Pourquoi la Nouvelle-Calédonie a-t-elle rejeté l’indépendance vis à vis de la France?

(dernière des 4 questions posées sur le Quora anglophone à propos des référendums)

Que la Nouvelle-Calédonie ait rejeté l’indépendance vis à vis de la France est accessoire. Le résultat des référendums est qu’elle s’est séparée en deux blocs radicalisés et va droit vers un nouveau conflit.

Ces 3 référendums sont le résultat des accords de Nouméa, après la révolte kanak de 1984 (les Évènements). Les Accords étaient censés permettre aux moitiés kanak et non-kanak de la population de se réconcilier, puis décider d’un commun accord de l’indépendance définitive ou non.

Comment des responsables politiques ont-ils pu être assez stupides pour penser qu’une telle chose allait se produire naturellement ? Il aurait fallu conditionner la tenue des référendums à la réconciliation préalable. Nécessité surtout d’une contrainte sur chacune des parties pour faire l’effort du vivre ensemble, par exemple en faisant dépendre l’aide financière de la France des progrès entrepris, et avec la menace d’une division du territoire en cas d’échec (ce dont aucune des parties ne voulait).

Un référendum est une excellente manière de faire s’exprimer le peuple quand un ‘oui’ ou un ‘non’ l’emporte très largement. La force du résultat éteint les contestations. Dans le cas contraire vous créez un conflit inextinguible. Les vainqueurs, à peine plus nombreux, ont l’impression d’avoir remporté une ‘bataille’. Donc la société est en guerre ! Les vaincus se sentent opprimés par la force, leur nombre ayant démontré le droit de leur choix à exister.

C’est exactement ce qui s’est passé pour la consultation calédonienne. Le désir d’indépendance s’est renforcé de son échec. Après deux consultations, il est plus radicalisé. Il y a dix ans, les gens se côtoyaient sans que cette question soit crispante. Aujourd’hui chaque regard entre kanak et blanc héberge ce méchant conflit.

Les signataires des Accords ont légué la patate brûlante à la génération suivante. Les référendums devaient refermer la profonde blessure de l’identité calédonienne. Le dernier risque de conduire à de nouveaux Évènements, à un divorce définitif, peut-être la partition. C’est dans l’air du temps. Les frontières se créent plutôt qu’elles ne s’effacent en ce siècle, sans doute parce que chaque être humain renforce celle qui l’entoure.

Le séparatisme était-il inévitable ? Pas du tout. Les calédoniens sont parfaitement capables de s’entendre. Encore fallait-il comprendre les Accords comme une marche vers le destin commun et non comme une révolte reportée au siècle suivant !!

Un idéal dont auraient du s’imprégner les responsables politiques locaux, pour le transmettre activement à la population. Quel est le rôle des élus ? C’est traiter les conflits dans une assemblée afin d’éviter que les gens s’écharpent dans la rue. Nos délégués sont parés d’honneurs, de pouvoir, et d’un bon salaire, pour mener cette tâche. Malheureusement les élus calédoniens manquent d’envergure. Aucune distance avec la rue. Pas un n’a été suffisamment pénétré de sa tâche pour porter l’esprit des Accords. Personne n’a fait correctement son travail.

Les leaders blancs ont défendu aveuglément les valeurs françaises, qu’elles soient défendables ou non. Vous pouvez soutenir sans difficulté auprès des kanaks la récompense par le travail, tandis que c’est impossible pour les gains faciles du rentier. La majorité des calédoniens n’a jamais reçu ni ne recevra la moindre propriété en héritage. La terre kanak n’appartient pas à l’individu ; beaucoup de blancs n’ont pas de fortune. Or, 40 ans après les Évènements, la Calédonie fait encore figure de paradis fiscal pour les rentiers.

Mais les plus coupables sont certainement les leaders indépendantistes. Particulièrement ceux incapables d’exister sans un discours radical sur l’indépendance. Ceux-là même qui ont créé une jeune génération de kanaks persuadés qu’avec l’indépendance ils vont récupérer les biens des blancs. Ceux-là n’ont jamais voulu du vivre ensemble. Ils refusent les Accords sans avoir le courage de le proclamer. Car ils ne fédéreraient plus grand monde.

Un troisième et dernier référendum, quel que soit le résultat, sonnera le glas d’une réconciliation. En le réclamant, ces leaders emmènent sciemment la Nouvelle-Calédonie vers un nouveau conflit. Ils ont en effet échoué à convaincre la moitié non-kanak des calédoniens que l’indépendance pouvait être désirable. Au contraire ils l’ont persuadée qu’elle allait descendre dans l’arène avec les lions, en l’occurence des gangs de jeunes kanaks racistes et haineux, décidés à faire fuir les blancs. Les manoeuvres d’intimidation ont commencé, autour des bureaux de vote, lors du dernier référendum. Certains électeurs ont fait demi-tour.

Quelle débâcle morale pour des responsables censés faire appliquer un accord signé par toutes les parties ! Quelles névroses sont assez profondes pour s’aveugler ainsi ? Inutile d’employer de grands mots en fait. C’est la banalité du mal, comme l’a dit Hannah Arendt. L’opportunisme du quotidien, en politique, ronge les esprits faibles.

Si encore ces leaders étaient adossés à un sentiment anti-blanc majoritaire chez les kanaks, nous pourrions les féliciter d’exercer correctement leur représentativité. Mais non. La majorité silencieuse n’est pas haineuse. Si elle héberge des frustrations certes, c’est à cause de la structure de la société kanak, et des comparaisons avec le voisin blanc.

Vous naissez dans une tribu ? Votre destin est déjà tracé. Parce que vous êtes kanak ? Non. Parce que vous êtes né dans une tribu. Femme ou homme ? L’écoute change. Fils de chef ou quidam obscur, tout est bouleversé. Premier-né ou benjamin, votre statut est différent. Certes la société occidentale n’est pas non plus égalitaire. Mais elle tente d’amoindrir les différences liées à la naissance, pas les figer ou les exacerber. Tout individu naît avec la même importance.

Cette importance, chaque occidental s’efforce de la faire fructifier. Trop d’individualisme ? Trop de prétentions ? C’est vrai. Le collectivisme occidental a du plomb dans l’aile. Il est devenu une collection d’intérêts égoïstes. Le message chrétien est oublié. Le blanc a de l’inspiration à retrouver dans le communautarisme kanak. Mais comment ouvrir une troisième voie quand le discours politique n’est que ségrégationniste ?

Les politiciens amplifient le discours de la rue, échouent à prendre de l’altitude. La ségrégation crée l’envie. Une envie d’individualisme chez le kanak, avec les avantages pour soi identiques au blanc. Qui devrait être équilibrée par une envie collectiviste chez le blanc, le retour à une solidarité plus authentique, à l’image du kanak. Mais cette envie n’existe plus. Il n’y a que l’autre, à sens unique, impossible à satisfaire. Les blancs ont aussi fermé le dialogue.

La manière facile d’éteindre ses frustrations est d’éliminer de son horizon ceux qui en sont la cause. Le désir d’indépendance est bien celui de faire partir le blanc. Il ne peut pas en être autrement.

Les leaders kanaks modérés se sont fait piéger par les radicaux. Le 3ème référendum conduit tout droit à un conflit radicalisé, mais ils ne peuvent y renoncer sans cesser d’exister politiquement. C’est ce qui s’est passé pour le parti blanc modéré, Calédonie Ensemble, dont la voix est devenue inaudible.

Au final les « Accords » ont servi les extrémistes des deux bords. Parce que les autres ont assisté à leur perversion sans réagir. Pourquoi ne trouve-t-on jamais de fortes convictions au centre ? Pourquoi tant de mollesse, face au poids du laisser-faire ?

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