Pourquoi les jeunes kanaks éduqués votent-ils pour l’indépendance ?

Le vote indépendantiste des jeunes kanaks apparaît très ambivalent quand ils ont un bon niveau d’éducation. Un peu plus citoyens du monde, ils ont réfléchi aux limites de la coutume, sont assurés d’un poste bien rémunéré en Nouvelle-Calédonie. Qu’espèrent-ils de l’indépendance ?

Tous les jeunes ne reviennent pas de l’étranger. Différentes raisons, dont certainement le poids de la coutume. Appelons nos jeunes kanaks qui rentrent les BEBI (Bien Eduqué Bien Intégré). Leur ambivalence surgit en leur posant deux questions :

1) Penses-tu que le combat pour l’indépendance soit juste ?

2) Crois-tu que les leaders indépendantistes soient des gens très intelligents capables des meilleurs choix pour l’avenir du pays ?

Les BEBI répondent sans hésiter OUI à la 1ère question et, après un temps d’hésitation (dépendant de qui questionne), NON à la seconde. C’est une moyenne, pas une généralité. Quand les réseaux communautaristes sont la source d’information exclusive, les paraboles remplacent les chiffres objectifs. Plus enclins à se promener, les BEBI sont aussi plus susceptibles d’accéder aux vraies données. Avant même d’être née, la Kanaky est épouvantablement endettée. L’indépendance peut récupérer la terre, pas effacer la dette. Pas sans se mettre au ban des nations… auxquelles on espère vendre son minerai.

Se désendetter, est-ce faire fuir la richesse, ou l’attirer ? La Kanaky fait peur aux affairistes. Gestion aveugle. Radicalisation. Blocages et destructions. Leaders pilotant les excités aux endroits où ils feront plier les interlocuteurs réticents. Les indépendantistes gèrent le pays comme des chefs de gang. Avec des capotages financiers retentissants. 

Aujourd’hui les parrains qui réussissent sont en col blanc. Ils ont appris à nager dans les affaires. Devenir requin pour survivre aux attaques des autres squales. Vous pouvez même devenir président des USA. A côté nos leaders indépendantistes font figure de loches : capables d’avaler des petits poissons, faciles à dévorer par un plus gros prédateur. 

Les BEBI sont conscients que les leaders kanaks n’ont rien de grands visionnaires. Mais la future Kanaky est floue. Il est facile de l’imaginer secouée durement par la transition puis guérie, avec au final une position améliorée pour les BEBI. Espérance qui atténue la méchante perspective de voir son salaire divisé par deux ou davantage. La plupart des BEBI sont fonctionnaires. La Kanaky endettée sera incapable de verser des salaires calqués sur ceux des métropolitains.

Chez les jeunes kanaks, le OUI franc du juste combat indépendantiste l’emporte sur le NON mal assuré de la gestion médiocre par des leaders atteints du Dunning-Kruger (l’aveuglement à son incompétence).

C’est aussi la supériorité de l’émotion sur les chiffres. Qu’est-ce que le “juste combat indépendantiste“ exactement ? C’est récupérer sa dignité perdue. Quand un jeune BEBI l’a-t-il perdue ? Est-ce il y a deux siècles, quand les colonisateurs ont posé le pied sur l’île ? Non. Il l’a perdue en 3 étapes plus récentes : en héritant de la frustration de ses parents, en ayant subi un certain mépris des blancs dans ses études, en continuant à le ressentir dans les relations avec sa hiérarchie.

Comparez le poids des frustrations, dans votre esprit, avec celui des chiffres. Lequel fait pencher votre attitude ? On ne répond pas aux émotions avec des maths. On les extériorise. On leur trouve une cible. On ostracise. Le BEBI montre-t-il, en votant indépendandiste, qu’il n’est pas si bien intégré que cela ? Pas comme citoyen du monde ?

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Faisons-nous vraiment un effort pour réhabiliter nos prisonniers en société ?

Non bien sûr, nous n’en faisons pas vraiment. La prison est un débarras. Il ne s’agit pas de résoudre le problème de la déviance sociale mais de l’éliminer. Pour l’équilibre de nos représentations mentales, c’est tonitruer intérieurement : « Voilà ce qui t’arrivera si tu fais le c… !! ».

Au Moyen-Âge, les gens s’enthousiasmaient de voir brûler ou torturer les hérétiques et les brigands. Ils cherchaient à tuer ainsi le diablotin en eux qui aurait pu agir de même. Ils montraient leur soulagement de ne pas être à la place du condamné.

Au tribunal, le box devrait contenir, en plus de l’accusé, ses éducateurs et amis proches, et la société elle-même. Pas assez de place. Alors on y met seulement l’accusé et ses affaires les plus personnelles : ses gènes (il ne manque pas de théoriciens pour les accuser aussi) et sa carte de citoyen majeur (fait passer soudainement de non responsable à responsable).

Pour les gènes il faut être prudent. 90% des incarcérés possédant un gène Y, il faudrait préventivement placer 50% de la population en détention. Et s’attendre à une forte diminution de la natalité parallèle à une forte augmentation de l’homosexualité.

Comment garder un mélange honorable entre les XY les plus excités et les autres ? La culture peut-elle maîtriser ce gène de la mise à l’ombre ?

Mais surtout, comme ces gènes ont interagi avec l’environnement dans un petit bonhomme qui a fini par grandir, comment mesurer le poids de sa responsabilité au moment de l’acte délictueux ? Quand passe-t-il de la bourde infantile à la malveillance délibérée ? Comment faire en sorte qu’il s’approprie la morale du jugement pour rejoindre notre conscience collective ?

Beaucoup d’axes de réflexion. Voici les principaux points noirs de la réhabilitation :

1) Trop de cas psychiatriques en prison standard. Alcool et drogues sont brocardés, mais ce n’est pas n’importe quel psychisme qui les utilise et se décompense.

2) Justice fonctionnaire : travail des juges non soumis à évaluation (par des pairs), application routinière d’un code des lois qui dénigre la spécificité de chaque situation. Pas d’incitation à réduire le taux de récidivistes, en proposant différentes alternatives de peine, en faisant adhérer l’accusé à son jugement. A la décharge des juges : mauvaise organisation de la justice, trop pyramidale et pas assez collégiale. Manque d’effectifs.

3) Avocats incités à tronquer la vérité plutôt que la révéler. Mieux rémunérés ainsi. Est-ce éthique de motiver davantage le défenseur par des intérêts privés que l’accusateur par des intérêts publics ? L’avocat devrait faire partie de la collégialité discutant du cas, sans incitation à dévoyer le résultat.

4) Comment se réhabiliter sans réparer ? Ce n’est pas d’un placard que l’on peut réparer les dégâts causés par soi dans la maison collective. Le principe d’un effort de réparation remplaçant la punition est fondamental pour garder le condamné dans la société d’échange. TIG à comptabiliser en production et non en heures.

5) Utiliser le bon langage. Langage de la justice hermétique à ceux qui devraient le comprendre. Indifférence opposée à la colère. Raison tentant de discuter avec l’émotion. Aucune transaction possible.

6) Utiliser les compétences des ex-prisonniers. L’auto-observation s’élève sur l’observation de gens en difficulté pire que la sienne. Montrer aussi que la récidive nuit à l’ensemble des tentatives de réhabilitation et pas seulement la sienne. Les taulards ont besoin de remonter leur réputation générale pour trouver des jobs à la sortie.

Une des expériences les plus réussies en matière de réhabilitation : des prisonniers s’occupant de chevaux maltraités par leurs anciens maîtres, difficiles à réconcilier avec l’homme. Traiter les blessures de l’autre guérit les siennes.

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L’indépendantisme est-il pour les kanaks un véritable collectivisme ?

Qu’est-ce que le collectivisme authentique ?

Ne le cherchons pas chez ceux qui n’ont jamais eu les moyens d’être individualistes. Chez ceux-là le collectivisme est forcé. On partage parce qu’il n’y a pas grand chose à partager. L’importance de chaque individu est voisine parce qu’il n’en existe pas davantage à conquérir, donc à se disputer.

Le vrai collectivisme se trouve chez ceux qui se sont vus offrir, par leurs gènes, leur famille, la société, un capital d’importance d’emblée très généreux, supérieur aux autres. Trop exorbitant ? L’effort de collectivisation est alors de renoncer à l’excès de cette importance.

Le collectivisme irréfutable est parvenir à se débarrasser de son individualisme injustifié, et non subir la collectivité sans autre choix.

De quel collectivisme font preuve les leaders indépendantistes kanaks ? Ils sont la parfaite illustration de sa version fausse. Il existe aujourd’hui un gros capital d’importance à se partager chez les kanaks. La kanaky ne peut plus être ignorée. Chaque femme et chaque homme compte. Mais chacun d’eux bénéficie-t-il de ce capital ? Son sort va-t-il s’améliorer ? Peut-il (elle) exercer librement ses choix ?

C’est tout le contraire. L’importance et la richesse sont concentrées dans quelques mains. Le gain de puissance appartient entièrement aux chefs, qui dirigent les autres à coups de promesses, leur désignent qui agresser, qui bloquer, qui décourager.

Politique en général favorable à la communauté quand les chefs sont d’excellents gestionnaires. Communautarisme plutôt que collectivisme, mais au moins la communauté toute entière gagne davantage en importance.

Mais si les chefs sont de mauvais gestionnaires ? S’ils sont naïfs en matière d’économie et de commerce ? S’ils vivent dans le présent et ne connaissent rien de la prévision ? S’ils vivent dans un vaste monde plein de pièges et n’habitent qu’un trou de souris ?

Le principal handicap des leaders indépendantistes, effrayant pour tous ceux qui les observent, est qu’ils n’ont pas la moindre conscience des limites de leurs compétences. Aveuglement ne veut pas dire stupidité. Nous nous aveuglons tous aux réalités désagréables. L’aveuglement des leaders est celui de Moïse. Dieu a prédit le destin de ma communauté. Plus besoin de réfléchir. Le chemin est tracé. C’est ainsi que nous envoyons nos désirs les plus identitaires dans la sphère du sacré, où ils sont à l’abri des contradicteurs.

Mais Dieu n’est pas descendu sur Terre. C’est notre conscience qui prend de l’altitude, en s’observant construire ses diktats, ses inconsciences…

Des ados tombent sur une voiture avec les clés sur le contact. Ils montrent et démarrent, bien qu’aucun d’eux n’ait jamais conduit. Celui qui a pris le volant n’a pas encore les bons réflexes. Embardée dans un virage. La voiture part en tonneaux. Tous les passagers sont morts. Seul le conducteur, qui s’est donné le plus d’importance, survit. Les autres ont renoncé en fait à leur importance en montant dans ce véhicule. Conduits par un aveugle, inconscient de ses propres limites.

Histoire banale chez les jeunes kanaks. Elle ne les scandalise guère. Raison du succès des leaders indépendantistes auprès d’eux. Faire des tonneaux avec le pays tout entier n’inquiète pas les jeunes.

Que font les kanaks plus matures qui réfléchissent à cette situation, qui auraient déjà assez d’importance pour élever la voix ? Ils ne le font pas. Cette importance, justement, ils n’ont pas le choix de la faire valoir. La puissance est entièrement concentrée entre les mains du chef, entouré de ceux qui lui ont abandonné la leur.

Cela ne vous rappelle-t-il pas l’ancienne société du colonisateur ?

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Le stoïcisme est-il adapté aux excès des religions ?

La religion est la justification des abus qui naissent de nos frustrations personnelles. Le stoïcisme est le refus d’agir contre ces abus, par peur que ces actions soient aussi l’effet de frustrations personnelles. Religion et stoïcisme sont ainsi réunis en tant que réflexions égocentrées. Tout est ramené à l’individu. Existe-t-il des contreparties à ces extrémismes de l’ego ?

La croyance en Dieu et en le collectif de nos esprits s’opposent à la religion et au stoïcisme. Dieu symbolise ce qui est supérieur à l’humain, ce qui échappe à ses petites frustrations individualistes. Il ne peut être convoqué à l’appui de nos aspirations mesquines. Les religions sont fondamentalement des chaînes posées sur Dieu, pour le réduire à l’état d’esclave de nos névroses infantiles. Une religion n’est pas un collectivisme. C’est la multiplication de désirs égoïstes au sein d’une grande excuse inattaquable appelée Dieu.

L’humain ne cherche pas à dissimuler qu’il a réduit son Dieu en esclavage. C’est lui qui choisit son nom, Allah, Jéhovah. Il ne dissimule pas que son Dieu est communautariste et guerrier. Il sert son peuple et détruit les autres. Le peuple n’est pas “élu“ par Dieu. Il l’a au contraire capturé, grimé à son image. Il a instillé ses haines en lui. Ce pauvre avatar défiguré de Dieu n’a plus qu’à écrire sous la dictée : « Voici ma parole divine… », entouré de ses geôliers en soutane, en qamis ou en bure.

Le stoïque est tellement inquiet de la manière dont Dieu est traité qu’il n’ose dire un mot, craignant que ses protestations soient l’amorce d’une nouvelle religion. Le stoïque définit son individualité dans le fait de ne pas l’imposer aux autres. De fait, il est ainsi fortement individualiste et abandonne Dieu tout autant que les dévots.

Car Dieu est le symbole du collectivisme. Il n’est pas nécessaire de savoir s’il existe une entité incommensurable derrière ce symbole. Dieu existe déjà, physiquement, indubitablement, en tant que collectif des esprits humains. L’idée d’être humain, répétée à l’identique dans sept milliards de cerveaux, en fait une représentation tout aussi réelle que n’importe quelle autre image incluse dans notre réalité.

Dieu est l’émergence de l’idée d’être humain. Dieu est intentionnel. Cette intention n’est pas d’être un humain ressemblant à celui qui l’héberge. L’intention divine est de ne ressembler à aucun, parce qu’elle efface toutes les différences.

L’intention individuelle, par contre, est de faire ressembler tous les autres à soi. Alors on se dit “guidé par Dieu“ pour grandir ses minables haines personnelles. Mais on n’a suivi aucun guide. Au sein de la terrifiante schizophrénie de son esprit on a au contraire battu Dieu, cassé sa résistance, pour lui faire marmonner son texte : « Ton désir est grand, à toi mon fidèle ».

Le stoïque est porté par la même intention individuelle, celle de faire ressembler tous les autres à soi. Si l’inaction contre l’autre se généralise, pense-t-il, les agressions cesseront. Malheureusement cela va à l’encontre de la définition même de société. La société est entrer en relation avec l’autre. La société est participer au conflit. Le collectif n’a de sens que par dessus tous ses constituants, tous ses atomes humains, tous actifs pour lui donner sa forme. L’idée d’être humain ? Comment cette émergence pourrait-elle contenir le respect de l’autre si ses constituants ne sont pas activement en train de la promouvoir ? Comment cette idée peut-elle émerger si ses promoteurs l’individualisent en eux au lieu de la collectiviser ?

L’erreur du stoïque est de n’avoir pas compris la nature de la relation humaine : un conflit permanent et dynamique produisant des idéaux supérieurs à lui. Dieu existe mais il est couvert d’oripeaux. Refuser le conflit est refuser d’essayer de le vêtir convenablement. Plus un grand nombre d’humains le trouvent convenable, plus il correspond à ce qu’il devrait être vraiment.

Cherchez-vous l’image de Dieu ? Ne demandez pas à l’autre quelle est la sienne. Demandez-lui en quoi la vôtre lui déplaît.

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La France est-elle indépendante ?

Cette question est un contrepoint ironique à Pourquoi la Nouvelle-Calédonie veut-elle l’indépendance? Elle pourrait s’intituler également : “Existe-t-il un pays indépendant?“ Non, il n’existe que des interdépendances. Ne serait-ce que parce que toutes les nations partagent la même atmosphère, même soleil, mêmes ressources globales d’un écosystème. Voire le même sol : si vous descendez suffisamment, il devient celui d’un autre 😉

L’indépendance, aujourd’hui, est plutôt le choix d’appartenir à un ensemble de nations. Unies par une culture, prioritairement. Est-ce un lien suffisant ? Un lien rapproche… et repousse ce qui n’est pas lié. Quel handicap est-il en tant que repoussoir ? Quand une culture est économiquement désavantagée face à une autre, ne transfère-t-on pas le handicap d’une nation à l’ensemble en les regroupant seulement par la culture ?

Un ensemble de nations n’est pas davantage indépendant. Son interdépendance est encore moins apparente à ses citoyens que celle de la nation. Elle ne mélange plus des personnes mais des nombres, des paramètres financiers et politiques.

L’indépendance se perd dans cette hiérarchie d’interdépendances, qui commence avec le citoyen au milieu de son cercle familial. Au point que la question “Pourquoi voulez-vous l’indépendance?“ apparaît terriblement confuse. Demandons plutôt : “A quel sujet souhaitez-vous plus d’indépendance ?“.

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Pourquoi la Nouvelle-Calédonie a-t-elle rejeté l’indépendance vis à vis de la France?

(dernière des 4 questions posées sur le Quora anglophone à propos des référendums)

Que la Nouvelle-Calédonie ait rejeté l’indépendance vis à vis de la France est accessoire. Le résultat des référendums est qu’elle s’est séparée en deux blocs radicalisés et va droit vers un nouveau conflit.

Ces 3 référendums sont le résultat des accords de Nouméa, après la révolte kanak de 1984 (les Évènements). Les Accords étaient censés permettre aux moitiés kanak et non-kanak de la population de se réconcilier, puis décider d’un commun accord de l’indépendance définitive ou non.

Comment des responsables politiques ont-ils pu être assez stupides pour penser qu’une telle chose allait se produire naturellement ? Il aurait fallu conditionner la tenue des référendums à la réconciliation préalable. Nécessité surtout d’une contrainte sur chacune des parties pour faire l’effort du vivre ensemble, par exemple en faisant dépendre l’aide financière de la France des progrès entrepris, et avec la menace d’une division du territoire en cas d’échec (ce dont aucune des parties ne voulait).

Un référendum est une excellente manière de faire s’exprimer le peuple quand un ‘oui’ ou un ‘non’ l’emporte très largement. La force du résultat éteint les contestations. Dans le cas contraire vous créez un conflit inextinguible. Les vainqueurs, à peine plus nombreux, ont l’impression d’avoir remporté une ‘bataille’. Donc la société est en guerre ! Les vaincus se sentent opprimés par la force, leur nombre ayant démontré le droit de leur choix à exister.

C’est exactement ce qui s’est passé pour la consultation calédonienne. Le désir d’indépendance s’est renforcé de son échec. Après deux consultations, il est plus radicalisé. Il y a dix ans, les gens se côtoyaient sans que cette question soit crispante. Aujourd’hui chaque regard entre kanak et blanc héberge ce méchant conflit.

Les signataires des Accords ont légué la patate brûlante à la génération suivante. Les référendums devaient refermer la profonde blessure de l’identité calédonienne. Le dernier risque de conduire à de nouveaux Évènements, à un divorce définitif, peut-être la partition. C’est dans l’air du temps. Les frontières se créent plutôt qu’elles ne s’effacent en ce siècle, sans doute parce que chaque être humain renforce celle qui l’entoure.

Le séparatisme était-il inévitable ? Pas du tout. Les calédoniens sont parfaitement capables de s’entendre. Encore fallait-il comprendre les Accords comme une marche vers le destin commun et non comme une révolte reportée au siècle suivant !!

Un idéal dont auraient du s’imprégner les responsables politiques locaux, pour le transmettre activement à la population. Quel est le rôle des élus ? C’est traiter les conflits dans une assemblée afin d’éviter que les gens s’écharpent dans la rue. Nos délégués sont parés d’honneurs, de pouvoir, et d’un bon salaire, pour mener cette tâche. Malheureusement les élus calédoniens manquent d’envergure. Aucune distance avec la rue. Pas un n’a été suffisamment pénétré de sa tâche pour porter l’esprit des Accords. Personne n’a fait correctement son travail.

Les leaders blancs ont défendu aveuglément les valeurs françaises, qu’elles soient défendables ou non. Vous pouvez soutenir sans difficulté auprès des kanaks la récompense par le travail, tandis que c’est impossible pour les gains faciles du rentier. La majorité des calédoniens n’a jamais reçu ni ne recevra la moindre propriété en héritage. La terre kanak n’appartient pas à l’individu ; beaucoup de blancs n’ont pas de fortune. Or, 40 ans après les Évènements, la Calédonie fait encore figure de paradis fiscal pour les rentiers.

Mais les plus coupables sont certainement les leaders indépendantistes. Particulièrement ceux incapables d’exister sans un discours radical sur l’indépendance. Ceux-là même qui ont créé une jeune génération de kanaks persuadés qu’avec l’indépendance ils vont récupérer les biens des blancs. Ceux-là n’ont jamais voulu du vivre ensemble. Ils refusent les Accords sans avoir le courage de le proclamer. Car ils ne fédéreraient plus grand monde.

Un troisième et dernier référendum, quel que soit le résultat, sonnera le glas d’une réconciliation. En le réclamant, ces leaders emmènent sciemment la Nouvelle-Calédonie vers un nouveau conflit. Ils ont en effet échoué à convaincre la moitié non-kanak des calédoniens que l’indépendance pouvait être désirable. Au contraire ils l’ont persuadée qu’elle allait descendre dans l’arène avec les lions, en l’occurence des gangs de jeunes kanaks racistes et haineux, décidés à faire fuir les blancs. Les manoeuvres d’intimidation ont commencé, autour des bureaux de vote, lors du dernier référendum. Certains électeurs ont fait demi-tour.

Quelle débâcle morale pour des responsables censés faire appliquer un accord signé par toutes les parties ! Quelles névroses sont assez profondes pour s’aveugler ainsi ? Inutile d’employer de grands mots en fait. C’est la banalité du mal, comme l’a dit Hannah Arendt. L’opportunisme du quotidien, en politique, ronge les esprits faibles.

Si encore ces leaders étaient adossés à un sentiment anti-blanc majoritaire chez les kanaks, nous pourrions les féliciter d’exercer correctement leur représentativité. Mais non. La majorité silencieuse n’est pas haineuse. Si elle héberge des frustrations certes, c’est à cause de la structure de la société kanak, et des comparaisons avec le voisin blanc.

Vous naissez dans une tribu ? Votre destin est déjà tracé. Parce que vous êtes kanak ? Non. Parce que vous êtes né dans une tribu. Femme ou homme ? L’écoute change. Fils de chef ou quidam obscur, tout est bouleversé. Premier-né ou benjamin, votre statut est différent. Certes la société occidentale n’est pas non plus égalitaire. Mais elle tente d’amoindrir les différences liées à la naissance, pas les figer ou les exacerber. Tout individu naît avec la même importance.

Cette importance, chaque occidental s’efforce de la faire fructifier. Trop d’individualisme ? Trop de prétentions ? C’est vrai. Le collectivisme occidental a du plomb dans l’aile. Il est devenu une collection d’intérêts égoïstes. Le message chrétien est oublié. Le blanc a de l’inspiration à retrouver dans le communautarisme kanak. Mais comment ouvrir une troisième voie quand le discours politique n’est que ségrégationniste ?

Les politiciens amplifient le discours de la rue, échouent à prendre de l’altitude. La ségrégation crée l’envie. Une envie d’individualisme chez le kanak, avec les avantages pour soi identiques au blanc. Qui devrait être équilibrée par une envie collectiviste chez le blanc, le retour à une solidarité plus authentique, à l’image du kanak. Mais cette envie n’existe plus. Il n’y a que l’autre, à sens unique, impossible à satisfaire. Les blancs ont aussi fermé le dialogue.

La manière facile d’éteindre ses frustrations est d’éliminer de son horizon ceux qui en sont la cause. Le désir d’indépendance est bien celui de faire partir le blanc. Il ne peut pas en être autrement.

Les leaders kanaks modérés se sont fait piéger par les radicaux. Le 3ème référendum conduit tout droit à un conflit radicalisé, mais ils ne peuvent y renoncer sans cesser d’exister politiquement. C’est ce qui s’est passé pour le parti blanc modéré, Calédonie Ensemble, dont la voix est devenue inaudible.

Au final les « Accords » ont servi les extrémistes des deux bords. Parce que les autres ont assisté à leur perversion sans réagir. Pourquoi ne trouve-t-on jamais de fortes convictions au centre ? Pourquoi tant de mollesse, face au poids du laisser-faire ?

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La Nouvelle-Calédonie s’en tirerait-elle mieux si elle était indépendante de la France?

La Nouvelle-Calédonie est prospère, avec un PIB par habitant proche de la Nouvelle-Zélande et très supérieur à celui des autres îles du Pacifique.

La Nouvelle-Calédonie décide déjà seule de son destin économique. Le congrès calédonien a tout pouvoir pour élire un gouvernement et changer les lois du territoire. Les seules compétences françaises sont les fonctions dites régaliennes : constitution, armée, justice. La France envoie encore également un contingent d’enseignants, surtout dans l’enseignement supérieur.

Les principales ressources du commerce extérieur sont :
1) Les exportations de minerai (5 à 20% du PIB selon le cours du nickel).
2) L’aide financière de la métropole (25% du PIB)
3) Loin derrière : tourisme 5%, agriculture/aquaculture 2%

Le reste vient du commerce intérieur (services). Ce poste qui représente 50% minimum du PIB calédonien est d’autant plus critique qu’il repose sur la richesse des habitants et leurs dépenses.

Les contrastes de revenus sont importants en Nouvelle-Calédonie, expliquant le désir d’indépendance : la moitié kanak nettement plus pauvre que la moitié occidentale espère une hausse de niveau de vie. En pratique, si l’indépendance fait fuir les riches, la société des services s’effondre, ainsi que les emplois attachés. Les jobs se raréfient, les pauvres deviennent encore plus pauvres.

Mécaniquement l’indépendance stoppe les transferts financiers de la France. 25% du budget disparaît. Le territoire devient sans protection, sans enseignement supérieur. Mais si les indépendantistes échouent à donner des garanties aux riches et qu’ils quittent le pays, c’est plus de la moitié du budget calédonien qui disparaît, jusqu’aux 3/4 si le cours du nickel diminue.

En cas d’indépendance, la Nouvelle-Calédonie est donc certaine de quitter le cercle des pays riches et se rapprocher du niveau de vie de ses voisins du Pacifique. Les indépendantistes réduisent bien entendu au minimum leurs déclarations à ce sujet. La propagande kanak est axée entièrement sur la dignité retrouvée pour les ex-colonisés.

Voir à ce sujet le post précédent.

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La majorité des non-Européens de Nouvelle-Calédonie veulent-ils l’indépendance vis à vis de la France? Si oui, pourquoi?

Oui, la majorité des non-européens de Nouvelle-Calédonie souhaite l’indépendance. Cependant les raisons diffèrent en leur sein. Lisez en premier le post précédent à propos de la diversité calédonienne.

Le kanak adulte

Le premier motif du désir d’indépendance, chez les kanaks âgés de plus de 40 ans, est retrouver leur dignité. Comment l’ont-ils perdu ? Lors de la colonisation, bien sûr. Pourquoi ne l’ont-ils pas encore récupérée ? Le non-dit devient étouffant quand vous abordez ce sujet avec les intéressés. Pas d’apartheid en Nouvelle-Calédonie. Les institutions sont démocratiques. Au congrès siège actuellement une coalition kanak-wallisienne majoritaire. Elle peut voter les lois qu’elle souhaite, tant qu’elle ne contredit pas la constitution française, fondée sur les droits de l’homme.

Croire sa dignité perdue est aussi héberger des frustrations profondes. Cette génération kanak est effectivement celle des frustrations face à la morgue des enseignants venus de métropole, de tous ces fonctionnaires venus imposer leur culture à une autre qu’ils ne comprenaient pas. La lutte pour l’indépendance serait moralement justifiée si cette situation perdurait dans la Calédonie d’aujourd’hui. Ce n’est pas le cas. La voix d’un kanak compte autant qu’une autre. Il peut vivre à la manière traditionnelle ou à la manière occidentale, selon son choix. Certes, les conséquences de ce choix diffèrent. Faut-il s’en étonner ?

Le jeune kanak

Ce qui nous amène au motif du désir d’indépendance chez le jeune kanak, très différent. Il a hérité de la frustration de ses parents. Il s’émeut à juste titre de la différence de niveau de vie entre eux et les blancs. Mais il est plus pragmatique. La dignité, il s’en moque. L’indépendance, pour lui, c’est récupérer les possessions des blancs. Belles maisons, voitures de luxe, électronique coûteuse, le transfert semble bien plus facile et rapide par l’indépendance qu’en s’échinant à déchiffrer des livres scolaires incompréhensibles. Pour le jeune kanak, l’indépendance c’est l’exclusion du blanc, du nanti, et la nationalisation de ses biens.

Je généralise à l’excès ? Certainement. Mais vous savez ce qu’il en est : ce sont les extrémistes qui s’expriment, qui agressent, qui cambriolent, qui incendient. Quelqu’un d’extérieur à la Calédonie ne peut imaginer l’importance atteinte par la délinquance des jeunes kanaks et des dégâts qu’ils commettent. Elle atteint le double de la France métropolitaine, où le coût a été estimé dans une étude à 5,6% du PIB, ce qui pourrait faire plus de 10% du PIB calédonien !!

Différents jeunes

Les jeunes kanaks ne sont pas tous extrémistes. Les plus brillants ont fait des études en métropole, ont vécu des années dans la culture occidentale. Certains ne reviennent jamais. D’autres sont scandalisés par les défauts indéniables de la société occidentale. Ces défauts n’incitent pas à l’importer telle quelle chez les kanaks. Il y a chez ces jeunes un réel désir de chercher une troisième voie. Mais ils sont peu nombreux, peu écoutés, devenus très différents de leurs frères. Certains ont rencontré le même élitisme méprisant lors de leur formation métropolitaine et se sont radicalisés. Bref le sentiment indépendantiste est très fort chez les jeunes kanaks et particulièrement les mieux éduqués rentrés au pays, qui espèrent avec le départ des blancs accéder à de meilleurs postes de responsabilité.

Le sentiment est si fort que beaucoup acceptent l’éventualité d’un effondrement économique. La fin de l’aide de la France, qui subventionne 25% du budget calédonien, et le départ des riches, divisera au moins par deux le revenu des kanaks éduqués, majoritairement employés dans l’administration. Commerce, industrie et société des services se videraient de leurs forces vives. Mais l’addition ne semble pas trop lourde pour récupérer un pouvoir ethnique. Les kanaks éduqués ont aussi appris, au contact de l’occidental, l’égocentrisme déguisé en communautarisme. Frustrations mortelles pour le vivre ensemble.

Majorité docile

Insistons sur le fait que la volonté d’indépendance n’est forte que chez une minorité de kanaks, la plus frustrée et la plus ambitieuse. La majorité, dont je m’occupe quotidiennement, est une population gentille, attachante, collectiviste, ce qui la rend très docile aussi. Les gens n’attendent aucun bouleversement de l’indépendance. Leurs leaders n’ont même pas besoin de promettre une amélioration du niveau de vie ; il suffit de dire qu’ils vont protéger la culture identitaire et le mode de vie traditionnel.

En face, les blancs n’ont aucune prise sur cet électorat. Même la proposition de transferts sociaux supplémentaires tombe dans le vide. L’argent arrive dans la poche de la hiérarchie coutumière, pas dans celle du kanak de tribu. Les aides auxquels les gens sont sensibles sont les services en nature, en particulier la santé gratuite. La seule chose dont s’inquiètent les kanaks âgés est la disparition des médecins occidentaux. Pas de relève locale.

Conclusion

Les indépendantistes manquent d’un leader charismatique qui saurait voir un chemin pour la coutume au sein de la jungle des nations et de leurs économies agressives. Ils laissent leurs frustrations déteindre sur les jeunes, qui deviennent racistes et étroits d’esprit. Mais je veux terminer sur une note positive : les discours souvent mythomanes n’ont pas encore perverti cette population fondamentalement sociable au point de libérer la haine qui a marqué la plupart des mouvements indépendantistes passés dans le monde. Le kanak reste un voisin agréable, curieux, empathique, travailleur, prompt au rire. Bref, celui qu’on a envie de garder.

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Pourquoi la Nouvelle-Calédonie veut-elle l’indépendance?

(début d’une série de 4 questions posées sur le Quora anglophone, de l’indépendance au référendum de 2020)

Il n’y a pas une Nouvelle-Calédonie mais plusieurs.

Pluralité ethnique : 40% kanaks (indigènes pré-coloniaux), 30% européens, 30% asiatiques et polynésiens.

Pluralité de culture : opposition profonde entre la coutume kanak (communautarisme, chefs héréditaires, pas de propriété foncière) et la culture occidentale.

Pluralité de niveau de vie : écart important de revenu entre riches et pauvres. Moins important cependant que dans la plupart des pays riches. Être pauvre sous le climat calédonien n’a pas les mêmes conséquences qu’en Europe. Pas d’hiver, pas de difficulté à se nourrir.

Pluralité de génération : au sein d’une même ethnie, les aspirations des jeunes et des anciens diffèrent radicalement. Or les jeunes, quelle que soit leur couleur, sont dans une gérontocratie. Et ils ont les mêmes contrastes qu’ailleurs dans leurs parcours scolaires, séparant les élèves brillants des laissés pour compte.

Ces différentes pluralités produisent une grande diversité de ‘pour’ et de ‘contre’ l’indépendance, avec des motivations très variées chez chaque calédonien. Il serait plus judicieux de quantifier ce désir de 0 à 10. La majorité des calédoniens se regrouperait alors autour de 5, c’est-à-dire une indétermination.

Mais ce sont les extrémistes des deux camps qui ont programmé le destin calédonien, avec des référendums où ‘oui’ et ‘non’ à l’indépendance sont les seuls choix. Le vivre ensemble est d’emblée assassiné. Les kanaks votent très majoritairement ‘oui’, les autres majoritairement ‘non’, ce qui fait un avantage modéré au ‘non’.

Les îles sont victimes de la rareté des grands esprits, laissant le champ libre à l’incurie des médiocres élites locales. La Nouvelle-Calédonie est un merveilleux pays qui satisfait les besoins élémentaires de tous ses habitants. Mais c’est aussi un grand jardin d’enfants où il n’y a pas de mamans.

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Pour ou contre la peine de mort en 2020

La peine de mort a été abolie en France contre l’opinion publique majoritaire. Cette préférence du « pour » a diminué, puis la voici qui se réveille. 30 ans après, certains intellectuels tentent de reconvaincre de la nécessité du « contre ». Je me précipite avidement sur la tribune de Philosophie Magazine.

Mon Dieu quelle déception ! Je sors de cette lecture avec l’impression que loin d’une logique intellectuelle, l’auteur a cherché à enrober un commandement biblique avec quelques arguments vaseux.

Mauvais début : l’affaire devait être entendue. Pas besoin de revenir sur le sujet. Aïe ! Si les idéaux proposés à la société ne devaient jamais être remis en question, peut-être serions-nous en train de vivre un ‘1984’ de Georges Orwell. Une société n’est jamais idéale et l’idéal doit constamment s’y justifier.

Cesare Beccaria, un juriste italien du XVIIIè siècle, est appelé à la rescousse. Quels sont ses arguments imparables ?

1) La peine de mort n’est pas démocratique. Il serait « absurde qu’un citoyen donne au représentant du pouvoir la possibilité de le tuer ». L’auteur semble ignorer qu’un collectif n’est pas une collection d’individus. Le collectif s’impose aux individus en tant qu’intérêt du plus grand nombre. Il est arrivé que des meurtriers réinvestis par leur conscience sociale réclament d’être exécutés.

2) La peine de mort n’est pas dissuasive. « Ce n’est pas la sévérité de la peine qui produit le plus d’effet sur l’esprit, mais sa durée ». Probablement l’auteur pense-t-il que tous les condamnés sont des aliénés. En effet les citoyens doués de raison sont sensibles à la dissuasion. Certes les circonstances entourant les grands crimes ne favorisent pas les décisions rationnelles. Mais dans ce cas c’est la punition en général, et pas la peine de mort en particulier, qui n’est pas dissuasive.

3) La peine de mort est contre-productive. « La peine de mort est nuisible par l’exemple qu’elle donne. […] Il me paraît absurde que les lois, qui réprouvent et punissent l’homicide, en commettent elles-mêmes ». L’auteur oublie opportunément à présent que « les lois » en question n’ont pas été adoptées démocratiquement. Elles dénigrent leur propre principe, qui est de représenter l’opinion majoritaire.

En outre l’auteur ne comprend visiblement pas ce qu’est un langage. Un langage utilise des mots, des concepts, des émotions, des attitudes, compréhensibles par les deux parties. Avez-vous déjà essayé de calmer une personne en colère avec un ton calme ? C’est sans espoir. Il est plus efficace de s’énerver également, d’adopter le même langage corporel vigoureux, en lui donnant une tonalité empathique. C’est alors que le contenu de votre discours atteint l’autre et le ramène à d’autres pensées.

4) La peine de mort est illogique. « Un crime ne peut-être puni par le moyen dont il use lui-même. On ne punit pas un voleur en le volant lui-même ». Confusion à nouveau entre le point de vue de l’individu et du collectif. La moralité d’un acte peut s’inverser radicalement en passant de l’un à l’autre. C’est grâce à cette inversion que nous ne condamnons pas un soldat de retour de guerre à la prison à perpétuité.

N’existe-t-il pas de meilleurs arguments contre la peine de mort que cette médiocre tribune ?

Car malgré mes vitupérations précédentes je n’en suis pas un partisan, pour une raison essentielle, qui était sans doute à la racine de la démarche de Badinter : les prisons sont emplies d’individus au psychisme aliéné blessé ou tordu par la société elle-même. Il n’existe pas de déterminant génétique du crime. Le collectif peut affirmer que les citoyens sont collectivement responsables du destin de chacun d’eux, de chaque traumatisme en particulier, de chaque défaut de prise en charge.

Au Moyen-Âge, qu’est-ce qui faisait hurler la foule de joie devant une exécution publique ? C’était le soulagement, en chacun des spectateurs, de ne pas être à la place du condamné. Il leur ressemblait trop. Aujourd’hui encore, ce que nous cherchons à détruire avec la peine de mort, c’est une idée bien dissimulée dans l’inconscient : que dans un état de révolte ou de délire aussi extrême que l’accusé, nous aurions pu faire la même chose.

Le seul argument juste de la tribune précédente est « la peine de mort est contre-productive ». Pas pour les raisons données. Elle est contre-productive parce que le condamné n’a aucune chance de rembourser la victime, sa famille, ou la société. Le drame est une perte sèche. Avec la peine de mort au moins arrête-t-on les frais : la société ne paiera pas le coût très élevé d’un internement à vie.

Mais si la société se préoccupait véritablement de “productivité“, elle mettrait le condamné en demeure de rembourser le préjudice. Par un travail soutenu. Il n’existe qu’une seule voie vers la réhabilitation : être à nouveau désiré. Comment s’y engager du fond d’une cellule ?

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Tribune contre Edwy Plenel et autres planificateurs du musée colonial

Magnifique intervention de 4 intellectuels calédoniens, kanaks et européens unis dans une même voix, contre le discours daté typique de certains métropolitains. Comme tant d’autres, Edwy Plenel parle d’une distance d’une demi-planète et d’un demi-siècle de ce qu’il ne connaît pas. Il symbolise cette névrose coloniale encore bien active en métropole et qui s’est transformée depuis longtemps en lutte de classes dans les colonies. La névrose est métropolitaine et non calédonienne, et la thérapeutique de Plenel est exactement le contraire de celle qui est nécessaire. Lisez donc « L’erreur de la France », mon précédent article sur le référendum, monsieur Plenel.

Edwy Plenel : « la France doit saisir l’occasion du référendum du 4 octobre sur l’avenir du Caillou pour se libérer elle-même de la question coloniale, en accompagnant l’indépendance en relation voulue par les indépendantistes de Kanaky. »

Ceci n’est pas une thérapeutique de la névrose coloniale, c’est la reconnaissance de sa validité. C’est dire à quelqu’un qui a peur du vide : « Tu as raison d’avoir peur du vide, mais je vais t’accompagner au bord ». Non, monsieur Plenel, les calédoniens n’ont plus aucune raison d’avoir peur du vide. Kanaks ou européens, ils sont adultes.

Les liens:
La 1ère France TV
Tribune sur Le Monde

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L’erreur de la France

Dans cet article j’explique la relation psychologique entre la Nouvelle-Calédonie/Kanakie et la France, avec l’aide de l’analyse transactionnelle. Cette approche montre que non seulement la France se fourvoie dans son attitude actuelle de non-ingérence, mais que cette politique est la pire pour une Calédo-Kanakie éventuellement indépendante. Quand deux frères se battent violemment et que papa a toujours été là pour les séparer, la non-ingérence devient un message très fort. C’est : « Blessez-vous gravement, je m’en lave les mains ». Je montre que l’ingérence productive n’est pas celle de la relation parent-enfant exercée depuis deux siècles, mais celle du partenariat entre économies indépendantes, privilégié par les liens culturels.

Mais revenons d’abord à la racine des informations que vous recevez : au discours. Chacun d’entre vous sait qu’un discours dissimule une foule d’interprétations possibles selon la personnalité qui l’énonce et celle qui écoute. Un discours est une émergence, minuscule partie visible de l’énorme complexité de l’esprit. Le discours ne ressemble pas forcément au reste. Il peut être aigu, tranchant, et l’esprit est tout en rondeurs sous la surface. Ou au contraire le discours est mielleux, réconfortant, et l’esprit sous-jacent est dur, avide, méprisant.

Un discours contient finalement très peu d’information exploitable si vous ne connaissez pas intimement celui qui parle et celui qui écoute. En entendant le compte-rendu d’un sujet qui vous touche de près, vous vous dites souvent : « Mais de quoi parle ce journaliste ? Est-il seulement venu voir ce qui se passe ici ? ». Les médias seraient-ils alors une vaste fumisterie ? S’ils ne transmettent que des discours, c’est effectivement une information sévèrement tronquée. Les réseaux sociaux sont pires encore. Loin d’analyser qui parle et qui écoute, ils multiplient les « ce que moi j’en pense ». Qui fait pour vous le tri dans toutes ces manipulations ?

Parmi les médias existent heureusement ceux qui vont dans l’intimité des personnages. Regards psychologiques, philosophiques. Ils ne vous vendent pas leur réalité personnelle, ils démontent les autres, dont la vôtre. Incision difficile ? Respirez un bon coup.

La France est lourdement handicapée, chroniquement, par sa névrose coloniale. La psychanalyse n’est pas terminée. La culpabilité se transmet de décideur en décideur (blanc). Peut-être faudrait-il un président noir ou beur pour y mettre fin ? Cette culpabilité transgénérationnelle donnerait presque du sens au décodage biologique, une pseudo-science qui pousse très loin le psychosomatique : nos maladies seraient héritées de conflits remontant jusqu’à nos aïeux. Ton cancer est un message. Ton arrière-grand-père est parti en exil ? Tu en subi le stress. Tes arrière-arrière-arrière-grands parents ont colonisé la Nouvelle-Calédonie ? Aujourd’hui c’est toi qui paye la dette, qui travaille à la place de l’autre.

Vis à vis des anciennes colonies devenues départements, collectivités associées, la névrose française se résume ainsi : j’allaite, j’écoute, je n’interviens pas. Je suis papa mais je n’éduque pas. Je donne des jouets, peu importe qu’ils soient cassés. Je donne des billets, tant pis s’ils sont brûlés ou volés. J’attends que mes enfants grandissent, en espérant qu’ils finiront par me pardonner.

L’analyse transactionnelle est fondée sur l’idée simple que notre personnalité peut prendre plusieurs états, Parent, Adulte et Enfant. Elle correspond à des réflexions que chacun se fait en observant les autres : « Il est paternaliste », « c’est un adulte responsable », « il fait l’enfant ». L’analyse transactionnelle ajoute des règles de bon sens : une attitude paternaliste place d’emblée l’autre en position infantile, et vice versa. Tandis que deux Adultes ensemble ont une relation équilibrée.

Désignons comme ‘la France’ la conscience culturelle partagée par les gens originaires de métropole, et ‘la Kanakie’ la conscience culturelle kanak. Sous le regard transactionnel, la France a constamment endossé l’état Parent, obligeant la Kanakie à occuper l’état Enfant. Enfant… devenu rebelle, depuis le temps. L’agressivité de cette rébellion adolescente kanak envers le parent français n’est plus dissimulée. Lassée, la France-Parent finit par démissionner de son rôle, abandonnant la Kanakie-Enfant dans une révolte toujours pas digérée.

Car la rébellion, dans une relation Parent-Enfant, n’est pas un désir de rupture. C’est l’attente d’une reconnaissance : celle que l’Enfant a grandi, qu’il mérite le statut d’Adulte, l’égalité avec le Parent. Parent qui doit lui-même basculer dans l’état d’Adulte et abandonner son paternalisme.

Si le switch n’est pas fait, de part et d’autre, chacun stagne dans son état initial. Le Parent tombe dans une névrose paternaliste. L’Enfant végète dans une névrose infantile. L’indépendance des Nouvelles-Hébrides en Vanuatu en est le parfait exemple. N’importe quel autre Parent (Australie, Chine) peut réadopter ultérieurement l’enfant abandonné, qui a perdu l’envie de se défendre.

La non-ingérence de la France ne favorise pas la maturité de la nouvelle Kanakie. Elle l’étrangle. Elle l’assassine. Rares sont les dirigeants indépendantistes qui en ont conscience. La plupart n’ont pas réglé le difficile sujet de leurs propres frustrations de jeunesse. Le décodage biologique a raison : c’est la prochaine génération kanak qui sera malade du conflit irrésolu que ces dirigeants vont léguer. Kanakie… ou Kanaku ?

Rétorquez-moi, c’est facile, que parler péjorativement de Kanaku est un jugement de métropolitain. Le kanak, lui, ne va-t-il pas hurler de joie ? Le vanuatais n’a-t-il pas été cité comme le citoyen le plus heureux au monde ?

Aïe ! Là aussi c’est un jugement, et un classement, fait par des occidentaux. La réalité est que tout jeune vanuatais un peu curieux, talentueux, ne rêve que de quitter son île et voir le monde. Les plus volontaires s’installent en Nouvelle-Calédonie et se considèrent chanceux, alors qu’ils occupent des postes très subalternes par rapport à leur intelligence.

Quel est le jugement le plus indépendant ? C’est celui de l’humanité collective, celui d’un citoyen du monde. Il est ceci : le citoyen chanceux est celui qui décide de son destin comme il l’entend. Rester, partir, revenir, tous les choix lui sont permis. Nous faisons le plus bel honneur à nos racines… quand nous pouvons les déterrer, et les replanter. C’est dans la décision de les garder que réside l’hommage, et non dans l’impossibilité d’en changer.

Pour avoir connu l’intimité des vanuatais avec l’association Solidarité Tanna, je dirais qu’ils sont heureux dans le présent, et mélancoliques dans leur destinée. Vivre dans un présent perpétuellement identique, en refusant les conflits. Être ce présent, sans pouvoir le guider. Être impuissant s’il est menacé, parce que l’avenir est planétaire et que votre voix est inaudible à cette hauteur…

Que devrait faire la France en pratique, pour échapper à son erreur ?

Le Parent donne de l’argent de poche (que se disputent les deux frères). L’Adulte fait des affaires.

La France doit être, avec ses colonies, le meilleur des représentants de commerce. Il doit les démarcher activement, incessamment.
« J’arrête l’argent gratuit dont seuls quelques intermédiaires véreux profitent ».
« Je veux être votre partenaire privilégié avec des conditions sans concurrence ».
« Produisez vous-même votre nickel et je vous l’achète au meilleur prix ».
« Manque de fonds pour une usine ? Donnez-moi une part minoritaire. A vous d’assurer sa rentabilité ».
Etc… Relation d’Adulte à Adulte, par une négociation commerciale directe de la France avec les partis indépendantistes, qui contrôlent de fait le congrès.

Qui refuse la meilleure offre quand il est enfin traité comme un égal ?

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Pourquoi les mâles féministes de la première heure ne se retrouvent pas dans le militantisme contemporain ?

Vous avez en effet certainement remarqué cette évolution du féminisme, d’un idéal universel porté par des intellectuelles, à une secte qui tente de faire assimiler toutes les mains aux fesses des siècles passés à des crimes contre l’humanité.

Comment en est-on arrivé là ? Les soutiens masculins du féminisme, quand ils sont interrogés sur ses excès actuels, se réfugient derrière l’argument du passif historique. Les féministes sont disculpées de leurs débordements par le fait que leurs aînées ont longtemps tenu des seconds rôles.

Cela ne vous rappelle-t-il pas la dette coloniale ? Les descendants de colonisateurs sont censés être toujours débiteurs vis à vis de descendants des colonisés, malgré que les concernés soient tous éteints depuis longtemps. Débiteurs comment ? Jusqu’à quand ? Quelles faiblesses et incapacités bien contemporaines cache-t-on derrière ces revendications ?

Il ne s’agit pas de déplacer le sujet mais de faire un parallèle avec les solutions préconisées : discrimination positive, pourquoi pas, mais temporaire. Égalité des chances à préférer à l’assistance. Mais surtout ne pas faire des ex-colonisés une nouvelle génération d’esprits étroits, ayant épousé tous les défauts des anciens colonisateurs.

C’est-à-dire que le féminisme ne devrait pas former une génération de machos féminins, empreinte des défauts les plus caricaturaux de l’ex-dominant masculin : intolérance, défaut de nuance, égocentrisme, violence, provocation, etc.

C’est pourtant bien à cela que nous assistons aujourd’hui. Le féminisme est une poussée d’exigence de droits individuels pour les femmes identiques à ceux des hommes. Poussée d’individualisme ? Peut-on croire qu’elle ne se fait pas au détriment du collectivisme ?

Je vais cesser un instant de parler de femmes et d’hommes et définir arbitrairement un principe féminin collectiviste et un principe masculin individualiste. Les deux existent en chacun d’entre nous, avec une force variable. Il existe des femmes où le principe masculin est fort et des hommes où c’est l’inverse. Néanmoins la génétique, et ses corollaires anatomiques et métaboliques, influencent l’équilibre moyen entre ces principes selon le sexe.

Le principe féminin est le souci de l’autre, de la progéniture, de partager, d’exercer et recevoir une protection. Ce n’est pas une construction entièrement psychologique et culturelle. La culture est une émanation de la nature. Nous ne sommes pas déterminés par la nature, mais sous son influence à coup sûr.

Les contenus conscients sont fortement impactés par l’environnement socio-culturel. Heureusement pour la cause féministe : c’est là qu’est situé le levier le plus efficace pour les changements. Mais la conscience n’est que l’émergence d’un processus mental fait de propositions inconscientes pour l’essentiel.

Certes c’est dans cet inconscient que se cache la programmation inadéquate du mâle conquérant encouragé à assujettir la femme par ses apprentissages sociaux. L’éducation est à revoir. Mais que fait-elle surtout aujourd’hui ? Elle apprend les femmes à faire la même chose : à assujettir l’autre quand il ne montre pas les mêmes performances que soi.

L’éducation contemporaine exalte l’individualisme. Elle valorise la performance individuelle, pas le comportement social. Même le travail en groupe est vanté comme stimulant la moyenne des résultats individuels plutôt que soutien aux moins performants. La solidarité est laissée à charge du collectif institutionnel. Les individus sont débarrassés de cette charge. Il n’y a plus d’incitation individuelle à aider. Que reste-t-il encore pour s’en charger, spontanément ? Notre principe féminin.

La culture passée était simple, manichéenne : des hommes encouragés à développer leur principe masculin, les femmes à exercer leur principe féminin, peu importe leurs élans individuels. Aujourd’hui les aspirations sont clairement plus personnalisées. Il est juste que les femmes prétendent satisfaire les leurs égalitairement avec les hommes. Mais qu’est-ce qui peut compenser cette poussée générale de l’égocentrisme ?

Pour que le collectivisme ne s’effondre pas, il aurait fallu que les hommes fassent un effort parallèle pour libérer leur principe féminin. Rien que cette manière de le présenter est un marketing catastrophique ! Mais à vrai dire, qu’est-ce qui pourrait inciter les hommes à évoluer ainsi dans une société qui promeut la réussite individuelle ? Il existe un véritable problème général d’affaiblissement du collectivisme. Il ne tient plus que par des lois et des punitions. Il n’est plus propriétaire des individus. Alors qu’au siècle précédent il était encore vivace chez les plus paternalistes de ces messieurs et les plus maternelles de ces dames.

Le tabou le plus dissimulé du féminisme, c’est le sort de la génération des femmes impliquées malgré elles dans un combat initié par les plus élitistes. Génération éduquée dans l’idée que leur protection serait garantie. Victime des effets pervers de la médiatisation du féminisme : les mères au foyer ont du chercher du travail sans être pour autant débarrassées des tâches familiales. Les maris indélicats ont commencé à dire à leurs femmes vieillissantes : « Puisque c’est l’égalité à présent, séparons-nous et chacun pour soi ». Les tribunaux ont tenté de réparer les torts à travers… les discours devenus égoïstes de part et d’autre.

Cet effondrement de la solidarité a créé un grand nombre de ‘gueules cassées’ chez les femmes de plus de 50 ans, malheureuses rescapées de la guerre sans merci entre les sexes. Le féminisme leur avait promis une vie épanouie. Elle n’est pas plus facile. Plus libre sans doute, mais aussi plus dépourvue d’amour, de cet amour qui se donne sans condition, que les hommes peuvent distribuer à leur tour, mais qui fait la force principale de l’âme féminine et de l’attachement que le principe masculin éprouve pour elle.

Ma compagne a l’un des esprits les plus libres que j’ai rencontrés. Il est aussi l’un de ceux où le principe féminin est le plus fort. Cela n’empêche en rien son principe masculin de s’exprimer vivement (elle m’a imposé le titre de l’article). Ses entreprises individuelles sont aussi motivées et ambitieuses que les miennes. Moins affranchies de notre environnement social par contre. Ma compagne tient davantage compte de l’opinion des autres que moi.

Le militantisme féministe est différent. Il exalte le principe individualiste, c’est-à-dire utilise les armes du masculin ; cependant, pour les rendre plus agressives, il réprime aussi le principe féminin. Le désir de procréation devient une entrave. La maternité un emprisonnement. L’éducation un esclavagisme. Le militantisme incite les femmes à devenir plus agressives, plus indépendantes, plus mâles. Il corrompt la réalisation personnelle, incitant à être soi-même tout plus que partie.

J’ai parlé en titre de la déception des hommes féministes, mais les femmes féministes sont aussi concernées. Celles qui ne se sentent pas représentées dans la dérive sectaire sont vilipendées par les autres. Nous ne sommes plus dans une démarche universelle mais bien dans un communautarisme. Le communautarisme n’a rien d’un égalitarisme. C’est un racisme. Un ostracisme anti-masculin. Avec un grand gagnant : le principe masculin, exacerbé chez les XX à présent autant que les XY. Et un grand perdant : le principe féminin, la véritable solidarité éprouvée pour l’autre, et non le principe institutionnalisé que l’on appelle aujourd’hui ainsi.

Si j’ai fait l’analogie avec la dette coloniale, c’est que l’issue peut être la même. Par son désir d’indépendance, l’ex-colonisé s’est emparé de la volonté d’appropriation du colonisateur, de son principe masculin hypertrophié. Il en a épousé les excès, affiché les pires côtés. Il est devenu à son tour raciste, égoïste, violent. Génération à l’esprit dévasté par les frustrations.

Un positiviste dirait qu’ensuite il cicatrise, il pardonne, se pardonne, retrouve sa fierté. D’un amour de soi renforcé peut jaillir à nouveau l’amour des autres. Ces gens-là existent, mais ne sont pas nombreux. La plupart d’entre nous sont leurs cicatrices. Néanmoins réaccéder à notre principe féminin permet un effort essentiel : choyer la génération suivante. Ne pas les faire hériter de nos névroses. Les encourager à développer autant leurs deux principes, qui coopèrent bien plus souvent qu’ils ne s’opposent.

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Sommes-nous au bord de l’extinction?

Il faut scinder ce problème en extinctions intrinsèque et extrinsèque.

L’extinction extrinsèque vient des facteurs extérieurs à l’humanité (comète, hyperactivité solaire, etc). Pas prévue dans un proche avenir, imprévisible au-delà.

L’extinction intrinsèque concerne l’humanité en tant que gigantesque organisation vivante placée dans un écosystème. Cet organisme est-il bien adapté à son environnement ? Peut-il le modifier et survivre ? Peut-il s’en échapper ?

La qualité d’organisation de l’espèce humaine en décide. Ses conflits internes sont-ils létaux ou solvables ? Les conflits sont ceux d’individus réunis dans un collectif. Comment sont-ils gérés ?

Ces conflits sont analogues à ceux des cellules dans un organisme. Bactéries devenues eucaryotes, les cellules coopèrent à l’aide d’un code génétique partagé. Certaines s’en émancipent. Elles se multiplient sans frein pour devenir une colonie cancéreuse, capable de détruire le collectif. Les cellules immunitaires sont la police chargée de les éliminer avant qu’elles n’aient acquis trop d’importance.

De même la société est un ensemble de citoyens qui coopèrent à l’aide d’une conscience sociale et de lois, mais certains s’en émancipent. En petit nombre ils sont emprisonnés. En grand nombre ils font des révolutions qui, espèrent-ils, vont faire muter le collectif, mais qui peuvent aussi provoquer son extinction, comme un cancer trop avancé.

Les relations entre individus et collectif sont médiées par le système politique. La question devient : nos systèmes politiques peuvent-ils prévenir une extinction intrinsèque ?

La démocratie est le meilleur système historiquement sélectionné. Mais l’humanité n’a pas construit une démocratie mondiale. Affirmons même que nos démocraties actuelles n’en sont plus vraiment. ‘Démocratie participative’ est le nom à la mode pour une anarchie.

Une démocratie repose en effet sur la délégation du pouvoir individuel. C’est une hiérarchie politique, locale, nationale, mondiale en théorie, mais également professionnelle, culturelle, scientifique. Ces hiérarchies sont des niveaux d’organisation dotés de leurs propres règles. Les critères diffèrent des aspirations individuelles, dans une indépendance relative. Une démocratie compétente possède des contre-pouvoirs efficaces.

L’anarchie fonctionne autrement. Le pouvoir n’est plus délégué. L’individu cherche à l’exercer lui-même. Pouvoir théoriquement égalitaire avec ses voisins. Mais l’image positiviste que chacun a de soi rend cette égalité impossible. La société anarchiste est une collection d’individualistes et non un collectif. C’est un chaos social, une atmosphère de groupes de hautes et basses pressions. Modèle de nos sociétés actuelles, aussi connectées que les masses atmosphériques.

Malheureusement la disparition des hiérarchies rend une société plus fragile, parce que moins structurée. La preuve vient d’en être donnée avec un virus bénin qui manque de peu effondrer l’économie mondiale, sous la direction d’une foule anarchiste et non plus du niveau de décision épidémiologiste. Que provoquerait une épidémie véritablement destructrice ?

Nous pourrions ainsi être au bord de l’extinction parce que l’humanité est en pleine mutation de ses systèmes sociaux, et que l’anarchie participative n’a pas fait la preuve de son efficacité dans des circonstances difficiles.

Mutation qui pourrait rendre le grand organisme de l’espèce humaine plus vulnérable que jamais aux accidents de son environnement, malgré son impressionnant progrès technologique. La technologie sert à détruire autant qu’à protéger. Comment peut-elle nous sauver si chaque cellule décide de suivre ses propres règles et qu’il n’existe plus de système immunitaire ?

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Noir et blanc

Les kanaks sont identiques aux blancs.

Mêmes nombres de chromosomes. Mêmes Homo Sapiens. Mêmes cerveaux. Les bébés kanaks naissent identiques aux bébés blancs. Puis leur environnement diffère.

Un kanak n’est pas identique à un blanc. Chacun possède sa génétique et son environnement particulier. Les individus ne sont pas égaux. Raison pour laquelle, déjà, un blanc n’est pas identique à un blanc.

Si je suis kanak je dois donc faire une différence critique entre ‘être kanak’ et ‘être un kanak’. Être kanak n’apporte aucun inconvénient ni avantage. Aucune différence générale avec les blancs. Tandis qu’être ‘le kanak particulier que je suis’ me rend unique, comme n’importe quel autre individu, noir ou blanc.

A l’évidence nous constatons tous les jours qu’être un kanak, ce n’est pas la même chose qu’être un blanc. Comme ce sont génétiquement les mêmes Homo Sapiens, cela démontre le poids extraordinaire de l’environnement.

Notre environnement peut sembler agité, agressif, hasardeux, difficile à contrôler. Pourtant il est très organisé. Notre esprit le divise subrepticement en départements dont s’occupent automatiquement ses grandes tâches mentales.

Le département le plus vaste et omniprésent est l’environnement matériel. Univers extraordinairement varié des lieux et des objets qui nous entourent. Les sens éveillent les représentations de ces choses dans notre esprit et celui-ci renvoie des ordres à nos muscles. Les habitudes patiemment mises en place dans l’enfance rendent la plupart des comportements quasi-automatiques. L’intention de se diriger vers un endroit suffit pour que le corps se mette en marche. Pas besoin de s’occuper des détails. Sensations et contractions se coordonnent. Les pensées peuvent vagabonder. Notre programmation mentale est bien adaptée à notre milieu physique habituel.

L’environnement ne comporte pas que des objets. Des êtres vivants y habitent. En particulier des congénères. Être vivant c’est afficher une certaine autonomie. Pour l’esprit ce sont des entités plus difficiles à prédire. Nos représentations mentales à leur sujet restent approximatives. Même une fourmi peut être difficile à attraper. Son trajet est imprévisible. Quant à deviner ce qu’un cerveau aussi sophistiqué que le nôtre va inventer comme projet… Les autres Homo Sapiens sont les plus compliqués. L’esprit consacre davantage de ressources à les représenter. Finalement, au quotidien, nous avons l’impression de concentrer l’essentiel de nos efforts mentaux aux relations avec nos proches, et très peu à l’environnement matériel.

Car ces Homo Sapiens il n’en existe pas deux qui soient similaires. Vous pensez avoir compris comment l’un fonctionne ? L’autre réagit différemment. Impossible de recueillir suffisamment d’informations pour les gérer tous. Comment se débrouiller dans une foule ?

C’est l’utilité de nos cercles sociaux et de nos classes socio-culturelles. Ces départements-là de l’esprit sont virtuels. Ils ne servent pas à gérer l’environnement matériel mais les relations avec les êtres vivants, des négligeables aux prioritaires.

Les cercles principaux sont le couple, la famille, les amis proches, le clan, les relations professionnelles, les amis plus lointains, les voisins, les gens partageant la même culture, la race, la nationalité, l’appartenance à Homo Sapiens (vis à vis des animaux). Les gens (et les animaux) traversent ces cercles pour se rapprocher ou s’éloigner de vous.

Plus ils sont près du centre plus leurs représentations sont détaillées et actives dans votre esprit. Au point que leur absence crée un vide. Mais toutes ne sont pas associées au plaisir. Vos rivaux, opposants, supérieurs tyranniques sont très présents également. Cette proximité perturbe les relations avec les autres. Une altercation vous rend irritable avec vos proches.

Les cercles sociaux ne sont pas complètement virtuels. Certains reçoivent une validation officielle, attestée par des documents : mariage, livret familial, contrat de travail, membre d’une association, passeport national. D’autres sont officieux : les fans d’un même groupe musical ou d’une pratique artistique aiment se retrouver mais ne sont pas fichés. Enfin certains cercles sont montrés du doigt. La différentiation sur des critères physiques peut facilement déraper. C’est le racisme et divers ostracismes vis à vis des handicapés, des petits, des gros, des bizarres en tous genres. Nous y reviendrons dans un instant.

Les cercles sociaux habitent réellement notre esprit. C’est leur présence qui règle vos décisions, les modifiant parce que « C’est la famille », « C’est un kanak », ou « Il est blanc ». La même affaire peut aboutir à une conclusion radicalement opposée selon où se situe la personne. Les cercles excluent autant qu’ils rapprochent. Le classement se fait dans la relation avec chaque individu. C’est parfois l’autre qui s’exclue lui-même, par son agressivité. Vos critères ne sont pas toujours en cause.

La conséquence est importante. Ostracismes et exclusions ne sont pas forcément répréhensibles. Un condamné qui croupit en prison s’estime victime d’un ostracisme. Mais la justice, qui représente la conscience sociale majoritaire, considère cet ostracisme nécessaire. Ce n’est pas l’individu qui est cible de l’ostracisme mais le comportement qui l’a conduit là. S’il abandonne cette part de lui-même il est considéré comme réhabilité. Nous sommes une collection d’éléments de personnalité. Qu’ils se réajustent autrement et le prisonnier réintègre le cercle ‘citoyen libre’.

Les ostracismes sont l’issue inévitable des conflits ne trouvant pas de solution. Qu’indiquent des ostracismes forts dans une société ? Des membres qui ne discutent pas. Des cercles étanches. Des Homo pas si Sapiens. L’ostracisme est à la fois cause et conséquence de la non-circulation des idées. Cause parce qu’il est une barrière étanche aux idées nouvelles. Conséquence parce qu’il s’installe sur la pauvreté du débat intérieur.

Un ostracisme fort est appelé racisme. Il n’est plus un filtre qui renforce l’identité. Il est devenu une interdiction de changer. Le racisme s’auto-entretient très bien. Après tout il met à l’abri des conflits. Plus de questions litigieuses, déstabilisantes. Le racisme apporte assurance et solidité… à un univers intérieur étriqué.

Il est dommage que le terme ‘racisme’ ait pris un tel sens. ‘Race’ est devenu un mot si péjoratif que  certains scientifiques s’efforcent de le faire disparaître, clamant l’inexistence des races au niveau génétique. Mais l’apparence raciale utilisée par les gens n’est pas une enquête génétique. Elle agrège une multitude de critères : morphologie, langage corporel, habillement, us et coutumes, langue, représentations du monde visible et invisible.

Cette large agrégation a des avantages et des inconvénients. L’avantage est que la classification raciale évite de rentrer dans les détails. Très bien pour les gens pressés. Ou pour parler de populations. Il n’est pas considéré comme raciste de parler « des chinois », « des anglo-saxons », « des mélanésiens ». Par contre le critère racial prend une autre tonalité si en observant un individu vous expliquez son comportement par « C’est un chinois » ou « C’est un blanc ». D’où vient la différence ?

Parler de populations restreint les critères auxquels vous faites allusion. « Les chinois » ne concerne que leur apparence faciale générale, leurs mimiques habituelles, leur langue et leur mode de vie. « Les chinois » ne dénie pas des particularités individuelles à chaque chinois. Tandis que définir un individu par « C’est un chinois » le réduit à ces critères généraux. C’est lui dénigrer le droit d’agir en tant qu’individu, de s’affranchir des caractéristiques collectives de la race.

Quand un blanc dit « C’est un kanak », il réduit la personne désignée à un agriculteur dépourvu de sens de la propriété et soumis à la coutume. C’est raciste au sens péjoratif. Un kanak est en réalité un individu unique, comme tout Homo Sapiens, qui respecte la coutume. Il le fait à sa manière strictement personnelle. La coutume est dure parce qu’issue de conditions de vie difficiles. Le collectif était important pour la sauvegarde des individus. La coutume peut sembler étouffante… comme la plupart des héritages. Mais sous l’étouffoir existent des personnes susceptibles d’interpréter la coutume de façon variable. Le blanc n’a pas la sensibilité nécessaire pour le voir. Il est à l’extérieur du cercle très dense formé par la coutume. Il n’en perçoit pas l’intérieur.

Classer les gens par la race n’est pas dépourvu d’utilité a priori. Tout dépend de la taille de l’échantillon auquel on applique ce classement. Il est utile pour les grands groupes, où seuls des critères généraux sont concernés. Il est calamiteux à propos d’un individu, puisqu’il aveugle à toute la richesse de la personne.

Ce racisme-là est employé par les gens qui ont déjà trop de conflits à propos d’eux-mêmes pour s’embarrasser de ceux créés par la proximité de l’autre. Le racisme est un durcissement des cercles visant à protéger une identité fragile. Car n’oublions pas qu’au centre du cercle se situe… notre propre personnalité. Une personnalité parfois tellement tailladée de névroses que la première chose qu’elle exprime… est le désamour de soi.

Il est catastrophique d’appliquer uniformément le terme ‘racisme’ à ces deux manières très différentes, la globale et l’individuelle, d’utiliser la classification par races. Nos meilleurs philosophes se font piéger. Alors nos politiciens sont des proies rêvées pour une telle manipulation. Ils renoncent à des décisions de gestion concernant les critères socio-culturels des populations qu’ils gèrent, de peur de se voir accuser de racisme individuel. Dans l’autre sens, les électeurs racistes torpillent leurs idées en montrant trop bien qu’il s’agit d’une extension de leurs petites haines du quotidien, du désir de changer de voisins, plutôt que la gestion saine du choc entre les cultures.

Un exemple est l’inclusion de critères raciaux dans les recensements. Le gouvernement français y a renoncé. Alors que le pays n’a jamais été pareille mosaïque socio-culturelle. Comment gérer les équipements, les souhaits des populations, les conflits, sans connaître les ethnies et leurs préférences ? Le racisme des enquêtes généralistes est utile, nécessaire. Le cercle ‘gestion nationale’ est différent de ‘gestion communale’, lui-même différent de ‘gestion de l’immeuble’. Les discours peuvent se superposer puisqu’ils ne s’adressent pas aux mêmes cercles.

Mais il est vrai que nous avons du mal à être plusieurs personnes selon les sujets abordés. Nos départements mentaux ont une indépendance toute relative. La conscience est fusionnelle. Un certain racisme est bénéfique pour nos valeurs identitaires. Un autre est désastreux pour juger celles de nos voisins. Mais l’un déteint sur l’autre.

Si je suis raciste je raisonne correctement quand je dis « Je suis la culture A faite individu ». J’ai accès à suffisamment de choses en moi pour savoir que je suis quelque chose de plus que cela. Je raisonne incorrectement en disant « Untel est la culture B faite individu ». Parce que la conclusion logique est : le premier individu (moi) n’a rien de commun avec le second individu (condensé de la culture B). Cette conclusion est fausse. Les deux individus sont mus par des instincts, des espérances, communs pour l’essentiel. Les besoins corporels sont similaires. Le souci de la progéniture est similaire. La recherche de santé est similaire.

Autrement dit je me trompe en traitant l’étranger comme un symbole de sa culture. Il n’est ni un vêtement folklorique, ni une fête religieuse, ni une couleur de peau. Il est en réalité une personne dotée des mêmes pulsions que moi-même, les confrontant à sa propre culture. Il fait… strictement la même chose que moi.

Tous les films cherchant à torpiller le racisme insistent sur ce switch nécessaire de la pensée : aborder l’étranger comme un autre soi-même, et non comme une bizarre icône sur pattes venue s’échouer dans un écosystème qui n’est pas le sien. Malgré tout, cette prise de conscience laisse un sentiment d’insatisfaction. Pour quelle raison ?

Reconnaître l’existence des désirs de l’autre ne diminue en rien les conflits qu’ils provoquent. Au contraire, puisque l’exclusion n’est plus une option, les conflits perdurent. L’exclusion était sans conteste la solution la plus facile et rapide. Qui va gérer efficacement le conflit ? Nos dirigeants ? En sont-ils capables, eux qui ne sont généralement impliqués en rien dans ces problèmes ?

Autant le racisme de cage d’escalier est critiquable, autant l’absence de racisme dans une certaine classe politique l’est également. Erreur inverse, aussi grave : ne pas utiliser le critère ‘race’ dans la gestion d’une large population. Employer un collectivisme d’immeuble pour diriger une nation. Nos politiciens sont des Homo Sapiens comme les autres : trop fusionnés.

Trop fusionnés avec leurs conseillers en communication, avec leurs échéances électorales. Trop investis personnellement, alors que la gestion du collectif relève… d’un collectif. Un collectif ancré dans son cercle de compétence, et disposant d’observateurs indépendants. Mais c’est un autre sujet. Revenons au principal. Quelle est la conséquence du refus d’inclure le critère ‘race’ par nos dirigeants ? Il devient exacerbé dans les esprits individuels. Son affaiblissement dans le cercle ‘nation’ le renforce dans le cercle ‘moi et mon clan’. L’identité individuelle cherche logiquement à se protéger, en particulier quand les conditions de vie la fragilisent.

Ainsi la sensibilité aux thèses racistes se mesure au contenu du portefeuille plutôt qu’à une hypothétique ‘largeur de vue’. L’argent, le meilleur extincteur des conflits, éteint très bien ceux qui sous-tendent le racisme. Malheureusement l’argent n’est pas une solution en soi. Il ne gomme pas nos inégalités, il n’en est que le reflet. Lorsque vous démarrez la simulation d’une société avec des échanges qui ne sont jamais strictement équitables, les inégalités de richesse ne font que s’accentuer. C’est une loi mathématique.

La solution est le refus de traiter la société comme un vaste système unique, de lui reconnaître cette hiérarchie de cercles à travers laquelle nous la manipulons individuellement. La société n’existe que dans nos esprits. L’argent est un carrefour de critères appartenant à différents cercles. Lui aussi est excessivement fusionné. Comment a-t-on pu convaincre les gens que l’argent d’un placement financier est le même que l’argent d’un lopin de terre cultivée ? Ils ne traduisent pas le même niveau d’échange. La dimension complexe de la société est occultée. Lorsque les niveaux d’organisation les plus élevés s’effondrent, les fondations restent. Un argent a disparu, l’autre est intact. A l’évidence ils ne sont pas semblables.

Nous ne sommes pas égaux. Les cercles sociaux sont des outils essentiels à la gestion de nos inégalités. Je suis unique, mais plus je m’écarte de mon centre plus je suis tous les autres. Je le suis par franchissements successifs, qui me permettent de cartographier mon identité. Il existe des endroits où je suis égal en importance à tous les autres, d’autres où je dois construire cette importance. Et je dois la construire d’abord en moi-même. Comment l’élargir sans commencer par s’auto-apprécier ?

Le racisme commence à l’intérieur de soi. Derrière cette sensation d’être un « Je » unique. Fusionné certes je le suis. Mais je cache mes propres conflits. « Je » est le premier cercle, en conscience, organisant ces conflits. Il permet de se dire la ‘même’ personne, alors que nous présentons des visages terriblement contrastés selon les circonstances, de la colère à la sollicitude en passant par la mélancolie. « Je » est efficace quand il a réussi à se débarrasser des racismes vis à vis de lui-même, en particulier ceux que les autres ont injectés. Nous récoltons tant de mauvais points chez nos parents fatigués, nos amis énervés, l’école élitiste, les plus doués moqueurs. Tout cela a sédimenté dans « Je ». Comment s’étonner qu’il y pousse des réactions parfois si inattendues, qui découragent les autres parties du soi ?

Un « Je » qui s’apprécie. Qui d’autre peut repousser la pression si forte de l’environnement, dont nous parlions au début ? Qui d’autre peut améliorer les habitudes qui vont mettre de l’ordre dans un quotidien chaotique ? Qui d’autre va identifier les cercles qui protègent mon identité sans exclure les autres ? « Je » suis au centre de mon destin.

Je reste unique, que je sois noir ou blanc.

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ColisExpat, l’ArnaqueExpat

Surtout, surtout, surtout… ne recourez jamais à un service de réexpédition comme ColisExpat !! 

Les soldes et ventes flash vous séduisent-elles comme moi ? Sur Amazon et CDiscount, entre autres, les affaires sont réelles. Surtout comparées aux prix surcotés de l’outremer.

Mais avec ColisExpat, le mauvais sur-prix s’échange contre une mauvaise surprise. Le service n’utilise que l’avion. Rapide mais hors de prix. Colis volumineux taxés en frais de réexpédition délirants. Total : coût du transport supérieur de 30% au prix des articles lors de ma première commande.

Cerise à l’arrivée : les taxes à l’entrée du territoire, calculées sur le prix des articles plus celui du transport. Au final, marchandises plus onéreuses que si elles avaient été achetée sur place, parvenues dans des colis déformés, et avec des délais décourageants si vous devez recourir au SAV.

Seul bénéfice : ma compulsion sur les soldes est guérie 🙂

Mon gilet jaune fait mine grise

Je fais partie des nantis. Il n’y a pas grand chose qui m’énerve chez les gilets jaunes. Le pire reproche est qu’ils m’ont pourri mon propre gilet jaune. Il diminuait le risque que je me fasse pulvériser en vélo sur la route. A présent j’ai l’impression d’être un militant et que le risque de pulvérisation a augmenté.

Rien ne m’énerve chez les gilets jaunes parce que leurs revendications sont globalement justes. Malgré cela leur démarche est foncièrement erronée. Le souci n’est pas d’avoir des revendications. Tout le monde en a. Trop de monde en a. Le souci est de savoir comment porter les revendications.

Ne s’estimant représentés par aucun parti, les gilets jaunes militent de fait pour la démocratie participative. Extrémisme ultime de la démocratie, qui rejoint dans son inefficacité l’extrémisme du communisme, où les citoyens se pensent égaux en toute circonstance. Non !! Nous sommes égaux en importance à la naissance, mais pas en compétences ni en pouvoir personnel, qui dépendent des choix que nous avons exercés. Renier cela serait renoncer à son libre-arbitre. C’est vendre son individualité pour récupérer une parcelle de pouvoir collectif que cette individualité n’a su s’accaparer.

‘Égalité’ est à enlever au burin du fronton de la République. Une imposture. Personne ne vit ‘à égalité’ avec les autres. Pas même les plus chrétiens, les plus charitables. Pas les plus pauvres, qui trouvent toujours plus miséreux que soi, et qui partagent quand il n’y a presque rien à partager.

La société est une gestion des inégalités omniprésentes et conflictuelles. Chaque tentative de réduire ces inégalités a fabriqué une société aliénée, dotée d’élites encore plus inaccessibles et brutales. Négation de l’individu, qui par définition n’est pas le reste du monde.

La démocratie contemporaine ne gère pas correctement les inégalités. C’est un fait avéré. Que 26 personnes possèdent autant de richesse que la moitié de l’humanité témoigne que l’économie est devenue une entité autonome, presqu’entièrement indépendante des préoccupations humaines. Du moins elle est devenue autonome dans l’esprit de ceux qui la gèrent. Absence de connexion entre la tâche ‘économie’ et la tâche ‘humanité’. Robotisation de la fonction cérébrale. Les repères économiques peuvent ainsi évoluer dans leur monde virtuel, émancipé de la réalité qui est une agrégation de tous les repères.

La démocratie participative serait-elle une issue ? Aujourd’hui les citoyens demandent à un pantin appelé ‘président’ d’exercer en leur nom un contrôle sur le robot ‘Économie’. Toutes les pressions et les résistances s’exercent sur lui. Immobilisme garanti. Celui qui sort de son rôle aura une vie brève.

Participer, est-ce demander son avis à tout le monde, quel que soit le niveau de compétence individuelle sur le sujet désigné ? La sagesse de foule fonctionne-t-elle vraiment ? Seulement dans certaines conditions précises, en particulier chacun doit ignorer ce que va dire l’autre. Impossible avec les médias. Les buzz créent au contraire des mouvements de foule, qui sont l’inverse de sa sagesse. La foule s’aligne sur une opinion extrême et non sa moyenne, comme elle le devrait.

Concevoir une sagesse de foule participative serait pondérer la force de l’avis individuel selon la compétence. Avec une sorte de permis à points pour voter en tel ou tel domaine. Structure terriblement lourde à mettre en place, sujette à toutes les erreurs possibles, comme les tests de Q.I. ou la justice. Cependant elle aurait l’immense avantage d’une évolution dynamique, face à l’inertie et au conservatisme des hiérarchies en place.

La vraie participation est remettre sa parcelle de pouvoir à quelqu’un qui nous ressemble et organisera notre désir avec ceux conflictuels des autres, grâce à ses compétences supérieures en médiation. La vraie participation n’est pas de court-circuiter davantage les étapes successives qui mènent à la décision. Elle est d’augmenter ses compétences pour éventuellement s’élever dans la hiérarchie décisionnaire. Court-circuiter la hiérarchie, qu’est-ce d’autre qu’un profane expliquant à l’expert ce qu’il doit faire ?

La hiérarchie doit être multipliée, enrichie, et non abolie. C’est en additionnant davantage de niveaux qu’il devient plus facile de passer de l’un à l’autre. La hiérarchie est pesante parce que les gens s’y installent et deviennent rapidement addictifs à ses privilèges. Une hiérarchie ne fonctionne correctement qu’avec un ascenseur toujours en mouvement. Chaque étage dispose de ses pouvoirs et contre-pouvoirs. Les compétences croissantes dans l’un ou l’autre font monter dans l’ascenseur, descendre dans le cas contraire. Il n’existe pas de chute libre sauf quand on s’est fait parachuter sur le toit.

Les dysfonctionnements dramatiques de la hiérarchie l’ont faite déconsidérer. Plus personne n’en veut. Et pourtant ceux-là s’offusquent de la disparition de la hiérarchie. Quand des ‘jeunes cons’ ou des ‘émigrés’ s’estiment valoir autant qu’eux. Le droit du sol est hiérarchique. Avoir un métier est hiérarchique. La famille est hiérarchique.

Une hiérarchie en bonne santé est indispensable. Il faut l’hospitaliser et non la rendre encore plus bouffie et malade avec de nouvelles revendications ignorant sa présence. La thérapeutique est simple ; elle repose sur deux principes :

1) Vérifier à chaque étage l’équilibre du conflit entre pouvoir et contre-pouvoir.

2) Vérifier que l’objectif est d’organiser au mieux les conflits de l’étage sous-jacent et non de rendre l’étage indépendant des autres. L’économie internationale organise les conflits des pays, le ministère national ceux des entreprises, la direction des entreprises organise les conflits des cadres, les cadres ceux des employés de leur service, etc. Le succès de chacune de ces gestions n’est possible que si la gestion sous-jacente est garantie. Elle n’est pas indépendante. Il s’agit d’une superposition d’organisations (le terme exact est superimposition). Une économie qui cherche à s’émanciper des citoyens est un esprit qui pense inutile de nourrir son corps.

Est-ce une opinion de plus ? Encore un qui veut avoir raison plus que les autres ? Notez que cet article ne contient aucune revendication. Juste le rappel du principe fondamental qui fait le destin de la réalité : l’auto-organisation. Une société malade est une société qui a cessé de s’auto-organiser.

Plus de détails dans un prochain livre : Societarium.

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Souhaitez-vous voir la Nouvelle-Calédonie s’affranchir de la France?

(question posée sur Quora, forum anglophone)

Pour comprendre la situation en Nouvelle-Calédonie, faisons une petite expérience de pensée qui s’en rapproche. Le décor est une petite ville rurale du Middle West, où le revenu moyen est plutôt maigre, qui vote à plus de 90% républicain. Des entreprises high-tech fabriquant des instruments très délicats décident de s’y installer en raison de la totale absence d’activité sismique dans la région. Comme ces entreprises ne trouvent pas localement les compétences nécessaires, une immigration de cols blancs fait grandir un quartier bourgeois et riche qui vote démocrate. Les ruraux et les cadres s’ignorent et se méprisent, pas toujours en silence. Incidents entre jeunes et cambriolages deviennent courants. Policiers et juges sont payés par l’Etat fédéral. Les ruraux les disent à la solde des riches et les cadres les trouvent laxistes. Un référendum est proposé aux habitants pour savoir s’ils veulent s’affranchir de l’Etat fédéral et devenir indépendants. Ils désigneront et payeront à l’avenir leur propre police et leur propre justice. Pensez-vous que les citoyens devraient répondre ‘oui’ à ce référendum pour l’indépendance vis à vis de l’espace fédéral américain dont les lois ont permis l’installation de cette population nouvelle ?

Cette analogie souffre de défauts, certes, cependant elle permet de comprendre à quel point la question posée lors du référendum calédonien est déconnectée de la réalité locale. Ni le ‘oui’ ni le ‘non’ n’ont bien sûr la moindre chance de résoudre le conflit entre les populations locales. Au contraire, le simple fait de tenir un tel référendum n’a qu’une conséquence possible : exacerber les tensions entre deux groupes équivalents en nombre et aux modes de vie difficiles à concilier.

La question que j’aurais voulu voir poser, en tant que calédonien, est celle-ci : « Etes-vous d’accord pour jeter dehors tous les intolérants, qu’ils soient brunis par le soleil ou blanchis par l’éclairage artificiel ? ». Un grand ‘oui’ aurait donné une chance au vivre-ensemble. Malheureusement ce sont les extrémistes des deux camps qui ont projeté ce référendum et décidé de la question à poser. La politique consiste, avant tout, à ne pas menacer sa propre raison d’être.

La situation de tout pays doit être évaluée à différents niveaux d’information. Nous savons tous qu’il existe beaucoup de ces niveaux entre la vie au quotidien et le discours politique/médiatique. Le quotidien, dans la société kanak, c’est énormément de frustations, de violences faites aux femmes, de haines claniques, d’identités fragiles.

Un exemple comme on en rencontre presque chaque jour ici : au cours d’une fête de mariage une femme kanak contredit l’un des hommes présents. Il la tabasse, lui arrache une grande poignée de cheveux et la peau du crâne avec. Elle finit à l’hôpital. Ses amies lui conseillent de porter plainte. Que fait le policier chargé de recueillir sa plainte ? Il lui conseille de renoncer car son agresseur, lui-même cadre de police kanak, a plusieurs témoins prêts à jurer que c’est elle qui l’a provoqué et agressé.

Aujourd’hui comme hier, les nationalismes sont moins une sauvegarde de l’identité culturelle qu’un moyen d’éviter le regard du monde, et protéger ses petites barbaries.

Extrémismes

Tous les esprits hébergent les mêmes concepts. Ils se transmettent comme des virus. Comment, alors, arrive-t-on à se radicaliser ? Bien entendu, le tempérament est incriminé. Un hyper-individualiste cherche une posture spécifique. La radicalisation la lui fournit. Mais ce n’est pas le seul facteur. Un autre est plus commun, fonctionne en tant qu’a priori : certains croient que face à un extrémisme il en faut un autre pour l’équilibrer. L’apparition d’une idée qui leur semble extrême, même si elle ne l’est pas vraiment, génère leur propre extrémisme ou l’amplifie. Nécessité d’extérioriser ce conflit. Toute la personnalité doit participer à la radicalisation du discours. Toutes les cohortes de concepts propriétaires sont mobilisées en ce sens. Tandis que d’autres personnes internalisent le même débat. Ils exercent le conflit entre les idées à l’intérieur de leur assemblée conceptuelle. La personnalité, les actes, le discours, véhiculent le compromis qui en résulte.

Il est facile de transposer ces observations à la politique. Nous trouvons aux extrémités de l’hémicycle, radicalisées, la première catégorie de ces personnes, persuadées qu’il faut un extrémisme pour en équilibrer un autre. Nous trouvons au centre les personnes ayant déjà fait avancer les débats en interne, pour trouver leurs solutions. Ils espèrent que les autres vont faire de même et les rejoindre.

Conséquence sans doute désagréable à entendre pour les radicaux : les extrémistes existent les uns grâce aux autres, grâce à ceux du bord opposé, davantage que par la grâce de leurs idées, comme ils se plaisent à le penser.

Aux partis indépendantistes avant le référendum

Vous ne savez pas comment guider votre jeunesse.
Vous réclamez davantage de responsabilités alors que vous n’exercez pas correctement celles que vous avez déjà.

Écoutez cette anecdote très banale : mon fils s’est fait voler son scooter devant le lycée. Le voleur a été vu. Tout le monde au lycée sait de qui il s’agit. C’est un Wamytan. Ce nom suffit pour que rien ne soit fait. Ce nom garantit l’impunité. Le jeune Wamytan est baron en son lycée. Les règles ne sont pas pour lui. La police n’entreprendra strictement rien à son encontre.

Un historien célèbre a dit : Quand il s’émancipe, le colonisé commence par copier le pire du colonisateur. Ce n’est que bien longtemps après qu’il commence à copier le meilleur.

Alors je vous le demande, messieurs et mesdames, quand allez-vous cesser de copier le pire et nous aider à améliorer le nôtre ?

Quand allez-vous développer avec nous le meilleur ?