Robert Musil – L’homme sans qualités (tome 1)

9/10 Livre tempête
Vienne juste avant la première guerre mondiale. L’élite intellectuelle se réunit pour mettre au point l’ « Action parallèle », un écrin de belle pensée pour l’anniversaire du vieux souverain.

Le livre de Musil est un monument incontournable et, comme tous les grands monuments, son exploration peut devenir fastidieuse. C’est un pavé de philosophie déguisé en ouvrage de littérature. Ce gros mensonge peut dérouter plus d’un lecteur. Si l’ouvrage s’était voulu vraiment populaire, il aurait sans doute accordé davantage d’importance à l’histoire et étalé les incessantes parenthèses de l’auteur. Car chaque geste du héros, Ulrich, est lourd de signification dissimulée… à tous sauf aux yeux de Robert Musil. L’intrigue avance ainsi à pas aussi lents que les majestés de l’époque. Elle pourrait être résumée en deux pages et vous n’auriez rien raté… sinon que les développements pointilleux de Musil sont une peinture de toute l’essence d’une société — et l’on pourrait parler de pointillisme littéraire —. « L’homme sans qualités » est à lire comme un Gai Savoir de Nietzsche ou des Syllogismes de Cioran : Venez-y par touches brèves, au milieu d’autres livres. Il n’y a pas tant de personnages et d’évènements que vous risquiez de vous perdre. Au moins finirez-vous probablement le livre, qui a découragé plus d’un acheteur attiré par sa renommée.

Le seul reproche important que je ferais à Musil est l’incohérence entre l’acuité du jugement de son héros, Ulrich, qui désillusionne au fil du livre chaque instant du quotidien, et son implication de premier plan dans une entreprise aussi bornée qu’une grande manifestation nationaliste. L’esprit d’Ulrich semble recéler un mur blindé : D’un côté les certitudes sont dissoutes dans un bain d’acide, de l’autre trônent confortablement des valeurs de droit divin. Est-ce ainsi volontairement ou non qu’il nous fait comprendre la tournure d’esprit de l’aristocratie, ce curieux mélange de libéralisme intellectuel et de portes soigneusement fermées à clef ? On le sent évoluer incertain entre la vanité des qualités et l’élitisme des situations et des personnages qu’il décrit. Le titre évoque faussement une oeuvre nihiliste.

Refermons vite cette critique : Ce livre est celui d’un génie. Sa lecture sera suffisamment décourageante par la densité des idées qu’il renferme, et je ne veux pas vous proposer des échappatoires faciles pour en finir avec cette merveilleuse épreuve.

Notes de lecture :
En italique : extraits du livre.

p42- Un peu embêtant : La définition de l’homme sans qualités, qui donne son titre au livre, est ici un sophisme.
Un homme pour lequel la chose réelle et la chose pensée ont la même importance peut avoir beaucoup de qualités, sauf une : La capacité de décision, qui se fonde sur une évaluation.
En fait, choses réelles et pensées ont toutes une importance potentielle, qu’elles doivent transmuter en importance gagnée, par les critères totalement égocentriques que fabriquent nos intentions. Celles-ci ne surgissent pas du néant. La plupart proviennent du besoin d’adapter le monde à nos souhaits. Ainsi la valeur de la chose réelle ou pensée provient de son succès à concilier nos univers intérieur et extérieur. L’homme pratique a un système de valeurs très différent du méditatif, mais ils possèdent tous deux un système cohérent : Même quand l’un se rebelle contre la chose réelle, il se réfère au réel par cette répulsion… et agit en conséquence. S’il ne pouvait juger d’une importance, il serait incapable de décision.

p74- Elle n’avait qu’un défaut, c’était que la seule vue d’un homme l’excitât dans des proportions extraordinaires. […] La chose, apparemment, était chez elle congénitale et  jamais elle n’y pouvait résister.
Chez un auteur qui s’efforce d’aller systématiquement au fond des choses, ce raccourci montre quelques limites…

p93- Le besoin de luire soi-même chez les jeunes gens, est plus fort que voir dans la lumière.
Ce n’est pas limité aux déclarations d’origine personnelle, ni aux jeunes gens. Quand on cite un auteur en réponse aux arguments personnels d’un interlocuteur, sans forcément réfléchir dessus comme l’aurait fait cet auteur, l’on s’approprie un discours connu et on le brandit comme une extension personnelle, pour faire taire ce contradicteur plus prétentieux que soi, qui serait bien audacieux de remettre en question un savoir si célèbre.

p94- Cette description de Musil pourrait être celle du glissement des hommes de la monoconscience vers la polyconscience, avec des positions qui cessent d’être radicales, une communication qui s’améliore. Sauf que Musil en fait une affaire désolante et nuisible au génie… on ne peut pas dire que l’humanité ait manqué de génies au XXème siècle, et il en existe tant au XXIème qu’on ne peut plus les désigner ainsi. Ce que Musil a perçu sans l’identifier, c’est la montée des digéreurs au détriment des inventeurs.

p142- Ulrich se déroba derrière une plaisanterie.
Musil devait être homme bien sévère si, quand il évoque une plaisanterie, il ne la formule pas.

p153- Qu’est-ce qu’une âme ? Il est facile de la définir négativement : c’est très exactement cela en nous qui se rétracte quand nous entendons parler de séries algébriques. Mais positivement ? Il semble que cela réussisse à échapper à tous les efforts faits pour le saisir.

p177- L’humanité aura beau tuer Moosbrugger [un psychopathe], elle n’en a pas moins la faiblesse de vénérer les hommes [le Christ ] qui l’auraient, qui sait ? acquitté. Sommaire… confusion du symbole et de la réalité.

p215- … un certain goût à refuser les obligations avec une mauvaise volonté qui procède de la volonté de se créer ses propres obligations.
La description de l’homme sans qualités est surtout attentive… à ne pas lui trouver de défauts. Le livre mériterait plus justement, d’après cette page, le titre « L’homme équivoque »

p288- … il souffrît, fatigué de son travail, d’un sens très marqué de la famille, alors que son épouse dont la seule tâche était de former nuit et jour le centre de cette famille, ne pouvait plus être leurré par aucune image romantique de son destin.

p302- Quand on parle avec un homme avec lequel on peut s’entendre, une force mystérieuse tire les paroles de la poitrine et aucune ne manque son but. Au contraire, quand on parle avec aversion, elles montent comme des brouillards au-dessus d’une surface glacée. […] plus cette conversation avançait, plus elle défigurait ses opinions intimes, mais il en rejetait la faute sur l’autre. Toutes nos pensées sont sympathie ou antipathie.

p312- Tentative piteuse pour défendre la bureaucratie, royaume de la mise en instance, tandis que le concernement réside à l’extérieur, ce qui n’est pas l’avis de Musil.

p331- Les psychiatres lui [Moosbrugger] demandaient très vite : « Combien font quatorze plus quatorze ? » Et il leur répondait, circonspect : « Eh bien ! Entre vingt-huit et quarante… ». Cet « entre » leur créaient des difficultés qui faisaient sourire Moosbrugger. C’est tout simple en effet ; il sait bien, lui aussi, qu’on arrive à vingt-huit quand on va de quatorze en quatorze, mais qui dit qu’on doive s’y arrêter ?

p361- Sans doute serait-il plus important d’exterminer un ou deux responsables que de protéger un irresponsable de l’extermination.
A mettre au dossier de la peine de mort.

p407- Concept de la frontière entre la sensation de gloire personnelle aussi éphémère que sa vie, et la participation à la gloire collective, qui peut s’étendre sur une grande partie de l’histoire de l’humanité.
Musil reste à la surface du problème. Je trouve une explication plus précise dans la polyconscience et la survivance à travers les personae implantées dans les esprits de nos proches.

p409- Toutes les idéologies de profession sont évidemment nobles ; les chasseurs, bien loin de s’intituler « bouchers des forêts », se proclament très haut « amis officiels des animaux et de la nature », de même que les commerçants défendent le principe du profit honorable…
Les chefs d’entreprise ne sont pas « exploiteurs du petit peuple » mais « gestionnaires de l’outil de travail collectif », les médecins ne sont pas « caution scientifique de l’industrie du médicament » mais « seul rempart contre la maladie et le handicap », les profs ne sont pas « pions d’une éducation normative », mais « guides de l’épanouissement personnel ».

p506- Le meilleur tour que Dieu eût joué à la science consiste en ce qu’il ne se soit montré qu’une seule fois, et encore le jour de la Création, avant qu’on ne disposât d’observateurs entraînés.

p515- L’amour d’Arnheim pour Diotime est tellement sublimé qu’on n’en voit plus, de cette altitude, les connexions physiques. Dénué de toute sexualité, on se demande bien pourquoi il faudrait qu’il soit hétérosexuel.
L’amour demande à chacun de présenter des espaces à combler. Arnheim n’en a guère, Diotime pas beaucoup plus. Ils sont autant rivaux que nécessaires l’un à l’autre, avec l’interdiction de décevoir s’ils signent un contrat plus contraignant.

Qu’est devenue l’hypothèse intéressante racontée par Musil sur l’origine du mythe du déluge ? Un satellite ou astéroïde capturé serait descendu par des orbites rapides jusqu’à s’écraser sur Terre, attirant le long de cette orbite une montagne phénoménale d’eau, qui se serait effondrée lors de l’impact, déclenchant un monstrueux tsunami.
L’autre origine du mythe pourrait être la fin d’une glaciation, mais la montée des eaux aurait été beaucoup plus progressive.

p579- Musil défend l’attitude de Goethe qui n’a pas défendu Fichte et ses théories peu en accord avec les préceptes de l’Eglise, alors qu’il sympathisait avec elles. Goethe critique la défense passionnée de Fichte en disant qu’il aurait du « s’en tirer par la douceur », attitude coulée dans l’époque qui semble emporter l’adhésion de Musil, particulièrement ambivalent dans sa défense des Grandes Choses, dont il semble voir la nécessité comme certaine et en même temps cherche à les égratigner. Déception de ne pas en avoir, de son temps, fait partie ?

p606- Il y avait quelque chose que l’on appelait l’expressionnisme ; on ne pouvait pas expliquer avec précision ce que c’était, mais, le mot lui-même le disait, c’était une manière de faire sortir quelque chose au dehors ; peut-être des visions constructives, si celles-ci, comparées avec la tradition artistique, n’avaient pas été aussi bien destructives, de sorte qu’on pouvait les appeler simplement « structives », cela n’engageait à rien : « une conception du monde structive », la formule ne sonne pas mal.

p631- Le mot séraphique n’est sans doute pas trop gros pour expliquer le fait que l’on supporte son prochain non seulement physiquement, mais encore que l’on puisse, si j’ose ainsi parler, le tâter à travers son pagne psychologique sans frémir !

p671- Les grands esprits aboutissent toujours à des principes simples et même, ayons le courage de le dire, à des lieux communs de la morale.

p678- Musil se laisse aller à un vilain sophisme sur l’argent, ce qui n’est pas dans ses habitudes : Cette qualité d’être réitérable, propre à la morale et à la raison, est bien moins séparable encore de l’argent […] C’est pourquoi l’argent est moral et raisonnable.
Evidemment il est possible de se retrancher derrière le fait qu’il le mette dans la tête d’un de ses personnages, Arnheim. C’est pourquoi en fait je trouve la formule du roman philosophique bien moins honnête qu’un livre d’aphorismes où le « je » est le franc sujet, comme dans le Gai Savoir de Nietzsche.

p684- Tentative douteuse de Musil de justifier des comportements de l’Allemagne parce qu’elle aurait été une « tête de turc » de l’Europe, et d’une façon provocatrice en prenant l’exemple des juifs rendus responsables eux aussi de tous les maux. C’est le problème plus général des idées reçues, certes beaucoup trop radicales dans leurs effets, mais dont il serait simpliste de dire qu’elles n’ont jamais aucun support. Ce n’est pas parce que les panconsciences n’ont pas de corps physique qu’on ne peut pas les juger.

p725- Passage erroné : la critique que fait RM de la pureté intellectuelle est celle de l’intellectualisme et non de la logique de l’esprit, tandis que la « grossièreté » qu’il vante comme véritable origine de la pureté est en fait le sens du réel qui permet d’échapper à l’intellectualisme.

p752- RM, sans montrer qu’il s’examine de cette façon, dissipe ses illusions pour en rebâtir de plus merveilleuses, tout cela simultanément, ce qui rend difficile de percevoir la frontière entre déconstruction et construction. J’ai procédé plus séquentiellement.
Notons le trait d’esprit peu mal placé ici (en parlant de Diotime) : Les choses en sont au point que cette volaille géante parle exactement comme moi.

p756- Les grandes idées ne sont plus bonnes qu’à se protéger les unes les autres des abus qu’on voudrait en faire.

p761- L’art est une récréation qui doit nous reposer de la réalité et nous permettre d’y revenir rafraîchi.
La réalité fatigue beaucoup plus certains que d’autres. Quelle est donc cette vie qu’il faudrait perforer de loin en loin de récréations ? L’art ne serait-il qu’un pansement ?

p785- RM trouve ici dans l’amour un sens à l’existence qui est de n’être satisfait d’aucun sens de l’existence, sans oser prétendre qu’il n’en existe pas.

p787- On a parfois l’impression très forte que les notions et les règles morales ne sont que des métaphores recuites autour desquelles flottent les intolérables relents de cuisine de l’humanitarisme.

p788- L’accouplement de la philosophie avec des activités qui n’en tolèrent que de faibles doses, comme la politique ; la tendance générale à transformer aussitôt un point de vue en prise de position et à considérer chaque prise de position comme un point de vue ; le besoin qu’éprouvent les fanatiques de toute nuance de reproduire autour d’eux, comme dans un jeu de miroirs, la découverte dont ils ont bénéficié : tous ces phénomènes, si parfaitement banals, ne représentent pas, comme ils le voudraient, un effort, mais un défaut d’humanité.

p810- Mais pourquoi donc tuait-il les poissons ? Cela lui procurait une jouissance inexprimable, sacrée ! Il ne voulait pas en savoir la raison : il était l’énigmatique Walter !

p843- notre ami Tuzzi donnerait avec la plus grande sérénité de conscience le signal d’un guerre, même s’il est incapable, personnellement, d’abattre un vieux chien […] Le bouton sur lequel on presse est toujours d’une blancheur immaculée et ce qui se passe au bout du fil concerne d’autres gens

p844- Je préfère m’imaginer que c’est le diable qui a édifié le monde européen, et que Dieu a voulu permettre à son concurrent de montrer ce qu’il pouvait faire !

p857- La condition préalable du bonheur n’est certes pas de résoudre les contradictions, mais de les faire disparaître comme se referment les trouées d’une longue avenue.

Au final : L’Action Parallèle est-elle là pour montrer que Musil se décrit lui-même dans l’Homme sans qualités ? Aucune grande idée ne vient réellement soutenir la mise en place de cette grand action patriotique, alors que sa description est minutieuse. La célébrité d’Ulrich, de Diotime est mise en avant, mais on ne sait pas du tout pourquoi, puisque l’Action elle-même reste organisées autour d’idées extrêmement vagues et banales. Tout a un parfum d’exceptionnel, mais où est sa source ?

Titre méchant du livre, suggéré par un ami découragé : « La digression sans conclusion ». La tournure d’esprit de Musil, qui se garde des jugements finaux, évoque effectivement un lac du désert, que mille ruisseaux tentent de remplir et qui reste asséché : les digressions ne font pas découvrir de vérités.

Le véritable titre du livre aurait du être « L’homme sans illusions », et c’est en ceci que je me suis senti très proche de Musil, bien que nos méthodes aient été différentes : il déconstruit et reconstruit simultanément les illusions, tandis que je l’ai fait plus séquentiellement, sur de plus longues périodes, ce qui permet peut-être de descendre plus profondément dans le décapage, puis se rhabiller avec suffisamment d’illusions pour paraître… quasi « normal » ?

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