Quelle différence entre critique et critique constructive ?

La différence est tellement radicale qu’il faut cesser d’utiliser un même mot pour les désigner. Je propose de parler de ‘critique’ et ‘constructique’. A propos d’une idée, la critique est son rejet, la constructique est sa tentative de collectivisation.

L’individu face au collectif. Un conflit entre deux postures :
1) “L’idée ne me plaît pas“, qui érige le soi en juge suprême.
2) “L’idée ne plaît pas au plus grand nombre“ est le jugement collectif tout aussi abrupt.
Deux postures statiques, conservatrices, stériles dans leur refus de l’interaction.

Séparons le concept du conflit lui-même en ses deux versions radicalement différentes :
1) Le conflit crispé, improductif, aride, auquel convient l’anglicisme ‘misfit’.
2) Conservons ‘conflit’ pour sa version évolutive et féconde, qui correspond à la confluence des idées vers un fleuve spirituel plus puissant.

La critique isolée traduit le misfit, c’est-à-dire l’individualisme bien délimité. Contrairement aux apparences, faire exister ainsi son opinion n’est pas un effort de participation au collectif. C’est le désir de se l’approprier. En effet il n’existe aucun travail d’intégration. Aucune solution proposée quant à la manière dont cette opinion peut interagir avec les autres.

La constructique, marque du conflit fructueux, démarre de la même pulsion individuelle : rendre son opinion dominante. Mais elle ajoute un travail difficile : passer en revue toutes les critiques possibles envers cette opinion et la corriger. Travail jamais terminé. Avec le danger de voir cette opinion s’inverser dans l’affaire. Identité menacée. Est-elle prête à se laisser flouter ?

Seules les identités les plus assurées en sont capables. Ce qui crée ce paradoxe : les individus les plus campés sur leurs positions, en dépit d’arguments contraires, sont les psychologies les plus fragiles. La virilité des opinions se fonde sur les névroses les mieux dissimulées. Au contraire si nous promenons notre opinion comme un flambeau dans les recoins sombres, au risque de la voir soufflée par un courant d’idées, nous manifestons notre assurance et notre curiosité.

Les réseaux sociaux favorisent aujourd’hui la critique plutôt que la constructique. Une opinion attire ses semblables plutôt qu’elle tente l’intégration véritable. Sans hiérarchie elle rejoint un patchwork d’idées rassemblées par couleurs. Une teinte grandit, une autre rétrécit. Tout cela reste plat. Rien n’en émerge. Un peu plus loin un autre patchwork s’est formé à propos d’un sujet voisin. Ils ne sont pas coordonnés.

Accusons entre autres le dépouillement grossier de l’opinion par les outils des réseaux, jusqu’à la rendre imbécile. Like ou dislike. 1 ou 0.

Faire de la constructique c’est aussi refuser de faire de son opinion une chose si bien délimitée qu’elle peut être stockée dans un seul bit.

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Méta-philosophie

Je présente cette rubrique particulière consistant à observer les philosophes en train d’observer la vie1. Il n’y a pas réellement de limite à la hiérarchie des belvédères d’auto-analyse. Avant de s’y positionner, comment savoir s’il s’agit d’un observatoire réellement supérieur ? Ou au contraire d’une résurgence individualiste velléitaire chez le discoureur ?

Installé devant un miroir, encouragé par les incertitudes de mon propre regard, je me réponds. Je vais m’efforcer d’utiliser une théorie générale de la réalité où les passions et les objets ont la même importance. “Même“ veut dire que tous en ont. Aucune passion ni aucune matière n’est exclue. Tous forment la trame indissoluble de la réalité. Je leur applique une hiérarchie d’organisation mais pas d’importance. Quelle importance aurait l’esprit sans la présence de ses neurones ? La moindre rupture dans leurs connexions déforme ou dissout l’esprit. A l’inverse l’ensemble des esprits individuels n’est pas compréhensible sans attribuer la même importance à la conscience sociale qu’ils forment.

Ma théorie générale de la réalité est donc une hiérarchie d’organisation des choses, qui n’enlève à aucune son importance, qu’elle soit matérielle ou spirituelle. L’importance de la chose peut être comparée à une autre dans son niveau hiérarchique, mais pas à celle d’un niveau différent. Il est pertinent d’évaluer les opinions de deux personnes sur un même sujet, à condition qu’elles s’adressent au même niveau de réalité du sujet.

Plus ardu qu’il n’y paraît. Supposons que les deux personnes discutent d’une pomme posée sur une table. Elles tombent rapidement d’accord sur sa forme, sa couleur, sa comestibilité. Mais demandons-leur à présent de parler du symbolisme attaché à cette pomme. Un botaniste, un informaticien et un religieux fourniront sans doute des réponses très différentes. Le botaniste attache symboliquement la pomme au sélectionneur qui a créé cette variété et la région où elle est produite. L’informaticien en fait le logo d’Apple, le religieux un point cardinal de l’histoire biblique.

Les philosophes se promènent facilement dans la hiérarchie des concepts. Il est donc malaisé de vérifier si leur discours se situe bien au même étage qu’un autre. Dans un débat, la dialectique permet de s’enfuir facilement d’une situation difficile. Raison pour laquelle il est rare qu’un débat philosophique montre un vainqueur. La question posée est difficile à isoler. Elle fait buvard dans la hiérarchie conceptuelle. Vous êtes en position délicate ? Déportez-vous vers un plan plus solide.

La dialectique facilite cette dérobade. Elle fait du langage un vaste ensemble de mots. Un univers aplati. Sa hiérarchie y est dissimulée. En passant d’un terme à un autre vous avez changé subrepticement de plan. Le sujet a dévié. Dévié hiérarchiquement, ce qui est bien plus difficile à brocarder qu’une dérive dans le même plan. Si l’une de nos deux personnes précédentes commence à parler d’une poire, le sujet dévie clairement. Si elle parle de la pomme d’Ève, elle parle toujours d’une pomme.

Dans cette rubrique je vais donc m’attacher à repérer les dérives hiérarchiques des discours, quand la pensée verticalement très mobile du philosophe l’emmène trop vite vers un plan de conscience différent, sans avoir assuré ses fondations. N’abandonnons pas la pensée horizontale, au risque de rendre l’esprit chaotique, ni la pensée verticale, au risque d’en faire une boîte de conserve.

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(1)Ma définition de la méta-philosophie diffère d’autres que vous pouvez trouver dans vos lectures. Il ne s’agit pas seulement de l’analyse des différentes catégories de discours philosophiques, ou de répondre à la question formulée par Jacques Bouveresse : « Que veut la philosophie et que peut-on attendre d’elle ? ». Il s’agit d’étudier la philosophie en tant que hiérarchie conceptuelle, certains concepts représentant les autres et se faisant observer à leur tour. Dans ce cadre, aucune constitution n’est ultimement fondamentale et aucune observation ultimement représentative, pour tenir compte des limites actuelles de l’esprit humain.

Quelle est la forme de média la plus efficace (livres, télévision, radio, etc.) pour obtenir des informations fiables?

Chaque média est élément d’une chaîne de liens.
Chaîne entre le réel et votre esprit. Le premier élément de la chaîne est déjà une approximation. Le réel en soi n’est jamais la représentation de l’esprit qui le regarde. La représentation est la propriété de cet esprit, ses concepts, ses expériences, sa sensibilité.

Comment déclarer “authentique“ la représentation d’un fait réel ?
Il faut la rendre consensuelle dès le premier maillon de la chaîne. Un échantillon suffisant de personnes différentes doivent assister à la scène, confronter leurs déclarations, et parvenir à un consensus. Difficile. En pratique l’authenticité repose sur les enregistrements instrumentaux. Mais ne nous leurrons pas. Seul le premier maillon est ainsi rendu authentique. Bien d’autres dans la chaîne peuvent ensuite le tronquer.

L’allongement de la chaîne introduit systématiquement des biais supplémentaires. Ce n’est pas seulement une vidéo ou un témoignage qui est transmis. C’est leur interprétation par un esprit additionnel, qui en fait sa réalité, animé par l’éthique la plus merveilleuse ou la plus abjecte.

Un premier élément de réponse est donc ceci :
Plus la chaîne de liens est longue, moins l’information est fiable.

Un rétro-contrôle est possible sur la chaîne. Il peut la remonter et corriger des erreurs manifestes. Ce n’est plus une information réellement ascendante, ontologique. C’est un remodelage de l’information par une conscience supérieure qui édicte ce qu’elle devrait être. Mieux que rien.

Un deuxième élément de réponse est :
Plus le rétro-contrôle exercé par le publicateur final est serré, plus l’information est fiable.

Cette conscience supérieure en bout de chaîne, quelles sont ses motivations ? Est-ce véritablement de rendre la chaîne fiable, ou de vendre un produit, un rêve, une opinion ?

Le troisième élément de réponse est :
L’information n’est fiable que la motivation du publicateur est de vendre la réalité du fait et non son désir.

Cela ne laisse plus grand monde en lice.

Les meilleurs magazines d’information, ainsi que les revues scientifiques, ont pour premier objectif de satisfaire leurs lecteurs, pas la réalité ontologique. Un auteur qui ne satisfait pas aux codes de ces publications n’est pas édité. Peu importe la proximité du fait rapporté avec la réalité. Il existe une moyennisation de la représentation du fait par les comités et autres maillons de la chaîne de communication. Cette moyennisation, ou consensus, filtre les faits.

Certainement est-ce nécessaire. Quand l’information esquive ces filtres en empruntant les réseaux sociaux, elle s’engage en fait dans une chaîne encore plus longue d’interprétations, jusqu’à devenir complètement fantaisiste. Aucun rétro-contrôle.

Comment s’en sortir ? Comment déclarer une information fiable ?

Puisque vous aurez toujours affaire à une information interprétée, une solution persiste : reconnaître et comprendre les interprétations. Remonter si possible la chaîne. Mais votre esprit est-il plus fiable que les autres dans cette tâche ? Ne cherchez-vous pas votre propre désir ?

La véritable question devient :

Comment former notre esprit à reconnaître les informations fiables, en dépit de lui-même ?

La tâche semble insurmontable si nous la pensons comme l’acquisition de connaissances exhaustives dans tous les domaines. Impossible, face à l’extension galopante des sujets dans toutes les disciplines. Nous sommes inondés, asphyxiés par les informations. Il faudrait apprendre une nage différente pour remonter chaque courant. Sans espoir, nous préférons supplier les éditorialistes de nous lancer une bouée ! D’autres décident de fermer les yeux et lancer une opinion, qui finit généralement aussi anonyme qu’une molécule d’eau dans le fleuve. Courage ou aveuglement ?

Que font les plus intelligents ?

Ils remarquent tôt que les connaissances sont hiérarchisées. Les manières de les organiser se ressemblent. Équipé de paradigmes bien choisis, il est possible de se promener dans une arborescence de la connaissance, vérifier que les médias sont sur le bon chemin.

Les média peuvent conter une foule d’histoires virtuelles. Beaucoup moins empruntent les arborescences de la réalité ontologique. Il faut donc connaître ces chemins fondamentaux. Plus nous avançons dans cette connaissance, plus nous devenons personnellement un filtre efficace.

Les histoires humaines sont autant concernées que les découvertes scientifiques. Les affaires humaines sont complexes mais ne surgissent jamais du néant. Nous disposons d’un libre-arbitre, mais une fois qu’il a exercé son choix, ses motivations apparaissent.

Quelques recommandations pratiques, enfin !

Puisqu’il s’agit de comprendre une hiérarchie, dirigez-vous vers sa base. Enquêtez sur les concepts fondamentaux. Comment analyser vie et mort sans connaître temps et existence ? Comment être sensible au sort des animaux sans comprendre comment leur sensibilité diffère de la nôtre ?

Ces concepts fondamentaux se trouvent dans les livres les moins populaires. Tous les regards se fixent sur les feuilles rutilantes quotidiennement produites par les média. Peu regardent les racines.

Creusez donc derrière la TV, sous votre journal, à l’autre extrémité du câble. Déplacez ces feuilles et ces écrans qui aplatissent la réalité. Dessous existent des escaliers dissimulés. Leur découverte permet de se déplacer dans la véritable réalité, hiérarchique, des principes simples de la base vers la complexité du sommet.

Vous deviendrez ainsi capable, au milieu de la diversité effrayante de sept milliards de réalités personnelles, de repérer les feuilles fausses et les vraies, parcourues par la sève de la réalité en soi.

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20 penseurs pour 2020 (recueil publié par Philosophie Magazine)

Vingt dieux !! M’ont-ils tous rendu aussi dévot ?

Bienvenue dans le capitalisme de surveillance ! – Shoshana Zuboff

Le « capitalisme de surveillance » : vos données personnelles captées par les algorithmes de Google et Facebook sont transformées en comportements prescrits. Saurons-nous résister à ce nouveau Big Brother qui veut nous façonner artificiellement ?

Commentaire : sujet maintenant rebattu et toujours nécessaire. Décrypter l’influence suffit à la faire reculer. L’histoire de l’humanité est une suite d’émancipations vis à vis d’influences aussi abusives que dissimulées à la conscience. Celle des intelligences artificielles en est la dernière itération. Un seul véritable danger : plus la conscience se sait avertie des influences plus elle se croit à l’abri des suivantes, qui seront plus pernicieuses. Course à l’armement entre offensive contre le psychisme et sa défense. Les vigilants d’aujourd’hui sont les conservateurs de demain. Ne jamais confier la méfiance à une habitude.

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La démocratie des places – Ivan Krastev

La « démocratie des places » traduit une crise de la démocratie, qui pourrait mourir. Le politologue Ivan Krastev s’en inquiète et analyse les limites de la démocratie directe et transparente.

Commentaire : inquiétude louable mais grande timidité sur les solutions. La démocratie directe c’est aussi le pouvoir direct des réseaux sociaux sur tout ce qui les menace. La teneur des discours intellectuels contemporains s’en ressent. On incise la surface mais pas les organes malades. Ne pas fâcher. Seulement signaler la dés-organisation.

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Les leçons de #MeToo – Eva Illouz

Le mouvement #MeToo a libéré la parole des femmes et mis fin à une culture de la prédation, à  condition de ne pas succomber à une justice expéditive.

Commentaire : Pardonnez-moi cette méchanceté : Eva Ilouz ne justifie pas d’être chouchoutée ainsi par Philosophie Magazine. Ses articles sont régulièrement en dessous de la moyenne (certes très élevée) de ses collègues. Discrimination positive ? Ici j’ai reproduit gentiment le « à condition de » du résumé, mais les deux parties de son article se contredisent exactement. #MeToo est une justice expéditive, depuis le début, comme l’est obligatoirement tout mouvement de foule. Exemple caricatural qui a motivé l’article ‘Pourquoi les mâles féministes de la première heure ne se retrouvent pas dans le militantisme contemporain?’. Il existe un seuil où le militantisme dessert sa cause plus qu’il ne la soutient. #MeToo l’a franchi.

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Quand nos cerveaux seront connectés – Slavoj Žižek

Expériences de connexion cerveau-machine menées par Neuralink d’Elon Musk : une menace sur l’intégrité de nos pensées, s’alarme Slavoj Žižek.

Commentaire : Heureusement les prétentions d’Elon Musk sont très excessives, et la menace de Neuralink également. Elon Musk se fonde, comme les neuroscientifiques à son service, sur des corrélations neural/mental, et non une théorie réaliste du psychisme. Mais les inquiétudes de Slavoj Žižek finiront par se justifier avec l’officialisation d’une théorie de ce type. Voilà qui me donne envie de retirer ‘Stratium’ de la publication…

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Ose parler en ton nom ! – Kwame Anthony Appiah

Croisade de Kwame Anthony Appiah contre le discours des “en tant que“, multiples fragments réducteurs de l’identité. Cette chorale ne sert à rien sinon à noyer le poisson. Essayons plutôt d’endosser un costume à notre taille : parlons en notre propre nom.

Commentaire : Certes il faut des défenseurs de la fusion identitaire contre sa fragmentation. Cependant la tendance actuelle est au contraire d’assener son identité pleine et entière, sans discernement, dans la rue ou sur les réseaux. La vraie victime est la hiérarchie de la pensée individuelle, celle qui sait se rendre consensuelle avec les autres. Remplaçons les “en tant que“ par des “au degré que“.

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Climat : arrêtons de faire semblant ! – Jonathan Franzen

Jonathan Franzen invite à ne plus faire l’autruche en prétendant que l’on pourrait limiter le réchauffement climatique. Aucun résultat après trente ans. Admettons que l’on y arrivera pas. Faut-il croire en sa réussite pour agir ? Ou est-on plus efficace avec des incertitudes ?

Commentaire : La réponse mérite-t-elle vraiment réflexion ? D’innombrables exemples montrent que c’est la certitude de la réussite qui fait agir. Mais la certitude d’un individu ne s’étend pas au collectif. Elle doit s’y diffuser. Malheureusement la planète sera morte avant que l’effet buvard ait gagné 7 milliards d’individu. Une seule manière rapide : la hiérarchisation du pouvoir des individus, qui le regroupe dans des manettes efficaces. L’échec du combat contre le réchauffement est paradoxalement lié à l’essor de l’individualisme. « Ne venez pas me dire comment je dois vivre ». Et ce repli autarcique existe au plus niveau. On attend d’un dirigeant qu’il soit collectiviste. Mais certains sont plus radicalement égocentriques encore que les plus frustrés de leurs électeurs (oui, ceux qui Trumpétisent des sornettes). La planète est malade d’une société humaine pullulante et moins que jamais unifiée.

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La tyrannie numérique. Ou comment la machine de Turing est entrée en politique – Timothy Snyder

Le vrai but du test de Turing est de savoir si un humain est capable de mieux différencier un homme d’une femme ou une femme d’un ordinateur. En redécryptant ce test, Timothy Snyder montre comment le pouvoir numérique est manipulé par les autocrates indélicats (dont Trump est devenu l’idéal incontournable).

Commentaire : Excellent ! Premier article qui déclenche vraiment mon enthousiasme (OK je suis difficile). Premier aussi qui est une véritable analyse philosophique ; les précédents sont des opinions. Lecture plus longue et ardue mais qui vous laisse avec un niveau d’observation véritablement innovant sur l’humain et la machine.

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Le progrès ou les raisons d’y croire – Steven Pinker

Actualité saturée de drames et de catastrophes. Ces événements télégéniques ne reflètent pas les tendances de long terme. En réalité, le monde va de mieux en mieux.

Commentaire : Bouffée de positivisme bien venue. Cependant le monde ne se juge ni sur les drames ponctuels ni sur les tendances à long terme (“long“ étant très relatif), mais sur la structure de la société humaine et sa capacité de résilience face à l’imprévu. De ce point de vue, l’arrivée du COVID en 2020 est un démenti sévère à l’optimisme de Pinker. L’organisation la plus efficace a été celle des pays les moins démocratiques, ceux où le pouvoir est le moins dispersé…

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Les Gilets jaunes et le mythe de l’adaptation – Barbara Stiegler

Contradiction centrale de l’idéologie néolibérale mise au jour par l’insurrection des Gilets jaunes. Nécessité de renouer avec une pratique de la démocratie fondée sur l’intelligence collective du public.

Commentaire : Discours archi-daté (mai 68 ou Marx) opposant les partisans d’un leader omniscient dirigeant les masses passives et les partisans d’une démocratie participative (dont Barbara Stiegler). Les deux ont tort : il faut une hiérarchie participative. Les Gilets jaunes ont des revendications acceptables mais des chemins stériles. Pas le moindre projet de société innovant n’en est sorti. Sans leader, on se fait racketter par les leaders.

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Le populisme, Trump et l’avenir de la démocratie – Michael J. Sandel

Partout dans le monde, le centre-gauche s’est montré incapable de comprendre le ressentiment des classes populaires. Sentiment d’humiliation chez les perdants de la mondialisation. Aussi est-il impératif de se confronter aux questions qui fâchent : limites de l’égalité des chances, de la méritocratie, de la tolérance identitaire.

Commentaire : Un très bon diagnostic de l’essor des populismes, bien plus intelligent que l’article précédent. En élisant Trump, les américains ont subi pire qu’une attaque nucléaire d’envergure : ils ont perdu leur âme. Les églises sont devenues des boites creuses. Pourquoi, en politique n’a-t-on des durs qu’aux extrêmes et jamais au centre ? Contrecoup : le centre n’existe pas vraiment, et l’on ne sait répondre aux questions que par oui ou non.

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Ce que nous devons aux animaux – Christine M. Korsgaard

Nos obligations morales envers les bêtes sont très élevées, soutient Christine M. Korsgaard.

Commentaire : Égalitarisme primaire et projection d’une sensibilité universelle sur tout ce qui bouge. Ce débordement d’empathie chez les défenseurs des droits des animaux noie toute réflexion rationnelle. On les suit quand il s’agit d’éviter les souffrances inutiles, on ne suit plus quand il faudrait assimiler les animaux à des enfants martyres. Névroses chez les tortionnaires comme chez les acharnés du naturel. Merci de ne pas chercher à nous les taguer. « L’intérêt des bêtes » défendu par Korsgaard, c’est en premier lieu satisfaire l’instinct de procréation. Tiens ? Nous avons déclenché ainsi la catastrophe écologique en cours.

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La Chine, Tian’anmen et le « miracle » économique – Teng Biao

30 ans après Tian’anmen, Teng Biao fait un constat sévère de la répression associée au miracle économique chinois.

Commentaire :  Que fait ce texte dans un recueil de pensées philosophiques ? C’est journalistique. Très radical donc éveillant la méfiance. La Chine ne m’est pas familière. Cependant j’habite en Nouvelle-Calédonie et je connais, avec les kanaks, les difficultés à faire passer les gens d’une culture communautariste à démocratique, de l’acceptation à la critique. Quand un système n’est pas le reflet de sa population il s’effondre tôt ou tard. La perpétuation du modèle chinois en dit long sur le chinois de la rue, sur ses chaînes spirituelles. Les philosophies orientales encouragent à trouver en soi ce qui n’est pas accessible autour de soi. Cela arrange bien les élites et le pouvoir central. La liberté de parole est le propre des citoyens du monde. Dans beaucoup d’endroits elle vous fait encore lapider par ceux-là même que vous essayez de défendre.

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Suivre la forêt. Les nouvelles formes d’action politique – Léna Balaud, Antoine Chopot

Les non humains font leur entrée sur la scène politique ! Forgeons des alliances avec animaux, végétaux, champignons, bactéries.

Commentaire : Écologisme intelligent. Éloge du conflit productif avec la technocratie. Pépinière d’idées contrastant avec la stérilité de certaines névroses idéologiques. Donne envie de participer.

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Aimez-vous la France ? – Léonora Miano

Immigrés et leurs descendants sommés d’exprimer leur amour de la France. Léonora Miano y voit la demande d’ex-colonialistes refusant toujours d’affronter leur culpabilité.

Commentaire : Peut-on faire plus “out of date“ ? Ce discours a du pourtant inspirer Edwy Plenel sur Mediapart à propos du référendum pour l’indépendance en Nouvelle-Calédonie. Voir: http://www.rhumatopratique.com/wp/vincre/fr/2020/09/17/tribune-contre-edwy-plenel/ . Non, madame Miano, seuls les grands vieillards, les historiens et les politiciens se préoccupent encore du passé colonial. Les autres sont mus par leurs difficultés du quotidien.

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Vivre sans travail ? – Anton Jäger

Une société sans travail ? Idéal défendu par les promoteurs de la robotisation et du revenu universel. Appel d’Anton Jäger à l’éthique du travail bien fait plutôt qu’à la valeur disciplinaire du travail.

Commentaire : Le vrai débat n’est pas à ce niveau. Nous avons 3 vies, métier famille et pour soi. Aucune ne doit être dévorée par les autres. Une vie sans métier peut être aussi stérile qu’une vie sans temps pour soi. L’équilibre est plus facile à trouver dans certaines couches sociales que d’autres. Le problème du travail est toujours intriqué à celui de la lutte des classes.

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Réparer la Terre à l’ère du chthulucène – Donna Haraway

Humains et non humains, hommes et femmes, nature et culture, nous pensons trop la différence sur un modèle binaire. Avec son concept de chthulucène, Donna Haraway invite à se mettre à l’écoute des réseaux du vivant.

Commentaire : Les ultras fascinent, décidément. Après les ultra-individualistes, les ultra-collectivistes : L’identité d’Haraway devient évanescente, au point qu’elle termine ainsi : « Je n’ai aucun doute que les cismâles et les cisfemelles auraient une place honorable dans ce monde idéal, mais peut-être une place minoritaire » (cis, pour le genre, est quand vous vous sentez correspondre à votre sexe biologique).

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Les morts ne sont plus ce qu’ils étaient – Peter Singer

La mort cardiaque a été remplacée par la mort cérébrale pour définir le ‘décès’. Difficile d’admettre, pourtant, qu’un homme est mort quand son cœur continue de battre. En bon utilitariste, Peter Singer aborde le problème sous l’angle du don d’organes : faut-il autoriser le prélèvement sur un être en état de pseudo-vie si cela peut en sauver un autre ?

Commentaire : J’utilise à dessein le terme de “pseudo-vie“ pour répondre: Oui certainement, sauf si la personne a émis un désir contraire. Pesante sacralisation du corps héritée des âges passés. Pesantes névroses familiales qui cherchent une solution illusoire dans des postures égoïstes.

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Les cryptomonnaies ou le tournant anarchiste du capitalisme – Catherine Malabou

Cryptomonnaies : nouvel instrument de surveillance ou formidable agitateur politique ? Catherine Malabou explique pourquoi elle a signé la Déclaration d’indépendance monétaire initiée par les défenseurs des cryptomonnaies. Plaidoyer pour un anarchisme monétaire.

Commentaire : OK pour les cryptomonnaies. Ne pas être anarchiste et être pour la possibilité qu’il existe.

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La métamorphose climatique ouvre un habitat inexploré – Baptiste Morizot

Solastalgie : sentiment angoissé de ne plus être “chez soi“ dans un monde en cours de dévastation. Baptiste Morizot veut nous ramener des explorations spatiales à des voyages innovants dans ce qui nous entoure, pour surmonter cette angoisse de « l’exil immobile ».

Commentaire : Trop tardif dans ce recueil, sur un sujet déjà rebattu, pour m’avoir passionné. Pas le moins intéressant pourtant. Mais les “solastalgiques“ ne sont pas du tout ceux qui s’évadent dans l’espace et la science-fiction. C’est le contraire. L’imagination a cet avantage qu’on emmène partout son univers avec soi. Il n’y a jamais d’exil.

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Pourquoi le monde nous échappe – Hartmut Rosa

Quoi de commun entre un conducteur coincé par une défaillance électronique, un jeune diplômé incapable de prédire sa carrière, et les menaces d’accidents nucléaires ? C’est l’expérience d’un monde qui nous échappe à mesure que nous cherchons à le rendre disponible, dit Hartmut Rosa. Et de nous inviter à cultiver l’indisponible.

Commentaire : Fin sur un véritable essai philosophique, bravo ! Crise de l’identité qui nous guette dans un monde empli d’une multitude croissante de paramètres. Un peu de repli sur soi ne fait pas de mal. Je suis toujours disponible pour moi-même 🙂

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Le testament sombre de Bernard Stiegler

Au-delà des qualités intellectuelles indéniables de son auteur, le testament de Bernard Stiegler publié par Philosophie Magazine est un échec. La teneur de ce long texte déprimant se résume en quatre mots : « Après moi, le chaos ». Et le moi de BS a un dernier sursaut en tentant d’éviter ce destin fatal. Ironiquement BS exalte ainsi la vraie maladie fondamentale qui résume tous les problèmes contemporains : la poussée de l’individualisme.

Un seul diagnostic à faire sur le monde d’aujourd’hui : le défaut de collectivisme. Le collectivisme n’est pas l’effort de proposer sa haute opinion des choses au collectif. C’est déléguer le pouvoir d’avoir une opinion.

La société contemporaine héberge une névrose profonde issue du ‘1984’ de Georges Orwell : la peur de devenir une bande de robots à l’esprit préconstruit, manipulé par une conspiration occulte. Conséquence : chacun chérit soigneusement son opinion, sa petite parcelle de pouvoir, dans la hantise de se la faire dérober.

Rien n’est plus délégué. Je suis mon propre expert dans tous les domaines. Bernard Stiegler ne déroge pas à la règle en parcourant en quelques pages la totalité des grandes affaires sociales, toutes disciplines confondues.

Déléguer son pouvoir n’est pas y renoncer. La délégation est une relation qui s’entretient constamment. Elle disparaît dès que la relation cesse. Un contre-pouvoir peut également y mettre fin. La délégation est un pouvoir superposé au mien, comme l’atome est une présence superposée à celle de ses particules. L’un n’existe pas sans l’autre.

Déléguer son pouvoir est construire une hiérarchie sociale, une dimension complexe à la société. La complexité est le phénomène qui réduit l’intensité des conflits. Les conflits ne sont pas éteints. Heureusement car ils sont les moteurs du monde. Ils sont seulement organisés en solutions stables, temporairement stables. Ces nouveaux objets sociaux servent à leur tour d’éléments pour fonder un niveau hiérarchique supérieur.

Une société est un organisme en évolution. Il peut mourir en partie et effondrer sa hiérarchie quand elle ne respecte plus les parcelles de pouvoir de sa base. Il renaît de cette base et organise de nouvelles solutions.

La couche la plus durable de la société est la collection des individus. Mais c’est aussi le système le plus conflictuel. Il apporte le moins de confort et le maximum d’agressions. La société la moins conflictuelle est la plus complexe, celle dont la structure éteint le mieux les conflits tout en conservant les parcelles individuelles de pouvoir.

C’est le seul vrai collectivisme, fait de couches successives de collectivisme empilées sur les conflits persistants, jusqu’à les intégrer tous ensemble dans une organisation mondiale.

Nous en sommes loin. La poussée de l’individualisme a retiré les délégations. Les hiérarchies sociales se sont effondrées. Nous sommes devenus une collection d’individus, chacun entièrement à charge de son propre destin. Définition de l’anarchisme.

L’anarchisme est un système acceptable dans une petite communauté. Seulement acceptable, parce qu’il repose déjà sur une hiérarchie cachée, inégalitaire, construite sur les gènes. Mais dès que la communauté s’étend les différences obligent à complexifier ses représentations sociales. L’égalitarisme devient une réponse mensongère à une diversité nécessaire. Il fait dénigrer la hiérarchie et aplatit grossièrement la société en une tribu géante, chaotique.

Dénigrer la hiérarchie est justifié et même nécessaire quand c’est attaquer le modèle hiérarchique actuel. Les niveaux de décision souffrent de raideurs, d’inefficacités, de dysfonctionnements sur lesquelles chacun peut s’épancher à loisir. Comme dit précédemment la conscience sociale peut mourir de ses pathologies et faire place à une autre.

Mais si quelqu’un dénigre la hiérarchie en tant que principe d’organisation sociale, là c’est un extrémisme radical de l’individualité. C’est un solipsisme, un refus du collectif. Le vrai discours de fond est : « Je veux que la société me ressemble, à moi plutôt qu’aux autres, et je refuse qu’une autorité supérieure se charge d’organiser ce désir avec ceux des autres ».

Le collectivisme authentique est de reconnaître aux autres le droit d’avoir une parcelle de pouvoir sur soi, par le biais de la délégation de ce pouvoir. Cette délégation, Bernard Stiegler semble la respecter en citant moult autres penseurs. Mais il le fait en distribuant bons et mauvais points. Encore une fois c’est « Je » qui a le pouvoir de définir celui des autres.

Il n’est pas le seul à croire exercer un collectivisme alors qu’en réalité nous cherchons à faire reconnaître par le collectif la valeur de notre individuation.

Ce texte est bien entendu une autocritique, sinon je tomberai dans le même piège que BS. En conclusion je vous encourage à la même autocritique, à perdre un peu d’admiration pour votre ego, à recommencer à déléguer de votre pouvoir, sans y renoncer. Au contraire c’est dans le renforcement du collectif que se dynamise l’ego. Et c’est dans la reconstruction et l’élévation de la hiérarchie que s’élargit notre futur personnel.

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Quels sont les avantages d’avoir votre propre philosophie?

Les bénéfices sont gigantesques. La nécessité est moins évidente.

Une philosophie est un mode de pensée cohérent. Ressemblant en cela à une mathématique, langage développé à partir de quelques postulats simples, par exemple à propos des points et des droites pour la géométrie. Une philosophie fait de même. Elle se développe à partir d’un ensemble de concepts de base. La variété des sujets rencontrés forme des recoupements entre systèmes de pensée. Néanmoins le créateur de sa propre philosophie se reconnaît à travers quelques principes de base qui unifient sa pensée.

Cette démarche répond à des problèmes aigus. Des choses importantes restent inexpliquées aux yeux du philosophe. Le trou noir est assez inquiétant pour motiver un bouleversement intellectuel soutenu.

Situation très différente d’un intérêt de circonstance. Un grand nombre de gens lisent la philosophie par simple curiosité ou ennui, parce qu’on les a encouragés à le faire et c’est dans les moeurs de leur milieu culturel. Ils n’ont pas de problème très grave à résoudre. Leur vie est facile. L’ouvrage philosophique est lu comme un roman : plein de surprises, de paradoxes, d’amusements.

Non pas que ces lecteurs seraient incapables de faire leur synthèse personnelle. Ils en font une, en élisant leur auteur préféré. Ils s’identifient à la pensée d’un autre, la commentent, la développent. Ils pourraient aller plus loin, mais n’éprouvent pas le conflit existentiel suffisamment vif qui fait surgir une nouvelle philosophie.

Si je prends mon exemple personnel, je me suis intéressé très tardivement à la philosophie. Jeune, elle ne m’était vraiment pas nécessaire. J’étais matérialiste. Le grand avantage du matérialisme pur est qu’il n’est pas difficile de s’entendre avec les autres matérialistes. Le réel fédère efficacement les mondes personnels. Je ne comprenais même pas de quoi pouvait parler la phénoménologie. Qu’est-ce donc un esprit sinon le reflet de la réalité qu’il représente ? C’est en l’épousant fidèlement que ses intentions contrôlent au mieux la réalité.

Le matérialisme est pragmatique et efficace. Ceux restés à l’abri des névroses de jeunesse l’adoptent aisément et en sont très satisfaits. La philosophie n’est guère utile à un jeune scientifique. D’autres sujets tout aussi difficiles requièrent son entière attention.

Malheureusement le matérialisme fonctionne très mal avec les non-matérialistes. Mon ex-compagne en faisait partie. Son monde personnel était fait de jeunesses et beautés éternelles. Très perturbé par l’effet inéluctable du temps, il est devenu étranger au mien, jusqu’à la rupture. J’étais davantage stupéfait que désolé. Mon monde à moi n’avait pas changé. Ma raison discutait avec un mythe. Nos postulats différents avaient scindé deux univers.

Mon problème aigu. Je me suis intéressé soudainement à la manière dont les gens créent leur monde intérieur. D’où viennent ces postulats ? Pourquoi produisent-ils une telle diversité de personnalités, des comportements si étranges ?

Les philosophies classiques ne répondent pas à ces questions. La phénoménologie prend l’esprit comme point de départ mais néglige de le faire examiner par le réel. Le matérialisme fait du réel le point de départ mais néglige les différents examens possibles de l’esprit à son sujet. Aucun système philosophique n’est bidirectionnel.

J’ai construit le mien sans entraves, ayant peu lu les autres. Double regard. Jugez de son efficacité dans mes posts. Le matérialiste pur que j’étais n’aurait rien compris. J’ai l’impression d’avoir été téléporté dans un univers doté d’une dimension supplémentaire, la dimension complexe. Le revers est que mon auditoire s’est restreint à ceux qui la perçoivent 😉

Merci pour cette question qu’il n’est pas facile de se poser.

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‘Je pense donc je suis’. Est-ce une déclaration vraie ou y a-t-il davantage dans l’existence que nos pensées?

« Je pense donc je suis » est le simple regard. Regard de l’esprit sur le monde, épistémique. Mais esprit ignorant de sa provenance.

L’autre direction est « Mon être (je suis) pense ». Regard du monde sur l’esprit, ontologique. Mais monde également ignorant de sa provenance, n’existant qu’à travers l’esprit qui le conceptualise.

Le double regard, associant les deux directions, cerne la relation esprit/monde. Il lui donne de la substance.

Le double regard est dynamique. La chose qui constitue s’éprouve, et une fois avancée, cette même chose se retourne et se représente dans sa constitution. Elle prend conscience.

Ainsi peut-on échapper au fossé dualiste esprit/monde. Il devient un retournement. C’est par une succession de ces retournements que notre conscience s’éveille du corps et acquière de l’épaisseur.

La direction initiale est le corps constituant la pensée (« Je suis… pense »). Donc la déclaration de Descartes est incomplète et chronologiquement fausse. Ôtez le corps, ou rendez-le malade, et il n’y a plus de pensée.

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