Quel est l’avenir de la Nouvelle-Calédonie ?

Terminons cette série d’articles sur la politique calédonienne par un point sur ses perspectives. Motivation : la perte d’un collègue inquiété par les messages alarmistes qui circulent régulièrement sur le web nouméen. Il déménage à la Réunion. C’est un professionnel très compétent dont le travail ne pourra être exercé par aucun remplaçant local, au détriment des nombreuses personnes dont il s’occupait. Dommage, quand c’est à cause d’une information tronquée. Les épouvantails ? Indépendance sanglante, dévaluation du franc pacifique, effondrement de l’immobilier, goudron et plumes…

La santé économique du territoire est pourtant bonne. Chômage quasi inexistant, malgré moult travailleurs sans qualification. Perspectives de croissance impressionnantes du secteur minier : Koné ressemble à une ancienne ville de ruée vers l’or. Lors de la récente catastrophe économique mondiale, combien de banques ou d’entreprises calédoniennes se sont vues contraintes à mettre la clef sous la porte ? Pas une, alors qu’à l’étranger toutes les grandes économies pansent encore difficilement leurs plaies. Gardez votre argent en Calédonie ou placez-le en Australie, mais pas en Europe.

L’équilibre des forces politiques : Sacrifions au jeu de placer les gens dans des cases : Kanaks extrémistes — indépendantistes durs —, kanaks modérés — interdépendantistes —, loyalistes modérés — Calédonie Ensemble —, loyalistes extrémistes — RUMP —. Ces regroupements sont bien fragiles, surtout aux extrémités. Il y a bien des raisons de tomber dans l’extrémisme et il est difficile de s’y mettre d’accord, puisque ce qui éloigne à cette place est de ne pas être d’accord. Les centristes ont un travail plus facile : Tous cherchent l’équilibre. Il existe ainsi dans l’extrémisme kanak un clivage fort entre l’idée de préserver un mode de vie, et la lutte sociale cachée derrière la revendication ethnique. Protéger la culture kanak a maintenant des supporters partout, même chez les blancs, et n’alimente plus d’idées radicales. Il en est autrement de la lutte sociale pour ceux qui ont intégré de fait la société blanche, c’est-à-dire les kanaks du grand Nouméa. L’extrémisme mélanésien réside ici et non plus dans le Nord.

Le RUMP héberge la paranoïa blanche : Persuadés que de nouveaux Évènements, encore plus sanglants, nous attendent, ils pressent pour une indépendance rapide et complète afin d’éviter l’explosion. D’où ces alliances avec les kanaks extrémistes, incompréhensibles pour certains de leurs électeurs, mais qui leur semblent, à eux, très pragmatiques. C’est la politique de l’animal qui, devant un congénère plus agressif, offre son ventre en signe de soumission. Pourquoi pas ? Ça évite la bagarre… Mais c’est une politique bien traditionnelle, toujours fondée sur des instincts et des pouvoirs, dont les démocraties occidentales ne peuvent pas être un bon exemple quand les gouvernements qui les font fonctionner ne représentent en général qu’à peine plus de la moitié de leurs électeurs. La Calédonie avait réussi, avec le premier Avenir Ensemble et le gouvernement Thémereau, une bien plus belle performance : un gouvernement collégial, qui s’est poursuivi malgré des soubresauts et des valses de têtes jusqu’à ces derniers mois. Notons que les heurts proviennent de querelles de personnes plutôt que de principes.
L’inconvénient majeur de la paranoïa blanche est qu’elle stimule terriblement l’extrémisme mélanésien. Elle ne peut s’entretenir qu’en l’absence de réelle communication, qu’en refusant les valeurs de l’autre. Or l’avenir de la Calédonie passe par la convergence des valeurs, au centre, en reconnaissant la validité de la lutte sociale des kanaks les plus démunis, dans un pays où les écarts de richesse sont énormes et les gens pourtant très proches.

Faut-il pour autant faire un socialisme à la française ? Le métropolitain, embourbé dans l’intellectualisme de gauche, confond solidarité et assistance. En Calédonie n’est pas encore autant implantée l’idée qu’exister mérite salaire. Pas de RMI, pas de salariés mieux payés en chômant qu’en travaillant. Faire du social n’est pas forcément payer les gens à ne rien faire, ce peut être mieux les payer quand ils travaillent mieux, et donc par exemple s’affranchir des grilles qui voudraient placer au même revenu tous ceux qui ont la même activité, ou les renommer « salaire minimum dans l’activité » et ne plus les rendre opposables à ceux qui demandent une augmentation. Même pour un poste en apparence aussi peu sujet à prime que celui d’une caissière, nous savons, nous consommateurs, reconnaître immédiatement une caissière habile et cordiale, au point de faire changer de file à notre caddie…

Puisque nous distribuons les cartons rouges, il en faut bien un aussi pour Calédonie Ensemble : Le refus du lever des deux drapeaux est une erreur grossière. La seule attitude raisonnable dans une société multi-ethnique est de lever tous les drapeaux pour tous ceux qui en font un symbole, car renier l’un de ces drapeaux signifie que nous refusons d’accorder de l’importance à ces gens-là et à leurs convictions. Le drapeau kanak doit donc flotter, à l’évidence, et ç’aurait du être fait depuis les Accords, avec à la clef une transition bien plus facile vers l’interdépendance. Applaudir le drapeau kanak n’est pas un signe de peur. Ce n’est pas s’allonger et montrer son ventre. C’est une main tendue, un signe élémentaire de respect, une reconnaissance du chemin restant à faire vers la convergence des valeurs, ce que ne fait pas le trop pressé drapeau commun.

Quand les points de vue sont différents…

4 réflexions au sujet de « Quel est l’avenir de la Nouvelle-Calédonie ? »

  1. Paris le 26 juillet

    Il est agréable et intéressant de lire une belle analyse de la situation, cela fait encore plus de bien à quelques jours du massacre des innocents en Norvège; pourtant toujours ce même regrets que cette intelligence et cette sagesse soit dégradée par des affirmations gratuites et inutiles à l’emporte pièce genre « embourbé dans l’intellectualisme de gauche ». De magnifiques illustrations photographiques; Un immense regret, cela rappel Dali (où un autre?) qui voulait peindre des moustaches à la Joconde.

    1. Nils me reproche une charge méchante et injustifiée contre les intellectuels de gauche. Le paragraphe concerné s’en occupe, pourtant. Ce n’était pas le coeur du sujet, mais cela vaut un commentaire.

      Pourquoi suis-je aussi vif ? Les raisons sont multiples, une seule est fausse : Je ne vote pas à droite, étant apolitique.
      Dans « intellectuels de gauche » je vilipende intellectuels et non pas gauche, synonyme de pensée sociale.
      De l’intellectuel on dit volontiers qu’il réfléchit au-delà de son intelligence. Je le définis comme un être tellement fier de s’être détaché de ses instincts, qu’il a l’instinct de tenter de le démontrer aux autres.

      L’action des intellectuels de gauche a eu le loisir de se développer en France depuis trois siècles et de prendre fréquemment les commandes, avant la présidence actuelle. Certes s’est installé dans ce pays un mode de pensée alternatif dont nous nous glorifions volontiers. Mais le verdict des faits est cruel : Cette ambiance s’accompagne-t-elle d’une réduction significative de la violence sociale ? Aucunement.
      Je n’inclue pas dans ce diagnostic les conflits, signes de bonne santé sociale et non pas d’instabilité. Remarquons néanmoins que si les consciences progressaient sous l’effet d’une action sociale efficace, ces conflits s’intérioriseraient et deviendraient moins apparents. Quand je parle de violence sociale, j’en vise les vrais symptômes, qui sont l’indifférence ou la haine dissimulée envers son voisin, la sensation de trouver insupportable de côtoyer un étranger à sa caste sociale ou raciale, être réceptif à la « scandalisation » propagée par les médias, parce que l’on déborde d’insatisfaction au lieu d’en faire plus simplement une épice indispensable à la vie.

      Les intellectuels de gauche promulguent un impéralisme de la pensée socialisante. Ils sont tout aussi incapables de se glisser dans une conscience plus frustre que la leur, que peut l’être un capitaliste ultralibéral. Il faut beaucoup de prétention, et un zeste de pédantisme, pour plaquer sa sensibilité sur autrui, et se persuader que ce mode de perception de la réalité va lui être adapté, parce qu’il regorge de moralité et de merveilleux sentiments. La méthode la plus juste pour appréhender l’autre est de sortir de soi-même, ce qui réclame au préalable d’avoir enquêté sur ses propres intentions.

      Une pensée socialisante est-elle superposable à une action politique ?
      Non, elle lui est supérieure. Elle doit revisiter en permanence les fondements de ses méthodes dans l’époque, éviter de se faire enterrer dans l’idée que le système politique en cours est un aboutissement, fut-il notre merveilleuse démocratie. La pensée sociale se propage comme une tâche sur un buvard. Le simple fait de souhaiter en être représentant dévoile des intentions spécifiques. Le mode de vie social s’adopte par mimétisme, par hébergement des consciences avoisinantes dans la sienne, et non par la promulgation d’un arsenal législatif terrifiant surveillé étroitement par des armées de fonctionnaires. Le seul poste à pouvoir est celui de facilitateur de conscience, qui peut être un éducateur, un médiateur, un héros, mais ne se trouve pas systématiquement dans ces personnages existants.

      Nous manquons, en pensée sociale, de philosophes socratiques : de vrais compagnons, plutôt que des précepteurs, ordonnateurs, producteurs de pamphlets et d’oeuvres complètes…

      L’intellectuel de gauche semble un ardent défenseur de la liberté.
      Mais il peut apparaître en fait comme un agent double :
      N’est-il pas le dernier des colonisateurs… celui de la pensée ?

  2. L’accouplement de la philosophie avec des activités qui n’en tolèrent que de faibles doses, comme la politique ; la tendance générale à transformer aussitôt un point de vue en prise de position et à considérer chaque prise de position comme un point de vue ; le besoin qu’éprouvent les fanatiques de toute nuance de reproduire autour d’eux, comme dans un jeu de miroirs, la découverte dont ils ont bénéficié : tous ces phénomènes, si parfaitement banals, ne représentent pas, comme ils le voudraient, un effort, mais un défaut d’humanité.

    Pas mon habitude d’appeler à l’aide les grands penseurs, mais voici une communauté d’esprit découverte avec Robert Musil et son énorme « Homme sans qualités ».

  3. Sans entrer dans des exposés philosophiques, tant que le rapport de force d ne dépasse pas 50%, ce mélange pluriethnique devrait pouvoir survivre. Mais si l’on copie la France ou l’Europe en déclin, alors le socialisme abusif provoquera la fuite des hommes de valeur. Si cela arrive, les Kanaks reprendront la main avec le risque de sombrer comme Vanuatu et Vanbikoro!

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