Quelle politique publique pour lutter contre l’obésité ?

politique-alimentaireHandicap terrible du politicien : il doit prendre des mesures générales face à une incroyable diversité d’expression de chaque problème chez ses administrés. Le surpoids en est un exemple caricatural. Tout le monde n’est pas en excès de poids. Nous sommes tous, par contre, exposés à l’aliénation du comportement alimentaire par une industrie qui cherche à séduire et non à faire bien manger. Il existe des gens dont les défenses sont déjà effondrées (les obèses), d’autres qui résistent (ceux qui remplissent le caddie avec un oeil critique), quelques-uns dont le rapport à l’alimentation est psychopathique (anorexie, boulimie). Dès lors, quelles mesures généralistes vont bénéficier à tous les comportements alimentaires, corriger les néfastes sans nuire aux bons ?

En matière de comportement, la méthode scientifique hélas la plus répandue attribue aux gens des paradigmes identiques et postule qu’il suffit de quantifier les différents agissements communs pour dépister ceux qui, en moyenne, sont fortement corrélés au surpoids. C’est une approche anti-individuelle, anti-qualitative. Elle ne correspond pas à la réalité. Quelle moyenne peut-on faire, en effet, entre des tempéraments extrêmement méfiants vis à vis de leurs choix alimentaires, voire militants contre la malbouffe, et d’autres qui s’en moquent complètement ?

Les « profils » de comportement sont un progrès. Par contre ils compliquent la tâche d’une politique générale : comment déterminer les mesures profitables à toutes les catégories ?

Il faut redéconstruire ces modèles, découvrir les points-clefs orientant le comportement. Comme les thérapies aujourd’hui les plus avancées en médecine, la lutte contre l’obésité relève de mesures extrêmement bien ciblées, et non de discours généralistes.

Une application immédiate concerne les spots de prévention. Plutôt que dire « il faut maigrir », ils doivent sélectionner des inconvénients précis et méconnus du surpoids, souvent noyés dans la réprobation marécageuse qui entoure l’obésité. Par exemple une caméra peut se promener dans une maison de retraite, parmi les plus âgés encore en bonne forme, et s’arrêter à la fin sur la remarque étonnée : « Mais il n’y a aucun gros parmi vous ! ». A quoi est répondu : « Eh bien non, ils sont tous décédés »…

Notez qu’un tel scénario ne fait pas que pointer l’aspect punitif de l’obésité. Il met l’accent sur la satisfaction des gens normo-pondéraux, leur plaisir à profiter de la vie malgré leur âge. Les clips parlant exclusivement de risques et de complications ne retiennent pas l’attention des gens. Les études en IRM fonctionnelle confirment. Est-ce une surprise ? La société édicte déjà tellement de règles que les nouvelles se mettent à la fin d’une file interminable devant le bureau de l’attention consciente ! Les précédentes n’ont pas encore été gérées.

Beaucoup moins fournie est la file des mimétismes positifs. Surtout au sein de la culture française, particulièrement portée à la critique plutôt que l’encouragement. Un bon clip doit laisser un sentiment d’identification à une personne de poids normal et non un dégoût de soi.

Un préliminaire psychanalysant ? Comprenons pourquoi une campagne doit être centrée sur la personne et non l’obésité elle-même. L’objectif est d’utiliser des méthodes aussi détournées pour changer le goût des gens, que celles populaires chez les publicitaires pour mettre au poignet une montre de luxe ou faire rouler dans une voiture coûteuse. Il faut agir sur l’identité des personnes. La nouvelle image de soi doit être propriétaire, et non appartenir à une CAFAT avide d’économies, ou une société préférant des citoyens dans la norme.

Cette appropriation se fait de manière essentiellement inconsciente, par petites touches, de manière à ne pas détruire l’équilibre de l’identité existante. On ne veut pas des gens qui se détestent, mais qui s’apprécient autrement.

Nous voici arrivés aux décisions pratiques. Le sucre est-il une drogue ? Les avis sont partagés. Peu importe, nous nous cantonnerons à un principe universel : tout ce qui est outrancièrement séduisant doit être délimité par quelques barbelés. Ces protections s’appellent « luxe », « cérémonie », « rite initiatique ». Celui qui baigne dans le plaisir facile n’en voit plus ni les avantages ni les inconvénients. Le « luxe » est une difficulté d’accès au plaisir, qui le raréfie et l’amplifie. De ce point de vue le sucre doit être traité comme une drogue. S’en procurer devrait être plus compliqué. L’espèce humaine est handicapée par un goût féroce pour le sucre, un carburant rapide et très efficace pour l’organisme. C’est l’un des rares aliments qui ne fait pas l’objet d’une programmation dans l’enfance, interaction entre ce qui nous est nécessaire et disponible, et qui fait la variété des goûts individuels. Tout le monde aime le sucre. L’instinct pousse à s’en gaver comme un ours de miel.

Comment transformer le sucre en produit de luxe sans pénaliser le portefeuille des consommateurs ni les entreprises locales du secteur ?

Déplaçons toutes les taxes des produits de première nécessité, comme les « bons » aliments et les produits d’hygiène, sur les produits sucrés. Coup double : l’hygiène s’améliore (1er facteur d’allongement de l’espérance de vie, loin devant tous les traitements médicamenteux), les maladies métaboliques diminuent.

Les bénéfices des producteurs, après un creux, redeviendront identiques. Moins de débit, mais marge adaptée en conséquence. L’industrie du luxe n’est pas la moins rentable.

Le consommateur va-t-il modifier ses habitudes, si son caddie ne coûte pas plus cher, s’il économise sur l’hygiène ce qu’il dépense en plus sur le sucre ? Oui, parce que le statut de l’aliment change. Il devient, comme l’alcool, un produit spécifique. Ce n’est plus quelque chose que l’on prend sans y penser, comme de l’eau versée dans un verre. Il existe un intérêt à l’économiser. Surtout si les plaisirs qu’il apporte apparaissent mièvres face aux risques. De ce point de vue le sucre est beaucoup moins séducteur que l’alcool. Personne ne croise d’obèse en plein trip après avoir englouti une boite de gâteaux. Le malheureux fait même peine à voir, le souffle court, la démarche basculante, le sac de médicaments à la main, raccordé jusqu’à la fin de sa vie à un médecin référent… Bref son corps lui appartient-il encore ?

Le succès dans la lutte contre l’obésité vient d’un déplacement des repères. Pas ceux de la société, qui sont clairs, trop impératifs même. Il s’agit d’une individualisation du problème. Les changements inconscients sont plus efficaces que les conscients. Plus besoin d’y attacher son attention de façon épuisante. C’est l’image personnelle du Soi qui nous dirige, et non les modèles idéaux enseignés par les professeurs du bien-être. Les obèses sont fréquemment ceux dont l’attention avait déjà du mal à se fixer à l’école, ceux qui décident d’après le « j’aime » ou « j’aime pas ». Le statut social est moins en cause que l’aptitude à s’observer vivre, à s’évaluer avec une certaine indépendance devant le miroir, posséder ce que j’appelle un « Observateur » intérieur.

Les futurs obèses sont les personnes les plus vulnérables aux manipulations du sociotope sur l’inconscient. Jusqu’à présent ce sont les publicistes et les industriels qui en profitent. Une réglementation devrait l’interdire pour le sucre comme pour le tabac ou les médicaments. Nos congénères ont un choix énorme d’éléments pour construire leur identité, néanmoins ne faut-il pas exclure les bombes à retardement ?

Alors la politique préventive peut occuper la place, en s’appuyant sur les vraies ficelles de la pub, en abandonnant l’idée fleur bleue que les gens deviennent spontanément responsables quand on leur tend un panneau « Attention ! ». La conscience n’est pas aux commandes du comportement, ce sont les habitudes. La conscience ne peut que constater les dégâts. Ses efforts pour modifier les automatismes de vie sont d’autant plus lents et difficiles que l’âge avance. La cible privilégiée est l’adolescent.

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