Jan 252019
 

Je fais partie des nantis. Il n’y a pas grand chose qui m’énerve chez les gilets jaunes. Le pire reproche est qu’ils m’ont pourri mon propre gilet jaune. Il diminuait le risque que je me fasse pulvériser en vélo sur la route. A présent j’ai l’impression d’être un militant et que le risque de pulvérisation a augmenté.

Rien ne m’énerve chez les gilets jaunes parce que leurs revendications sont globalement justes. Malgré cela leur démarche est foncièrement erronée. Le souci n’est pas d’avoir des revendications. Tout le monde en a. Trop de monde en a. Le souci est de savoir comment porter les revendications.

Ne s’estimant représentés par aucun parti, les gilets jaunes militent de fait pour la démocratie participative. Extrémisme ultime de la démocratie, qui rejoint dans son inefficacité l’extrémisme du communisme, où les citoyens se pensent égaux en toute circonstance. Non !! Nous sommes égaux en importance à la naissance, mais pas en compétences ni en pouvoir personnel, qui dépendent des choix que nous avons exercés. Renier cela serait renoncer à son libre-arbitre. C’est vendre son individualité pour récupérer une parcelle de pouvoir collectif que cette individualité n’a su s’accaparer.

‘Égalité’ est à enlever au burin du fronton de la République. Une imposture. Personne ne vit ‘à égalité’ avec les autres. Pas même les plus chrétiens, les plus charitables. Pas les plus pauvres, qui trouvent toujours plus miséreux que soi, et qui partagent quand il n’y a presque rien à partager.

La société est une gestion des inégalités omniprésentes et conflictuelles. Chaque tentative de réduire ces inégalités a fabriqué une société aliénée, dotée d’élites encore plus inaccessibles et brutales. Négation de l’individu, qui par définition n’est pas le reste du monde.

La démocratie contemporaine ne gère pas correctement les inégalités. C’est un fait avéré. Que 26 personnes possèdent autant de richesse que la moitié de l’humanité témoigne que l’économie est devenue une entité autonome, presqu’entièrement indépendante des préoccupations humaines. Du moins elle est devenue autonome dans l’esprit de ceux qui la gèrent. Absence de connexion entre la tâche ‘économie’ et la tâche ‘humanité’. Robotisation de la fonction cérébrale. Les repères économiques peuvent ainsi évoluer dans leur monde virtuel, émancipé de la réalité qui est une agrégation de tous les repères.

La démocratie participative serait-elle une issue ? Aujourd’hui les citoyens demandent à un pantin appelé ‘président’ d’exercer en leur nom un contrôle sur le robot ‘Économie’. Toutes les pressions et les résistances s’exercent sur lui. Immobilisme garanti. Celui qui sort de son rôle aura une vie brève.

Participer, est-ce demander son avis à tout le monde, quel que soit le niveau de compétence individuelle sur le sujet désigné ? La sagesse de foule fonctionne-t-elle vraiment ? Seulement dans certaines conditions précises, en particulier chacun doit ignorer ce que va dire l’autre. Impossible avec les médias. Les buzz créent au contraire des mouvements de foule, qui sont l’inverse de sa sagesse. La foule s’aligne sur une opinion extrême et non sa moyenne, comme elle le devrait.

Concevoir une sagesse de foule participative serait pondérer la force de l’avis individuel selon la compétence. Avec une sorte de permis à points pour voter en tel ou tel domaine. Structure terriblement lourde à mettre en place, sujette à toutes les erreurs possibles, comme les tests de Q.I. ou la justice. Cependant elle aurait l’immense avantage d’une évolution dynamique, face à l’inertie et au conservatisme des hiérarchies en place.

La vraie participation est remettre sa parcelle de pouvoir à quelqu’un qui nous ressemble et organisera notre désir avec ceux conflictuels des autres, grâce à ses compétences supérieures en médiation. La vraie participation n’est pas de court-circuiter davantage les étapes successives qui mènent à la décision. Elle est d’augmenter ses compétences pour éventuellement s’élever dans la hiérarchie décisionnaire. Court-circuiter la hiérarchie, qu’est-ce d’autre qu’un profane expliquant à l’expert ce qu’il doit faire ?

La hiérarchie doit être multipliée, enrichie, et non abolie. C’est en additionnant davantage de niveaux qu’il devient plus facile de passer de l’un à l’autre. La hiérarchie est pesante parce que les gens s’y installent et deviennent rapidement addictifs à ses privilèges. Une hiérarchie ne fonctionne correctement qu’avec un ascenseur toujours en mouvement. Chaque étage dispose de ses pouvoirs et contre-pouvoirs. Les compétences croissantes dans l’un ou l’autre font monter dans l’ascenseur, descendre dans le cas contraire. Il n’existe pas de chute libre sauf quand on s’est fait parachuter sur le toit.

Les dysfonctionnements dramatiques de la hiérarchie l’ont faite déconsidérer. Plus personne n’en veut. Et pourtant ceux-là s’offusquent de la disparition de la hiérarchie. Quand des ‘jeunes cons’ ou des ‘émigrés’ s’estiment valoir autant qu’eux. Le droit du sol est hiérarchique. Avoir un métier est hiérarchique. La famille est hiérarchique.

Une hiérarchie en bonne santé est indispensable. Il faut l’hospitaliser et non la rendre encore plus bouffie et malade avec de nouvelles revendications ignorant sa présence. La thérapeutique est simple ; elle repose sur deux principes :

1) Vérifier à chaque étage l’équilibre du conflit entre pouvoir et contre-pouvoir.

2) Vérifier que l’objectif est d’organiser au mieux les conflits de l’étage sous-jacent et non de rendre l’étage indépendant des autres. L’économie internationale organise les conflits des pays, le ministère national ceux des entreprises, la direction des entreprises organise les conflits des cadres, les cadres ceux des employés de leur service, etc. Le succès de chacune de ces gestions n’est possible que si la gestion sous-jacente est garantie. Elle n’est pas indépendante. Il s’agit d’une superposition d’organisations (le terme exact est superimposition). Une économie qui cherche à s’émanciper des citoyens est un esprit qui pense inutile de nourrir son corps.

Est-ce une opinion de plus ? Encore un qui veut avoir raison plus que les autres ? Notez que cet article ne contient aucune revendication. Juste le rappel du principe fondamental qui fait le destin de la réalité : l’auto-organisation. Une société malade est une société qui a cessé de s’auto-organiser.

Plus de détails dans un prochain livre : Societarium.

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 Posted by at 15 h 02 min

  2 Responses to “Mon gilet jaune fait mine grise”

  1. D’un autre côté, il y a en matière de justice des jurés tirés au sort, égaux ou pas égaux entre eux, mais qui ne sont pas plus incompétents et qui conscient de leur charge font TOUS correctement leur travail.

    • Les jurés ne connaissent pas ce ‘travail’. Ils sont briefés soigneusement par les assesseurs du tribunal. La qualité de leurs décisions vient paradoxalement du fait qu’ils ne s’estiment pas compétents, ce qui les rend très attentifs. Cependant le rôle de juré est occasionnel. Et la compétence des jurés pris au hasard est réelle : on leur demande de rendre la décision du tribunal compréhensible par tous.
      C’est différent de la démocratie participative. La participation est continue et demande des compétences spécifiques, vérifiables. On ne demande pas à un économiste d’être compréhensible par tous. Seulement par les autres économistes.

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