L’essentiel:
-La crédulité est directement proportionnelle à l’absence de savoir personnel
-La chute du livre entraîne une poussée de la crédulité
-La technologie s’éloigne du savoir de ses utilisateurs
-Le cinéma ne montre plus de frontière entre le réel et l’imaginaire
-La vie facile nous affranchit des contraintes du milieu
-Sommes-nous perdus?

-La crédulité est directement proportionnelle à l’absence de savoir personnel
La confiance dans son propre savoir s’acquiert à la peine du déchiffrement d’ouvrages et de cours nouveaux et parfois difficiles.
En son absence, comment s’opposer à la force de la conviction des autres?
Mes enfants ne croient plus au Père Noël…
…mais croient à toutes les histoires fantastiques que racontent leurs copains, les adultes de rencontre, la télé.
-La chute du livre entraîne une poussée de la crédulité:
Editer un livre demande des efforts, une prise de risque financier, médiatique.
Ainsi a toujours existé un filtrage au niveau de l’édition, pas forcément pour les meilleures raisons (censure).
Les livres les plus extrémistes provoquent leurs contreparties, le tout doté d’une permanence qui permet une réflexion approfondie.
Internet, en passe de phagocyter le livre, fonctionne sur des principes très différents: aucun filtre pendant une décennie, puis des filtres débordés par l’abondance de l’information, pertinente ou non, mais surtout la frontière devient floue entre croyance et affirmation vérifiable, la croyance ayant gagné sans difficulté un large droit de cité sur le web, beaucoup plus séduisant par ses illusions que ses vérités.
Une affirmation fantaisiste surgit facilement sur le net, à peine moins que dans une conversation. Elle n’est pas toujours dans un fil de discussion qui viendrait la rectifier. Elle a le poids de l’écrit, bientôt de réalité augmentée, aura d’un média bien plus complet et moderne que le livre. Les auteurs se lachent: Au pire, on retire.
Ainsi, parallèlement à la disponibilité facile de tout un savoir vérifié,
le net sert bien davantage à l’explosion des croyances:
Il suffit de vérifier le trafic du premier et des secondes,
sans se laisser abuser par la bonne place d’un Wikipedia,
qui ne peut masquer un volume bien plus considérable et diffus
d’échanges de croyances.
-La technologie du quotidien devient si éloignée du savoir du quotidien
qu’elle redevient une « magie » permanente et incompréhensible:
Qu’il s’agisse de médecine ou d’électronique,
le quidam moyen devient incapable d’en expérimenter les bases
et de faire ses propres réparations.
-Le cinéma ne montre plus de frontière entre le réel et l’imaginaire:
Envahissant le quotidien, l’image donne une incomparable matérialité,
à coups d’effets spéciaux toujours plus réalistes, à une pléthore d’illusions.
Un film par jour fait 1H30 de « formation » fictive quotidienne,
c’est un minimum pour de nombreux jeunes.
Les illusions ont toujours été l’un des meilleurs moyens de défense
contre les rigueurs du réel… elles ne sont pas destinées à s’y substituer.
Dérive addictive.
-Enfin, le moins évident mais pas le moins important:
La vie facile nous affranchit des contraintes du milieu.
Nourriture, chauffage, reproduction, même les satisfactions intellectuelles,
tout s’obtient de plus en plus aisément,
nuisant au pragmatisme qu’entraîne un milieu hostile,
et laissant le champ libre à la crédulité.
Bien sûr cet effet varie selon la situation sociale de l’individu.
Mais il est important dans les couches aisées.
Car il ne faudrait pas croire que la crédulité est l’apanage des défavorisés
ou des individus peu cultivés.
Elle est très répandue chez les intellectuels,
qui remettent d’autant moins en question leurs convictions
que leur milieu ne met pas beaucoup de pression en ce sens.
Que conclure?
Ne voyez pas dans cet article une tentative de dramatisation.
La crédulité n’est pas une tare. Ce serait ignorer ses vertus de protection.
C’est une défense très efficace contre les aspects incompréhensibles de notre univers,
tant au plan matériel que des relations humaines,
L’esprit recherche une explication simple, un raccourci,
qui lui permette de rester intégré.
Perdre toute illusion conduit à un nihilisme destructeur.
De cet autre extrême, quand tout devient trop limpide, trop matériel, trop glacial,
c’est encore la crédulité qui sauve en recréant des mystères.
Une trame d’illusions est nécessaire à notre bien-être.
Simplement, elles ont quelques effets indésirables…
Maladie, difficultés relationnelles, aléas du destin,
notre crédulité peut rendre notre comportement inefficace.
C’est alors qu’il faut chercher un conseiller pour sortir de l’impasse.
Ce fût le philosophe dans la Grèce ancienne, puis le curé,
et maintenant le médecin de famille ou un forum qui n’a plus rien d’antique !