Le petit manuel du médecin de brousse

à l’usage des fraîchement affectés en dispensaire

Ambiance

Le médecin de dispensaire est un père.
Il n’est pas jugé sur sa compétence technique
mais sur ses capacités d’empathie.
Le mélanésien est doté d’un fatalisme élevé envers la maladie.
Un décès accidentel ne génère pas de rancune.
La vie terrestre est un épisode éphémère de la vie de l’esprit.

Etre reconnu comme un père
ne se gagne pas en quelques jours.
Le handicap du médecin de brousse est le turn-over important du personnel,
qui fait hésiter patients et paramédicaux à vous confier ce rôle.
Ainsi vous serez déjà satisfait d’être l’oncle
qui vient temporairement prodiguer ses conseils
(encore que l’oncle mélanésien ait un rôle bien plus important qu’en occident).

Les collègues paramédicaux sont importants à convaincre.
Ce sont eux qui facilitent la transmission de la confiance.
Eux jugeront davantage votre compétence technique.
Utilisez la leur quand il s’agit de particularités ethniques.

Finalement personne ne s’attend à ce que vous restiez.
Inutile de faire de grandes promesses.
Mais, et c’est là où vous surprendrez,
rien n’empêche de revisiter,
pourquoi extirper de votre coeur
ces racines qui s’y sont installées.
Devenez l’oncle d’Amérique…

Les 2 médecines

La médecine occidentale peut-elle apprendre de la traditionnelle?
Elle a voulu longtemps couper le malade de son environnement intime.
Par souci d’uniformisation des symptômes.
C’était l’un des rôles essentiels de l’hôpital.
Elle a fait reculer les maladies physiques,
mais a aggravé le mal-être.

La médecine libérale a eu des velléités de corriger ce travers.
Mais les cadences et l’afflux des patients ont anéanti ses efforts.
Les psys affichent complets,
manquent de temps face à la variété des intellects… et la lenteur de certains,
parfois se transforment en dealers…
Bien pratiques les recommandations… même si leur indépendance est suspecte.

Le devin du village se débrouille mieux,
avec des contextes plus uniformes et des procédures mieux codifiées.
Tout semble opposer les conceptions de la santé chez le mélanésien et
l’occidental:
Pour le premier, c’est l’équilibre entre l’homme, ses proches, sa terre, ses ancêtres. Pour le second, c’est un examen clinique normal, une tension dans la bonne fourchette, un bilan biologique sans astérisque, un forum internet qui confirme que l’on est toujours en vie…
Les kanaks ont vu bien des leurs rejoindre prématurément les esprits,
malgré les guérisseurs.
Ils ont acquis du pragmatisme.
Ils considèrent 4 catégories de maladies:

1) Les maladies « normales », de cause évidente:
Intoxication alimentaire (ciguatera), maladies sexuelles, coup de chaleur, plaies….
Traitement par les plantes, connus du plus grand nombre:
Ca reste dans le cadre familial.
Equivalent de la mère occidentale qui désinfecte elle-même les bobos de sa progéniture.

2) Les maladies du Docteur Blanc:
Imprécises avant son arrivée. Classées par défaut dans les 2 dernières catégories. Pour le kanak, ce qui ne se voit pas est plus grave.
Un mal de tête, une sciatique, est plus inquiétant qu’une plaie purulente.
Le Blanc est assez doué pour ce qui ne se voit pas.
Il a des médicaments pour tout.
Oui, mais il ne connaît pas les maladies liées aux esprits.
Alors il est prudent de voir le guérisseur et de prendre une potion traditionnelle, tout en allant voir le docteur.

3) Les malheurs liés à des fautes commises:
Ce sont aussi bien des maladies que des drames personnels:
échec professionnel, affectif, disparition de personne, perte d’une récolte.
Les fautes résultent souvent d’inadvertance:
oubli de rituel, de coutume, irrespect, trangression involontaire.
Les esprits des ancêtres sanctionnent. De façon très imaginative.
Parfois, aucune relation apparente entre le trouble manifesté et la faute.
Une enquête est nécessaire.
C’est plus simple quand il y a eu contact direct avec un objet interdit / sacré:
Les symptômes sont évidents: lésions cutanées à l’endroit du contact…

4) Les agressions par sorcellerie:
« Boucans » envoyés par un ennemi. Agression par esprit malveillant.
Les grands chefs ont des gardes du corps spécialistes des questions mystiques.
Les catégories 3 et 4 sont soignées par le guérisseur / voyant.
Héritier d’une tradition transmise oralement et par quelques carnets de notes.
Ses méthodes sont secrètes. Il connaît la procédure par vision.

En fait, l’opposition entre médecine traditionnelle et allopathique
n’est pas spécifique au monde kanak.
Les occidentaux recourent autant à leurs guérisseurs et spécialistes de l’âme,
bardés de titres plus modernes.
Homéopathes, magnétiseurs, ostéopathes, patamédecines diverses,
s’offrent à traiter au-delà du problème physique.
Points communs: secret des techniques, croyances intégristes, influence sur le patient, importance du temps passé à la relation.
Une différence, avouons notre cynisme:
Le guérisseur kanak travaille encore pour le statut, pas pour l’argent.
Les contraintes matérielles des 2 sociétés ne sont pas les mêmes.
Mais le guérisseur kanak est le plus content de rendre service.
Il ne lui viendrait pas à l’idée de refuser un patient.
Ou de lui fermer sa porte la nuit.
Qui se fait le plus plaisir au bout du compte?
Le kanak récompensé à 80% de reconnaissance?
Ou le doc blanc vu comme un fonctionnaire surpayé de la CAFAT?
Question de personnalité.
Ceux qui vivent par les autres sont à la recherche de reconnaissance.
Peut-être ne sont-ils pas assez guérisseurs?
Les patamédecines les en rapprochent.

En pratique, voici les écueils pour le médecin occidental en terre kanak:
-Si la maladie traîne malgré le traitement, le kanak est vite convaincu que le retard vient des esprits.
-Aucune notion d’évalutation chez le kanak:
Quand le traitement traditionnel est pris simultanément avec celui du docteur, la guérison est attribuée préférentiellement au premier. (C’est aussi vrai pour beaucoup de blancs adeptes des médecines alternatives.)
-Le docteur ne connaissant rien à l’histoire du clan et des ancêtres, il est incompétent dans certaines domaines. Il n’est pas « généraliste ».
-Les facteurs de risque ne représentent rien pour le kanak:
Les maladies insidieuses telles que diabète, hypertension, insuffisance rénale,
ne sont pas considérées comme importantes.
Souvent seule la prise en charge à 100% assure le suivi.
Prendre sa pilule, faire sa prise de sang,
permet de voir régulièrement le docteur
et de lui parler d’autres problèmes gratuitement.

Proposition: Intégrer le guérisseur dans le réseau médical classique.
Reconnaître l’approche différente, souvent complémentaire.
En opposant les 2 médecines, on prive souvent le patient des bénéfices de l’une.
Le blanc caustique dira que le guérisseur entretient des croyances fausses chez les kanaks et l’obligation de recourir à ses soins. Vrai.
Vrai, de même, pour les patamédecines que les occidentaux continuent à consulter après un siècle de progrès scientifique rapide.
Le rôle du médecin n’est pas d’extirper une partie de l’inconscient de son patient, tout au plus de l’aider à la reconnaître… s’il en est capable.
Au philosophe de faire évoluer la culture.
Maître Profit est la philosophie conquérante de l’Occident.
Il envahira tôt ou tard le monde kanak.
Ne lui facilitons pas la tâche en détruisant les piliers de la culture traditionnelle, comme le monde des Esprits, juste pour prouver que nous sommes les plus savants.

6 réflexions au sujet de « Le petit manuel du médecin de brousse »

  1. La médecine privée défavorisée en brousse…
    (tarifs province Nord plus faibles, 10% de frais sur les aides médicales…)

    Quelle est l’attitude des instances publiques vis à vis de la médecine privée en brousse?

    Kyste inextirpable, qui doit être contenu dans des limites raisonnables?
    Les DPASS estiment assurer une couverture sanitaire satisfaisante avec les dispensaires.
    Appréciation qui peut varier considérablement selon les références,
    très juste vue de Tanna,
    moins évidente vue de Nouméa.
    L’avis des patients est un critère essentiel…
    et subit des influences.

    Les DPASS estiment ainsi que la médecine libérale est un luxe,
    suivies par la CAFAT, qui en bon gestionnaire n’est jamais généreuse pour financer le luxe en matière de santé.
    -> Pas d’encouragements tarifaires pour les libéraux, alors que les salaires du public sont majorés en brousse.
    -> Résistance à prise de « parts de marché » des libéraux, surtout parmi les patients les plus assistés.

    Finissons le « procès » de la médecine privée avec les problèmes déontologiques qui accompagnent certaines installations:
    Cas ponctuels de confrères qui « jouent des coudes », tentant d’assurer leur présence en critiquant les autres, montant en épingle des erreurs mineures ou jetant la suspicion sur des décès accidentels.
    Vilaines histoires de commerçants venus remplir le plus vite possible le tiroir-caisse et s’esquivant quelques années plus tard, abandonnant une population devenue méfiante vis à vis de sa médecine publique.
    Affaires communes en outre-mer…

    La médecine privée peut se targuer d’avantages:
    -Taux de satisfaction élevé des patients
    -Disponibilité
    -Compétence
    -Intégration locale

    Voyons les problèmes de la médecine publique:
    Ils sont intriqués, comme les solutions évoquées ci-après:
    -Rotation fréquente des praticiens
    -Profil pas toujours adapté au poste
    -Isolement
    -Prise en charge des problèmes les plus lourds, avantage ou inconvénient selon les moyens disponibles

    Les points forts:
    -Permanence du service, même si les membres changent
    -Intégration dans le réseau de soins
    -Pas de discrimination sur la prise en charge, plutôt inconvénient quand se faire soigner ne demande aucun effort, mais avantage quand les finances personnelles ne le permettent plus.

    Que faire pour le service public?
    -Contrats d’une durée minimale?
    Pas judicieux d’obliger les soignants contre leur gré…
    -> préférer des rémunérations au début beaucoup plus faibles que celles proposées actuellement, franchement croissantes avec l’ancienneté
    Primes après évaluation? Un tabou dans la médecine, aussi bien privée que publique. Même les enseignants, bastion égalitariste, sont davantage payés au mérite que les professions de santé.
    -Recrutement plus large:
    Passer une annonce pour un salaire alléchant est réducteur. On a les candidats que l’on mérite. Cabinet recruteur spécialisé? Chasseur de têtes ancien médecin de brousse? (1)
    -Formation spécifique à la médecine ethnique, aux difficultés sociales locales, à l’urgence.
    -Implication des responsables locaux dans les conditions d’exercice:
    Les points d’achoppement s’enkystent d’autant plus facilement dans les petites communautés qu’il y a peu d’alternatives.
    Pas question de dresser un tribunal pour les carences des soignants ou les excès des soignés.
    Mais il faut améliorer la communication entre responsables, ceux du centre de soins et ceux de la communauté. Incitons les esprits les plus larges à aplanir les divergences. Réunion mensuelle soignants/chefferie?

    Que faire pour la médecine libérale?
    -Ne pas se positionner en « remplaçante » du service public, supposé incompétent, ce qui irrite les instances dirigeantes.
    Les carences publiques sont relatives.
    Il faut que la demande d’un service supérieur entraîne un investissement minimal de la part du consommateur
    -> Nécessité impérative de faire régler les 10% des AMG pour être crédibles.
    Pas facile. Les AMG n’ont rien…?
    Ils ont quand même les moyens de venir jusque chez le libéral.
    Nécessité fait loi. Ne peuvent-ils trouver les ressources, très modestes, pour payer leur franchise? Entraide ou effort personnel. Aux prix du marché nouméen, un simple potager permet d’obtenir les billets magiques.
    Le problème vient plutôt des habitudes, difficiles à faire changer. Mais la médecine libérale doit se démarquer de la gratuité totale des dispensaires.
    -Demander des contrôles:
    Le médecin libéral est-il suspecté d’abus, de dépenses excessives, de surveillance paranoïaque? Que les médecins contrôleurs ou ses pairs viennent vérifier.
    Toujours mieux quand c’est un autre qui affirme la qualité de son travail…
    Mieux aussi quand ce contrôle évite l’amalgame avec un confrère aux pratiques moins pertinentes…
    …et des mesures de rétorsion aussi pesantes pour l’un que pour l’autre.
    -Enfin, les instances disciplinaires de l’Ordre doivent intervenir tôt en cas de menaces sur la déontologie.
    Pas de vagues est une bonne politique…
    si elle consiste à prévenir les ennuis et non pas à les cacher!
    Le médiateur allège la charge du gendarme.

    La médecine libérale, ainsi parée de son efficacité et de son ancrage local,
    peut enfin soutenir sa cause auprès des politiques.
    Car aucun doute: Le désir d’améliorer l’offre de soins en brousse ne peut être que politique.
    Peu d’aiguillons blessent actuellement les responsables. Il n’y a pas de cruelle carence en matière de couverture santé. Les plus motivés pour rechercher une offre améliorée se déplacent à Nouméa, voire y émigrent.
    Il faut que les moins favorisés se mobilisent…
    qu’ils perçoivent une autre vitesse de la médecine,
    sans qu’elle leur devienne inaccessible.
    On retombe sur la nécessité de les faire investir un minimum.
    Difficultés et grogne à relayer par les élus locaux.

    (1) L’insatisfaction fait traverser ou échouer en Calédonie. Démarche utile, au moins pour constater que son mal-être n’est pas que lié à l’environnement. C’est vrai pour les médecins comme pour les autres. Mais les populations locales n’ont pas réclamé l’aide de personnes en mal d’analyse ou traînant de bruyantes casseroles. Elles ont au contraire besoin de rochers solides autour desquels améliorer leur équilibre.
    Les médecins les plus adaptés au poste sont ceux qui se satisferont de toutes les situations…
    et donc ils sont les plus difficiles à déraciner de leur installation actuelle.
    Il faut cibler les médecins en milieu ou en fin de carrière, trouvant les routines pesantes et potentiellement séduits par le changement de vie, surtout si les obligations familiales se réduisent.
    Le recrutement de jeunes médecins a un inconvénient: on les place dans une position qui demande une bonne expérience. Comme dans les hôpitaux classiques, il faudrait les placer en situation de compagnonnage, or la médecine de brousse n’est pas pléthorique.
    Enfin bien sûr, la formation de médecins issus de la population locale est une des meilleures solutions, mais sans leur faire faire leurs classes, et leurs premières erreurs, sur des gens qu’ils ne connaissent que trop bien…

  2. Plus de 15 ans après mon expérience en brousse (18 mois de « Volontaire Aide Technique » médecin itinérant Province Sud), je retrouve exprimé ici de façon étonament clairvoyante tout ce que j’avais pu ressentir alors. Dans un mois, je retourne quelques semaines en vacances sur le caillou…avec l’intention d’aller saluer les dispensaires et leurs « paramédicaux » qui m’avaient accueilli et accépté.

  3. Bonjour,
    Bonjour,

    J’ai 30 ans et suis médecin généraliste actuellement remplaçante en France, à Toulouse. Je cherche un travail en Nouvelle Calédonie à partir de Mars 2010. Je suis ouverte à toute proposition: poste de remplaçante, d ‘assistante ou de FFI en dispensaire, hôpital, cabinet, etc. J’ai grandi en outremer (Guyane, Antilles) et ai eu une expérience professionnelle d’un an très enrichissante à Tahiti en 2007.

    Si vous avez des contacts qui pourraient me faire avancer dans mes recherches je vous serais reconnaissante.

    Je vous remercie d’avance.
    Julia
    email: julia.strobel AT gmail.com AT=@

  4. Bonjour,
    je pense que ce n’est pas le lieu pour ce genre de demande, mais j’aimerai avoir des renseignements comme le demande ma consoeur dans l’intervention précédente. Médecin généraliste, installé depuis 10 ans en métropole, avec une envie de changer d’horizon, hypnothérapeute, ostéopathe et mésothérapeute, j’étudie toutes propositions
    Merci d’avance et désolé d’intervenir dans cet échange très intéressant
    B Perret (bperret002@rss.fr)

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *