mar 142012
 

9/10 Livre tempête
Suite de la digestion de ce livre inclassable, entre essai philosophique et psychologique, roman, poésie. Jamais achevé, difficile, et incontournable.

Notes de lecture :
En italique : extraits du livre.

p79- Il semble que les hommes qui ne font pas beaucoup de bien soient seuls en mesure de garder leur bonté.
(Il semble que la bonté déserte l’homme dans la mesure où elle devient bonne volonté et bonnes actions. Une rivière qui alimente des fabriques perd sa pente).

p85- Dans toute mauvaise chose, quelque chose de bon. […] Quand tu regrettes quelque chose, tu peux trouver dans l’acte même du regret la force de faire quelque chose de bien dont tu n’aurais pas été capable autrement. Ce n’est jamais ce qu’on fait qui est décisif, mais toujours ce qu’on fait après !

p122- [Les églises] n’ont jamais reconnu cette expérience exaltée sans restriction [commune], tout au contraire, elles ont fait de grands efforts pour la remplacer par une morale compréhensible et bien réglée. Ainsi l’histoire de cet état est l’histoire d’une négation et d’une raréfaction progressives qui évoquent l’assèchement d’un marais.
Belle sortie de RM sur la ferveur envers un plus grand que soi, retrouvée dans toutes les religions si l’on outrepasse leurs différences culturelles. Mais c’est méconnaître le rôle de la religion, un outil de contrôle social des masses populaires. Pour les autres, l’accès à cette ferveur n’a aucune obligation de passage par la religion.

p126- Je crois que toutes les prescriptions de notre morale sont des concessions à une société de sauvages.
[…] Si tu retires de notre vie ce qui est sans équivoque, il ne reste plus qu’une bergerie sans loup.
Je crois même que l’abjection est notre ange gardien !
Donc je ne crois pas !

p142- (A propos de Meingast, le prophète hébergé et vanté par Clarisse et Walter) Il y a des boucs émissaires pour les vertus comme pour les péchés; et il y a des moutons qui ont besoin d’eux !

p169- D’ordinaire, la vie, en nous, ressemble au passage perpétuel d’une eau qui afflue et s’écoule. Les excitations que nous subissons proviennent de l’extérieur et s’écoulent à nouveau vers l’extérieur sous forme de paroles ou d’actions. Imaginez une sorte de mécanisme. Puis imaginez qu’il se détraque : il doit se produire alors un barrage, une accumulation d’eau. Ou quelque inondation. Ou, dans certaines circonstances, une simple crue […]
Les physiologistes disent que ce que nous appelons acte conscient provient de ce que l’excitation, loin de traverser simplement l’arc diastaltique, est obligée de faire un détour : le monde où nous ressentons et le monde où nous agissons ressemblerait donc, bien qu’ils nous semblent une seule et même chose, au niveau supérieur et inférieur d’un bief, reliés par une sorte de bassin d’accumulation de la conscience ; de la hauteur, de la force et d’autres qualités analogues de ce bassin dépend la régularisation du débit de l’eau. Autrement dit : quand un trouble se produit d’un côté (indifférence au monde, dégoût de l’action), on pourrait parfaitement admettre qu’une deuxième conscience, plus haute, se constitue de la sorte ?

p188- Agathe et lui s’opposaient à Hagauer à peu près comme deux êtres mauvais-de-la-bonne-manière à un homme bon-de-la-mauvaise-manière. Quand on fait abstraction du bon gros milieu de la vie, occupé à juste titre par des gens dans la pensée de qui les mots de bon et de mauvais n’apparaissent plus dès qu’ils ont lâché les jupes de leur mère, les bords, les marges (où apparaissent encore des efforts volontairement moraux) sont abandonnés aujourd’hui à ces êtres mal-bons ou bien-mauvais : les uns, n’ayant jamais vu voler ni entendu chanter le bien, exigent de leurs contemporains qu’ils s’enthousiasment pour un paysage d’oiseaux empaillés et d’arbres morts ; alors que les autres, les mauvais par bonté, exaspérés par leurs rivaux, manifestent au moins en pensée une tendance ardente au mal, comme s’ils étaient persuadés que les actes mauvais, moins usés que les bons, sont seuls à contenir encore une étincelle de vie morale. Ainsi le monde avait alors le choix entre périr de sa morale paralysée ou de ses vifs immoralistes.

p192- Sa dévotion la plus totale à la science n’était pas parvenue à lui faire oublier que la beauté et la bonté des hommes proviennent de ce qu’ils croient, et non point de ce qu’ils savent. Mais la croyance avait toujours été liée à la science, dès les premiers jours de sa magique naissance, même s’il s’agissait d’une science imaginée. Cette antique part de la science est pourrie depuis longtemps, elle a entraîné la croyance dans la même décomposition : il s’agit aujourd’hui de rétablir leur alliance. Non pas, bien entendu, en amenant simplement la croyance « à la hauteur de la science » ; mais en faisant en sorte que la croyance prenne son vol de cette hauteur. Il faut réexercer l’art de s’élever au-dessus de la science.

p200- Le prophète, irrité, avait ouvert une noix, l’avait épluchée et en portait les morceaux à sa bouche. Personne ne l’avait compris. Il interrompit son discours au profit d’un lent mouvement masticatoire auquel participa aussi la grande pointe légèrement relevée de son nez, tandis que le reste du visage gardait une immobilité ascétique, sans que son regard quitta la gorge de Clarisse. Involontairement, les yeux des deux autres hommes abandonnèrent aussi le visage du maître et en suivirent le regard absent. Clarisse sentit une sorte de succion, comme si elle risquait, regardée plus longtemps de la sorte, d’être aspirée par ces six yeux.

p249- Quand l’amoureux retrouve tout son sang-froid, il voit alors « toute la vérité », mais quelque chose de plus vaste a été détruit, et la vérité n’est plus qu’un reste recousu tant bien que mal.
Voilà une merveilleuse expression de la polyconscience, et même plus précisément du concept de conscience esclavagiste : des personae sont glorifiées par l’expression de la vérité tandis que d’autres sont repoussées dans l’ombre. Cela peut être vu comme un progrès d’organisation ou une perte pour l’imagination. Le compromis est justement, en polyconscience, de ne reléguer personne définitivement dans l’ombre, car la vérité ne peut être que temporaire. Elle est une célébrité, parfois brève, des personae qui ont abouti à sa conception.

p251- Le désir de vivre pour un autre, ce n’est que la faillite de l’égoïsme qui, aussitôt, prend un associé et ouvre un nouveau commerce à côté de l’ancien !

p258- Dans ces livres qui parlent, avec la candeur loyale d’un maître de gymnastique, des « révolutions de la vie sexuelle », l’homme et la femme ne s’appellent plus autrement que « porteurs de germes mâle ou femelle » ou encore « partenaires sexuels », et on baptise « problème sexuel » l’ennui, qu’il s’agit de bannir de leurs rapports par toute espèce de variantes physiques ou psychiques. Excellent !!

p260 – S’il doit vraiment y avoir des mariages pour la vie, ils ont au moins l’avantage d’enlever au partenaire tout son potentiel érotique.

Ici le livre bascule de façon étonnante dans une très savoureuse et intelligente défense de la cause féminine. A lire jusqu’à la p264.
L’infériorité physique de l’homme ou la théorie du fiasco :
« Contrairement à la femme qui est toujours disponible au plaisir, l’homme, ou, en un mot, la part la plus virile de l’homme, est très facilement intimidée.
Le porteur de germe mâle étant très exposé au fiasco, il ne se sent sexuellement sûr que s’il n’a pas à redouter une quelconque supériorité psychique de la femme. C’est pourquoi les hommes n’ont presque jamais le courage de lutter avec une femme qui est humainement leur égale. Du moins essaient-ils aussitôt de la rabaisser. Diotime dit que le leitmotiv de toutes les entreprises amoureuses des hommes, et particulièrement de leur présomption, est l’angoisse. Les grands hommes ne la cachent pas […] Les plus petits la dissimulent sous une prétention physique brutale et abusent de la vie intérieure de la femme […] Cette façon que vous avez de nous déshonorer tout de suite !… ou jamais ! n’est qu’une sur… » Elle allait dire compresse, mais Ulrich lui souffla : « Compensation ! »
—Oui. Ainsi vous évitez de penser à votre infériorité physique !
—Qu’avez-vous donc résolu ? demanda courtoisement Ulrich.
—Il faut s’efforcer d’être gentille envers les hommes !

Je regrette que la vie ne m’ait pas laissé l’espace d’écrire un livre comme celui de Musil, dont la conscience libérée de toute entrave par l’oisiveté est allée fureter sous tous les tapis des ballets de la société humaine.
Mais ce livre laisse simultanément un malaise, celui que l’auteur n’en ait jamais trouvé la porte de sortie, parce que les connaissances de l’époque sur l’homme et sa physiologie étaient insuffisantes.
Actuellement il est sans doute possible de trouver une réponse à la question existentielle en bien moins de pages. Un avantage… ou un recul pour les perspectives offertes à l’imagination ?

p274- il est un cercle de questions dont la circonférence est partout et le centre nulle-part.
Dommage l’effet est réduit par la 2ème partie de la phrase : ces questions se ramènent toute à une seule : comment dois-je vivre ?

(L’installation d’Agathe chez Ulrich)
Il vida des armoires comme un chasseur étripe du gibier […] Vivement, il déplaça les objets d’usage quotidien qui avaient vécu jusqu’alors à leur place avec la tranquillité des fleurs d’un jardin d’agrément […] Lorsque tout l’ordre d’Ulrich eut été plus ou moins complètement changé en désordre, il ne resta plus par terre que ses pantoufles de cuir luisantes, abandonnées, tel un bichon humilié parce qu’on l’a jeté hors de sa corbeille […] Déjà c’était le tour des bagages d’Agathe. Autant ils étaient apparus modestes, autant ils se révélèrent riches en petites choses finement pliées qui se déployaient lorsqu’on les sortait et ne s’épanouissaient pas autrement à l’air que les centaines de roses tirées de son chapeau par un illusionniste.

Celui qui ressent un malaise devant les entreprises d’Ulrich envers sa soeur n’a forcément fait que côtoyer le fleuve tumultueux de l’esprit de Robert Musil jusque là, et reste prudemment sur la berge de ses conventions habituelles en regardant cette chute sauvage.

p286- […] le pourcentage, extrêmement bas pour chacun, de participation de l’être humain à ses actes. En rêve il semble que ce soit cent pour cent, mais dans l’état de veille ce n’est même pas un demi pour cent !
Ce n’est surtout pas la même configuration de personae qui s’exprime.
Tu l’as remarqué tout de suite, aujourd’hui, à mon logement ; il en va de même pour mes relations avec les personnes dont tu feras bientôt la connaissance. J’ai nommé cela « l’acoustique du vide ». Quand une épingle tombe sur le parquet dans une chambre vide, le bruit en semble disproportionné, démesuré : il en va de même quand le vide règne entre les êtres. On ne sait plus si l’on crie ou si plane un silence de mort.
[…]
Quand j’étais plus jeune, j’ai tenté de voir dans ce vide même une force. On n’a rien à opposer à la vie ? Tant mieux : la vie quittera l’homme pour se réfugier dans ses oeuvres !
[…]
Te rappelles-tu que nous avons parlé de la morale de productivité ? C’est là l’image innée sur laquelle nous nous guidons. Mais plus on vieillit, plus clairement on se rend compte que cette apparente démesure, cette indépendance et cette mobilité en toutes choses […] ne sont au fond qu’une faiblesse du tout à l’égard de ses parties. […] A peine désires-tu être tout entier au centre de quelque chose que tu te vois rejeté sur les bords.

De cette tirade surgit le thème de l’oeuvre, un homme sans qualités, plus précisément méfiant vis à vis de toute décision et simultanément déçu de ne pas trouver motif à s’engager pleinement, piétinant sur les bords de tous les projets sans trouver de centre pour l’accueillir. La question existentielle reste sans réponse. RM irrite son lecteur en faisant mine de s’approcher de révélations, par des questions étonnamment clairvoyantes, mais il reflue chaque fois devant une quelconque fermeté de réponse.
La « faiblesse du tout à l’égard de ses parties » illustre la conception classique d’un Moi idéal qui serait bridé par des rouages imposés par la société. En polyconscience c’est le contraire : il faudrait parler de « tyrannie du tout  à l’égard de ses parties », c’est-à-dire la panconscience sociale occultant le reste de la polyconscience.

p293- Walter sentit qu’aucun bonheur avec une autre femme ne pourrait remplacer son malheur avec Clarisse.
Ce n’est pourtant pas le genre de RM de tomber dans la grandiloquence, parce qu’il ne s’avance jamais assez loin dans une conviction.

p300- Les êtres qui se vantent d’expliquer et de comprendre le monde sont à jamais incapables d’y rien changer […] Le Vrai et le Faux sont les échappatoires de ceux qui refusent toujours la décision. Car la vérité est une chose sans fin.
Particulièrement juste. RM a l’habileté de mettre ces mots dans la bouche de Meingast plutôt que chez Ulrich, dont le défaut de convictions est douloureusement pointé par ces mots.
On n’imagine pas le monde avancer aussi vite sans des intentions puissantes, assorties de décisions, et protégées par des oeillères. Mais le monde a-t-il déjà expérimenté leur absence ? Ulrich ne fait pas l’effet d’un impuissant.

p323- Aujourd’hui que la silhouette féminine évoque un poulet passé à la flamme, il est difficile d’imaginer sa silhouette de jadis avec tout le charme, ridiculisé depuis lors, de ce qui aiguise longuement l’appétit
Que ne dirait-on pas maintenant avec tout ce nu à disposition…

p348- Les crimes sont la réunion chez messieurs les pécheurs de toutes les petites irrégularités que les autres hommes laissent passer. Je veux dire dans leurs rêveries et dans les mille méchancetés et gredineries quotidiennes de la pensée. On pourrait dire aussi que les crimes sont dans l’air et qu’ils cherchent simplement la voie de la moindre résistance qui les entraîne vers des individus déterminés. On pourrait même dire que, s’ils sont sans doute l’acte d’individus incapables de moralité, ils n’en sont pas moins essentiellement l’expression condensée d’une erreur générale des hommes dans la distinction entre le bien et le mal.

p352- Ne pas pouvoir s’entendre avec son voisin mène souvent à se dévouer à l’humanité.

p355- Il est plutôt dangereux de rêver au-delà de son expérience.
Plus exactement le rêve sert à — et doit — tirer l’expérience en avant, mais sans la laisser à la traîne, au risque de la rendre tellement éloignée que le rêve est alors rebaptisé délire.

p403- Rien n’est plus dangereux, en diplomatie, que de parler de la paix en amateur ! Chaque fois que le désir de paix a atteint une certaine intensité et n’a pu être contenu, on a eu la guerre !

p420- Ce qui distingue un homme sain d’un aliéné, c’est précisément que l’homme sain a toutes les maladies mentales, et que l’aliéné n’en a qu’une. […]
Voilà ce que cela signifie. Si je puis entendre par morale la régulation de toutes les relations qui comprennent, entre autres, le sentiment, l’imagination, etc, je vois que l’individu, en morale, se règle sur les autres et semble ainsi acquérir quelque solidité, mais que l’ensemble de ces individus ne sort pas d’un état de délire.
RM a en première partie raison. Par contre l’appréciation du « délire » de la société globale ne peut être qu’en référence à un avis particulier, et n’a donc aucune portée. C’est comme si l’on demande à un citoyen ce qu’il pense du Président. Certaines choses vont et d’autres ne vont pas. On ne peut jamais se retrouver entièrement en lui, et pourtant il a été choisi. Comment se retrouver alors dans un amalgame tel que la société ?

p438- Le sentiment constitue une unique et séculaire fermentation sans résultat. L’homme est une créature qui ne peut vivre sans enthousiasme. L’enthousiasme est l’état où tous ses sentiments et toutes ses pensées coïncident dans un même esprit […] Mais la force de cet enthousiasme manque d’appui. Les sentiments et les pensées n’acquièrent une continuité qu’en s’étayant les uns les autres, en formant un tout, il faut qu’ils soient, en quelque sorte, orientés dans le même sens, qu’ils s’entraînent mutuellement.  Par tous les moyens, les stupéfiants, les illusions, la suggestion, la foi, la conviction, quelquefois simplement grâce au pouvoir simplificateur de la bêtise, l’homme s’efforce de créer un état qui ressemble à celui-là. Il croit aux idées non pas parce qu’il leur arrive d’être vraies, mais parce qu’il doit croire. Parce qu’il doit faire régner l’ordre dans son coeur. Parce qu’il doit boucher au moyen d’une illusion ce trou dans les parois de sa vie par lequel ses sentiments ne demandent qu’à fuir à tous les vents.

p458- Il souriait […] lorsqu’il voyait de jeunes créatures des deux sexes, le feu aux joues, idolâtrer la culture. Ils ne savaient pas que la force vitale s’accroît par la limitation, non dans la dispersion. Ils souffraient tous de la crainte de n’avoir pas de temps pour tout, ignorant qu’avoir du temps, c’est n’avoir pas de temps pour tout. Lindner avait compris qu’une mauvaise constitution nerveuse ne provenait pas du travail et de son rythme trop rapide, selon les accusations de l’époque, mais tout au contraire de la culture, de l’humanisme, des récréations, de l’interruption du travail, de ces minutes de liberté où l’homme voudrait vivre pour soi et cherche quelque chose qu’il puisse juger beau, divertissant ou important : minutes d’où montent les miasmes de l’impatience, du malheur et de l’absurde.

p478- Jamais un homme ne se juge absolument lâche : quand quelque chose l’effraie, il se sauve juste assez loin pour se retrouver héros !

p481- il était rare qu’il vit un beau visage sans éprouver un peu de compassion. Selon ses convictions, les êtres ainsi distingués étaient presque toujours les martyrs de leur brillante apparence qui les poussait à la présomption, avec son sournois cortège, la froideur du coeur et la superficialité.
Musil est habile : Quand l’une de ses provocations lui semble moins assurée, il la met dans la bouche d’un Lindner coincé.

p504- Le sentiment du temps avait subi la même altération que le sentiment de l’espace ; ce ruban d’eau courante, cet escalier roulant avec son sinistre arrière-plan de mort semblait souvent s’immobiliser, et souvent s’écouler sans aucun lien avec le reste.

p512- le problème fondamental de l’essence du probable semble de plus en plus vouloir se substituer au problème de l’essence de la vérité, bien qu’il n’ait été d’abord qu’un outil pour résoudre des problèmes déterminés.
On aurait pu dire aussi bien que, peu à peu, « l’homme probable » et la « vie probable » prenaient la place de « l’homme vrai », de la « vie vraie » qui n’avait été qu’imagination et duperie.
Quelle prescience de Musil dans ce passage !

p516- Dieu a prudemment agi en s’arrangeant pour qu’un éléphant donne toujours un éléphant, et un chat un chat : d’un philosophe, il naît un perroquet et un contre-philosophe !

p529- (à propos des dandys de l’esprit) Quelqu’un qui se bourre de tout ce qu’il trouve ne peut qu’être informe comme un sac.

p532- Agathe demanda ce qu’on entendait par esprit objectif : c’était une notion que les gens plus scientifiques qu’elle faisaient tournoyer autour d’eux comme une fronde au point qu’elle en rentrait la tête dans les épaules.

p534- Comme il arrive souvent quand une pensée gagne en exactitude, la réflexion, si elle renonce à certaines réponses erronées, renonce aussi à quelques questions plus profondes.

p535- L’empirisme : ce qui se reproduit assez fréquemment doit continuer à se reproduire ainsi […]
L’empiriste […], capable de tirer de cent expériences dépassées mille expériences nouvelles, mais qui demeurent toujours dans le même cercle : l’homme qui a produit ainsi l’uniformité gigantesque, apparemment profitable, de l’âge technique. L’empirisme comme philosophie pourrait passer pour la maladie infantile de cette nouvelle espèce humaine…
RM dépeint avec beaucoup d’avance, et une merveilleuse ironie, la médecine moderne.

p547- N’être pas aimé selon son mérite, c’est la tristesse de toutes les vieilles filles des deux sexes.

p552- Lorsque la psychanalyse (parce qu’une époque qui fuit la profondeur intellectuelle ne peut qu’apprendre avec étonnement qu’elle possède une psychologie des profondeurs) commença à devenir une philosophie à la mode et vint rompre la monotonie de la vie bourgeoise, tout s’expliqua par la libido, au point qu’en fin de compte, il est aussi malaisé de dire de cette clef (ou fausse clef) ce qu’elle pourrait être que ce qu’elle n’est pas.

p554- De la naissance du sentiment : Voici le revers de la désaffection de Musil pour la psychanalyse, et par ricochet pour la source de nos intentions — car si RM a senti immédiatement les failles et excès de la discipline, il rate son aspect révolutionnaire qui est de se pencher pour la première fois sur un niveau bien plus intime de nos intentions —. Il se retrouve à tenter d’en comprendre les effets, sans posséder le plan de conception, et semble gloser en pure perte.
Par contre l’articulation dispositions élaboration cristallisation, dans la construction du sentiment, est très pertinente.

p556- …l’expérience que l’on fait en examinant ses propres sentiments, surtout quand on le fait à la loupe. Ils deviennent imprécis et difficiles à distinguer. Ce qu’ils perdent alors en netteté du à l’intensité, il semble qu’ils devraient le regagner par l’attention ; mais non. […]
Ce n’était pas par hasard qu’il associait l’abolition du sentiment dans l’analyse et celle qui se produit au plus haut degré de l’excitation. Dans les deux cas, il s’agit d’états où l’action est suspendue ou gênée. Comme le rapport entre agir et sentir est intime au point que beaucoup le tiennent pour une unité, ces deux exemples ne se complétaient pas sans raison.
Les pages suivantes sont une réflexion également intéressante sur l’amour et le sentiment.

p560- …idée tacite, à savoir qu’il est infiniment moins simple d’aimer que ne voudrait le faire croire la nature en en confiant les outils au premier bousilleur venu.

p564- Les 2 manières de vivre passionnément : la très visible, qui évoque l’agitation qui règne dans une cage de fauve à l’heure du repas, l’autre qui refuse absolument de s’engager dans les actes auxquels les moindres sentiments vous poussent. Dans ce cas, la vie devient pareille à un rêve étrange où le sentiment monte jusqu’à la cime des arbres…
RM appelle le premier modèle « appétitif » et le second « non appétitif » ou contemplatif.
Les hommes de la première espèce portent la main sur tout et besognent partout ; ils passent par-dessus les obstacles comme les torrents ou se ruent dans d’autres lits en écumant ; leurs passions sont fortes et changeantes, le résultat en est une carrière fortement articulée qui ne laisse derrière elle que le bruit de son passage.

p575- (à propos des reproductions) Comment peut-on parler de fidélité à la nature et de ressemblance là où l’espace est remplacé par une surface, les couleurs de la vie par le métal et la pierre ? C’est pourquoi les artistes qui condamnent comme photographiques ces notions d’imitation concrète et de ressemblance et qui ne reconnaissent, en dehors de quelques lois transmises en même temps que matière et instruments, que l’inspiration ou telle ou telle théorie à eux révélée, n’ont pas entièrement tort ; mais les clients portraiturés qui se jugent, après application de ces lois, des victimes d’une sorte d’erreur judiciaire, la plupart du temps n’ont pas tort non plus.

p597- Bien que l’extase soit apparemment une excroissance de la vie saine, on peut dire aussi que les notions morales de la vie saine ne sont que le ratatinement de notions extatiques à l’origine.

p602- agir comme celui qui lit ses opinions imprimées et se trouve persuadé, dès lors, qu’elles sont irréfutables.

p604- le souci de voir la morale ayant une morale ou l’espoir qu’elle en ait une en secret, au lieu d’être simplement des commérages tournant autour d’eux-mêmes sur une planète roulant à la destruction.

p633- Le langage des animaux est constitué par des manifestations d’affect qui provoquent les mêmes affects chez ses congénères. Il y a des cris différents pour l’avertissement, la faim et l’amour. Je puis ajouter qu’ils éveillent non seulement le même affect, mais encore, immédiatement, l’action correspondante. La peur, le cri amoureux… glace les membres ! Ta parole est en moi et me touche : si l’animal était un être humain, il aurait le sentiment d’une mystérieuse union physique ! Mais cette suggestibilité par l’affect doit demeurer intacte chez l’homme malgré le développement du langage intellectuel. L’affect est contagieux : panique, baîllement. Il provoque facilement les représentations qui lui correspondent : un homme gai rend gai. Il s’étend aussi à des objets mal choisis : cela arrive à tous les niveaux, de la niaiserie du gage d’amour aux inventions de la grande folie amoureuse, digne de l’asile. Mais l’affect sait aussi exclure ce qui ne lui agrée pas. D’une façon comme de l’autre, il entraîne ce comportement uniforme et persistant qui donne à l’état de suggestion la force des idées fixes.

p676- Une ville comme la nôtre, vieille et belle, avec ce cachet architectural qu’entraînent les changements périodiques du goût, est un vaste témoignage de la capacité d’aimer et de l’impossibilité de le faire durablement. La fière succession de ses bâtiments ne dessine pas seulement une grande histoire, mais un perpétuel changement des directions de l’opinion. Considérée sous cet angle, elle est une versatilité pétrifiée qui, tous les quarts de siècle, se vanterait autrement d’avoir raison pour toujours.

Nous nous sommes demandés à quoi le fronton grec du Parlement, avec ses jambes écartées, voulait en venir : faire le grand écart, comme seuls peuvent le faire une danseuse ou un compas, ou répandre l’idéal classique ? Quand on se replace ainsi dans un état premier d’insensibilité où l’on refuse aux choses les sentiments qu’elles attendent complaisamment, on ruine la fidélité et la foi de l’existence. C’est comme quand on regarde quelqu’un manger muettement sans partager son appétit : on ne remarque bientôt plus que des mouvements masticatoires qui n’apparaissent rien moins qu’enviables.

p705- L’esprit est inséparable de la vie comme d’une roue qu’il fait rouler et qui le roue.

La longue étude d’Ulrich sur les sentiments a mal vieilli. Peut être sautée sans encombre.

p773- la majorité des gens cultivés considérait la politique comme un atavisme plutôt que comme une chose importante. […] Ainsi Ulrich avait-il été habitué toute sa vie à ne pas espérer que la politique fit jamais ce qui devait se produire, mais seulement, dans les meilleurs cas, ce qui aurait du se produire depuis longtemps. Ce qu’il voyait le plus souvent en elle, c’était l’image d’une criminelle négligence. Même la question sociale, qui était tout l’univers de Schmeisser, lui semblait moins une question qu’une réponse différée. Mais il aurait pu citer une centaine d’autres « questions » de ce genre sur lesquelles l’esprit avait terminé ses enquêtes et qui n’attendaient plus, si l’on peut ainsi parler, que de ne pas croupir au bureau des Expéditions. […] ce que j’affirme n’est pas du tout exact. Presque tous les intellectuels ont ce préjugé de croire que les questions pratiques, auxquelles ils ne connaissent rien, sont faciles à résoudre : à la réalisation, on voit simplement qu’ils n’avaient pas songé à tout. D’autre part, si l’homme politique voulait penser à tout, il n’agirait jamais. C’est pourquoi la politique participe peut-être autant de la richesse du réel que de la pauvreté de l’esprit (ou du manque de représentations)

nous sommes capables de traiter quelqu’un de chien alors même que nous préférons notre chien à notre prochain.

p799- Nos contemporains sont toujours ravis quand les tâches morales semblent se ramener à des tâches médicales.

p801- Quand on longeait les parois en regardant ces images, l’accumulation de vêtements boursouflés, de visages vides, ovales levés vers le ciel et de corps suavement nus oppressait. Agathe dit : « Il y a tant d’âme là-dedans que l’ensemble agit comme une abolition de l’âme. Voyez vous-même : le mouvement vers le haut est devenu conventionnel à tel point que la vivacité irrépressible de l’être humain s’est réfugiée dans les détails moins visibles pour s’y dissimuler. Ne trouvez-vous pas que ces bas de robe, ces souliers, ces positions de la jambe, ces bras, ces plis et ces nuages débordent de la sexualité refoulée ailleurs ? On n’est pas loin du fétichisme ! ».
[Lindner] fut effrayé par le reproche et s’efforça d’abord de parler avec dédain de la beauté.

p805- C’était la capricieuse technique du pensionnat de jeunes filles avec ses passions entre grandes admirées et petites enamourées qu’Agathe appliquait contre Lindner : tantôt elle semblait accepter et comprendre ses paroles, tantôt elle l’attaquait froidement et l’effrayait, lorsqu’il se croyait en sécurité dans la réciprocité des sentiments.

p808- identifier Dieu avec la morale humaine est un blasphème.

p816- Il lui semblait excellent de vivre quelque temps sans femme […] Ainsi Hagauer affronta-t-il énergiquement son infortune et eut-il la satisfaction de constater que non seulement le temps, mais encore le manque de temps pouvait guérir les blessures.

p818- L’incertitude ressemblait maintenant à un filet où s’étaient prises toutes les paroles non dites encore : sans doute le tissu pouvait-il s’étendre, mais ils ne parvenaient pas à passer au travers, et dans ce manque de vocabulaire les regards et les mouvements paraissaient aller plus loin que d’habitude.

p839- Ses lèvres continuaient encore à laisser échapper des murmures comme deux petites soeurs qui parlent entre elles d’un évènement extraordinaire : elle les en empêcha en les fermant.

p886- Que tous nos idéaux seraient sots, puisque chacun d’eux, si on le prend au sérieux, en contredit un autre : tu ne tueras point, tu périras donc ? Tu ne convoiteras pas le bien de ton prochain, donc tu vivras pauvre ?… si leur sens ne résidait pas précisément dans leur caractère inaccessible, qui enflamme l’âme ! Et quelle chance pour la religion que l’on ne puisse ni voir, ni saisir Dieu.

p888- Les femmes sont là pour nous faire rêver ; elles sont une ruse de la nature pour féconder l’esprit des hommes.
Quand Musil a une tournure bonne, mais moins originale, à placer, il la met dans la bouche d’un moyennement original.

p900- Peux-tu te représenter Jésus en directeur de mines ?
L’homme aux dons multiples qu’il était savait que le génie tenait moins au don qu’à la volonté.

p908- Walter avait l’impression qu’on avait vidé un seau dans l’escalier, les propos d’Ulrich se répandaient et finiraient bien par se tarir.

p917- Léon Fischel était las de ne trouver chez lui que du dépit. […] on peut dire que Fischel, depuis des années, était lentement assassiné par ces deux femmes. […] Une femme, dès qu’on reste quelque temps sans lui dire qu’elle est belle, perd sa beauté, et un esprit qui n’obtient aucun succès se déssèche.

p928- Il pensait rarement à lui-même comme à une « personne ». D’ordinaire il agissait en pensant que ce que l’on sent, veut, imagine, pense et crée peut être selon les circonstances un enrichissement de la vie ; mais ce que l’on est ne représente jamais, quelles que soient les circonstances, qu’une production accessoire de ce travail.[…] Naturellement, Walter était tout le contraire de lui. Il pensait beaucoup et passionnément à lui-même. Tout ce qu’il lui arrivait, il le prenait au sérieux. Parce que ça lui arrivait : comme si c’était une élection capable de métamorphoser une chose. A tout moment, il était une personne, un être complet, et parce qu’il l’était, il ne devenait rien.

p940- Nous vivons avec un pourcentage annuellement prévisible de meurtres que nous préférons commettre plutôt que de changer de mode de vie ou de dévier de la ligne d’évolution que nous espérons maintenir.

p989- Si l’homme sain est un phénomène social, le malade en est un aussi.
Il n’est pas exclu que ce qui ne conduit aujourd’hui qu’à la destruction intérieure retrouve un jour une valeur constructive.

p1010- Qu’est-ce donc que nos actes, sinon une terreur nerveuse de n’être rien : à commencer par les divertissements qui n’en sont pas, qui ne sont que du vacarme, un caquetage encourageant pour tuer le temps parce qu’une obscure certitude nous dit qu’il finira par nous tuer, pour aboutir aux inventions enchérissant l’une sur l’autre,  aux absurdes montagnes d’argent qui tuent l’esprit (qu’on soit écrasé ou porté par elles), aux modes anxieusement changeantes de l’esprit, aux vêtements sans cesse modifiés, au meurtre, à l’assassinat, à la guerre, en quoi se décharge une profonde méfiance à l’égard de ce qui dure et du créé : qu’est-ce que tout cela, sinon l’agitation d’un homme empêtré jusqu’aux genoux dans une tombe dont il essaie de se dégager mais à laquelle il n’échappera jamais, d’un être qui ne dérobe jamais au néant, qui, se précipitant avec angoisse dans toutes sortes de figures, n’en demeure pas moins, en quelque point secret de lui-même à peine deviné, caducité et néant ?

p1042- (le grec) sa biographie était comme une loterie de tous les numéros de chambres d’hôtel où il avait été invité.

p1058- « Non ! On ne se comprend pas mieux avec le temps : c’est juste le contraire, je te dis ! Quand tu fais la connaissance d’un être qui te plaît, il peut te sembler que tu le comprends ; mais quand tu as eu affaire à lui pendant vingt-cinq ans, tu n’y comprends plus rien ! »

« Quand tu excites ou quand tu brimes par la terreur les convoitises d’un homme, tu peux le mener où tu veux. Quiconque veut bâtir sur le roc doit recourir à la violence et à la convoitise. Alors, d’un coup, l’homme devient calculable, solide, sans équivoque, et les expériences que tu fais avec lui se répètent uniformément partout. Tu ne peux pas compter avec la bonté. Tu peux compter avec les qualités négatives. Dieu est merveilleux, mon enfant, il nous a donné nos qualités négatives pour nous permettre d’atteindre à l’ordre. »
« En ce cas, l’ordre du monde ne serait que de la bassesse disciplinée ! »

Au final :
Musil a tourné autour de la polyconscience sans comprendre ce qu’il recherchait.
*
Il existe une dure invraisemblance dans la relation entre Ulrich et Agathe. Agathe devrait, en toute logique, ne pas comprendre le dixième de ce que raconte Ulrich. Alors ? Simule-t-elle ? Cela ne concorderait pas avec la fusion que Musil décrit entre eux. Dilemme insoluble. Agathe semble le pendant d’Ulrich quant aux capacités de compréhension, mais pas quant à celles de génération. Il manque la moitié du moteur !
En fait, doit-on conclure, Ulrich rêve devant son miroir, et ce miroir est Agathe.

Musil tente d’élever la passion entre Ulrich et Agathe dans un éther poétique inconcevable parce qu’aussi intense que diaphane. Mais Ulrich et Agathe sont beaux. Il n’arrive pas, malgré ses efforts, à détacher cette passion de l’animalité physique, qui l’englue comme le goudron empêche un goëland de s’envoler à nouveau. Dans quelle nécessité a démarré la partie intellectualisée de la passion qu’ils ont l’un pour l’autre ? La poésie est une fille effarouchée de l’instinct.
*
Il n’est pas étonnant que Musil se soit délité dans sa propre pensée, au point de n’avoir pas pu terminer le livre de toute une vie. A force de s’immerger dans un univers où plus aucune décision n’a de fondements solides, la conduite même de cet univers devenait impossible, et peut-être aurait-il mieux valu la laisser au hasard. C’est ainsi qu’il faut considérer l’ouvrage inachevé non comme n’ayant pas de fin possible, mais où toute fin est possible, un peu comme si, en étudiant un monde quantique, on pouvait le révéler sous n’importe quel aspect souhaité simplement en changeant de méthode pour l’observer. Le livre est ici un support insuffisant. Il aurait fallu que les pages puissent partir dans toutes les directions, où chacun aurait cherché son chemin, plutôt que s’ordonner si sereinement.

Car si le livre comprend les notes de RM pour la fin, fortement déprimante, puisque la chute de l’époque dans la guerre semble se confondre avec l’échec d’Ulrich à vivre un autre état, que les envolées n’ont atteint que du… vide, que la Grande Idée ne prend pas substance, qu’Ulrich et Agathe en apparence si désireux de s’affranchir de la conscience sociale retombent dans les convenances.
Le livre de Musil est un plaisir orgasmique qui, au lieu de refluer en vaguelettes fort plaisantes, donne l’impression que le fermier nous a surpris dans la meule avec sa fille.
Reste que, courant à perdre haleine avec le pantalon et les souliers à la main, nous emplit encore le sentiment d’un moment inoubliable.

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