Nov 142018
 

(question posée sur Quora, forum anglophone)

Pour comprendre la situation en Nouvelle-Calédonie, faisons une petite expérience de pensée qui s’en rapproche. Le décor est une petite ville rurale du Middle West, où le revenu moyen est plutôt maigre, qui vote à plus de 90% républicain. Des entreprises high-tech fabriquant des instruments très délicats décident de s’y installer en raison de la totale absence d’activité sismique dans la région. Comme ces entreprises ne trouvent pas localement les compétences nécessaires, une immigration de cols blancs fait grandir un quartier bourgeois et riche qui vote démocrate. Les ruraux et les cadres s’ignorent et se méprisent, pas toujours en silence. Incidents entre jeunes et cambriolages deviennent courants. Policiers et juges sont payés par l’Etat fédéral. Les ruraux les disent à la solde des riches et les cadres les trouvent laxistes. Un référendum est proposé aux habitants pour savoir s’ils veulent s’affranchir de l’Etat fédéral et devenir indépendants. Ils désigneront et payeront à l’avenir leur propre police et leur propre justice. Pensez-vous que les citoyens devraient répondre ‘oui’ à ce référendum pour l’indépendance vis à vis de l’espace fédéral américain dont les lois ont permis l’installation de cette population nouvelle ?

Cette analogie souffre de défauts, certes, cependant elle permet de comprendre à quel point la question posée lors du référendum calédonien est déconnectée de la réalité locale. Ni le ‘oui’ ni le ‘non’ n’ont bien sûr la moindre chance de résoudre le conflit entre les populations locales. Au contraire, le simple fait de tenir un tel référendum n’a qu’une conséquence possible : exacerber les tensions entre deux groupes équivalents en nombre et aux modes de vie difficiles à concilier.

La question que j’aurais voulu voir poser, en tant que calédonien, est celle-ci : « Etes-vous d’accord pour jeter dehors tous les intolérants, qu’ils soient brunis par le soleil ou blanchis par l’éclairage artificiel ? ». Un grand ‘oui’ aurait donné une chance au vivre-ensemble. Malheureusement ce sont les extrémistes des deux camps qui ont projeté ce référendum et décidé de la question à poser. La politique consiste, avant tout, à ne pas menacer sa propre raison d’être.

La situation de tout pays doit être évaluée à différents niveaux d’information. Nous savons tous qu’il existe beaucoup de ces niveaux entre la vie au quotidien et le discours politique/médiatique. Le quotidien, dans la société kanak, c’est énormément de frustations, de violences faites aux femmes, de haines claniques, d’identités fragiles.

Un exemple comme on en rencontre presque chaque jour ici : au cours d’une fête de mariage une femme kanak contredit l’un des hommes présents. Il la tabasse, lui arrache une grande poignée de cheveux et la peau du crâne avec. Elle finit à l’hôpital. Ses amies lui conseillent de porter plainte. Que fait le policier chargé de recueillir sa plainte ? Il lui conseille de renoncer car son agresseur, lui-même cadre de police kanak, a plusieurs témoins prêts à jurer que c’est elle qui l’a provoqué et agressé.

Aujourd’hui comme hier, les nationalismes sont moins une sauvegarde de l’identité culturelle qu’un moyen d’éviter le regard du monde, et protéger ses petites barbaries.

 Posted by at 1 h 31 min

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