Le stoïcisme est-il adapté aux excès des religions ?

La religion est la justification des abus qui naissent de nos frustrations personnelles. Le stoïcisme est le refus d’agir contre ces abus, par peur que ces actions soient aussi l’effet de frustrations personnelles. Religion et stoïcisme sont ainsi réunis en tant que réflexions égocentrées. Tout est ramené à l’individu. Existe-t-il des contreparties à ces extrémismes de l’ego ?

La croyance en Dieu et en le collectif de nos esprits s’opposent à la religion et au stoïcisme. Dieu symbolise ce qui est supérieur à l’humain, ce qui échappe à ses petites frustrations individualistes. Il ne peut être convoqué à l’appui de nos aspirations mesquines. Les religions sont fondamentalement des chaînes posées sur Dieu, pour le réduire à l’état d’esclave de nos névroses infantiles. Une religion n’est pas un collectivisme. C’est la multiplication de désirs égoïstes au sein d’une grande excuse inattaquable appelée Dieu.

L’humain ne cherche pas à dissimuler qu’il a réduit son Dieu en esclavage. C’est lui qui choisit son nom, Allah, Jéhovah. Il ne dissimule pas que son Dieu est communautariste et guerrier. Il sert son peuple et détruit les autres. Le peuple n’est pas “élu“ par Dieu. Il l’a au contraire capturé, grimé à son image. Il a instillé ses haines en lui. Ce pauvre avatar défiguré de Dieu n’a plus qu’à écrire sous la dictée : « Voici ma parole divine… », entouré de ses geôliers en soutane, en qamis ou en bure.

Le stoïque est tellement inquiet de la manière dont Dieu est traité qu’il n’ose dire un mot, craignant que ses protestations soient l’amorce d’une nouvelle religion. Le stoïque définit son individualité dans le fait de ne pas l’imposer aux autres. De fait, il est ainsi fortement individualiste et abandonne Dieu tout autant que les dévots.

Car Dieu est le symbole du collectivisme. Il n’est pas nécessaire de savoir s’il existe une entité incommensurable derrière ce symbole. Dieu existe déjà, physiquement, indubitablement, en tant que collectif des esprits humains. L’idée d’être humain, répétée à l’identique dans sept milliards de cerveaux, en fait une représentation tout aussi réelle que n’importe quelle autre image incluse dans notre réalité.

Dieu est l’émergence de l’idée d’être humain. Dieu est intentionnel. Cette intention n’est pas d’être un humain ressemblant à celui qui l’héberge. L’intention divine est de ne ressembler à aucun, parce qu’elle efface toutes les différences.

L’intention individuelle, par contre, est de faire ressembler tous les autres à soi. Alors on se dit “guidé par Dieu“ pour grandir ses minables haines personnelles. Mais on n’a suivi aucun guide. Au sein de la terrifiante schizophrénie de son esprit on a au contraire battu Dieu, cassé sa résistance, pour lui faire marmonner son texte : « Ton désir est grand, à toi mon fidèle ».

Le stoïque est porté par la même intention individuelle, celle de faire ressembler tous les autres à soi. Si l’inaction contre l’autre se généralise, pense-t-il, les agressions cesseront. Malheureusement cela va à l’encontre de la définition même de société. La société est entrer en relation avec l’autre. La société est participer au conflit. Le collectif n’a de sens que par dessus tous ses constituants, tous ses atomes humains, tous actifs pour lui donner sa forme. L’idée d’être humain ? Comment cette émergence pourrait-elle contenir le respect de l’autre si ses constituants ne sont pas activement en train de la promouvoir ? Comment cette idée peut-elle émerger si ses promoteurs l’individualisent en eux au lieu de la collectiviser ?

L’erreur du stoïque est de n’avoir pas compris la nature de la relation humaine : un conflit permanent et dynamique produisant des idéaux supérieurs à lui. Dieu existe mais il est couvert d’oripeaux. Refuser le conflit est refuser d’essayer de le vêtir convenablement. Plus un grand nombre d’humains le trouvent convenable, plus il correspond à ce qu’il devrait être vraiment.

Cherchez-vous l’image de Dieu ? Ne demandez pas à l’autre quelle est la sienne. Demandez-lui en quoi la vôtre lui déplaît.

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