Polyconscience

 

Le Moi est la présentation maquillée de notre conscience. Une apparence. Elle nous semble stable et homogène, pour nous qui l’éprouvons. En fait cette formulation apparaît étrange : Comment peut-on éprouver son être, puisque c’est notre être qui éprouve ? Justement, le Moi n’est pas notre être, nous en prenons conscience en nous plaçant simplement devant un miroir et en nous regardant dans les yeux, un examen de haute signification : Le maquillage est immédiatement bouleversé et le Moi apparaît aisément comme une façade.

Cette première étape semble aisée à franchir, et pourtant peu d’individus le font. Il faut une assurance considérable. La présentation dans laquelle nous avons lourdement investi ne serait pas sincère ? Qui nous dit, d’abord, que l’honnêteté va nous apporter un bénéfice personnel ? N’est-ce pas au contraire une tentative de suicide psychologique, dans un monde où le mensonge règne en maître, toujours pour les meilleurs raisons possibles ? Ajoutons : raisons confortées par des millénaires de compétition évolutive réussie ; et ainsi nous raccrochons le wagon des belles intelligences, expliquant que celles-ci refusent souvent de regarder derrière la façade aussi obstinément que les esprits les plus frustres.

Il existe une raison plus simple encore pour ne pas s’examiner : Que l’illusion soit parfaite. L’insatisfaction ne naît jamais que de quelques instincts insuffisamment cajolés. Le désir inassouvi le plus désincarné que notre philosophie puisse élever… prend ses racines dans l’originalité que réclame l’espèce à ses membres sous la pression de l’évolution. Imaginons que chacun puisse devenir, par des moyens virtuels, la référence incontestable de l’humanité — évitons le terme de « leader » qui contient une connotation de pouvoir —. La faille du scénario de Matrix est que si l’Intelligence Ultime — plutôt stupide — avait placé les humains dans la situation d’un Moïse plutôt que les faire déambuler dans des rues virtuelles, aucun n’aurait voulu retourner dans le monde réel, un monde où il n’y aurait rien à faire pour améliorer la situation de l’espèce.

Qu’aurait pu offrir ce monde en effet ? Des conflits et des déconvenues qui n’existent plus dans le monde virtuel ? Mais qu’est-ce qui empêche de les inclure dans le scénario virtuel, en évitant les issues fatales ? Qu’est-ce qui empêche de continuer à évoluer dans la Matrice ? Est-ce de ne plus nous servir de nos propres muscles qui nous chagrine ? Rien n’interdit de les connecter, même si cela demande des moyens plus lourds. En fait nous utilisons actuellement des ressources considérables pour maintenir en état des enveloppes corporelles faillibles, et les protéger à tout prix, empêchant ces ressources d’être consacrées à la félicité de tous et la retardant de plusieurs siècles.

C’est volontairement que j’exprime ainsi un discours « Matriciel » en l’éprouvant comme diabolique de la même façon que vous. Mais réalisons que la cohérence de ce discours n’est contrecarrée que par nos considérations actuelles sur le sacré. Nous savons par expérience qu’aucune valeur n’est éternelle. Nous semblerons peut-être des ânes attardés à nos descendants.

Nos descendants n’auront pas besoin des mêmes valeurs car ils vont ressentir la polyconscience et découvrir que les illusions fausses ne sont plus aussi nécessaires. Le Moi maquillé deviendra un accessoire dont l’importance et la permanence ne seront pas supérieures à celle d’une tenue vestimentaire. Nous jouerons à en changer selon les contrastes que nous souhaitons éprouver. Les relations sociales seront tenues par la polyconscience, c’est-à-dire qu’il existera une médiation permanente évitant tout dérapage. Les conflits eux-mêmes seront désirés, parce que vécus comme une expérience productive. Nous promènerons tous, en nous, le tribunal qui fera respecter quelques règles d’autant plus rares qu’elles sont évidentes : le respect de l’intégrité d’autrui, la nécessité de secourir autrui s’il est incapable de se débrouiller seul, l’intérêt supérieur de l’espèce, mais aussi celui des autres espèces dans une perspective transhumanisme, la dernière cible du sacré étant reportée sur la conscience, que l’on cherchera à augmenter sans barrières, et même à en doter les machines, le sacré de la vie ayant lui aussi été aboli.

Nous n’en sommes pas là. La plupart de nos congénères se comportent en monoconscients. Qu’est-ce que cela veut dire ? Qu’est-ce que la polyconscience ?

Freud ne fut pas le premier à imaginer l’inconscient, mais en fit la première tentative cohérente de formalisation, avec sa trinité Ça-Moi-Surmoi. Malheureusement, cet essai tomba rapidement dans les travers de la religion. La psychanalyse ne pouvait prétendre au statut de science puisqu’elle n’était ni vérifiable ni réfutable avec les moyens de l’époque. Ses résultats thérapeutiques sont suspects, parce que l’on veut baptiser à tout prix traitement ce qui n’est après tout qu’une enquête psychologique, sans certitude qu’elle soit profitable à l’intéressé. Enfin la psychanalyse dérange, parce qu’elle se penche beaucoup trop près de notre intimité et de ses remparts d’illusions patiemment construits. Il n’est pas prévu qu’il soit si facile d’accéder à la salle au trésor de notre être. Voilà une invasion encore plus pénible que l’examen du proctologue.

Enfermée dans son église avec l’évangile freudienne, la psychanalyse n’a pas suivi le chemin frétillant d’idées de sa cadette la physique fondamentale, qui ne se gêne pas, elle, pour disserter à loisir sur des théories qui ne peuvent encore prétendre à la scientificité, comme la théorie des cordes : Les possibilités semblent tellement renversantes qu’on baisse les yeux, ébloui, sur cet inconvénient. Tandis que la psychanalyse n’a pas su si bien séduire le bon peuple : Est-elle apte à fabriquer le bonheur de tous, ou celui d’une clique d’adeptes convaincus ?

La polyconscience a quelque chose de la théorie des cordes de l’inconscient. Ce n’est pas une prolongation des théories freudiennes. Je n’ai d’ailleurs jamais lu Freud en détail, ni aucun ouvrage de psychanalyse. Professant ma naïveté, j’ai pu constater par contre les résultats médiocres de la psychanalyse sauf dans une catégorie bien précise de patients : Ceux qui cherchaient un sens à leur vie. Et la psychanalyse les a guéris en lui donnant un sens par la pratique de l’analyse… sans vraiment résoudre la question existentielle. Tout le monde n’a pas une préoccupation existentielle aussi aiguë. La plupart des mal-êtres proviennent d’une inadaptation de la personnalité à des difficultés très simples et courantes, sans qu’il soit nécessaire de la reconstruire de fond en comble. C’est-à-dire qu’il existe des pans entiers de la personnalité qui fonctionnent de façon très satisfaisante. Pourquoi s’attaquer aux fondations de l’édifice quand cela risque de détruire ces parties-là ?

La psychanalyse me semble handicapée dans ses ambitions thérapeutiques par un autre argument : Elle prend l’histoire personnelle à rebours. Est-ce bien fiable quand la mémoire est si incertaine, quand le thérapeute comble avec ses propres convictions les trous dans les souvenirs du patient ?
Ce diagnostic de la psychanalyse est volontairement outrancièrement provocateur, car il n’est pas facile d’ébranler l’assurance des psychanalystes 😉 Freud, malgré les critiques psychobiographiques violentes qu’il a subies, reste pour moi le personnage cardinal de l’histoire des sciences humaines : Avant lui, on s’interrogeait sans guère se préoccuper de ses intentions à s’interroger.

La polyconscience n’est pas une conception à rebours mais une théorie ontologique : Elle se fonde sur la construction progressive de notre psychisme au fil de l’évolution, reproduite en accéléré lors de la maturation d’un jeune, par une facilitation génétique.
Pour ne pas nous aventurer ici dans la métaphysique, prenons comme point de départ la tendance organisationnelle du vivant. L’évolution, émaillée de mutations, augmente cette organisation par l’amélioration des espèces. De telles règles ont été imprimées chez nos ancêtres sous forme des instincts les plus primitifs. Le réel nous a modelé, toujours dans l’idée d’améliorer notre adaptation. Aucune intention divine n’est nécessaire. Il s’agit d’un échange permanent d’informations, pression des lois immuables du réel dans un sens, adaptation physique puis psychologique, à partir de la naissance de la conscience, dans l’autre sens. L’échange est passé progressivement sous notre contrôle, peut-on penser, grâce à l’apparition de cette conscience. Mais nos intentions ayant entièrement surgi sous l’influence des lois du réel, on peut rester sceptique quant à leur indépendance. L’imagination peut être vue comme un réservoir de mutations psychologiques équivalent aux mutations physiques d’origine génétique : Elle permet un bouleversement des conceptions du réel, capable d’améliorer leur efficacité : Là encore l’évolution tranche, par la prolifération ou l’étouffement des nouveaux concepts. Mais l’imagination sut être assez productive pour devenir une caractéristique permanente et intégrale de l’être humain.

L’imagination mit longtemps à produire des nouveautés qui nous semblent primitives, comme remarquer le tranchant d’une pierre dure et s’en servir pour dépecer. Ce sont pourtant des créations stupéfiantes par rapport aux simples élans instinctifs. L’imagination dispose d’un outil extraordinairement efficace : la représentation. Elle construit une sorte de modèle réduit, purement mental, du concept qu’elle étudie. Elle affine son modèle selon la performance qu’il manifeste à simuler le comportement de l’objet ou de l’être reproduit. Car la représentation ne concerne pas que des choses. Celles-ci sont les plus simples à modéliser. Il est plus ardu de créer les représentations des autres êtres vivants, des congénères, et encore davantage des évènements incompréhensibles, comme les sautes d’humeur du climat et autres bouleversements naturels. Les représentations, dans ce domaine, deviennent aventureuses voire loufoques, car il n’existe aucun moyen de vérifier leur efficacité. L’imagination invente des dieux — les pères suprêmes — et des monstres plus horribles que ceux rencontrés par l’homme dans son habitat naturel, parce qu’il n’a pas d’autre référence. Il s’accroche à ses inventions avec ferveur, car elles masquent l’horrible incertitude de l’inconnu.

Il est ironique de constater qu’après avoir progressé considérablement sur les représentations de la nature, grâce à la science, jusqu’à une exactitude remarquable, l’homme dispose de représentations toujours très approximatives de ses semblables. Il était facile, à la préhistoire, d’en bâtir des modèles simples, d’après la référence de soi-même : Les instincts sont universels, et faciles à repérer chez les voisins. La solidarité fut également une création évolutive, partagée par tous les membres du clan.
Mais les choses se compliquèrent par la suite de façon exponentielle : Comme les congénères utilisaient eux-mêmes des représentations de plus en plus sophistiquées pour prendre leurs décisions, il devint plus difficile de créer un modèle prédictif de leur comportement, tant les options se multipliaient. Apparut ainsi un décalage entre l’amélioration des représentations et la complexification des consciences qu’elles étaient censées représenter. Les relations sociales perdirent leur simplicité. Les plus habiles comprirent l’intérêt du mensonge, de la négociation, de la temporisation, de l’attaque surprise, de la création d’une position dominante gouvernant par la peur, et autres joyeusetés qui firent de l’histoire humaine une mine d’or d’expérimentations sociales les plus originales que l’imagination ait pu découvrir.

L’esprit humain est organisé comme une véritable société intérieure, avec ses hiérarchies. Les instincts sont au bas de l’échelle mais ont le pouvoir du vote : Tout représentant devra respecter la volonté du peuple, sinon son pouvoir s’effondre. Si un tyran intellectualisé tente d’enchaîner les instincts, la révolte gronde et le psychisme est d’une rigidité soviétique. Les représentants tentent de canaliser le désir des instincts d’une façon qui leur permette de se réaliser. Ils sont aussi des représentations, c’est-à-dire que les représentants sont construits dans le psychisme d’après les modèles rencontrés au cours de sa formation. Certains ont une influence très déterminante : les parents. Ces représentations deviennent de plus en plus sophistiquées au fur et à mesure que l’enfant mûrit son psychisme. Elles deviennent des personae.
Les personae sont loin d’avoir la complexité des personnes qu’elles représentent, mais elles ont des désirs symboliques importants. Tous les proches sont à l’origine de personae, mais d’autres représentations peuvent se former à partir d’animaux domestiques, de mythes, de personnages fictifs tels que le héros d’un dessin animé.

Tous sont membres de la polyconscience, cette assemblée intérieure du psychisme qui ne peut se réduire à la trinité freudienne. Chaque persona pèse d’un certain poids dans la hiérarchie, et son influence augmente quand les comportements qu’elle induit se révèlent efficaces.
Car chaque décision est concertée au sein de la polyconscience. L’imagination a créé et retenu tous ces personnages contradictoires parce qu’ils ont eu, au moins un temps, une utilité incontestable, mémorisée. Les conflits sont généralement plus productifs, par la collégialité de la décision finale, que destructeurs par l’opposition irréductible des personae. Les hommes dotés d’une conscience unique, monomaniaque, ont disparu parce que moins adaptables.
Les polyconsciences qui fonctionnent mal, qui ne prennent pas facilement leurs décisions en harmonie, sont également défavorisées. Elles deviennent pathologiques. Elles sont les proies rêvées pour les psychothérapies.

Les hommes sont tous polyconscients. Ils utilisent un nombre variable de personae et les rendent plus ou moins sophistiquées selon leurs capacités mentales, mais tous fonctionnent sur le modèle de la société intérieure.

Par contre peu d’humains se ressentent polyconscients. Ce que j’appelle un être monoconscient est quelqu’un qui n’éprouve ni ne connaît sa polyconscience, et se trouve complètement désarmé quand elle dysfonctionne. Il ne saura pas réorganiser sa société intérieure et son instance décisionnelle, le Moi, quand celui-ci ne remplit pas efficacement son rôle. L’échec social laisse l’homme monoconscient sans ressources, parce que ses représentations ne sont pas suffisamment sophistiquées mais surtout médiocrement individualisées. L’homme monoconscient ne reconnaît pas ce qui s’oppose à son changement de comportement, parce qu’il ignore l’existence des personae mises au cachot depuis des années par le reste de sa polyconscience, et qui hurlent leur désespoir depuis les bas-fonds.

Faut-il faire le difficile chemin à rebours que prescrit la psychanalyse, étudier les noeuds arbitraires par lesquels la construction de tous les psychismes seraient passés, qui sont souvent la transposition abrupte de l’expérience de ceux qui les ont éprouvés ? C’est une voie semée d’embuches, de postulats, et qui détruit tout ce que l’on a cimenté depuis l’enfance. Que restera-t-il de la personnalité qui puisse reconstruire, puisque l’on a démonté la polyconscience ? Nous risquons de ne trouver aucun autre maître d’oeuvre… que celui qui a procédé au démontage : phénomène du transfert, bien connu des analystes.
Ce peut être une façon pour les analystes de se reproduire, mais il existe une autre voie, plus respectueuse de l’individu constitué, et ainsi dans laquelle il est bien plus facile à ce dernier de s’engager :

Qu’est-ce que devenir polyconscient ? Le concept est facile à saisir, puisque c’est une reproduction dans notre psychisme du modèle de la société extérieure.
Le travail est de reconnaître les personnages qui composent sa propre polyconscience, par analogie avec ceux qui existent autour de nous. Si nous observons les animaux, nous pouvons repérer les comportements instinctifs que nous avons sublimé mais qui sont toujours les principaux « votants » qu’il faut satisfaire. Se détourner des instincts est une fausse bonne idée : par quoi remplacer cet élan ? Les idéalistes ont les polyconsciences les plus conflictuelles. Ils sont en guerre permanente contre une partie de leurs personae, et il n’y a pas pire Croisé que celui qui cherche à tuer une partie de lui-même.

Nous pouvons nous raconter nos parents. Sachant à présent qu’ils étaient eux aussi des polyconsciences, ils sont plus faciles à excuser pour leurs mauvais côtés : Ce n’était qu’une partie d’eux. Ils étaient également obligés de satisfaire à leurs instincts, sans doute en ayant eu plus de difficulté à les sublimer. Nous pouvons leur pardonner, et prendre en considération la bonne partie, car ils avaient l’impératif, noyé dans leur polyconscience, de faire de leur mieux, pour nous spécialement, instinct absent d’un autre que notre géniteur biologique.

La reconnaissance de la polyconscience procure une assurance extraordinaire, parce qu’elle donne le mode d’emploi de notre psychisme, sans avoir à le reconstruire. Personne à mettre au cachot. Pas de violence à se faire, au contraire : Chaque persona a un discours qui se tient, dans les limites de sa propre cohérence, et a donc le droit de le faire valoir. Elle doit pouvoir accéder à l’assemblée des personae, exposer ses arguments. On peut la contredire, mais pas la museler. Au final c’est l’assemblée qui vote pour le meilleur compromis. La persona insatisfaite n’est pas moquée, elle reçoit plutôt un message consolateur : « Attends le résultat. Si tu as raison, tu auras ton heure ».

La polyconscience efficace est une démocratie participative. Elle est dynamique. Elle ne donne pas toujours satisfaction à la même persona. Elle utilise l’avis de l’une ou l’autre en fonction du contexte et des performances mémorisées. Elle en accueille facilement de nouvelles, par les contacts avec d’autres individualités, par les lectures, ou les expériences dans le monde réel. Elle peut redevenir instinctive si cela semble nécessaire, par exemple dans une situation vitale où la sensibilité et le compromis ne sont plus de mise.

En possession du mode d’emploi de la polyconscience, nous la recomposons sans la détruire. Nous reconnaissons dans les autres des personae identiques. Les relations sociales deviennent des mélanges de sociétés et de cultures, très faciles parce que les considérations de pouvoir, instinctives, ne sont qu’un élément de ces polyconsciences, et non le principe directeur comme chez la plupart des hommes monoconscients.

Il existe encore beaucoup d’applications à présenter de la polyconscience, comme la facilité avec laquelle un polyconscient manipule un monoconscient, non pas forcément dans une optique de domination, mais d’agrément du voisinage. Les ressorts polyconscients du monoconscient sont faciles à analyser quand on est soi-même polyconscient, et il est possible d’influencer gentiment leur équilibre pour modifier le comportement final du Moi. Les empathes le font intuitivement, en jouant sur le renforcement positif de la polyconscience quelque soient ses valeurs, car il existe toujours au milieu des personae directrices l’ego instinctif, qui veut faire reconnaître l’importance de cette enveloppe individuelle, facile à flatter par le positivisme.
Le polyconscient peut utiliser une approche plus sophistiquée et plus délicate, qui favorise chez l’autre sa propre évolution vers la polyconscience, en reconnaissant les autres personae plutôt qu’en confortant les plus dictatoriales.

Le laborieux continuera l’analyse, le commerçant le renforcement positif, tandis que le médecin dispose, avec la polyconscience, de l’outil le plus respectueux de l’autre.

 Posted by at 10 h 47 min

  4 Responses to “Polyconscience”

  1. Du Pr Helmoutt Schmoutt :

    Votre homme polyconscient m’évoque l’homme connecté.
    Sa société intérieure connectée sur les instincts est le reflet de la société extérieure facebookienne et le prélude à la Grande Connection Terminale.
    Le surhomme polyconscient que vous décrivez est le contraire absolu du surhomme de Nietzsche.
    Ce n’est pas le mâle dominant, c’est le Mal Dominé.
    C’est la victoire de la bien-pensance post-chrétienne de la gauche des beaux quartiers qui oeuvre pour l’anéantissement de la matière noire de l’univers.
    Dans cet avènement voulu du surhomme connecté (qui ne sera plus qu’un poly-cerveau), plus personne ne pourra dire qu’il est heureux comme un MOI (pour paraphraser l’excellent Philippe Muray).
    Tout cela rappelle la Genèse, lorsque le serpent promet à Adam et Eve qu’ils seront « comme des dieux » s’ils mangent le fruit de l’arbre de la Connaissance.
    C’est ce que Muray appelle la loi du comme, qui elle-même engendre la comédie du comme. La Commédie. La nouvelle Commédie humaine.
    Chacun, en démocratie terminale, devant avoir droit à tout et à n’importe quoi, l’accès égal à tout de tout le monde ne peut se faire que par le biais d’imitations.
    La valeur d’éloge des anciens monoconscients sera remplaçée par une valeur de dressage.
    Mais il faut que cette post-vie soit imposée comme le summum désirable de la vie en-soi.
    L’appel à la polyconscience généralisée ne mène-t-il pas tout droit à un monde totalitaire Orwellien ?

  2. Belle défense, avec laquelle j’aurais tendance à être entièrement d’accord. C’est pourquoi je ne cherche pas du tout à généraliser la polyconscience. Je me suis débarrassé des désirs d’influence. L’ « appel à la polyconscience généralisée » est une projection des tiens et tu n’en trouveras aucune trace dans mes textes, pour la bonne raison que l’instinct de domination est devenu un personnage de ma polyconscience et qu’il doit maintenant se justifier auprès des autres pour ses désirs autoritaires. C’est un filtrage sévère, je puis te l’assurer !

    En même temps je me rends compte que si je partage ta réticence, c’est parce que j’attribue également une grosse somme de sacré au Moi, comme la plupart des gens de notre époque, et de l’histoire écoulée. Nous commençons tout juste à voir une frange de l’humanité qui se débarrasse du caractère sacré de l’espèce pour inclure les animaux supérieurs dans les êtres ayant droit à l’importance, alors abandonner le sacré de l’enveloppe individuelle va prendre quelques générations. Nous continuerons longtemps à idéaliser le Moi, alors que nous savons déjà que le Moi sans les autres est une coquille vide.

    Dans un certain sens, nous sommes arrivés au fonctionnement d’une ruche : L’individu — le Moi — ne peut plus prétendre renfermer la totalité du savoir humain, ni même tout simplement comprendre tout ce dont il se sert au quotidien. Le physicien saisit le fonctionnement intime des particules, mais ne sait pas réparer sa bagnole. Le politicien connaît bien les grandes manoeuvres de gestion sociale, mais ne sera pas plus compétent qu’un autre pour régler une querelle de ménage. Le médecin débouche une coronaire, et est incapable de répondre à la question existentielle du mourant.

    Nous sommes donc des parcelles d’un tout, la société. Des parcelles de moins en moins indépendantes. Le Moi ne peut encore montrer sa singularité — sous l’impulsion purement instinctive d’être un reproducteur d’élite pour l’espèce — qu’en s’hyperspécialisant. Mais il ne peut plus prétendre, alors, être autonome. Il devient un élément de la ruche. La difficulté à se singulariser dans un monde hyperconnecté tend à rendre l’hyperspécialisation outrancière, et même la polyvalence peut être considérée comme une spécialisation quand elle est réussie — cf le « nexialisme » dans « La faune de l’espace » de A.E. Van Vogt —.

    Le Moi sera de plus en plus reconnu comme un conteneur à personae, mais aussi comme un algorithme les réunissant de façon plus ou moins performante. Le gros souci de l’humanité sera, à partir du moment où l’on pourra vaincre les limitations neurologiques de ces performances, d’éviter que tous les algorithmes ne se ressemblent. Il faudra trouver un moyen de valoriser les différences, même quand elles ne sont pas, en apparence, très rentables. Ces moyens seront les successeurs de l’art, des jeux olympiques, des conteurs, qui permettent de gratifier les sensibilités et les compétences particulières.

    Même ainsi, qu’est-ce qui peut empêcher une uniformisation des Moi-conteneurs si les connexions sont universelles et les mémoires étendues ? Tout le monde partagera les idées nouvelles, qui risquent de s’épuiser exponentiellement. Le seul moyen de préserver la singularité du Moi sera de l’isoler. Actuellement, les individus qui se sentent inadaptés dans la Ruche, parce que leur originalité n’est pas suffisamment valorisée, devraient être replacés dans une plus petite communauté. C’était la parabole de Boudu Fondu : On est heureux quand on trouve une place suffisamment brillante, peu importe si l’assistance est formée de crabes.

    La mentalité de nos enfants est révélatrice. Ils sont encore influencés par l’importance sacrée du Moi. Plongés d’emblée dans l’interconnexion sociale comme nous ne l’avons jamais été, ils tentent de préserver leur singularité en créant des tribus Facebook et des bandes de copains. A l’intérieur de ces petits cercles, ils préservent leur Moi. Nous faisions pareil. Mais, contrairement à nous, ils n’ont pas peur de la Ruche. Elle est devenue un élément du paysage. Cette uniformisation qui nous terrifie, parce que nous espérions encore participer à la construction d’une société originale, ne les effraie guère. La panconscience est fortement implantée en eux. Nous pouvions rêver d’un avenir en dehors de la société, d’une belle anarchie. C’est totalement inconcevable pour eux de se passer de la société utilitariste. Le Moi n’est tout simplement plus assez polyvalent. Ses limites, son ignorance, sont devenues tellement apparentes…

    Ainsi, je pense en parallèle que le village est la structure idéale pour notre génération, qui permette à chacun de ressentir son importance, et que cette organisation fera de plus en plus figure de maison de retraite, parce que les consciences modelées par la société utilitariste vont se fondre de plus en plus les unes dans les autres. Il n’y aura pas beaucoup de velléités de revenir à la vieille carcasse du Moi, qui semblera terriblement étroite. Si l’on souhaite encore l’éprouver, il sera certainement facile de le faire par des moyens virtuels. N’est-ce pas déjà ce qui se passe quand nous vivons par procuration un destin idéalisé, en regardant un film, mais sans véritablement l’envie d’en faire notre réalité quotidienne ?

    Bienvenue dans le monde Orwellien, qui ne sera totalitaire que pour les monoconsciences du passé, nos descendants s’y ébattront aisément avec un contrôle bien plus assuré de leur niveau de bonheur. J’en suis très heureux pour eux.

    Notons qu’ils vont avoir beaucoup moins de difficulté à résoudre la question existentielle, qui est pour l’instant complètement engluée dans l’ornière du Moi, et à laquelle nos réponses soit dépassent leur date de péremption — religions, métaphysiques diverses —, soit tombent dans l’imposture intellectuelle — il n’y a pas de réponse, seules les questions importent… —. Pour la Ruche polyconsciente, la mort de l’individu n’est plus réellement un souci. Elle pourra se mettre à réfléchir à sa finalité en tant qu’entité quasi-éternelle. Qui sait quelles réponses inconcevables elle peut trouver ?

  3. Henri Laborit fait ci-dessous un excellent résumé de la difficulté existentielle de notre génération :

    Se soumettre c’est accepter, avec la soumission, la pathologie psychosomatique qui découle forcément de l’impossibilité d’agir suivant ses pulsions. Se révolter, c’est courir à sa perte, car la révolte si elle se réalise en groupe, retrouve aussitôt une échelle hiérarchique de soumission à l’intérieur du groupe, et la révolte, seule, aboutit rapidement à la suppression du révolté par la généralisation anormale qui se croit détentrice de la normalité. Il ne reste plus que la fuite.

    La polyconscience, en hébergeant le groupe à l’intérieur de nous, permet de résoudre ce dilemme.
    Nos randonnées, physiques ou intellectuelles, sont enfin une élévation et non plus une fuite !

  4. Cela m’évoque les prétentions à l’éveil de la tradition où l’homme peut prétendre au stade d’éveillé au prix d’une ascèse et d’un assassinat en règle de ses désirs, en opposition à la métaphysique moderne où l’homme est appelé à se constituer en tant que sujet en restant fidèle à son Désir.

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