépasser la population blanche, et qui pourtant n’ont pas changé leurs valeurs d’origine. Ce qui est entendu dans les écoles françaises est impensable là-bas.

A vrai dire je pense que la tolérance tricolore est de meilleure qualité que l’anglo-saxonne, tous les ex-peuples colonisés le savent, mais il faut l’exercer, pas en faire un effet d’annonce. Le discours public doit être un repère franc, majeur, compréhensible par tous. La tolérance est la façon dont on le rend digeste à tous ceux qui ne le possèdent pas encore.

La majorité

La majorité ? Un repère initiatique. Sauf qu’il n’existe pas réellement de processus d’initiation, ni de cérémonie permettant d’attribuer le caractère exceptionnel que ce repère devrait avoir sur le nouvel adulte. Telle quelle, administrative, la majorité ne représente rien. Cette vacuité dramatique produit dans certains cas des adultes dépendants (les« Tanguy »). Plus souvent, elle sert au contraire à se débarrasser d’un adolescent tardif et lourd à gérer (« Tu es majeur maintenant, il faut te débrouiller »).

Le processus d’adultisation est continu, s’étale sur toute une vie. Il est naturellement produit par l’extension de notre passé, qui stabilise notre futur. La partie Biographie de notre Moi s’étend ainsi sur un espace de temps croissant ; elle n’est plus simplement ballotée dans le présent, à la merci des évènements.

Si vous souhaitez conserver une part de votre adolescence, gommez donc une partie de votre passé pour laisser plus libres les perspectives d’avenir.

Tandis que si vous manquez de l’assurance de l’adulte, retracez et unifiez davantage le fil de votre passé, faites-le ressurgir pour vous l’approprier, dans ses pires comme ses meilleurs instants, quitte à rembourser les premiers, car c’est dans cette fusion plus équilibrée que vous allez étendre votre identité.

La Biographie est continue mais doit s’articuler autour de repères. Lorsque nous avons dépopularisé la religion et ses croyances trop immatérielles, nous avons perdu en même temps un grand nombre de repères mis en place par la culture religieuse à propos de la vie sociale et de l’adultisation, qui n’ont toujours pas été remplacés.

La « majorité » de l’état laïque est navrante de ridicule et de pauvreté d’imagination. Un recul de plusieurs millénaires en matière de civilisation. L’on attribue l’étiquette « adulte » sur un état civil pour satisfaire à un stupide concept égalitaire, que pas la moindre constatation objective ne vient étayer. L’on considère officieusement certains comme plus adultes que d’autres sur le niveau de connaissances, comme si la note en mathématiques permettait de déterminer la qualité de coopérant social. Ainsi nous sommes propulsés en importance, dans le monde des adultes, par des tests réduits à la mémoire et au Q.I. Les apprentissages valorisés par la société sont restreints à ceux vantés par la courte vue utilitariste. Abruptement : la note de « connardise » importe peu pourvu que vous soyez pointu dans une spécialité recherchée.

Cette vacuité du modèle social joue certainement un rôle essentiel dans son inhumanité, définie par la perte des repères coopératifs.

Dans la société utilitariste, la coopération est enseignée comme une matière scolaire. Elle s’installe de façon prédigérée, uniforme, dans les tempéraments individuels, menaçant à terme leur diversité. Endoctrinés par cet académisme, nous sommes incapables de voir si notre morale est toujours juste, s’il est normal de croiser des épaves humaines dans la rue.

La société doit réemprunter à toutes celles qui l’ont précédée la notion de richesse des repères de maturation, ne pas voir les apprentissages comme une interminable chaîne continue mais comme des marches à franchir, différentes pour chacune de nos formes d’intelligence, sans en dévaloriser aucune. Elle doit réintroduire les étapes initiatiques sociales, les « communions » avec ses semblables. C’est à ce prix que nous pourrons exercer à nouveau individuellement notre faculté coopérative, au lieu d’être obligé de la confier à l’État parce qu’autrement peu s’en préoccuperaient.

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Selfies et narcissisme

lutin-selfieLa génération Facebook n’est pas hyper-narcissique. Avide d’exhibitionnisme ? Non. Elle cherche simplement à exister, comme le font ses détracteurs, et nous tous. Il s’agit d’un effet secondaire de la difficulté à acquérir un minimum de narcissisme, c’est-à-dire une identité.

En effet les membres de cette génération hyper-communicante éprouvent une grande peine à établir les limites du Soi. Ils sont éponges dans un bain de mèmes (les concepts qui circulent entre individus, mais vous pouvez aussi bien lire « mêmes »). Jusqu’au contact physique : il n’a pas la même valeur que pour leurs parents. Ceux-ci traçant nettement la frontière du Soi à cette enveloppe cutanée, l’attouchement est un signal fort d’intimité. Tandis que pour les facebookiens il est un signe de mélange parmi d’autres. Même les rapports sexuels ne créent pas le même rapprochement. Il faudrait déjà que les deux individus soient au préalable nettement séparés.

Ce n’est pas qu’ils soient moins poussés à l’individualité. Au contraire. Aux injonctions pubertaires s’ajoutent les culturelles, devenues hyper-individualistes, plus l’effondrement de la féminité (que je définis comme une émanation de la solidarité) au profit du machisme personnel, chez les filles comme les garçons. Ceux d’ailleurs qui obtiennent les moins bonnes places dans la compétition récupèrent et sauvegardent les lambeaux de la féminité, quelque soit leur sexe.

Poussés à l’individualisme comme jamais mais freinés terriblement par la communication, voici ce qui définit la nouvelle génération. Quand on partage tout, on se fait dépouiller de tout. De quoi l’individualité pourrait-elle rester propriétaire ? De quel jardin secret ?

L’identité toujours facile à acquérir est celle du groupe. « Je suis ado donc je suis différent des adultes ». C’est l’utilitarisme caché dans la faible inclinaison à discuter avec les parents ; je me sépare. C’est aussi la sauvegarde contenue dans la déclaration « Tu ne me comprends pas ». Si les parents pouvaient me connaître, de quoi serais-je unique propriétaire ? Où résiderait ma singularité ?

Une conséquence pratique est que si vous souhaitez influencer la « composition » de l’identité de vos enfants, ne soyez pas la source de l’influence. Demandez à un comparse, membre de la famille, aîné, éducateur avec lequel l’enfant entretient de bonnes relations. Faites offrir par lui le livre que vous voudriez le voir s’accaparer.

Les selfies, ainsi, n’ont rien à voir avec un exhibitionnisme particulier. Le narcissisme est une variation individuelle. Cela n’a pas grand sens d’en accuser les individus d’une génération quand c’est la culture qui met l’emphase dessus. Qui donc a créé celle-ci sinon… leurs parents.

Les selfies paraissent rituels néanmoins sont chacun différents. Ils sont bien un élément identitaire si l’on est doté de la sensibilité propre à ceux qui les réalisent. Plutôt qu’y voir un narcissisme, j’y vois un symptôme des entraves terribles que nous avons laissées se poser sur nos enfants dans la tâche difficile de se définir.

Un verre cassé…

jeune-Guillaume-TellIl existe une foule d’automatismes très fins dont nous nous servons sans en avoir conscience. Par exemple, si vous prenez un objet et le gardez à la main en marchant, votre cerveau démarre une action dont est avertie la conscience, puis c’est un automatisme qui contrôle le juste degré de tension dans tous les muscles concernés pour que l’objet ne vous échappe pas, qu’il ne soit pas abîmé par la pression, et que ces muscles fatiguent le minimum pour un long trajet.

Idem pour manipuler un verre sans le casser. Automatisme bien rodé. Voyez alors un enfant qui laisse échapper le verre et le brise. Il se fait engueuler !… au mieux pour « inattention », au pire parce qu’il « ne se rend pas compte de ce que ça coûte ». En réalité il n’a tout simplement pas l’automatisme performant dont vous disposez. Plus judicieux que l’incendier est de lui faire prendre un autre verre et profiter que son attention est motivée par l’incident pour lui faire travailler sa manipulation des objets. Vous rétablissez immédiatement sa confiance ébranlée.

Cependant il ne serait pas non plus judicieux de dire : « Ce n’est pas grave. Ce n’est qu’un verre ». Si ce n’est pas grave, pourquoi travailler son habileté ? Et dans ce cas, recassons-en un autre, puisque les objets n’ont aucune importance.
Sensibilisons à la qualité des objets en tant que produit fini, remplaçable mais pas gratuitement. Un enfant est rapidement en mesure de comprendre ce que veut dire son bilan carbone. Ce zeste d’appropriation de l’importance des objets produira alors toute l’attention nécessaire pour que l’automatisme devienne performant.
Si ce n’est pas le cas… emmenez l’enfant chez un ophtalmologue !

Le punitif à ralentir

parent-cerbere La conjonction de deux de nos principes fondamentaux du fonctionnement de l’esprit, le positivisme (ou auto-illusionnement sur soi) et le mimétisme, fait comprendre sans difficulté que les punitions n’ont qu’une très faible vertu incitative, contrairement aux félicitations. L’enfant ne trouve aucune valorisation personnelle dans le fait d’éviter une punition même douloureuse. Tandis qu’il en existe un réservoir considérable dans le fait d’être distingué.

Si vous avez l’habitude de punir, il suffit juste de déplacer votre « gamme » de jugements envers l’enfant. Les punitions sont remplacées par de l’indifférence (et des travaux compensatoires présentés comme d’intérêt collectif et non plus punitif). Les grommellements approbateurs laisseront la place à d’authentiques cérémonies de récompense !

Vous pouvez également sélectionner ainsi les médias éducatifs, contes, films, histoires véridiques ; les scénarios où le mauvais comportement aboutit à une catastrophe ont moins d’influence qu’une bonne attitude récompensée. Néanmoins, cela se vérifie surtout pour les enfants déjà installés dans les mauvaises conduites ; pour les autres au contraire, la visualisation des drames enrichit leur éventail d’alternatives. Il est nécessaire, de surcroît, que la bonne attitude apparaisse suffisamment inventive et originale : un point particulièrement spécifique à chaque enfant. C’est tout un art de déterminer, pour chacun, l’histoire qui saura masquer son conformisme moral, et rester accessible à un mimétisme.

Finalement, ne reste pour les parents qu’un seul avantage au punitif : c’est de l’expéditif…

Quelle peut être une politique de solidarité ?

Commençons par préciser en quoi consiste le pôle opposé à la solidarité, c’est-à-dire l’identité individuelle :

L’identité est moins ce à quoi l’on s’identifie que l’aptitude à fusionner le reste avec le coeur de l’identification, particulièrement ce qui entre en conflit avec lui. Ainsi une identité falote se définit par une difficulté à amalgamer des pulsions contradictoires, parce que l’on attribue à chacune la même importance. C’est une situation très différente de l’identité forte mais conflictuelle parce qu’elle n’arrive pas à concilier les pulsions contradictoires ; dans ce cas précis il en existe une clairement élue comme principale.

L’identité forte est bien un aveuglement plus ou moins prononcé aux intérêts secondaires, une célébration de l’intérêt principal, une individualisation de celui-ci. Elle est le contraire de l’identité faible qui est une solidarité puissante entre les intérêts divergents, interdisant de choisir.
L’identité forte est une défense de l’intérêt principal. L’identité faible est une osmose entre des intérêts contradictoires. Chaque version extrême pose des problèmes en société, la première est tyrannique pour les autres, la seconde transforme en poids mort.

L’auto-organisation du réel nécessite des structures dotées d’indépendance relative. L’évolution a donc créé les individus. Cependant il fallait garder le terme « relativité » en eux. La pulsion solidaire fut donc inscrite en termes d’avantage individuel. L’unité tire un bénéfice partiel de la réussite d’autres unités. Le succès du groupe lui apporte une récompense personnelle. Mais celle-ci est proportionnelle à la taille du groupe. C’est pour cela que l’intérêt général de l’humanité a peu de sens pour l’individu quand il se compte en milliards d’exemplaires, malgré les tentatives de l’idéalisme pour graver de telles convictions. La taille du groupe apportant une récompense significative ne dépasse pas deux cent personnes. Une personne occupée à une tâche humanitaire tire davantage de satisfaction de s’occuper d’un village que de la gestion de l’aide à une nation entière.

Individualiste ou solidaire ? Qu'au moins chacun puisse s'habiller décemment  :-))
Individualiste ou solidaire ?
Qu’au moins chacun puisse s’habiller décemment :-))
Cette analyse trouve son importance dans la façon de concevoir la solidarité sociale. L’étatiser est une lourde erreur. Elle déconnecte les aidants des aidés, empêchant la moindre tractation en retour. Elle crée des nantis fâchés et des assistés hébétés.

La moralité du don anonyme est douteuse. Elle est censée respecter la fierté de l’aidé, préserver l’illusion qu’il peut s’en sortir seul, compenser les inégalités d’une société injuste dans l’arbitraire des critères qu’elle utilise pour valoriser les individus.

La société est injuste, certes… comme la Nature qui nous fait jaillir inégaux d’une loterie génétique. Etonnamment, la justification naturelle est solidaire. C’est la diversité issue de ces inégalités qui profite à l’espèce dans son ensemble, alors qu’elle pénalise certains individus, déclarés par les circonstances plus médiocres que d’autres.
C’est-à-dire que si la société professait l’égalitarisme, soit des situations sociales semblables pour tous ses membres, il ne s’agirait pas de solidarité mais de satisfaire les intérêts individuels de ses membres les moins performants. Le bénéfice solidaire, en effet, s’apprécie à l’échelle du groupe et non pas d’une partie des individus, qu’il s’agisse des favorisés ou des défavorisés. Continuer la lecture de Quelle peut être une politique de solidarité ?

La Kanakie sans repères

Centre ville. Quelques adolescents finissent la soirée en discutant sur un balcon. Dans la rue, un couple sort d’une boite de nuit. Il est blanc, elle est kanak. Ils ont fait seulement quelques mètres quand cinq kanaks surgissent et les agressent. Le blanc est juste maîtrisé et tenu à l’écart. La fille, elle, se fait vicieusement casser la figure par ses congénères. Ils la frappent sur le nez, qui éclate. Elle répand du sang partout.
Horrifiés, les ados appellent la police et descendent pour lui prêter secours. Le temps qu’ils arrivent en bas, les agresseurs ont disparu. La fille est prostrée, sanglotante. Elle est conduite à l’hôpital. Méchante soirée.

La haine. La jeunesse kanak est dépositaire d’une chape effrayante de frustrations. Comment exister ? La coutume traditionnelle n’est plus un cadre de vie. On espère créer sa fierté en reconquérant son pays, volé, violé par l’odieux envahisseur blanc. Malheureusement la colonisation est plus profonde qu’ils l’imaginent, jusque dans leurs têtes. Ces jeunes ne sont plus de vrais kanaks. Ils débordent des envies de la société occidentale, salivent devant les gadgets technologiques et les belles voitures, tout en étant très mal formés à se les approprier. Tous se voient en rentiers du nickel ou en fonctionnaires, pas en travailleurs besogneux au bas de l’échelle. Le blanc est l’exploiteur qui leur dénie leurs droits à la richesse facile. Le racisme de ces jeunes est pire, sans doute, que celui des ex-colonisateurs. Ils n’ont pas conscience d’être devenus la caricature de ceux qu’ils exècrent.

Comment peut-on à ce point se tromper de repères ? La haine ne concerne en fait qu’une partie de cette jeunesse, exclue aussi bien de la société mélanésienne que de la blanche. Jeunes fatigués de la brousse où ils ne se passe jamais rien, attirés par les débouchés de la vente de cannabis et les vitrines aguichantes de Nouméa. Aucun milieu pour les encadrer. Tous ont de la famille, bien vaguement en charge. Ils établissent leurs repères exclusivement à l’intérieur d’un gang, avec des références terriblement étriquées. Aucun n’a jamais quitté le pays. Ceux qui le font reviennent profondément transformés, tellement qu’ils deviennent étrangers à leurs amis restés dans la prison de la haine.

Que ces médiocres croient s’affirmer en allant tabasser une fille en dit long sur l’inhumanité à laquelle aboutit une telle perte de repères. On est capable de chosifier l’autre au point d’en faire un rôti bon à découper et à suspendre à une porte, pour servir de publicité à la cause. La mélanésienne est encore plus facile à réduire à l’état d’objet que le blanc. Elle n’a aucun droit de penser par elle-même. Le jeune kanak est ainsi : le désir de modernité n’efface pas les traditions raciales préhistoriques. Dans son esprit indiscipliné, ne sont conservées que les règles qui l’arrangent. On cherche à reprendre le pouvoir aux blancs, on ne va pas se le laisser prendre par les femmes !

Pourquoi les kanaks adultes, qui eux sont devenus responsables grâce au cadre stable de la coutume, laissent-ils faire ?
Ils ont commis l’erreur de transmettre leurs frustrations à leurs enfants. La colonisation, c’est vrai, a laissé un lourd héritage. S’éduquer, c’est percevoir à quel point tout un peuple s’est trouvé spolié. Mais simultanément, le kanak perceptif a conscience que ce n’est pas son peuple qui a construit tout ce qu’il veut aujourd’hui s’approprier. Il n’est pas un commerçant. Il ne sait pas faire tourner des entreprises. Dilemme. Doit-il retourner à une vie traditionnelle après avoir chassé le blanc, comme l’ont fait ses compatriotes du Vanuatu ? Ou s’intégrer à la société mixte issue de la colonisation, avec une hiérarchie difficile à grimper à cause du manque de formation ? Que les vanuatais rêvent de venir habiter en Nouvelle-Calédonie les fait réfléchir. Ils cherchent l’interdépendance plutôt que l’indépendance.

Mais la jeune kanakie n’a pas encore de sagesse. Elle a hérité des frustrations coloniales avec le manichéisme de l’adolescence. Un seul objectif : la revanche. On est pour ou contre la Kanakie. L’avenir ensemble, c’est pour les traitres.
Les adultes n’ont pas su prévoir la violence qui allait imprégner cette génération de jeunes bien davantage complexés qu’ils l’étaient eux-mêmes au moment des Évènements. Les anciens s’étaient construits dans la coutume. Les jeunes n’ont rien de stable à part leur haine et la loi du gang. Ils sont devenus incontrôlables par leurs propres familles. Ils font peur.

Les mesures de justice, le laxisme ou l’enfermement, sont toujours aussi pauvres et contre-productives. Quelle contre-éducation pourrait bien apporter une prison aliénante ? Comment la justice pourrait-elle resocialiser alors qu’elle est une force hostile ? La réhabilitation, c’est le retour dans le système d’échanges, dans la compensation.
Si j’étais juge, je condamnerais ces cinq jeunes à un travail obligatoire, dont la moitié de la rémunération irait à la fille agressée, pendant cinq ans.

L’adoption par les couples homosexuels : l’illogisme de cette polémique

S’opposer au droit des homosexuels au mariage et à l’adoption est une position intenable, dans l’état actuel des mentalités, pour une simple question de logique :
Cela signifierait que nous avons des critères solides permettant de savoir ce que sont des « bons parents », ou ce qui les rend aliénants pour leurs enfants. Ce n’est hélas pas le cas, bien que chacun d’entre nous ait généralement une opinion bien arrêtée sur la question.
Admettons cependant que ces critères existent, et que nous puissions les connaître si nous y mettions suffisamment d’acharnement : nous aurions alors une grille statistique permettant de savoir qui sont, parmi les futurs parents, ceux promis à l’excellence et ceux à la médiocrité. Bien entendu, l’homosexualité ne serait qu’un des critères étudiés, parmi beaucoup d’autres, ou ce serait discriminatoire. Serait désignés, ainsi, des personnes pour lesquelles il serait déraisonnable de les laisser élever un enfant…
Connaissez-vous des gens qui soutiendraient, actuellement, l’instauration d’un tel « permis de progéniture » ? Non ? Alors vous ne devriez pas non plus rencontrer d’opposants à l’adoption par des couples gays.

L’Histoire, avec un grand H

L’Histoire, en gagnant un grand H, a subi en réalité une réduction. Toutes les civilisations antiques distinguaient les choses advenues, de leur interprétation. A présent, alors qu’il n’a jamais été aussi facile, par l’addition et la conservation de médias authentiques, de rapporter objectivement les faits, ceux-ci sont amalgamés à l’histoire contée. L’actualité n’a rien d’un dictionnaire des faits ; il est facile de vous en rendre compte quand est traité un sujet que vous connaissez bien. S’il existe des contre-histoires publiées, ce sont toujours des opinions alternatives. Car la description dépassionnée, dé-romancée, des faits, n’intéresse aucun public, aucun éditeur.
L’Homme s’est ainsi approprié son Histoire, refusant d’en laisser le matériau de base à disposition d’hypothétiques non-humains capables d’y porter un regard, s’accaparant la divinité qu’il plaçait auparavant dans d’omniscients êtres métaphysiques.
C’est une réduction, parce que si l’Histoire permet de suivre le fil de l’auto-organisation de la société humaine, elle n’en montre pas le mécanisme. Celui-ci s’étudie à partir des écarts d’interprétation. Quand chaque fait est conté de différentes manières, c’est la victorieuse qui fait l’Histoire, mais les vaincues qui permettent de la comprendre.
Derrière le maquillage de l’Historien monoconscient se trouvent trois personae : le Rapporteur, le Conteur, l’Analyste. Le premier ennuie, le second passionne son auditoire, le dernier n’intéresse que ses pairs.

Monstranto, une histoire polyconsciente

Histoire : une jeune agronome, C., parle des OGM et de Monsanto. Elle dénonce vivement les dangers des manipulations génétiques, ainsi que les procédés commerciaux vicieux de l’industriel, répertoriés dans un livre-choc : plantes stériles obligeant à racheter les semences chaque année, contrats avec les petits agriculteurs locaux tellement contraignants que si une part des semences est emportée par le vent dans un champ voisin, le droit de propriété exclusive de Monsanto est lésé et l’agriculteur doit verser des dommages et intérêts qui l’obligent parfois à vendre son champ. Plusieurs, en Inde, se sont suicidés.
Tout le monde secoue la tête devant tant d’évidente iniquité. Je prends le contrepied de ce discours. Continuer la lecture de Monstranto, une histoire polyconsciente

Vous aidez votre enfant à travailler ?

Ne commencez pas par lui demander ce qu’il a des difficultés à réaliser. Vous renforcez sa résignation apprise devant une tâche pour laquelle il ne trouve pas de compétence intrinsèque. Demandez-lui au contraire ce qu’il sait faire. Vous réveillez sa motivation. Puis à partir des bribes de capacités qu’il a déjà acquises, faites l’exercice difficile pour lui. Répétez-le plusieurs fois avec des données différentes. Vous êtes une compétence extrinsèque qu’il peut modéliser.

Mais ce n’est pas instantané. Une nuit est nécessaire au minimum, parfois des semaines ou des mois s’il s’agit d’une maturation neurologique en attente. Ne lui faites pas donc pas reproduire immédiatement l’exercice, sauf si cela lui semble facile. Car s’il bloque à nouveau, il replonge plus profondément dans la résignation apprise, et ne trouve plus la motivation intrinsèque à faire l’exercice même si la tâche cérébrale s’est mise en place.

Une leçon à apprendre pour le lendemain n’est judicieuse que si c’est du par-coeur ou si l’élève l’a comprise le jour même. Pour les autres, le cours suivant doit débuter par un résumé détaillé du cours précédent. Pour s’implanter dans les tâches cérébrales dédiées, un enseignement doit suivre une continuité.
Cependant, comme d’autres tâches sont affamées dans le cerveau des élèves, mieux vaut les égayer soi-même régulièrement qu’attendre qu’ils se dissipent.

Pennac Daniel – Chagrin d’école


9/10 Livre tempête
Daniel Pennacchioni, ancien cancre notoire devenu enseignant et écrivain : comment imaginer de meilleurs antécédents pour parler de l’échec scolaire ? Chagrin d’école, prix Renaudot 2007, est un livre incontournable pour tous, parents, enseignants, bons (qui l’est à chaque instant ?) et mauvais élèves. Il ne parle pas de moyens matériels et de statistiques, comme le ferait un syndicaliste ou un technocrate, mais de méthodes, de profs et d’enfants réels, ceux que nous connaissons.

Un livre à laisser à hauteur des yeux dans toute bibliothèque.
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Podium des travers éducatifs

Le travers éducatif devenu le plus courant est de ne pas réellement être avec l’adolescent. On s’en occupe à demi, l’autre moitié étant un ordi, un livre, une tâche domestique ou l’envie de dormir. Par là même, l’adolescent à moitié entrepris se sent encouragé à trouver lui aussi une activité simultanée. Il range ce que vous dites sur une étagère de son esprit. Il vous place dans le décor, votre admonestation intermittente est une sorte de coucou qui donne l’heure. L’adolescent a également beaucoup d’autres choses à penser que le travail que vous lui donnez.

La seule solution est d’implanter le professeur en lui. Il faut créer, puis secouer régulièrement cette persona, afin qu’elle prenne le contrôle de la polyconscience adolescente. Elle n’y parviendra que si elle acquiert de la célébrité. Unique chance de succès : que son emprise aboutisse à des gratifications, ne serait-ce que le gain de liberté par l’exécution du travail. Les contraintes, ainsi, peuvent être aussi efficaces que les récompenses sur la progression. Mais leur inconvénient notable est qu’elles ont tendance à s’éteindre spontanément, l’esprit gagnant en liberté et ne cherchant jamais volontairement les contraintes, tandis qu’il est toujours avide de récompense.

Des heures de mi-temps éducatif ne parviennent pas à implanter le Professeur, tandis qu’un quart d’heure d’attention soutenue, complète, capte l’esprit de l’autre et focalise la conscience sur les besoins de cet éducateur. La partie est gagnée quand l’adolescent est capable de reformuler — pas d’ânonner — la nécessité et l’intérêt du travail.

Le second travers éducatif en terme d’importance est l’absence de phase digestive dans l’enseignement. Il existe tellement de savoir à emmagasiner que le temps manque pour lui trouver une utilité créatrice. La plupart du temps, il ne sert qu’à amener au niveau de compétence permettant l’engrangement d’un nouveau savoir. Récolte. Récolte… mais quand donc va-t-on se mettre au fourneau pour utiliser toutes ces provisions ? Les devoirs et dissertations ne sont que reformulations visant à vérifier l’intégration en bon ordre du savoir. Ils ne demandent pas réellement d’imagination, mais surtout ne servent pas l’imagination existante chez l’adolescent.

Celui-ci par exemple, peut vivre une existence sociale extrêmement difficile à cause de sa scolarité ou de problèmes familiaux, et ne jamais réaliser que ses cours de français lui donnent les moyens de raconter cette histoire. Intéressera-t-elle grand monde à part lui ? Peu importe, elle le passionnera, lui, bien au-delà de n’importe quel auteur classique. Et sans doute des fragments d’auteurs classiques lui deviendront-ils compréhensibles et intéressants, parce qu’ils viendront se raccorder à sa propre histoire.

Les devoirs devraient être séparés en deux catégories : ceux qui intéressent le professeur et ceux qui intéressent l’élève. Les premiers n’ont aucune chance d’être réalisés au mieux si les seconds ne trouvent pas leur place. Un moyen de médiation possible entre les deux est le travail coopératif.

École : faut-il encore mettre des notes ?

On a proposé, dans l’enseignement, la suppression des notes. Pourquoi mettre fin à la récompense des bonnes notes ? Ne suffit-il pas d’éliminer leur côté sombre : les mauvaises notes, surtout quand elles sont systématiques ? Un travail peut toujours ne pas faire l’objet d’une note, parce qu’il ne mérite pas une récompense, sans justifier une punition.

Il existe en réalité deux sortes de notes : celles qui jugent les élèves les uns par rapport aux autres, et celles qui déterminent l’effort qu’un élève a produit, c’est-à-dire la qualité de son travail par rapport à ses capacités personnelles. L’école utilise presque exclusivement les premières, répondant à son rôle classique de hiérarchisation sociale. Les secondes, par contraste, semblent des mouvements d’humeur d’un professeur : « ton travail est correct, mais tu avais la capacité de faire beaucoup mieux, alors j’ai baissé ta note ». Si l’élève peut se vexer, c’est parce que la règle officielle est de faire mieux que les autres, pas de se dépasser soi-même. Les caractères les plus conciliants amalgameront ces deux règles dans un effort soutenu, tandis que les rebelles ne se plieront qu’à faire le minimum imposé par la règle officielle. Ils tiendront rancoeur à leurs professeurs qui le sentent et corrigent leurs appréciations à la baisse.

Une méthode se dessine à nos yeux : si la séparation des deux variétés de notes est clairement exprimée, l’on peut alors respecter la sélection par une note se référant au niveau général, puis la valorisation de l’effort personnel, par une autre note se référant à la performance moyenne de l’élève. Le recrutement à la performance, « clinique », s’effectue sur la première note ; il permet d’orienter chacun vers sa meilleure spécialisation. Le renforcement empathique des éducateurs, par contre, sera guidé par la seconde note. Pour l’instant il ne fait l’objet que d’un « lot de consolation » sous forme d’une brève ligne sur un carnet trimestriel : « Peut mieux faire », ou « Fait des efforts »…
Cette méthode évite, chez l’enseignant, un mauvais mélange des genres : gendarme scolaire et éducateur empathique. C’est comme demander au procureur d’être aussi l’avocat. On ne peut pas simultanément pousser fermement un enfant vers un objectif militaire, déterminé par l’Éducation Nationale, et lui trouver des circonstances atténuantes quand il n’y parvient pas.

Les contours de la mauvaise note inutile apparaissent : elle n’a aucune raison de s’appliquer à la sélection réclamée par la société, qui demande à préciser la meilleure place pour chacun, et non pas à créer des « mauvais » ou des « inutiles », qui forment au final les bataillons de ses délinquants et inadaptés. Seule la note favorable a ici une utilité, et l’on retient au bout du compte la plus élevée, sans se préoccuper des autres.
Par contre, la référence de la bonne ou mauvaise note reste intéressante pour l’individu par rapport à sa moyenne, de façon à apprécier ses propres progrès, les moyens qu’il se donne, leur efficacité comparée. Nous pouvons conserver les zéro et les 20/20 sur le tableau de notre entreprise personnelle ; libre à nous, après, d’en faire la publicité, parce que nous quêtons une aide ou une récompense.

Classes homogènes ou hétérogènes ?

Tirons des séquelles éducatives de l’hypothèse de l’esprit « enrayé » parce qu’il n’existe plus de schémas mentaux capables de faire avancer un problème. Une telle situation est certainement stimulante parce qu’elle encourage l’esprit à fabriquer de nouveaux schémas : la solution peut se trouver là, au matin suivant, d’autant plus lumineuse que rien dans les schémas existants ne permettait de s’en approcher. Mais si l’esprit échoue, parce que le problème est trop difficile, apparaît un conditionnement à éviter la recherche de nouveaux schémas dans ce domaine : c’est une activité coûteuse et il faut qu’elle soit gratifiante, d’une façon ou d’une autre. Nous devons donc rétrécir le cadre de la récompense pour que celle-ci reprenne des couleurs.

Un exemple courant est la classe d’élèves aux performances différentes. De gros écarts sont décourageants pour les cancres : ils vont se diriger spontanément vers des apprentissages ou des jeux différents de ceux vantés par le professeur, quel que soit l’intérêt initial qu’ils ont fait naître. Il est préférable d’avoir des classes globalement homogènes et, comme persisteront toujours des différences, de faire l’apprentissage de la coopération à l’intérieur de petits groupes, en rendant ceux-ci, par contre, les plus hétérogènes possibles, afin que chacun y trouve son utilité, et donc sa source de gratification individuelle. Pour garantir le succès, il est nécessaire que la tâche collective demande des compétences variées ; évitons ainsi le problème purement abstrait, dans lequel seul le plus doué pour l’abstraction va briller. Mélangeons au contraire les compétences physiques, empathiques, intellectuelles, communicantes, et nous obtiendrons des groupes soudés, formés d’élèves plus disposés à la coopération dans l’avenir après que celle-ci se soit révélée aussi valorisante.

La nécessité des classes homogènes vient des programmes : il existe un certain nombre de paliers à franchir pour les élèves, qui les réussissent en ordre dispersé, sans que les enseignants puissent fournir une personnalisation et une aide individuelle suffisante. Les classes sont trop nombreuses ; ce serait au détriment de la progression générale du groupe. Un cours est toujours un compromis entre l’accessibilité aux élèves les moins « lestes » et une richesse intéressant les esprits vifs ; plus l’écart est important, plus le compromis sera boiteux et déclenchera une vague d’ennui aux extrêmes.
Puisqu’ils doivent être hétérogènes, les groupes coopératifs déborderont de préférence du cadre d’une classe unique, par exemple quand il s’agit de faire une course d’orientation, une cabane ou une pièce de théâtre…

L’école devient ainsi le véritable apprentissage de la vie, et non pas de la seule frustration, parce qu’elle soumet les élèves à une compétition « honorable », où les jeux ne sont pas truqués dès le début, et qu’elle fait découvrir également les avantages de la coopération, retrouvés plus tard dans le couple, la cohabitation, la vie associative, les clubs sportifs…

Aphorismes éducatifs

Prétendre, à juste titre, que rien n’est certain,
arrange bien ceux qui ont la flemme d’apprendre.
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La paresse est la cicatrice des enseignements forcés.
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L’école ne peut pas être une tribu formatrice quand chaque espace est sectionné des autres.
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Le fondement de l’enseignement est d’apprendre à être soi-même enseignant, à travers les autres pour soi-même.
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L’apprentissage de matières fort ennuyeuses, à l’école,
est une formation indispensable pour le destin
de s’ennuyer toute une vie au travail.
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Les parents se sont cultivés ? Aïe, ils refusent maintenant de se faire abrutir par leurs enfants.
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C’est moins décourageant d’avoir 1/10 en bâclant son travail que 3/10 en ayant travaillé. L’échec est beaucoup moins visible. L’enfant a l’excellente excuse de ne pas avoir vraiment essayé.
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L’arme la plus terrible des parents contre leurs enfants
n’est pas la fureur
mais la déception.
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L’inégalité scolaire réside dans ce que les parents comprennent du programme.
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La passion éducative des parents, d’excitation, se transmue en devoir. Mais ils n’ont jamais assez conscience que cet effet fonctionne aussi chez leurs enfants, jusqu’au moment où ceux-ci leur changent les couches…

Éducation : Dans les serres de l’Aigle ou du Griffon d’Or ?

Sur ces blogs nous critiquons vertement l’éducation qui tente de contraindre le rythme individuel des développements psycho-moteurs à une norme arbitraire. Est-ce à dire qu’il faut abandonner l’aspect scolaire et carcéral du système éducatif ? Ce sont deux problèmes différents. Continuer la lecture de Éducation : Dans les serres de l’Aigle ou du Griffon d’Or ?

Sous acide filozophique… final

Les adhérents de l’association VINCRE peuvent désormais télécharger leur exemplaire final de Sous acide filozophique, un essai de 400 pages sur l’unification des sciences physiques et humaines par leur frontière : le support biologique de la conscience.
Ce livre aborde des domaines aussi divers que la médecine, la sociologie, la psychanalyse, le bonheur et la réalisation personnelle, les addictions, le transhumanisme, la neurophilosophie, la science réhabillée de mysticisme. Ce n’est pas un ouvrage d’initiation ni de référence. Il conviendra à ceux qui ont engrangé déjà beaucoup de certitudes.
Constant Prurit et Pierre Detaille y ajoutent leurs déblatérations humoristiques… Continuer la lecture de Sous acide filozophique… final