mai 282012
 

L’essentiel : Cinéma utilitariste versus intimiste

Hollywood a toujours été une entreprise de formatage psychologique selon les principes utilitaristes de la société américaine. A la génération précédente, le modèle de scénario était l’identification au héros : un thème facile, servi par une histoire manichéenne, ingurgité sans difficulté par le public mâle. Cependant, deux difficultés apparurent : tout le monde ne devenant pas héros réussi, le décalage entre espoir et quotidien généra une dose d’insatisfaction souvent excessive. Les femmes, passées par l’émancipation, trouvèrent le rôle d’héroïne féminine — classiquement entièrement dévoué à illuminer celui de son partenaire masculin — un peu fade.
Le modèle de scénario s’infléchit, sans déroger au positivisme utilitaire précédent. Vous avez une vie de merde — par rapport aux destins exceptionnels que décrivaient les vieux films et que quelques privilégiés prétendent encore vivre — ? Il suffit de la raconter, et de la faire plonger beaucoup, beaucoup plus bas. Tabassons cet insatisfait dans un univers alternatif d’autant plus horrifiant que cette fois, contrairement au scénario du héros, tout est soigneusement vraisemblable. Puisque le positivisme ordinaire ne parvient plus à donner espoir à cet ex-gogo devenu méfiant, faisons-le agir d’un palier où le désespoir est total : cette fois la différence est appréciable puisque l’existence de rêve devient… celle de tous les jours.
La méthode est applicable avec le même succès aux deux sexes. Notons que les vieux films de héros ont été recyclés intelligemment : ils sont devenus positivistes pour les femmes, tellement horrifiées devant la condition féminine de l’époque qu’elles s’enthousiasment toutes de leur vie d’aujourd’hui. Quant aux hommes, ils regardent ces vieilles bobines comme des histoires de science-fiction, créateurs de héros marvelliens avant l’heure.

La manipulation est tellement répétitive dans la production du 7ème art contemporain qu’elle va finir par devenir évidente. Quelle nouvelle technique Hollywood devra-t-il inventer pour continuer à persuader les masses de spectateurs de vendre l’essentiel de leur vie à leur conscience sociale ? Mais surtout, pourquoi cette machine de propagande se croit-elle obligée de contraindre les gens à s’apprécier par l’illusion positiviste ?
Les ressorts en sont culturels et philosophiques. Les européens ont gardé une tradition toute différente. La bifurcation s’est produite au moment de la colonisation du Nouveau-Monde : elle a séparé les insatisfaits, partis émigrer, des « acceptants », menant généralement la même vie de misère. Les colons sont partis avec leurs ambitions, les autres sont restés avec un esprit de clocher. Les premiers ont créé la nation la plus puissante, par la technologie et l’économie, les seconds s’attardent, parce qu’ils n’ont pas abandonné le boulet de leurs basses couches sociales. Au niveau cinématographique, la différence est également frappante : le film européen est dit « intimiste ». Qu’est-ce que cela signifie exactement ?

Le scénario européen décrit les gens tels qu’ils sont. Il profite de la sensibilité locale à de petites différences de caractéristiques sociales et surtout de l’intérêt pour les interactions innombrables qu’elles génèrent. Il oppose la richesse sentimentale à la richesse économique du monde utilitariste. Les deux cibles sont si étrangères l’une à l’autre que les neurosciences ont montré qu’elles « allument » des zones fort différentes de notre cerveau. Les utilitaristes prennent leur plaisir avec un kamasutra mental indépendant de celui des intimistes.
Le désavantage handicapant Hollywood est ceci : le plaisir d’essence utilitaire est matérialiste ; la réalité est difficile à déguiser ; les comparaisons sur les types d’existence donnent les mêmes résultats chez tous, car les échelles de valeur sont communes ; un critère comme l’argent nous place dans une hiérarchie sociale tellement précise que n’importe quel ordinateur sait qui nous sommes.
Bien plus facile est l’enchantement des sentiments. Leurs associations assurent un contraste inépuisable. Mais surtout : qui peut véritablement dire si un sentiment est « plus cher » qu’un autre ? Qui trouve une émotion tellement meilleure qu’il la veut exclusive, et s’en offrir des sommes de plus en plus astronomiques ? Accoutumance. Nous savons, au contraire, que c’est l’oscillation d’un sentiment à l’autre qui fait l’intensité de leurs pointes. La plupart du temps, nous nous protégeons si bien du malheur qu’il faut virtualiser son contraste dans les films pour retrouver un peu de tonus à notre bonheur.

Le cinéma intimiste le fait magnifiquement. Il est une palette de peintre qui rafraîchit la couleur de chacun de nos sentiments, sans chercher à les manipuler. Au contraire, il les décrit avec tant de vérité que nous n’avons aucune peine à nous les réapproprier, même ceux qui nous sont peu connus, et s’en servir pour un travail artistique plus personnel : réécrire le scénario de notre propre vie.

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