La grève des pharmaciens

L’univers de l’entreprise a mis au point un procédé extraordinairement efficace contre les protestations : il s’agit d’intercaler toute une hiérarchie entre le protestataire et le responsable de l’objet de la protestation.
Le protestataire réfrène ainsi l’ardeur de sa protestation, puisque qu’il n’a pas affaire au responsable mais à une fraction déléguée de responsabilité, qui contient également de la sympathie et même souvent un peu d’adhésion à la protestation. Il en résulte une dilution remarquable de la protestation concentrée par le protestataire, qui perd toute salinité.

Dans le monde de la santé, ce procédé est par exemple utilisé dans l’interaction médecins-laboratoires. Les laboratoires communiquent avec les médecins par de charmantes déléguées, emphatiques et capables d’aller jusqu’à épouser les protestations des médecins à qui l’on vend des médicaments moins parfaits qu’annoncé. Les déléguées font ainsi « remonter l’information », c’est-à-dire que la protestation, un torrent fougueux, s’écoule dans la hiérarchie comme au milieu d’un désert baigné par le rude soleil de l’intérêt industriel, et finit par s’assécher misérablement, avant d’avoir atteint la moindre oasis de responsabilité.

Les pharmaciens calédoniens viennent d’adopter une proche version de ce procédé : Face aux mesures gouvernementales iniques — baisse de 9% de leur marge bénéficiaire — ils intercalent leurs salariés. Ceux-ci descendent dans la rue pour défendre les emplois, tandis que les pharmaciens s’affichent victimes impuissantes : ils n’auront d’autre choix que les supprimer.
Par rapport aux exemples précédents, les positions des petits et du gros semblent inversées. L’on peut cependant considérer le gouvernement comme le représentant du peuple, protestataire parce que les dépenses de santé sont trop fortes. Les pharmaciens présentent alors leurs employés en première ligne, avec les pancartes des « jobs menacés », et éviter ainsi de montrer, en toute sincérité, leur propre déclaration de revenus.

Le meilleur argument des pharmaciens est la défense des petites pharmacies, en particulier broussardes, dont la disparition serait malheureuse pour les communautés locales. L’habitude est de songer à leur accorder des subventions spécifiques. Mais si cela commence à coûter très cher, il existe des alternatives :

-La propharmacien : le médecin du dispensaire ou le privé, s’il existe, distribue lui-même ses médicaments. Cela a l’avantage de cumuler deux bénéfices financiers quand l’activité est faible et d’inciter à des installations. Le village peut perdre une pharmacie mais gagner un médecin permanent, sans nécessité d’aller chercher les médicaments plus loin qu’auparavant.

-L’extension des compétences du pharmacien : il est parfaitement envisageable, en sens inverse, à une époque où l’espèce médicale est menacée, d’attribuer au pharmacien de village des rôles supplémentaires, rémunérés. Ne fait-il pas déjà officieusement de la consultation au comptoir ? On pourrait l’imaginer se déplaçant chez les patients — pour un peu d’intimité — et effectuant des consultations de débrouillage, des vaccinations, les traitements des petites pathologies, la surveillance des traitements au long cours, comme on songe également à le proposer à l’infirmière et la sage-femme.

Là encore, c’est le cumul des compétences qui permet de préserver les implantations, et non leur mise sous perfusion par une subvention, psychologiquement dévalorisante et à l’avenir incertain.

Une réflexion sur « La grève des pharmaciens »

  1. Le message que les pharmaciens n’ont pas réussi à faire passer, c’est que 9% de réduction de leur marge bénéficiaire représente, pour certains, beaucoup plus que 9% de revenu personnel en moins. En effet les jeunes pharmaciens sont obligés d’acheter leur commerce en nom propre, et non par l’intermédiaire d’une société à responsabilité limitée. Une pharmacie très rentable coûte entre 200 et 600 millions ! La marge bénéficiaire importante qu’elle produit sert donc essentiellement à rembourser ce lourd investissement ; la réduire peut mettre rapidement le pharmacien en faillite personnelle.

    Objectivement cependant, force est de constater combien il est invraisemblable que faire de l’épicerie avec des boites de médicaments arrive à constituer des capitaux de cette taille ! Le monopole qui protège ces commerces est la raison qui rend le jeune pharmacien sans défense devant le prix réclamé par son prédécesseur, et c’est bien l’administration, responsable de la règle de l’exclusivité, qui en est à l’origine.

    Le gouvernement est coupable quand il ne réagit pas à des ventes faramineuses qui créent des professionnels de santé ligotés par leurs investissements financiers, obligés de faire « du chiffre », au détriment bien entendu du budget de santé.
    Ce que la baisse de 9% de la marge bénéficiaire a de scandaleux est qu’elle n’ait pas été plus progressive et décidée il y a de nombreuses années, ce qui aurait mis les pendules à l’heure juste en ce qui concerne la rentabilité d’une pharmacie.
    Malheureusement c’était l’époque d’une Calédonie clientéliste où une telle mesure aurait fait rire dans les couloirs du pouvoir.

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