Mission solidaire à Ambrym

Compte-rendu en 3 parties de la 2ème mission de l’association Solidarité Tanna à Ambrym : 1) contenu médical de la mission (qui intéressera essentiellement les prochaines expéditions), 2) montée au volcan (nous avons eu des créneaux d’observation exceptionnels), 3) conclusion (avec suggestions d’organisation pour les prochaines missions).
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1) Mission médicale

Craig’s Cove
Chefs : Ruben, Benoit, Benedict. Excellent accueil, avec une cérémonie. Un discours est attendu du chef de la mission, mais heureusement pas une démonstration de danse, qui aurait déconsidéré immédiatement son professionnalisme…
Village qui a les conditions de vie les plus difficiles. Cultures peu productives. Lié à la situation géographique (proche du rift volcanique et en bordure de la zone sous les panaches de cendres) ? En plus l’infirmier du secteur, Yvon, ne les visite pas. 2 heures de marche pour se faire soigner : seuls les cas graves y vont.

Très forte proportion d’otites (humidité locale extrême), plusieurs perforations spontanées vues chez les enfants en plus des otites aiguës banales, multiples tympans cicatriciels avec des surdités partielles chez les adultes. Gros besoin de corticoïdes (nous en avions très peu) et d’antibiotiques (très peu aussi en stock et nous avons voulu en garder un peu pour les autres villages alors que c’est là qu’ils étaient essentiellement nécessaires).
Une cinquantaine de personnes ont été vues. 2 villages sont côte à côte, un francophone et un anglophone. Une école primaire francophone est sur la même pelouse que le bâtiment utilisé pour nos soins. 2 enseignants, dont le directeur, efficace et sympathique. Dans la classe : démonstration de brossage de dents et « recrutement » des enfants pour les vérifications de tympans : tous ceux qui ont été amenés avaient des otites…
En plus de l’ORL infectieux très présent, nous avons vu un peu d’ophtalmo (opacifications cornéennes), beaucoup de plaies et de furoncles que les gens traitent eux-mêmes en l’absence de permanence de l’infirmier ; heureusement ils ne se débrouillent pas si mal : la plupart des plaies étaient propres. Gros abcès de la bourse pré-rotulienne vidé chez un jeune.
Tout le reste, plus d’une moitié en fait, est de la rhumato : lombalgies, cervicalgies, genoux dégénératifs. Dès les premiers traitements manuels et visco-supplémentations réalisés, c’est l’affluence. Le Pr Schmidt, fort aimable, présente à nos clients le menu : « Monsieur a besoin d’une injection. La voulez-vous saignante ? »
Nous avons utilisé la moitié du stock des produits déjà dans ce seul village. Une erreur ? Si la vacation suivante ne vient pas avec « la piqûre », il risque d’y avoir des déceptions.

Au niveau de l’équipe dentaire : générateur insuffisant pour fournir le courant à la mallette -> seules extractions et soins des petites caries ont été réalisés. Cela faisait déjà beaucoup. L’équipe précédente semble avoir été handicapée par un fonctionnement intermittent de la mallette. Probablement que la demande maximale prolongée de courant a fait fondre un peu plus la bobine. Le problème s’est reproduit à Port-Vato mais la mallette a pu fonctionner par intermittence. Il n’y a qu’à Sessivi et Endu que le générateur a eu la puissance nécessaire pour une utilisation normale.

Sessivi
Passage par Bahia au centre médical du secteur sud-ouest : Yvon, infirmier, est originaire du nord d’Ambrym. Sa compétence est remarquable. Il est même très imaginatif sur les particularités des maladies locales, recherche la raison des ulcères fréquents à Sessivi dans le mode d’alimentation et l’environnement volcanique. Malheureusement il est très isolé dans sa compétence pour la taille de la population à traiter, et est proche de la retraite, qu’il voit arriver avec une satisfaction évidente : trop de responsabilités et de sollicitations.
Faut-il envoyer dans les îles (ou la brousse calédonienne) des jeunes diplômés qui feront leurs premières bêtises ou interventions approximatives sur des gens qu’ils côtoieront quotidiennement par la suite ? Ou placer un vieux briscard expérimenté mais dont le « jus » se raréfie avec le stress accumulé par les années de travail ? Probablement un de chaque sorte, si on en a les moyens.

A Sessivi l’efficacité d’Yvon se fait sentir. Beaucoup moins de problèmes de médecine générale. Les spécialistes sont ici les plus utiles. Nous revoyons d’ailleurs les problèmes que l’équipe précédente n’a pu résoudre, hernies inguino-scrotales à opérer, goitre, surdités. Nous améliorons les problèmes rhumato, mais les produits commencent à se faire rares. Heureusement un certain nombre relèvent de simples changements d’habitudes : syndromes rotuliens, rachialgies mécaniques, séquelles d’entorse, troubles statiques plantaires. Les jeunes sont très réceptifs aux conseils même en partant de la lésion anatomique ; tout le monde a déjà vu un cartilage sur un os de poulet. Les vieux sont plus désorientés et dans la déification du médicament : leur contentement devient évident à partir du moment où l’on additionne une boite d’antalgiques. Le blister ou sachet individuel à l’occidentale a un effet placebo considérable par rapport au médoc de l’infirmier, un générique chinois en vrac par boites de 100.

Olivier, directeur de l’école primaire de Sessivi, s’est mis en quatre pour nous installer ; il est resté très présent pour servir de traducteur et organiser l’arrivée des gens, ou s’est fait remplacer par un adjoint dès qu’il était appelé ailleurs. Le cas-test pour la mission s’est présenté d’emblée : la propre femme d’Olivier souffre de douleurs abdominales sévères à notre arrivée, avec un peu de diarrhée ; elle a accouché d’un bébé un mois plus tôt ; après enquête il semble qu’elle soit seule à avoir mangé un crabe. Aïe ! Pourvu qu’il se soit pas aussi méchant que certains de nos crabes de cocotier. Nous n’avons plus d’antibio après les otites et pneumonies à Craig’s Cove. Yvon nous a dépanné d’une boite d’amoxicilline ; pas un spectre terrible pour du digestif. Je fouille ma pharmacie perso et y trouve par miracle une plaquette de Bactrim. Le lendemain, la femme d’Olivier est quasi-guérie, ouf !
Nous aurons vu, comme à Craig’s Cove, une cinquantaine de personnes, mais beaucoup moins de quasi urgences médicales.

Travail continu, pendant ce temps, pour l’équipe dentaire, facilité par le bon fonctionnement de la mallette. Chaque soir nous aurons eu un bout de paradis en récompense, une crique bien abritée et un peu chauffée à Craig’s Cove, un véritable jacuzzi naturel à Sessivi, et une plage magnifique à Port Vato.

Port-Vato
Nous sommes à nouveau extrêmement bien accueillis. Les gens ont fait un effort visible pour améliorer l’état du petit dispensaire local. Chacun dispose de sa pièce ; c’est assez étouffant dans certaines et un petit ventilateur à piles pourrait coiffer utilement la tête des  prochains missionnaires. Alors que nous nous attendions à moins d’affluence qu’aux 2 précédents villages, d’après les données de la première mission, la consultation est vite saturée. Nous voyons une soixantaine de personnes. Peu de soins urgents, Yvon n’étant pas très éloigné et une aide-soignante officie sur place ; nous n’aurons pas vraiment le temps de discuter avec elle. Notre dernière visco-supplémentation part dans le genou d’un immense guide local, qui ne monte plus au volcan à cause de sa douleur. Le lendemain, il fait des bonds partout.

2) Le volcan
Ce jour-là, une nouvelle spécialité est à l’honneur, pour reprendre la métaphore d’Eric Schmidt : la proctologie volcanique ! Le lac de lave niché au fond du Marum nous attend. Grimpons !… Oui, bizarrement, c’est un fondement situé en altitude. Le cerveau de la bête, la chambre magmatique, est à 6 kms de profondeur. Seul son arrière-train émerge. Nous prendrons quelques clichés de ses hémorroïdes incandescentes. Le jeu est de ne pas se faire surprendre par un gaz intempestif, qui nous propulserait dans un panache… dont aucune fierté n’est à tirer.
Malgré la pluie, la montée se fait dans la bonne humeur, après ces 3 journées stressantes. Le temps reste pourri pour la journée et nous empêche de faire davantage que dresser le camp au bord de la caldera. Un autre groupe piloté par Aventure & Volcans est là depuis 3 jours. Ils tentent une montée au Marum et reviennent composés de 99% d’eau, sans avoir rien vu. Le lendemain ils repartent sous la pluie.
Le temps se dégage en début d’après-midi. Nous démarrons. Les nuages s’écartent devant nous, dévoilent un gigantesque cratère, dont les contreforts ressemblent aux remblais de la mine de Zeus. Au bout du sentier, le lac de lave du Marum. Loin du miroir calme que sont parfois ses homologues aqueux, celui-ci est la machine à laver d’Hadès. L’échappement des gaz roule sans trêve le magma dans l’énorme marmite trois cent mètres sous nos pieds.
Ciel extraordinaire la nuit tombée. Les cinq cratères en activité se réunissent en deux panaches éclairés en dessous par le rougeoiement de la lave. L’échine de la planète ?

Nous ne pouvons rapporter ici tous les délires de ce voyage. Citons le moment où Michel Massat tenta de nous persuader que la traversée d’un marigot au milieu des volcans ne présentait aucun danger, qu’il s’agissait de simple eau douce. Au milieu de ce décor minéral et hostile en effet, la couleur lui donnait l’allure d’un bain de soude caustique. Nous attendîmes prudemment que Michel s’engageât le premier, voyant déjà les gros titres du lendemain : « Lors de sa dernière expédition, le guide Michel Upsa s’est dissous dans une grande effervescence… ».
Nous avons croisé aussi ce chien pitoyable qui a reconnu dans l’oeil d’Eric Schmidt un autre être éreinté par une vie d’esclave au travail, et ne l’a plus quitté d’une semelle, surtout après que celui-ci ait laissé tomber par mégarde un fragment de nouille à ses pieds, plus qu’il n’avait déjà mangé de toute la semaine.
Le chien vanuatais est l’être le plus misérable de la planète. Il faudrait un transhumaniste dans la mission médicale.

Nous n’avons pas parlé beaucoup d’Endu. Comme nous sommes arrivés avec des cartons vides de tout médicament, Eric Schmidt et moi avons décidé de monter dessus pour donner une conférence publique sur les méfaits de Big Pharma.
Poings brandis, nous avons scandé des slogans énergiques : « Résistez aux impostures du médicament occidental ! Vive la médecine par les plantes ! ». Nous avons déclenché un semblant de vague — disons un clapot — de sympathie. Les autres ont dit que c’était juste de la surprise…

Endu est le plus joli village mélanésien où je me sois rendu. Il semble le parfait exemple de ce que le communautarisme peut donner avec un minimum de moyens. Endu bénéficie en effet d’un chef coutumier avisé et surtout d’une terre fertile qui rend la production du kava et du coprah abondante, assurant des subsides significatifs à la communauté.
Est-ce l’excellent niveau d’éducation qui accompagne cette situation privilégiée ? Peu de dentitions en mauvais état parmi les habitants d’Endu, et peu de consultants par rapport aux villages de l’ouest, surtout des rachialgies chroniques ou récentes, certaines vraies discopathies et dérangements vertébraux améliorés par traitement manuel, d’autres : demande de massage par un groupe de jeunes gars présent dès notre arrivée, éblouis par le travail de la charmante kiné de l’équipe précédente, et un peu déçus de voir à la place deux types hagards paraissant échappés de Midnight Express.

3) Conclusion
La mission à Ambrym est très différente de Tanna. Nous ne sommes plus basés dans un dispensaire comme à White Sands, mais itinérants. Tout notre temps ayant été occupé par les soins, s’occuper nous-mêmes de l’organisation logistique aurait été à leur détriment. Michel Massat s’est révélé absolument indispensable, et pas seulement pour ses qualités émérites de guide sur le volcan.

Ambrym est une mission particulière par ce panachage entre humanitaire et découverte du volcan peut-être le plus spectaculaire au monde, mais qui se mérite (c’est physique) et peut décevoir ses admirateurs (les mauvaises conditions météo sont fréquentes). Ce n’est pas la gentille excursion du Yasur, d’accès facile. Bien sûr la mission peut ignorer le volcan. Ambrym redevient alors une île comme les autres.
Rien d’insurmontable cependant n’attend le marcheur entraîné. A-t-on intérêt à déterminer le planning au dernier moment en fonction de la météo ? Les prévisions sont capricieuses. Mais certainement est-il plus intéressant de passer les journées pluvieuses à soigner dans les dispensaires qu’à être coincé sous une tente au volcan (en passant, emportez du bon matériel de camping, pas de tente aux coutures qui fuient).

La mission doit être petite, 6 à 8 personnes. Les locaux mis à disposition dans les villages ont peu de pièces. Beaucoup de médecine générale à Craig’s Cove, puis davantage de problèmes de spécialités (mais l’action compétente d’Yvon va s’arrêter). Les soins dentaires sont partout inexistants. La composition idéale de la mission est ainsi : 1 MG, 1 spé (ophtalmo, ORL, gynéco, rhumato), 1 kiné, 2 dentistes, 1 assistante dentaire. Vu l’affluence, le temps des soignants est bien mieux utilisé si un ou deux équipiers supplémentaires font le tri des demandes. Un infirmier serait idéal car beaucoup de gens sont arrivés avec des plaies à traiter, d’autres viennent sans être malade pour le rituel de la prise de TA déjà installé par la première mission, enfin les tâches éducatives ne sont pas assumées du mieux possible par manque de temps. Un cours collectif d’hygiène, d’école du dos, de gymnastiques articulaires spécifiques, seraient très utiles. Les équipiers supplémentaires peuvent aussi enquêter sur les besoins de santé autres que ceux arrivant spontanément.

Enfin il faut une bonne quantité de médicaments. Les stocks accumulés à White Sands n’existent pas ici. Seules les molécules les plus basiques sont disponibles sous forme de génériques chinois, et en quantité limitée. La raréfaction des échantillons distribués par les labos s’est faite sentir dans nos cartons.

4 réflexions au sujet de « Mission solidaire à Ambrym »

  1. parfois l’émotion et le rire font si bon ménage….
    merci de votre compte-rendu si vivant, désopilant et poignant.
    Bravo pour votre action et celle de Michel

    1. génial ! merci. G eu l’impression de vivre l’aventure à vos côtés. Question peut-on diffuser cette vidéo (via twitter ou Facebook ?).

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