On a proposé, dans l’enseignement, la suppression des notes. Pourquoi mettre fin à la récompense des bonnes notes ? Ne suffit-il pas d’éliminer leur côté sombre : les mauvaises notes, surtout quand elles sont systématiques ? Un travail peut toujours ne pas faire l’objet d’une note, parce qu’il ne mérite pas une récompense, sans justifier une punition.
Il existe en réalité deux sortes de notes : celles qui jugent les élèves les uns par rapport aux autres, et celles qui déterminent l’effort qu’un élève a produit, c’est-à-dire la qualité de son travail par rapport à ses capacités personnelles. L’école utilise presque exclusivement les premières, répondant à son rôle classique de hiérarchisation sociale. Les secondes, par contraste, semblent des mouvements d’humeur d’un professeur : « ton travail est correct, mais tu avais la capacité de faire beaucoup mieux, alors j’ai baissé ta note ». Si l’élève peut se vexer, c’est parce que la règle officielle est de faire mieux que les autres, pas de se dépasser soi-même. Les caractères les plus conciliants amalgameront ces deux règles dans un effort soutenu, tandis que les rebelles ne se plieront qu’à faire le minimum imposé par la règle officielle. Ils tiendront rancoeur à leurs professeurs qui le sentent et corrigent leurs appréciations à la baisse.
Une méthode se dessine à nos yeux : si la séparation des deux variétés de notes est clairement exprimée, l’on peut alors respecter la sélection par une note se référant au niveau général, puis la valorisation de l’effort personnel, par une autre note se référant à la performance moyenne de l’élève. Le recrutement à la performance, « clinique », s’effectue sur la première note ; il permet d’orienter chacun vers sa meilleure spécialisation. Le renforcement empathique des éducateurs, par contre, sera guidé par la seconde note. Pour l’instant il ne fait l’objet que d’un « lot de consolation » sous forme d’une brève ligne sur un carnet trimestriel : « Peut mieux faire », ou « Fait des efforts »…
Cette méthode évite, chez l’enseignant, un mauvais mélange des genres : gendarme scolaire et éducateur empathique. C’est comme demander au procureur d’être aussi l’avocat. On ne peut pas simultanément pousser fermement un enfant vers un objectif militaire, déterminé par l’Éducation Nationale, et lui trouver des circonstances atténuantes quand il n’y parvient pas.
Les contours de la mauvaise note inutile apparaissent : elle n’a aucune raison de s’appliquer à la sélection réclamée par la société, qui demande à préciser la meilleure place pour chacun, et non pas à créer des « mauvais » ou des « inutiles », qui forment au final les bataillons de ses délinquants et inadaptés. Seule la note favorable a ici une utilité, et l’on retient au bout du compte la plus élevée, sans se préoccuper des autres.
Par contre, la référence de la bonne ou mauvaise note reste intéressante pour l’individu par rapport à sa moyenne, de façon à apprécier ses propres progrès, les moyens qu’il se donne, leur efficacité comparée. Nous pouvons conserver les zéro et les 20/20 sur le tableau de notre entreprise personnelle ; libre à nous, après, d’en faire la publicité, parce que nous quêtons une aide ou une récompense.
La polémique sur les notes scolaires provient d’une imprécision sur ce qui est noté. Un amalgame néfaste est fait entre apprentissage et performance. La note, en effet, traduit une évaluation des capacités atteintes, mais la compare à une référence — la moyenne, ou la note maximale —, ainsi qu’aux notes des autres élèves : c’est un test de performance comparée.
Psychologiquement le but de performance a des effets inverses chez les doués et moins doués. Il stimule considérablement la motivation des premiers, éteint celles des autres. Quand un degré élevé de performance n’est pas un objectif réaliste pour un élève, mieux vaut orienter sa motivation vers l’apprentissage. Les buts ciblent des compétences. Ce qui lui est réclamé n’est plus une note générale minimale, mais une acquisition de savoirs bien délimités.
D’une façon générale, l’être humain met plus d’énergie pour franchir des marches qu’une pente progressive et régulière. Voir « grimper sa moyenne » est beaucoup moins encourageant qu’obtenir des gratifications successives pour chaque objet de savoir intégré. La note n’est stimulante que lorsqu’elle est d’emblée élevée, signe de performance élitiste, et qu’il faut la maintenir.
L’évaluation par l’acquisition des compétences a déjà remplacé la notation au primaire. Elle est plus discrète au secondaire — sous forme du « socle des compétences » — parce que les élèves se rapprochent de la compétition sociale fondée sur la performance, et ceux qui ont les meilleurs tests pourraient pâtir de la disparition des notes. Mais la sensation d’échec des autres provient d’elles en majeure partie. Dilemme.
Remarquons que la performance est testée au mieux par une notation bien particulière : le concours. Dès lors la notation pourrait disparaître dans le secondaire, remplacée avantageusement par des « médailles » d’apprentissage pour chaque savoir acquis. L’incitation à la performance s’y conjuguerait par la mise en place de petites compétitions locales, de défis, individuels ou collectifs, auxquels la participation est facultative. Chacun peut y engager ou non sa motivation selon qu’elle lui semble suffisamment solide.
Elle n’est plus, en tout cas, soumise à la guillotine insensible et inéluctable de la notation.