L’erreur de la France

Dans cet article j’explique la relation psychologique entre la Nouvelle-Calédonie/Kanakie et la France, avec l’aide de l’analyse transactionnelle. Cette approche montre que non seulement la France se fourvoie dans son attitude actuelle de non-ingérence, mais que cette politique est la pire pour une Calédo-Kanakie éventuellement indépendante. Quand deux frères se battent violemment et que papa a toujours été là pour les séparer, la non-ingérence devient un message très fort. C’est : « Blessez-vous gravement, je m’en lave les mains ». Je montre que l’ingérence productive n’est pas celle de la relation parent-enfant exercée depuis deux siècles, mais celle du partenariat entre économies indépendantes, privilégié par les liens culturels.

Mais revenons d’abord à la racine des informations que vous recevez : au discours. Chacun d’entre vous sait qu’un discours dissimule une foule d’interprétations possibles selon la personnalité qui l’énonce et celle qui écoute. Un discours est une émergence, minuscule partie visible de l’énorme complexité de l’esprit. Le discours ne ressemble pas forcément au reste. Il peut être aigu, tranchant, et l’esprit est tout en rondeurs sous la surface. Ou au contraire le discours est mielleux, réconfortant, et l’esprit sous-jacent est dur, avide, méprisant.

Un discours contient finalement très peu d’information exploitable si vous ne connaissez pas intimement celui qui parle et celui qui écoute. En entendant le compte-rendu d’un sujet qui vous touche de près, vous vous dites souvent : « Mais de quoi parle ce journaliste ? Est-il seulement venu voir ce qui se passe ici ? ». Les médias seraient-ils alors une vaste fumisterie ? S’ils ne transmettent que des discours, c’est effectivement une information sévèrement tronquée. Les réseaux sociaux sont pires encore. Loin d’analyser qui parle et qui écoute, ils multiplient les « ce que moi j’en pense ». Qui fait pour vous le tri dans toutes ces manipulations ?

Parmi les médias existent heureusement ceux qui vont dans l’intimité des personnages. Regards psychologiques, philosophiques. Ils ne vous vendent pas leur réalité personnelle, ils démontent les autres, dont la vôtre. Incision difficile ? Respirez un bon coup.

La France est lourdement handicapée, chroniquement, par sa névrose coloniale. La psychanalyse n’est pas terminée. La culpabilité se transmet de décideur en décideur (blanc). Peut-être faudrait-il un président noir ou beur pour y mettre fin ? Cette culpabilité transgénérationnelle donnerait presque du sens au décodage biologique, une pseudo-science qui pousse très loin le psychosomatique : nos maladies seraient héritées de conflits remontant jusqu’à nos aïeux. Ton cancer est un message. Ton arrière-grand-père est parti en exil ? Tu en subi le stress. Tes arrière-arrière-arrière-grands parents ont colonisé la Nouvelle-Calédonie ? Aujourd’hui c’est toi qui paye la dette, qui travaille à la place de l’autre.

Vis à vis des anciennes colonies devenues départements, collectivités associées, la névrose française se résume ainsi : j’allaite, j’écoute, je n’interviens pas. Je suis papa mais je n’éduque pas. Je donne des jouets, peu importe qu’ils soient cassés. Je donne des billets, tant pis s’ils sont brûlés ou volés. J’attends que mes enfants grandissent, en espérant qu’ils finiront par me pardonner.

L’analyse transactionnelle est fondée sur l’idée simple que notre personnalité peut prendre plusieurs états, Parent, Adulte et Enfant. Elle correspond à des réflexions que chacun se fait en observant les autres : « Il est paternaliste », « c’est un adulte responsable », « il fait l’enfant ». L’analyse transactionnelle ajoute des règles de bon sens : une attitude paternaliste place d’emblée l’autre en position infantile, et vice versa. Tandis que deux Adultes ensemble ont une relation équilibrée.

Désignons comme ‘la France’ la conscience culturelle partagée par les gens originaires de métropole, et ‘la Kanakie’ la conscience culturelle kanak. Sous le regard transactionnel, la France a constamment endossé l’état Parent, obligeant la Kanakie à occuper l’état Enfant. Enfant… devenu rebelle, depuis le temps. L’agressivité de cette rébellion adolescente kanak envers le parent français n’est plus dissimulée. Lassée, la France-Parent finit par démissionner de son rôle, abandonnant la Kanakie-Enfant dans une révolte toujours pas digérée.

Car la rébellion, dans une relation Parent-Enfant, n’est pas un désir de rupture. C’est l’attente d’une reconnaissance : celle que l’Enfant a grandi, qu’il mérite le statut d’Adulte, l’égalité avec le Parent. Parent qui doit lui-même basculer dans l’état d’Adulte et abandonner son paternalisme.

Si le switch n’est pas fait, de part et d’autre, chacun stagne dans son état initial. Le Parent tombe dans une névrose paternaliste. L’Enfant végète dans une névrose infantile. L’indépendance des Nouvelles-Hébrides en Vanuatu en est le parfait exemple. N’importe quel autre Parent (Australie, Chine) peut réadopter ultérieurement l’enfant abandonné, qui a perdu l’envie de se défendre.

La non-ingérence de la France ne favorise pas la maturité de la nouvelle Kanakie. Elle l’étrangle. Elle l’assassine. Rares sont les dirigeants indépendantistes qui en ont conscience. La plupart n’ont pas réglé le difficile sujet de leurs propres frustrations de jeunesse. Le décodage biologique a raison : c’est la prochaine génération kanak qui sera malade du conflit irrésolu que ces dirigeants vont léguer. Kanakie… ou Kanaku ?

Rétorquez-moi, c’est facile, que parler péjorativement de Kanaku est un jugement de métropolitain. Le kanak, lui, ne va-t-il pas hurler de joie ? Le vanuatais n’a-t-il pas été cité comme le citoyen le plus heureux au monde ?

Aïe ! Là aussi c’est un jugement, et un classement, fait par des occidentaux. La réalité est que tout jeune vanuatais un peu curieux, talentueux, ne rêve que de quitter son île et voir le monde. Les plus volontaires s’installent en Nouvelle-Calédonie et se considèrent chanceux, alors qu’ils occupent des postes très subalternes par rapport à leur intelligence.

Quel est le jugement le plus indépendant ? C’est celui de l’humanité collective, celui d’un citoyen du monde. Il est ceci : le citoyen chanceux est celui qui décide de son destin comme il l’entend. Rester, partir, revenir, tous les choix lui sont permis. Nous faisons le plus bel honneur à nos racines… quand nous pouvons les déterrer, et les replanter. C’est dans la décision de les garder que réside l’hommage, et non dans l’impossibilité d’en changer.

Pour avoir connu l’intimité des vanuatais avec l’association Solidarité Tanna, je dirais qu’ils sont heureux dans le présent, et mélancoliques dans leur destinée. Vivre dans un présent perpétuellement identique, en refusant les conflits. Être ce présent, sans pouvoir le guider. Être impuissant s’il est menacé, parce que l’avenir est planétaire et que votre voix est inaudible à cette hauteur…

Que devrait faire la France en pratique, pour échapper à son erreur ?

Le Parent donne de l’argent de poche (que se disputent les deux frères). L’Adulte fait des affaires.

La France doit être, avec ses colonies, le meilleur des représentants de commerce. Il doit les démarcher activement, incessamment.
« J’arrête l’argent gratuit dont seuls quelques intermédiaires véreux profitent ».
« Je veux être votre partenaire privilégié avec des conditions sans concurrence ».
« Produisez vous-même votre nickel et je vous l’achète au meilleur prix ».
« Manque de fonds pour une usine ? Donnez-moi une part minoritaire. A vous d’assurer sa rentabilité ».
Etc… Relation d’Adulte à Adulte, par une négociation commerciale directe de la France avec les partis indépendantistes, qui contrôlent de fait le congrès.

Qui refuse la meilleure offre quand il est enfin traité comme un égal ?

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