2 médecines pour une culture

La médecine occidentale peut apprendre de la traditionnelle. Elle a voulu longtemps couper le malade de son environnement personnel. Par souci de simplification. C’était l’un des rôles essentiels de l’hôpital. Elle a fait reculer les maladies physiques, mais a aggravé le mal-être. La médecine libérale a eu des vélléités de corriger ce travers. Mais les cadences et l’afflux des patients ont anéanti ses efforts. Les psys affichent complets. Manquent de temps face à la variété des intellects et des situations personnelles. Le devin du village se débrouille mieux, avec des contextes plus uniformes et des procédures mieux codifiées.

Tout semble opposer les conceptions de la santé chez le mélanésien et l’occidental: Pour le premier, c’est l’équilibre entre l’homme, ses proches, sa terre, ses ancêtres. Pour le second, c’est un examen clinique normal, une tension dans la norme, un bilan biologique sans astérique, un forum internet qui confirme que l’on est toujours en vie…

Les kanaks ont vu bien des leurs rejoindre prématurément les esprits, malgré les guérisseurs. Ils ont acquis du pragmatisme. Ils classent les maladies en 4 catégories:

1) Les maladies « normales », de cause évidente :

Intoxication alimentaire (ciguatera), maladies sexuelles, coup de chaleur, plaies…. Traitement par les plantes, connus du plus grand nombre: Ca reste dans le cadre familial. Equivalent de la mère occidentale qui désinfecte elle-même les bobos de sa progéniture.

2) Les maladies du Docteur blanc :

Imprécises avant son arrivée. Classées par défaut dans les 2 dernières catégories. Pour le kanak, ce qui ne se voit pas est plus grave. Un mal de tête, une sciatique, est plus inquiétant qu’une plaie purulente. Le Blanc est assez doué pour ce qui ne se voit pas. Il a des médicaments pour tout. Oui, mais il ne connaît pas les maladies liées aux esprits. Alors il est prudent de voir le guérisseur et de prendre une potion traditionnelle, tout en allant voir le docteur.

3) Les malheurs liés à des fautes commises :

Ce sont aussi bien des maladies que des drames personnels : échec professionnel, affectif, disparition de personne, perte d’une récolte.
Les fautes résultent souvent d’inadvertance: oubli de rituel, de coutume, irrespect, trangression involontaire. Les esprits des ancêtres sanctionnent. De façon très imaginative. Parfois, aucune relation apparente entre le trouble manifesté et la faute. Une enquête est nécessaire. C’est plus simple quand il y a eu contact direct avec un objet interdit / sacré: Les symptômes sont évidents: lésions cutanées à l’endroit du contact…

4) Les agressions par sorcellerie :

« Boucans » envoyés par un ennemi. Agression par esprit malveillant. Les grands chefs ont des gardes du corps spécialistes des questions mystiques.

Les catégories 3 et 4 sont soignées par les guérisseurs / voyants. Héritier d’une tradition transmise oralement et par quelques carnets de notes. Ses méthodes sont secrètes. Il connaît la procédure par vision.

En fait, l’opposition entre médecine traditionnelle et allopathique n’est pas spécifique au monde kanak. Les occidentaux recourent autant à leurs guérisseurs et spécialistes de l’âme, bardés de titres plus modernes. Homéopathes, magnétiseurs, ostéopathes, patamédecines diverses, s’offrent à traiter au-delà du problème physique. Points communs: secret des techniques, croyances intégristes, influence sur le patient, importance du temps passé à la relation.
Une différence, avouons notre cynisme: Le guérisseur kanak travaille encore pour le statut, pas pour l’argent. Les contraintes matérielles des 2 sociétés ne sont pas les mêmes. Mais le guérisseur kanak est le plus content de rendre service. Il ne lui viendrait pas à l’idée de refuser un patient. Ou de lui fermer sa porte la nuit.
Qui se fait le plus plaisir au bout du compte? Le kanak récompensé à 80% de reconnaissance? Ou le doc blanc vu comme un fonctionnaire surpayé de la CAFAT? Question de personnalité. Ceux qui vivent par les autres sont à la recherche de reconnaissance. Peut-être ne sont-ils pas assez guérisseurs? Les patamédecines les en rapprochent.

En pratique, voici les écueils pour le médecin occidental en terre kanak:
-Si la maladie traîne malgré le traitement, le kanak est vite convaincu que le retard vient des esprits.
-Aucune notion d’évalutation chez le kanak: Quand le traitement traditionnel est pris simultanément avec celui du docteur, la guérison est attribuée préférentiellement au premier. (C’est aussi vrai pour beaucoup de blancs adeptes des médecines alternatives.)
-Le docteur ne connaissant rien à l’histoire du clan et des ancêtres, il est incompétent dans certaines domaines. Il n’est pas « généraliste ».
-Les facteurs de risque ne représentent rien pour le kanak. Les maladies insidieuses telles que diabète, hypertension, insuffisance rénale, ne sont pas considérées comme importantes. Souvent seule la prise en charge à 100% assure le suivi. Prendre sa pilule, faire sa prise de sang, permet de voir régulièrement le docteur et de lui parler d’autres problèmes gratuitement.

Solution: Intégrer le guérisseur dans le réseau médical classique. Reconnaître l’approche différente, souvent complémentaire. En opposant les 2 médecines, on prive souvent le patient des bénéfices de l’une.

Le blanc caustique dira que le guérisseur entretient des croyances fausses chez les kanaks et l’obligation de recourir à ses soins. Vrai. Vrai, de même, pour les patamédecines que les occidentaux continuent à consulter après un siècle de progrès scientifique rapide. Le rôle du médecin n’est pas d’extirper une partie de l’inconscient de son patient, tout au plus de l’aider à la reconnaître… s’il en est capable.

Au philosophe de faire évoluer la culture. Maître Profit est la philosophie conquérante de l’Occident. Il envahira tôt ou tard le monde kanak. Ne lui facilitons pas la tâche en détruisant les piliers de la culture traditionnelle, comme le monde des Esprits, juste pour prouver que nous sommes les plus savants.

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