Le tissu social

Chacun sait ce dont il s’agit, mais réalise-t-on à quel point il est fondamental dans tous les problèmes de société ? Des mailles trop lâches expliquent aussi bien les « irrécupérables », les « laissés pour compte », que la présence d’une aristocratie haïe de l’argent. Les fossés dans le tissu interculturel sont responsables de l’exploitation du tiers-monde. Au sein d’un HLM, le bas salaire comme seul point commun ne suffit pas à recréer un tissu social distendu par les différences ethniques.
Car ce tissu social doit être régulièrement serré à tous les étages. Il est habituel que nous nous préoccupions de sa qualité dans notre entourage. Il arrive même qu’il soit trop étroit, quand les proches prennent une importance telle qu’elle prime sur toute autre considération, source du favoritisme et du clientélisme excessifs.
Nous nous intéressons moins à la continuité lointaine du tissu social. En croisant un étranger, nous le reconnaissons comme tel ; pourtant, que l’échange avec lui soit respectueux ou agressif ne dépend pas de la « distance » sur le tissu humain, mais de la densité des fibres entre lui et nous. La méfiance voire l’agressivité spontanée indique à coup sûr une tranchée emplie de barbelés quelque part sur le chemin.

Les conséquences se devinent, et sont pourtant occultées : le délinquant, en nécessité d’intégrer une structure sociale moins isolée que son gang, est au contraire placé dans un site de stockage : la prison. Au lieu d’un resserrement, par exemple par l’obligation de produire un travail socialement utile, le voici assigné à un clan bien à part : les Taulards, dont les liens avec les autres groupes sont quelque peu tranchés. L’imposture est si évidente que même les gardiens, qui n’y sont pas encouragés, établissent une sorte de fraternisation avec les prisonniers, c’est-à-dire éprouvent la nécessité de recréer un tissu social local, qu’on a voulu éclater en patchwork sévèrement cloisonné.

Un autre exemple de tissu social déchiré est l’entreprise, où parfois un cadre brillant, empli d’un savoir inconnu de ses subordonnés, tente de le mettre en pratique sans intermédiaire. Les objectifs sont mal compris, trop ambitieux, difficiles à tenir, et la relation hiérarchique se dégrade sans espoir de récupération, en l’absence des échelons intercalaires, aptes à faire la soudure.

Histoire calédonienne : un diplômé d’une grande école parisienne vient diriger le destin d’une succursale d’élevage de crevettes dans la « brousse » du nord calédonien. Polyconsciemment il sait que ses employés ont une vision de l’entreprise et de ses buts différente de la sienne, mais ne veut pas la laisser entrer dans son propre noyau directeur, sinon il sait que les objectifs de rentabilité qu’il espère vont devenir indistincts. Il rétrécit volontairement son champ de conscience. La communication est difficile. La succursale n’est pas assez grosse pour justifier des cadres intermédiaires. L’affaire menace de finir avec le goudron et les plumes, jusqu’au moment où le directeur est remplacé par un cadre moins brillant. Les résultats s’améliorent.
Ces anecdotes répétitives parmi les populations isolées laissent à chaque fois des séquelles : locaux plus dégoûtés qu’auparavant d’être placés sous la coupe d’un étranger, et ce dernier pressé de retrouver la sécurité de la société parisienne. Il s’agit certes d’un écart culturel important, mais surtout d’un défaut de tissu social intermédiaire.

Il existe des professionnels du tissage : les médiateurs bien sûr. On pourrait éprouver le regret qu’ils n’interviennent la plupart du temps qu’en cas de problème. Ne devraient-ils pas être installés préventivement sur les points sensibles et y créer des « écoles de la médiation », avec des relayeurs dispersant l’enseignement à partir de ces larges déchirures du tissu social ? Mais c’est méconnaître le rôle constructif du conflit, que nous avons traité ailleurs. Il crée des « médiateurs internes » dans les polyconsciences des participants. L’apparition du médiateur ne se justifie qu’en cas d’enterrement irréductible du conflit.
A l’instar d’une organisation humanitaire, l’efficacité de son action est jugée non pas pendant sa présence, mais dans les suites de son absence : la couture tient-elle le coup ou non ?

Le juge est un tisseur médiocre mais a une excuse : il est lourdement handicapé par la loi. La plupart d’entre elles sont des fumisteries ne servant qu’à sectionner une grosse injustice en injustices plus petites et moins sensibles. Les seules lois véritables sont tellement évidentes qu’elles n’ont pas besoin d’être écrites, tellement universelles que celui qui ne les respecte pas se déclare spontanément coupable, car chacun les possède dans sa part de panconscience. Comment respecter par contre, celles qu’on ne connaîtrait pas, ou que l’on ne reconnaîtrait pas, parce qu’elles semblent injustes ? La loi n’est donc pas une médiation ou un armistice, mais un parti-pris. Le juge, s’il n’était pas embarrassé d’un code civil, héritage d’une culture et d’un code civil toujours dépassés, pourrait tenter de retisser des liens entre les plaignants, en raccordant les points de vue éloignés par les écarts de richesse, de conscience et de culture, par la reconnaissance de ceux-ci plutôt que partir toujours du même milieu, symbolisé par la loi. Par exemple en Nouvelle-Calédonie, il est encore fréquent de voir un mélanésien ou un polynésien ne comprendre goutte à sa condamnation, devant un juge assis sur le code civil métropolitain.

Un dernier spécialiste du tissage à considérer est le seul dont l’action est permanente et préventive : c’est le professionnel de santé. Dans sa salle d’attente en effet, chacun a théoriquement la même importance. Il prend en charge l’un des droits les plus égalitaires : le droit à la santé. Profiter d’un droit si bien reconnu, du moins dans les pays francophones, est une reconnaissance de son importance. Toutes les fibres du tissu social en sont rapprochées, se côtoient même quand elles ne le souhaitent pas. On reste malgré les cris d’enfants, la couleur différente des autres et les mauvaises odeurs. Dommage qu’il faille tomber malade pour profiter de cette fusion de consciences !
Certains professionnels, malheureusement, ne perçoivent pas ce rôle annexe à l’activité de soin proprement dite. Ils se créent, par leur tarif ou leur attitude, une clientèle à leur image. Impossible d’être tisseur quand on verrouille sa polyconscience.

Une culture locale peut intégrer un étranger solitaire au tissu social parce qu’elle lui a prévu une place bien déterminée. Cependant, que cette place soit favorable ou non ne préjuge en rien du résultat de la confrontation de cette culture avec une autre, étrangère, car il n’existe pas de tissu social entre les deux, à part cet étranger trop solitaire.

Cependant est apparue une catégorie d’étranger de moins en moins solitaire, et dont l’étrangeté fond aussi vite que les glaciers du Groenland : le citoyen du Monde. La mobilité professionnelle a créé cette espèce, que l’on peut dire naturellement dédiée au tissage interculturel. Même si certains échouent par défaut d’expérience, comme le cadre parisien dont nous racontions l’histoire plus haut, l’échange les marque. Un profil spécifique de tolérance apparaît chez ces importateurs-exportateurs de culture. Parfois, c’est une activité compartimentée dans la polyconscience, maintenue parce qu’elle est gratifiante ; mais les cultures étrangères ne sont pas vraiment épousées. Un réflexe protecteur compréhensible, quand on sait l’influence profonde de la culture sur l’intimité de notre esprit. Des problèmes surgissent plutôt chez la progéniture, confrontée à un discours incohérent : valorisation d’une culture étrangère, qu’il faut simultanément tenir à distance pour éviter la contamination. Les adolescents, plus entiers, sont moins capables de scinder leur conscience en blocs figés par un armistice avantageux, et surtout le compromis n’est avantageux que pour le parent, pas pour eux. Si elle m’y autorise, je publierai un jour l’histoire éloquente d’Amandine.

Aurions-nous passé en revue toutes les catégories de tisseurs ? Non, chacun d’entre nous tisse sa part de trame. Nous sommes plus encouragés à le faire vers les personnages qui nous attirent que vers les moins intéressants. Inutile de s’obliger à franchir de grandes distances, l’humanitaire est un sacerdoce où l’on peut dissoudre sa propre existence. Les trous du tissu social que vous pourriez combler ne sont-ils pas très proches de vous, parfois sur votre propre palier ?

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