Souhaitez-vous voir la Nouvelle-Calédonie s’affranchir de la France?

(question posée sur Quora, forum anglophone)

Pour comprendre la situation en Nouvelle-Calédonie, faisons une petite expérience de pensée qui s’en rapproche. Le décor est une petite ville rurale du Middle West, où le revenu moyen est plutôt maigre, qui vote à plus de 90% républicain. Des entreprises high-tech fabriquant des instruments très délicats décident de s’y installer en raison de la totale absence d’activité sismique dans la région. Comme ces entreprises ne trouvent pas localement les compétences nécessaires, une immigration de cols blancs fait grandir un quartier bourgeois et riche qui vote démocrate. Les ruraux et les cadres s’ignorent et se méprisent, pas toujours en silence. Incidents entre jeunes et cambriolages deviennent courants. Policiers et juges sont payés par l’Etat fédéral. Les ruraux les disent à la solde des riches et les cadres les trouvent laxistes. Un référendum est proposé aux habitants pour savoir s’ils veulent s’affranchir de l’Etat fédéral et devenir indépendants. Ils désigneront et payeront à l’avenir leur propre police et leur propre justice. Pensez-vous que les citoyens devraient répondre ‘oui’ à ce référendum pour l’indépendance vis à vis de l’espace fédéral américain dont les lois ont permis l’installation de cette population nouvelle ?

Cette analogie souffre de défauts, certes, cependant elle permet de comprendre à quel point la question posée lors du référendum calédonien est déconnectée de la réalité locale. Ni le ‘oui’ ni le ‘non’ n’ont bien sûr la moindre chance de résoudre le conflit entre les populations locales. Au contraire, le simple fait de tenir un tel référendum n’a qu’une conséquence possible : exacerber les tensions entre deux groupes équivalents en nombre et aux modes de vie difficiles à concilier.

La question que j’aurais voulu voir poser, en tant que calédonien, est celle-ci : « Etes-vous d’accord pour jeter dehors tous les intolérants, qu’ils soient brunis par le soleil ou blanchis par l’éclairage artificiel ? ». Un grand ‘oui’ aurait donné une chance au vivre-ensemble. Malheureusement ce sont les extrémistes des deux camps qui ont projeté ce référendum et décidé de la question à poser. La politique consiste, avant tout, à ne pas menacer sa propre raison d’être.

La situation de tout pays doit être évaluée à différents niveaux d’information. Nous savons tous qu’il existe beaucoup de ces niveaux entre la vie au quotidien et le discours politique/médiatique. Le quotidien, dans la société kanak, c’est énormément de frustations, de violences faites aux femmes, de haines claniques, d’identités fragiles.

Un exemple comme on en rencontre presque chaque jour ici : au cours d’une fête de mariage une femme kanak contredit l’un des hommes présents. Il la tabasse, lui arrache une grande poignée de cheveux et la peau du crâne avec. Elle finit à l’hôpital. Ses amies lui conseillent de porter plainte. Que fait le policier chargé de recueillir sa plainte ? Il lui conseille de renoncer car son agresseur, lui-même cadre de police kanak, a plusieurs témoins prêts à jurer que c’est elle qui l’a provoqué et agressé.

Aujourd’hui comme hier, les nationalismes sont moins une sauvegarde de l’identité culturelle qu’un moyen d’éviter le regard du monde, et protéger ses petites barbaries.

Aux partis indépendantistes avant le référendum

Vous ne savez pas comment guider votre jeunesse.
Vous réclamez davantage de responsabilités alors que vous n’exercez pas correctement celles que vous avez déjà.

Écoutez cette anecdote très banale : mon fils s’est fait voler son scooter devant le lycée. Le voleur a été vu. Tout le monde au lycée sait de qui il s’agit. C’est un Wamytan. Ce nom suffit pour que rien ne soit fait. Ce nom garantit l’impunité. Le jeune Wamytan est baron en son lycée. Les règles ne sont pas pour lui. La police n’entreprendra strictement rien à son encontre.

Un historien célèbre a dit : Quand il s’émancipe, le colonisé commence par copier le pire du colonisateur. Ce n’est que bien longtemps après qu’il commence à copier le meilleur.

Alors je vous le demande, messieurs et mesdames, quand allez-vous cesser de copier le pire et nous aider à améliorer le nôtre ?

Quand allez-vous développer avec nous le meilleur ?

Quelle politique publique pour lutter contre l’obésité ?

politique-alimentaireHandicap terrible du politicien : il doit prendre des mesures générales face à une incroyable diversité d’expression de chaque problème chez ses administrés. Le surpoids en est un exemple caricatural. Tout le monde n’est pas en excès de poids. Nous sommes tous, par contre, exposés à l’aliénation du comportement alimentaire par une industrie qui cherche à séduire et non à faire bien manger. Il existe des gens dont les défenses sont déjà effondrées (les obèses), d’autres qui résistent (ceux qui remplissent le caddie avec un oeil critique), quelques-uns dont le rapport à l’alimentation est psychopathique (anorexie, boulimie). Dès lors, quelles mesures généralistes vont bénéficier à tous les comportements alimentaires, corriger les néfastes sans nuire aux bons ?

En matière de comportement, la méthode scientifique hélas la plus répandue attribue aux gens des paradigmes identiques et postule qu’il suffit de quantifier les différents agissements communs pour dépister ceux qui, en moyenne, sont fortement corrélés au surpoids. C’est une approche anti-individuelle, anti-qualitative. Elle ne correspond pas à la réalité. Quelle moyenne peut-on faire, en effet, entre des tempéraments extrêmement méfiants vis à vis de leurs choix alimentaires, voire militants contre la malbouffe, et d’autres qui s’en moquent complètement ?

Les « profils » de comportement sont un progrès. Par contre ils compliquent la tâche d’une politique générale : comment déterminer les mesures profitables à toutes les catégories ?

Il faut redéconstruire ces modèles, découvrir les points-clefs orientant le comportement. Comme les thérapies aujourd’hui les plus avancées en médecine, la lutte contre l’obésité relève de mesures extrêmement bien ciblées, et non de discours généralistes.

Une application immédiate concerne les spots de prévention. Plutôt que dire « il faut maigrir », ils doivent sélectionner des inconvénients précis et méconnus du surpoids, souvent noyés dans la réprobation marécageuse qui entoure l’obésité. Par exemple une caméra peut se promener dans une maison de retraite, parmi les plus âgés encore en bonne forme, et s’arrêter à la fin sur la remarque étonnée : « Mais il n’y a aucun gros parmi vous ! ». A quoi est répondu : « Eh bien non, ils sont tous décédés »…

Notez qu’un tel scénario ne fait pas que pointer l’aspect punitif de l’obésité. Il met l’accent sur la satisfaction des gens normo-pondéraux, leur plaisir à profiter de la vie malgré leur âge. Les clips parlant exclusivement de risques et de complications ne retiennent pas l’attention des gens. Les études en IRM fonctionnelle confirment. Est-ce une surprise ? La société édicte déjà tellement de règles que les nouvelles se mettent à la fin d’une file interminable devant le bureau de l’attention consciente ! Les précédentes n’ont pas encore été gérées.

Beaucoup moins fournie est la file des mimétismes positifs. Surtout au sein de la culture française, particulièrement portée à la critique plutôt que l’encouragement. Un bon clip doit laisser un sentiment d’identification à une personne de poids normal et non un dégoût de soi.

Un préliminaire psychanalysant ? Comprenons pourquoi une campagne doit être centrée sur la personne et non l’obésité elle-même. L’objectif est d’utiliser des méthodes aussi détournées pour changer le goût des gens, que celles populaires chez les publicitaires pour mettre au poignet une montre de luxe ou faire rouler dans une voiture coûteuse. Il faut agir sur l’identité des personnes. La nouvelle image de soi doit être propriétaire, et non appartenir à une CAFAT avide d’économies, ou une société préférant des citoyens dans la norme.

Cette appropriation se fait de manière essentiellement inconsciente, par petites touches, de manière à ne pas détruire l’équilibre de l’identité existante. On ne veut pas des gens qui se détestent, mais qui s’apprécient autrement.

Nous voici arrivés aux décisions pratiques. Le sucre est-il une drogue ? Les avis sont partagés. Peu importe, nous nous cantonnerons à un principe universel : tout ce qui est outrancièrement séduisant doit être délimité par quelques barbelés. Ces protections s’appellent « luxe », « cérémonie », « rite initiatique ». Celui qui baigne dans le plaisir facile n’en voit plus ni les avantages ni les inconvénients. Le « luxe » est une difficulté d’accès au plaisir, qui le raréfie et l’amplifie. De ce point de vue le sucre doit être traité comme une drogue. S’en procurer devrait être plus compliqué. L’espèce humaine est handicapée par un goût féroce pour le sucre, un carburant rapide et très efficace pour l’organisme. C’est l’un des rares aliments qui ne fait pas l’objet d’une programmation dans l’enfance, interaction entre ce qui nous est nécessaire et disponible, et qui fait la variété des goûts individuels. Tout le monde aime le sucre. L’instinct pousse à s’en gaver comme un ours de miel.

Comment transformer le sucre en produit de luxe sans pénaliser le portefeuille des consommateurs ni les entreprises locales du secteur ?

Déplaçons toutes les taxes des produits de première nécessité, comme les « bons » aliments et les produits d’hygiène, sur les produits sucrés. Coup double : l’hygiène s’améliore (1er facteur d’allongement de l’espérance de vie, loin devant tous les traitements médicamenteux), les maladies métaboliques diminuent.

Les bénéfices des producteurs, après un creux, redeviendront identiques. Moins de débit, mais marge adaptée en conséquence. L’industrie du luxe n’est pas la moins rentable.

Le consommateur va-t-il modifier ses habitudes, si son caddie ne coûte pas plus cher, s’il économise sur l’hygiène ce qu’il dépense en plus sur le sucre ? Oui, parce que le statut de l’aliment change. Il devient, comme l’alcool, un produit spécifique. Ce n’est plus quelque chose que l’on prend sans y penser, comme de l’eau versée dans un verre. Il existe un intérêt à l’économiser. Surtout si les plaisirs qu’il apporte apparaissent mièvres face aux risques. De ce point de vue le sucre est beaucoup moins séducteur que l’alcool. Personne ne croise d’obèse en plein trip après avoir englouti une boite de gâteaux. Le malheureux fait même peine à voir, le souffle court, la démarche basculante, le sac de médicaments à la main, raccordé jusqu’à la fin de sa vie à un médecin référent… Bref son corps lui appartient-il encore ?

Le succès dans la lutte contre l’obésité vient d’un déplacement des repères. Pas ceux de la société, qui sont clairs, trop impératifs même. Il s’agit d’une individualisation du problème. Les changements inconscients sont plus efficaces que les conscients. Plus besoin d’y attacher son attention de façon épuisante. C’est l’image personnelle du Soi qui nous dirige, et non les modèles idéaux enseignés par les professeurs du bien-être. Les obèses sont fréquemment ceux dont l’attention avait déjà du mal à se fixer à l’école, ceux qui décident d’après le « j’aime » ou « j’aime pas ». Le statut social est moins en cause que l’aptitude à s’observer vivre, à s’évaluer avec une certaine indépendance devant le miroir, posséder ce que j’appelle un « Observateur » intérieur.

Les futurs obèses sont les personnes les plus vulnérables aux manipulations du sociotope sur l’inconscient. Jusqu’à présent ce sont les publicistes et les industriels qui en profitent. Une réglementation devrait l’interdire pour le sucre comme pour le tabac ou les médicaments. Nos congénères ont un choix énorme d’éléments pour construire leur identité, néanmoins ne faut-il pas exclure les bombes à retardement ?

Alors la politique préventive peut occuper la place, en s’appuyant sur les vraies ficelles de la pub, en abandonnant l’idée fleur bleue que les gens deviennent spontanément responsables quand on leur tend un panneau « Attention ! ». La conscience n’est pas aux commandes du comportement, ce sont les habitudes. La conscience ne peut que constater les dégâts. Ses efforts pour modifier les automatismes de vie sont d’autant plus lents et difficiles que l’âge avance. La cible privilégiée est l’adolescent.

Petites histoires sur la décolonisation (1)

Un représentant de la nation des Zèbres d’Afrique se présenta un jour à l’ONU avec un volumineux dossier.
Il exposa sa requête devant une importante commission. De longues palabres s’ensuivirent. A l’unanimité, l’organisme décida de satisfaire à la demande. A partir de ce jour, la nation des Zèbres d’Afrique fut considérée comme réellement décolonisée.
Quelle était la requête ?
Depuis le début de la colonisation, l’on considérait qu’un zèbre était blanc avec des rayures noires.
Ils seraient désormais noirs avec des rayures blanches…

2118 : La Calédonie toujours occupée…
2118 : La Calédonie toujours occupée…

Décolonisation veut simplement dire « plus de colons »… En êtes-vous un ?

Tant d’articles mal informés ont été publiés dans la presse métropolitaire que cela fait terriblement plaisir de lire cette page fort juste dans Le Monde. Il faut bien aller interviewer les kanaks pour entendre la vérité, tandis que les blancs sont souvent excessifs, qu’ils soient « pro-kanakie » (et souvent plus « black under the skin » que les blacks) ou « anti-kanakie » (et aveugles aux évolutions du pays).

Bien sûr l’article fera peur à beaucoup, pour deux raisons : il y a « décolonisation » dans le titre (outaipapa outai?), et puis le jusqu’au-boutisme des jeunes de Canala est décrit d’une manière assez effrayante. « Dans la tête de certains jeunes, à l’issue de 2014-2018, période clé des référendums d’autodétermination, c’est soit l’indépendance, soit faut qu’il y ait les fusils ».

A vrai dire, quelle meilleure façon d’exister pour un jeune coincé à Canala que « rendre justice aux kanaks », quand à cet âge nous rêvons tous de laisser notre empreinte sur le monde ? Qu’est-ce qui serait le plus désespérant ? Que le rêve de ces jeunes soit de cultiver traditionnellement un champ, comme la plupart des îliens membres d’une culture enclavée, ou chercher à intégrer la société contemporaine ? Car n’en doutons point : ces jeunes sont devenus de bons petits occidentaux de tempérament, agressifs, revendicateurs, pleins d’illusions précaires. La coutume a protégé leurs parents de la colonisation des esprits. Eux l’ont subie de plein fouet. Les Evènements ont envoyé le puissant signal suivant : « Maintenant je peux prétendre à la même chose que le blanc ».

Malheureusement beaucoup de jeunes n’en ont pas les moyens. Pas facile de naître à Canala et de réussir des études supérieures. Le handicap est flagrant. Pourquoi les parents s’engageraient-ils dans l’éducation militaire nécessaire, et transformer ainsi leur progéniture en de parfaits étrangers ?
Certains ont eu cette abnégation ; mais l’on ne peut pas en vouloir à ceux qui se sont sentis dépassés. L’élite des jeunes kanaks partie étudier en métropole est une sorte de vaisseau colonisateur pour une planète extra-terrestre. On sait qu’ils reviendront à jamais transformés.

Pour ceux restés en arrière, alléchés par les produits du consumérisme blanc, ne reste qu’un discours facile : on a volé la terre (et par effet buvard la voiture, l’ordinateur, le téléphone, les vêtements même…), donc je vole en retour.

L’argumentation est piteuse. Nous allons en voir une meilleure juste après. Elle est piteuse parce que la dette coloniale ne concerne aucun calédonien vivant. C’est une affaire entre nos aïeux, à tous. Cela n’efface rien ? Mais alors où arrêter le procès de la brutalité coloniale ? Deux civilisations ont précédé les kanaks en Nouvelle-Calédonie. Ils ont disparu. Métissage ? Peu probable, car leurs arts ont disparu avec eux. Certainement ont-ils été chassés ou exterminés. L’histoire n’est pas tendre. Elle adoube finalement les envahisseurs les plus violents : si aucun premier habitant ne survit, la dette coloniale disparaît avec eux. Que les colons anglais aient généreusement massacré les aborigènes australiens a évité tout contentieux propriétaire à leurs descendants actuels. Un « Grand Pardon » national et c’est réglé…
Finalement, vouloir réclamer les intérêts de la dette quelques générations plus tard, c’est dire en quelque sorte : « Vous êtes bien bêtes d’avoir laissé en vie nos aïeux ». Bon, sans doute… mais n’est-ce pas préférable de se mélanger à la culture de ceux-là plutôt qu’à celle des utilitaristes-massacreurs ?

Un bien meilleur discours, pour les jeunes de Canala, serait : « Nos parents ont été exploités dans les mines, les chantiers, dans tous les métiers sous-payés ». Il est indéniable que la richesse n’a pas été correctement partagée sur le territoire, et cette fois cela concerne les calédoniens vivants, tradition clientéliste oblige. L’héritage est une chose importante pour conserver la structure familiale, nous en avons parlé dans le précédent article, mais cela ne veut pas dire qu’il soit normal d’être assis sur un tas d’or sans jamais avoir fourni le moindre effort pour l’obtenir.

Oui, je fais bien allusion aux grandes propriétés terriennes. La moralité de ces héritages mirobolants est douteuse, pour la raison suivante : la distribution des terres date de l’époque où il fallait promettre monts et merveilles aux colons pour qu’ils viennent s’installer au bout du monde. Donc cette richesse provient-elle initialement d’un désir d’être calédonien ? Pas du tout. Au contraire, l’ancêtre du caldoche n’est resté que parce qu’on l’a soudoyé avec la terre.
Cela ne vous rappelle-t-il rien de plus contemporain ? Ces fonctionnaires que l’on paye presqu’au double de la métropole pour les inciter à venir ? Oui, ces pratiques ne sélectionnent certainement pas des gens qui travaillent ici parce qu’ils sont tombés amoureux du pays. Il en existe néanmoins, parmi eux : ceux-là reviennent, et sans l’appât du sur-salaire cette fois.

Pas d'âge pour le catastrophisme
Pas d’âge pour le catastrophisme
Beaucoup de chemin reste à faire pour le Vivre Ensemble. Il progresse heureusement plus vite dans les têtes que par le nombre de mariages mixtes. Il faut aller dans les coins les plus isolés de Calédonie pour entendre un discours « ultra », tandis que la langue de bois disparaît de la bouche des politiciens kanaks et des lycéens nouméens. Les blancs peuvent encore à juste titre s’inquiéter ; la préférence locale pour l’emploi risque d’être, un temps, une préférence ethnique, jusqu’au moment où les compétences vont s’équilibrer. Le discours « ultra » des blancs, lui, n’a plus de meilleure raison d’être que celui des jeunes kanaks. Quand ces derniers ont besoin de se poser la question « Comment vais-je m’intégrer dans cette société concurrentielle ? », les blancs radicaux doivent faire leur propre confession : « Suis-je encore un colon ou non ? »

Quelle peut être une politique de solidarité ?

Commençons par préciser en quoi consiste le pôle opposé à la solidarité, c’est-à-dire l’identité individuelle :

L’identité est moins ce à quoi l’on s’identifie que l’aptitude à fusionner le reste avec le coeur de l’identification, particulièrement ce qui entre en conflit avec lui. Ainsi une identité falote se définit par une difficulté à amalgamer des pulsions contradictoires, parce que l’on attribue à chacune la même importance. C’est une situation très différente de l’identité forte mais conflictuelle parce qu’elle n’arrive pas à concilier les pulsions contradictoires ; dans ce cas précis il en existe une clairement élue comme principale.

L’identité forte est bien un aveuglement plus ou moins prononcé aux intérêts secondaires, une célébration de l’intérêt principal, une individualisation de celui-ci. Elle est le contraire de l’identité faible qui est une solidarité puissante entre les intérêts divergents, interdisant de choisir.
L’identité forte est une défense de l’intérêt principal. L’identité faible est une osmose entre des intérêts contradictoires. Chaque version extrême pose des problèmes en société, la première est tyrannique pour les autres, la seconde transforme en poids mort.

L’auto-organisation du réel nécessite des structures dotées d’indépendance relative. L’évolution a donc créé les individus. Cependant il fallait garder le terme « relativité » en eux. La pulsion solidaire fut donc inscrite en termes d’avantage individuel. L’unité tire un bénéfice partiel de la réussite d’autres unités. Le succès du groupe lui apporte une récompense personnelle. Mais celle-ci est proportionnelle à la taille du groupe. C’est pour cela que l’intérêt général de l’humanité a peu de sens pour l’individu quand il se compte en milliards d’exemplaires, malgré les tentatives de l’idéalisme pour graver de telles convictions. La taille du groupe apportant une récompense significative ne dépasse pas deux cent personnes. Une personne occupée à une tâche humanitaire tire davantage de satisfaction de s’occuper d’un village que de la gestion de l’aide à une nation entière.

Individualiste ou solidaire ? Qu'au moins chacun puisse s'habiller décemment  :-))
Individualiste ou solidaire ?
Qu’au moins chacun puisse s’habiller décemment :-))
Cette analyse trouve son importance dans la façon de concevoir la solidarité sociale. L’étatiser est une lourde erreur. Elle déconnecte les aidants des aidés, empêchant la moindre tractation en retour. Elle crée des nantis fâchés et des assistés hébétés.

La moralité du don anonyme est douteuse. Elle est censée respecter la fierté de l’aidé, préserver l’illusion qu’il peut s’en sortir seul, compenser les inégalités d’une société injuste dans l’arbitraire des critères qu’elle utilise pour valoriser les individus.

La société est injuste, certes… comme la Nature qui nous fait jaillir inégaux d’une loterie génétique. Etonnamment, la justification naturelle est solidaire. C’est la diversité issue de ces inégalités qui profite à l’espèce dans son ensemble, alors qu’elle pénalise certains individus, déclarés par les circonstances plus médiocres que d’autres.
C’est-à-dire que si la société professait l’égalitarisme, soit des situations sociales semblables pour tous ses membres, il ne s’agirait pas de solidarité mais de satisfaire les intérêts individuels de ses membres les moins performants. Le bénéfice solidaire, en effet, s’apprécie à l’échelle du groupe et non pas d’une partie des individus, qu’il s’agisse des favorisés ou des défavorisés. Continuer la lecture de Quelle peut être une politique de solidarité ?

L’apprentissage des langues kanaks à l’école

Nous avions déjà traité le sujet ici, avec des contributions très intéressantes dans la discussion. Tentons de systématiser le problème. Quels sont les apports d’une langue particulière ?

  1. L’identité : elle symbolise un groupe culturel particulier et soutient sa façon originale de penser.
  2. La maîtrise du monde environnant : les concepts véhiculés par un langage permettent d’appréhender au mieux la réalité du monde ; celui-ci change ; un langage efficace est en perpétuelle évolution.
  3. La communication avec le plus grand nombre de personnes, de façon à réduire le caractère « étranger » de membres de l’espèce humaine pratiquant un langage incompréhensible. Constatons que ce critère est contradictoire avec le premier ; si l’on s’identifie par une langue particulière, elle ne peut pas être universelle.
  4. Corollaire du critère précédent, la langue doit être transmissible. Jusqu’à présent il était impératif qu’elle puisse s’écrire, qu’elle soit codifiée par une grammaire. L’essor numérique vient cependant à l’aide des dialectes kanaks, uniquement parlés ; il est désormais possible de tout enregistrer.

 

La synthèse est celle-ci : il est nécessaire de posséder (et de penser, de préférence) une langue connue de la majorité des gens qui nous entourent quotidiennement, suffisamment riche et souple pour exprimer la complexité du monde contemporain. En Nouvelle-Calédonie, c’est le français. Pour un Calédonien amené à s’expatrier souvent, c’est l’anglais.

Notons que peu de français parlent couramment l’anglais, même quand ils voyagent fréquemment. Les deux langues ayant la même richesse, c’est un gros investissement que réapprendre les finesses d’une seconde langue aussi complexe. Le plus important, à vrai dire, est de savoir la lire, surtout si l’on travaille dans un domaine spécialisé, où tout n’est pas traduit.

 

La langue kanak a un fort pouvoir identitaire. Elle véhicule des concepts culturels spécifiques. L’abandonner serait un appauvrissement, une assimilation d’un groupe ethnique par un autre.

Néanmoins la langue kanak est médiocre sur les trois autres critères : elle n’est pas écrite, elle ne permet de communiquer qu’avec un nombre de personnes très réduit (il en existe 28 différentes), elle ne contient pas suffisamment de vocabulaire pour se débrouiller dans un environnement moderne, technique ou intellectuel.

Au total, les nouvelles générations sont pénalisées si le kanak reste leur langue principale, mais il ne faut pas que son originalité identitaire soit perdue.

Le défi : favoriser l'unique, sans sacrifier à l'utile
Le défi : favoriser l’unique, sans sacrifier à l’utile

Le problème n’est pas spécifique à la Nouvelle-Calédonie. Les envahisseurs ont parcouru la planète entière, tentant leurs assimilations forcées. Les cultures dont la singularité a survécu, tout en s’accaparant les avantages de celle du colonisateur, ont utilisé systématiquement la même solution : le patois.

Ce terme traîne une réputation péjorative parce qu’à l’époque de la colonisation « dure », il était interdit aux enfants de parler le patois local à l’école. On en faisait une « sous-langue » assez minable dont il fallait se débarrasser très vite. Aveuglement d’une époque où les grandes cultures étaient encore très fortifiées et en lutte armée permanente. Les choses sont bien différentes aujourd’hui ; la menace vient plutôt de l’uniformisation par la culture numérique anglophone planétaire. Chacun a intérêt à connaître l’anglais, de façon à accéder à la planète entière, et surtout conserver son « idiome », dont la richesse, de préférence, ne le cédera en rien à l’anglais.

 

Quelles sont les solutions possibles pour un kanak ?

  1. Son dialecte comme langue principale et l’anglais comme langue universelle ? Pas très pratique. Il faudrait remettre au point une nouvelle Solution Finale, pour liquider la grosse moitié des calédoniens qui parlent français et aucune langue kanak. Disparaîtrait dans l’affaire un pan de l’identité locale, car le français est profondément inscrit dans la culture kanak à présent. Enfin, les 28 langues différentes ne permettraient pas aux kanaks de se comprendre entre eux.
  2. Le dialecte à la maison et le français à l’école ? Situation récente, héritage de la colonisation. Catastrophique pour l’identité.
  3. Dialecte et français enseignés à l’école ? Si ce n’est pas un problème pour les enfants les plus doués, c’est une difficulté pour ceux qui flirtent déjà avec l’échec scolaire. La décision d’en faire une matière supplémentaire devrait être individuelle, par une discussion entre les parents et des enseignants spécialisés dans le domaine, et débarrassés de tout désir d’assimilation. D’une façon générale, reste l’inconvénient que cette matière remplace d’autres heures d’enseignement dans le cursus des élèves. Elle ne facilite pas la mise à niveau des connaissances générales des petits kanaks par rapport à la moyenne mondiale. Néanmoins on peut certainement supprimer sans pénalité des heures d’Histoire française, qui ne forgent pas l’identité qu’ils souhaitent.
  4. La création d’un vrai patois kanak : l’intégration au français des tournures et concepts spécifiques à chacune des langues kanaks. Le français est la langue universelle régionale, mais quand il ne peut formaliser un élément de culture particulier, il doit s’ouvrir aux termes kanaks. L’avantage est que même les métropolitains désirant s’installer sur le territoire peuvent apprendre ces mots et se rapprocher de la culture kanak, alors qu’ils ne prendront jamais la peine d’apprendre l’une des 28 langues ; à quelle fréquence leur servirait-elle ?

 

Cette solution a été choisie par les derniers mélanésiens ayant réussi leur indépendance : les vanuatais, avec le bislama. Sans doute est-ce malgré tout une langue un peu trop particulière pour avoir l’aura qu’elle mérite. Mais c’était une gageure de faire un patois à partir de deux langues colonisatrices, sans le soutien d’un enseignement au départ. Il est préférable de posséder une de ces langues en détail et de l’enrichir par ses propres items identitaires, puis d’en faire la promotion afin d’en faire des concepts plus universels. Le meilleur moyen, pour un kanak, de renvoyer la politesse au colonisateur…

Anti-Dieudonnisme : la dérive de l’élite française

dieudonneDieudonné n’est pas anti-sémite mais anti-sioniste. Il est anti « ultras » de tous bords, en fait. Le côté vulgaire de ses sketches répond à la grossièreté du bigotisme religieux, des politiciens radicaux, des affairistes dépourvus de scrupules. Comment une démocratie telle qu’Israël et une culture, la juive, peuvent-ils être cibles de ses pamphlets, dans ces conditions ? N’a-t-on pas raison de l’accuser de haine raciale ?

L’histoire d’Israël est récente. Elle s’est construite sur un authentique besoin de liberté et d’identité, pour un peuple à l’état de diaspora mondiale et objet d’ostracismes bien connus. Au fil du temps cependant, le rêve s’est transformé en cauchemar : Israël est devenu un régime de promotion de la pensée unique, autrement dit un fascisme, certainement l’un des plus rigides actuellement sur la planète si on le rapporte au niveau d’éducation de ses citoyens. Ceux-ci en ont peu conscience à cause d’un phénomène courant : la pente glissante. Quand la poursuite d’un idéal impose des compromis avec l’éthique, ces écarts deviennent l’habitude et perdent leur caractère répréhensible. L’on finit par exécuter des gens par routine.

« Le refus d’assimilation n’est-il pas le fondement de la préservation d’une culture ? », pourrait-on rétorquer. Israël n’a-t-elle pas eu raison de s’isoler de ses voisins et de réagir agressivement à la moindre ingérence ?
Le régime sioniste souffre d’une paranoïa envers l’assimilation qui rappelle paradoxalement une célèbre philosophie de la pureté aryenne dont les juifs ont eu beaucoup à souffrir. Quelle communauté peut se passer de ponts culturels avec les autres ? Comment, sans ces liens, ses membres s’apercevront-ils que les autres contiennent les mêmes désirs ? Vie meilleure, réussite personnelle, avenir pour la progéniture, sont des instincts universels… si l’on n’a pas classé ses voisins comme espèces extra-terrestres. En effet, l’un des critères d’appartenance à la même espèce est que les mariages mixtes sont possibles. Pas chez les juifs pratiquants.

L’abcès sioniste, qui suppure depuis une cinquantaine d’années tout de même, a créé une profonde névrose chez les juifs du monde entier. Soutenir ou ne pas soutenir le fascisme israélien, est synonyme d’être juif ou ne pas être juif. Comment tant d’intellectuels de cette communauté ont-ils pu tomber dans un piège aussi grossier ? Pourquoi un tel jusqu’au-boutisme dans le soutien à Israël, au-delà de l’acceptable, qui finit par provoquer un sentiment anti-juif dans les démocraties du monde entier ?

Sans doute parce que l’élitisme, même intellectuel, est lui aussi un refus d’assimilation.
On ne souhaite pas être contaminé par les espérances médiocres des gens moins bien nés. Les étiquettes « vulgaire », « raciste », permettent d’annihiler une position dérangeante, où l’on apparaîtrait soi-même comme intolérant. L’ostracisme est-il bien du côté que l’on imagine, quand est torpillé le principe de l’expression libre ? La question devrait être : pourquoi Dieudonné recueille-t-il un tel succès populaire, toutes ethnies confondues, ainsi que les voix intellectuelles les moins timorées ? N’est-ce pas parce que son discours est anti-élitiste et non raciste ?

Cela, les élites françaises, même non juives, l’ont bien senti. C’est pourquoi les protestations du milieu juif ont autant d’influence parmi les décideurs, et pas seulement parce qu’ils fréquentent les mêmes canapés.
Symptôme majeur de cette névrose, Dieudonné est un volumineux bubon sur le nez de notre aristocratie. Il donne envie de se gratter, de désinfecter en interdisant ses spectacles. L’humour de Dieudonné est certes lourd, grinçant, mais vise juste. Il a réussi l’extraordinaire renversement sociologique d’initier une réaction idéaliste dans le peuple et non dans son élite, qui renvoie aux beaux jours de la Révolution française. La sensibilité de la plèbe s’avère supérieure en bon sens à celle de ses intellectuels.

Ce texte lui-même n’est pas contre l’élitisme. Il en montre les excès, comme ceux de l’égalitarisme. Tout humain, même le plus humble, fonctionne sur le principe du pouvoir. La démocratie n’a rien changé. Néanmoins seuls les tissus sociaux denses sont capables de perdurer. Le liant est la création de ponts entre tous échelons hiérarchiques, toutes ethnies, par dessus les fossés des inégalités génétiques, des spécificités culturelles.

Les sionistes se sont environnés de murs, plus gigantesques dans les esprits que celui construit à Jérusalem par leurs maçons.

Mathias Chauchat et les cases

Repères : cases traditionnelles construites à titre provisoire pour la fête de la Citoyenneté sur la place du Mwa Ka. Refus de les enlever par le collectif « La tribu dans la ville ». Lucienne Loréo-See : « Détruire les cases est contraire à l’accord de Nouméa ». Les cases sont finalement rasées au bulldozer. Mathias Chauchat critique cette décision parce qu’il n’y a pas eu ordonnance d’un juge.

Ces personnages ont donné un coup bien sévère au Vivre Ensemble et à l’Accord. A l’évidence, avant d’être une promotion de la culture kanak, le maintien forcé de ces cases a été une franche provocation vis à vis des autres ethnies calédoniennes, occidentaux ou autres. Le collectif a donné une image bien piètre de la parole kanak qui va dorénavant peser sur le reste de la communauté — il est tellement facile de généraliser —.

L’intervention de Chauchat, dans ce contexte, implique une bonne dose d’aveuglement. Elle donne l’impression de légitimer la résistance du collectif, parce qu’un juge n’a pas été sollicité, alors que ce n’était pas légalement nécessaire. Il aurait confirmé la décision, et cela n’aurait fait que reporter le mécontentement de la frange kanak extrémiste sur la Justice, déjà largement la cible de cette hostilité.

La grande frustration de Chauchat semble être de ne pas avoir participé aux Accords de Nouméa. Arrivé trop tard, il défend ardemment la Kanakie opprimée alors qu’elle ne l’est plus : elle se cherche un sens et beaucoup ont compris que sa référence ne pouvait pas être l’antagonisme systématique.

L’échec caché des législatives calédoniennes

Comme la plupart des français de souche, j’ai ressenti une satisfaction certaine au résultat des législatives, qui envoient deux personnalités de même culture que nous à l’Assemblée Nationale. Le message est franc pour la métropole : il existe en Calédonie une majorité de personnes qui veulent conserver le lien ; ce n’est pas un petit noyau d’ex-colonisateurs mais le suffrage universel qui le démontre.

Mais est-ce réaliste ?
Est-il normal qu’avec une moitié de population mélanésienne, nous n’ayons pas un des deux députés qui en soit issu ?
Le résultat montre, par l’abstention importante, que cette moitié se préoccupe peu d’avoir un représentant en France. C’est en réalité une victoire des indépendantistes durs et un échec des kanaks interdépendantistes. Un recul de l’avenir ensemble.
Ainsi, n’est-il pas paradoxal que la victoire dans les urnes de Calédonie Ensemble s’accompagne d’une claque à son discours de fond, rassembleur ?
Les choses ne sont pas si graves, heureusement, car un certain nombre de kanaks modérés ont voté pour CE. L’ambivalence du résultat aurait été évitée si ce parti n’avait pas présenté deux candidats de la même couleur. Fallait-il sacrifier l’efficacité du lobbying dans les couloirs de l’assemblée pour envoyer un signal fort aux calédoniens ?

0-2

Qu’est-ce qui rend si démoralisé de voir une équipe nationale perdre un match sportif ?
La nation est l’écrin où scintillent les attributs culturels à valeur… inestimable ? Elle est estimable en fait, proportionnée au nombre de gens qui la « partagent », en réalité l’additionnent : seule valeur qui grossit avec le partage, plus les propriétaires sont nombreux, plus ils sont riches ! En toute logique, nous cherchons constamment de nouveaux acheteurs. Chaque symbole culturel qui s’illumine internationalement nous enrichit. Celui qui chute nous tire une grise mine.
Cependant, il est un peu étonnant que l’habileté à se passer un ballon chez quelques joueurs portant nos couleurs devienne à ce point représentatif de nos valeurs. N’avons-nous pas été manipulés quelque part ? Par les médias peut-être ?
Finalement si dans tous les pays existe la même réaction à la défaite, n’effaçons-nous pas en réalité les différences culturelles ? Ne sommes-nous pas en train de secouer l’écrin, pour le débarrasser de toutes ces vieilleries, et les remplacer par une belle TV multistandard ?

Gelez le nez des moustiques

En ces temps de prolifération des moustiques et de recrudescence de dengue, les journaux se fendent toujours d’un article sur les méthodes pour s’en débarrasser. Je n’ai jamais vu citer la plus simple et la plus fiable si l’on dispose du matériel adéquat : mettre en marche une clim sur le réglage le plus glacial et laisser une porte ou une fenêtre ouverte pendant 20 minutes.
Les moustiques détestent les stations de ski et vont fuir la pièce. Il suffit ensuite de refermer la fenêtre et de couper la clim ou la laisser tourner au ralenti selon la chaleur ambiante. Si votre maison est étanche, les bestioles iront servir de repas aux margouillats du jardin.

La grève des pharmaciens

L’univers de l’entreprise a mis au point un procédé extraordinairement efficace contre les protestations : il s’agit d’intercaler toute une hiérarchie entre le protestataire et le responsable de l’objet de la protestation.
Le protestataire réfrène ainsi l’ardeur de sa protestation, puisque qu’il n’a pas affaire au responsable mais à une fraction déléguée de responsabilité, qui contient également de la sympathie et même souvent un peu d’adhésion à la protestation. Il en résulte une dilution remarquable de la protestation concentrée par le protestataire, qui perd toute salinité.

Dans le monde de la santé, ce procédé est par exemple utilisé dans l’interaction médecins-laboratoires. Les laboratoires communiquent avec les médecins par de charmantes déléguées, emphatiques et capables d’aller jusqu’à épouser les protestations des médecins à qui l’on vend des médicaments moins parfaits qu’annoncé. Les déléguées font ainsi « remonter l’information », c’est-à-dire que la protestation, un torrent fougueux, s’écoule dans la hiérarchie comme au milieu d’un désert baigné par le rude soleil de l’intérêt industriel, et finit par s’assécher misérablement, avant d’avoir atteint la moindre oasis de responsabilité.

Les pharmaciens calédoniens viennent d’adopter une proche version de ce procédé : Face aux mesures gouvernementales iniques — baisse de 9% de leur marge bénéficiaire — ils intercalent leurs salariés. Ceux-ci descendent dans la rue pour défendre les emplois, tandis que les pharmaciens s’affichent victimes impuissantes : ils n’auront d’autre choix que les supprimer.
Par rapport aux exemples précédents, les positions des petits et du gros semblent inversées. L’on peut cependant considérer le gouvernement comme le représentant du peuple, protestataire parce que les dépenses de santé sont trop fortes. Les pharmaciens présentent alors leurs employés en première ligne, avec les pancartes des « jobs menacés », et éviter ainsi de montrer, en toute sincérité, leur propre déclaration de revenus.

Le meilleur argument des pharmaciens est la défense des petites pharmacies, en particulier broussardes, dont la disparition serait malheureuse pour les communautés locales. L’habitude est de songer à leur accorder des subventions spécifiques. Mais si cela commence à coûter très cher, il existe des alternatives :

-La propharmacien : le médecin du dispensaire ou le privé, s’il existe, distribue lui-même ses médicaments. Cela a l’avantage de cumuler deux bénéfices financiers quand l’activité est faible et d’inciter à des installations. Le village peut perdre une pharmacie mais gagner un médecin permanent, sans nécessité d’aller chercher les médicaments plus loin qu’auparavant.

-L’extension des compétences du pharmacien : il est parfaitement envisageable, en sens inverse, à une époque où l’espèce médicale est menacée, d’attribuer au pharmacien de village des rôles supplémentaires, rémunérés. Ne fait-il pas déjà officieusement de la consultation au comptoir ? On pourrait l’imaginer se déplaçant chez les patients — pour un peu d’intimité — et effectuant des consultations de débrouillage, des vaccinations, les traitements des petites pathologies, la surveillance des traitements au long cours, comme on songe également à le proposer à l’infirmière et la sage-femme.

Là encore, c’est le cumul des compétences qui permet de préserver les implantations, et non leur mise sous perfusion par une subvention, psychologiquement dévalorisante et à l’avenir incertain.

L’Ordre et la Morale

Le vrai titre à retenir du film de Kassovitz est « l’Ordre et les morales ». Pourquoi ?
Deux morales tout aussi « légitimes » sont dépeintes : celle de la guerre et celle de la vie civile. Si la prise d’otages d’Ouvéa s’était déroulée dans le cadre d’une insurrection kanak pour l’indépendance, elle aurait été considérée comme un épisode de guerre et de l’éthique particulière à celle-ci : le droit de tuer est acquis, la vengeance va de soi, tout est bon pour prendre l’avantage tant que l’on respecte les conventions internationales.
Le drame d’Ouvéa est que le hasard de communications incertaines a fait de cette affaire un débordement isolé dans une action du FLNKS qui se voulait symbolique. Tjibaou ne désirait pas une guerre ouverte avec toutes les souffrances qu’elle impliquait. La prise d’otage devenait, dans ce contexte, un acte terroriste, et justifiait une réponse musclée plutôt qu’une négociation.
Malheureusement le groupe de kanaks concerné n’avait rien de fanatiques religieux. C’étaient des têtes faciles à enflammer menées par un intellectuel kanak, Alphonse, loin d’être un jusqu’au-boutiste et vite catastrophé par la conscience du guêpier où il s’était fourré. Dès lors une issue négociée était certainement possible, et le film montre bien l’abrutissement des décideurs par des codes de conduite, des nécessités politiques, et surtout la méconnaissance de la mentalité kanak, qui a mené à la décision d’un assaut inutile.
Peut-être le film insiste-t-il trop sur cet aspect de l’affaire pour certains, mais il n’a pas passé sous silence les violences initiales, qui ont conduit au décès lui aussi inutile de 4 gendarmes. Quiconque connaît les îles sait bien comment le plus placide des locaux peut se transformer en brute stupide sous l’effet de l’alcool, de l’herbe et de l’excitation, ce qui n’en fait pas un barbare en permanence.

Les assassinats de Tjibaou et de Yeiwene, directement liés au refus de tout soutien du FLNKS aux preneurs d’otages, étaient-ils justifiés ?
Tjibaou a certainement hésité à torpiller ses chances de trouver une solution négociée pour l’ensemble de la kanakie en apportant son soutien à ce qui était à l’évidence une bavure kanak. D’ailleurs les accords de Matignon signés immédiatement après après semblent lui avoir donné raison. Mais pouvait-il se décharger de toute responsabilité ? L’idée d’une occupation « pacifique » des gendarmeries de la côte Est pouvait-il vraiment se faire sans incident ? Sans doute est-ce pour cette raison que toute l’opération a été annulée… sauf à Ouvéa, pas prévenue à temps. Dès lors, ne fallait-il pas être présent dans la médiation, aux côtés des vieux d’Ouvéa, plutôt que jouer les abonnés absents ? L’hésitation lui aura été fatale.

Ouvéa est à classer dans ces évènements de l’Histoire, fort nombreux, qui ne sont qu’une accumulation d’erreurs bien humaines dont il est impossible d’extraire un ordre ou une morale quelconque. Aurait-on pris deux chapeaux, l’un avec les noms des protagonistes, l’autre avec les épithètes — « héros », « pourri », « manipulateur », « sincère », etc… — et aurait-on fait tirer au hasard les petits papiers pour les associer avec le plus abyssal vide d’intentions, on aurait dans chaque tirage abouti à une configuration acceptable pour les uns et grossièrement erronée pour les autres…

L’absence de grand méchant et de super gentil fait de ce film une réussite pour les calédoniens, qu’il soudera plutôt qu’il ne radicalisera.
Par contre je ne suis pas certain qu’il intéresse beaucoup le reste du monde, car très descriptif, et donnant peu d’ouverture sur des réflexions philosophiques comme nous le faisons ici. La réalisation pêche au niveau de la progression de l’histoire : elle devient lassante alors que la tension devrait monter progressivement jusqu’à l’assaut final. Si j’avais été aux commandes, j’aurais traité simultanément à la fin, en flash-back, l’attaque initiale de la gendarmerie et l’assaut de la grotte. Un bon moyen de mettre en parallèle la brutalité inutile des deux actes… ou leur justification respective, selon le point de vue.

Faut-il agrandir le Camp Est ?

Réflexion sur l’extension des prisons appliquée à la Nouvelle-Calédonie.

Les calédoniens souhaitent-ils l’augmentation du nombre des prisonniers sans changement des règles judiciaires jusqu’à atteindre, comme aux USA, 10% de la population derrière des barreaux ? Les progrès d’une civilisation ne se mesurent-ils pas au fait que les prisons se vident plutôt qu’elles ne se remplissent ?
Le Camp Est n’a pas besoin d’être agrandi pour deux raisons :
-Une bonne proportion de ses pensionnaires devrait être soumis à un suivi psychiatrique plutôt qu’à un enfermement classique.
-Le reste est formé d’irresponsables plutôt que de responsables. Quand on saisit un responsable à Nouméa, il est rare qu’il finisse au Camp Est. C’était même inconcevable il y a une dizaine d’années.

Vider la prison alors que la Justice a un nombre croissant d’affaires à traiter ne laisse qu’une solution : graduer les peines et développer les alternatives à l’emprisonnement. Une prison bondée indique accessoirement qu’elle n’a pas l’effet dissuasif espéré. Un comble pour cette ultime étape du Châtiment.
Les pistes sont connues mais timidement utilisées en Nouvelle-Calédonie : travaux d’intérêt généraux, structures associatives en externat ou internat, périodes probatoires avec entretiens rapprochés, entreprises de resocialisation fournissant du travail aux ex-condamnés.

Le Camp Est devrait avoir un rôle d’isolement et non d’entassement au milieu de ses semblables, qui le transforme en un HLM d’un genre particulier d’où on ne peut sortir et dont les loisirs sont un peu limités.
La véritable punition est de ne plus pouvoir communiquer avec ses semblables, plutôt que renforcer une sensation d’être dans son bon droit en se mélangeant avec des congénères ayant le même déficit de morale. L’isolement provoque une dissolution inquiétante de la personnalité, inquiétante pour l’isolé en premier lieu : S’il n’est pas atteint de trouble psychiatrique, cette perte du soi rend l’endroit bien plus dissuasif que le « salon où l’on cause » entre délinquants.

La prison ainsi mélange sans discernement des personnalités désagrégées qui nécessitent une reconstruction dans un encadrement quasi-militaire, et des rebelles cohérents dans leurs motivations, qui ne peuvent les abandonner que si elles font le vide autour d’eux.

La Camp Est n’est pas en manque de cellules, mais d’une plateforme de tri.

Surfeurs, sortez avec une moto marine

2010, année de records d’attaques de requins, les plus dangereux restant nombreux dans des océans qui se dépeuplent de leur nourriture habituelle.
Le surfeur n’est pas d’une anxiété maladive, mais certains commencent à regarder différemment ces profondeurs invisibles d’où pourrait sortir l’aileron d’une roulette russe marine.

Une mesure simple et facile est de sortir en groupe avec une moto marine. Avez-vous déjà entendu parler d’une agression de squale avec une moto à proximité ? Le boucan de sa turbine terrifie la faune et s’entend à bonne distance sous la surface. La moto sert également à déposer sur le site, à remorquer, à ramener un blessé ou un fatigué ; elle est source de fun supplémentaire si l’on sait jouer avec les vagues. L’absence d’hélice la rend peu dangereuse pour les nageurs. Les surfeurs peuvent se relayer pour patrouiller autour du site. Une précaution la plupart du temps inutile… mais une excellente armure psychologique.

Les déserts médicaux à la calédonienne

Pénurie de médecins en brousse. Ce titre malheureux des Nouvelles masque la présence de nombreux médecins parfaitement adaptés à la brousse et implantés depuis bien des années, peut-être les derniers vrais généralistes, dotés de la polyvalence du médecin de famille et récompensé par la reconnaissance qui accompagne ses efforts constants en ce domaine.
C’est le regard des patients qui fait se hisser le médecin à la hauteur de ses prétentions, et ce regard, dans les grandes villes, devient trop souvent fixé sur les écrans du web, favorisant l’émergence d’un petit fonctionnariat de la médecine.

Puisque nos décideurs ont du mal à faire une publicité suffisante au destin unique du médecin de brousse, voici quelques mesures suggérées : Continuer la lecture de Les déserts médicaux à la calédonienne

Maré de violence

Il serait bien cynique de dire que la tuerie fratricide de Maré profite à la position des blancs, seuls médiateurs assez musclés, grâce à leurs gendarmes, pour éviter que cela dégénère.
Maré révèle en réalité le décalage entre les clans traditionnels et la bourgeoisie kanak naissante, qui ne peut plus accepter ces débordements. Continuer la lecture de Maré de violence