Comment lire un essai ?

Deux façons d’aborder les pages d’un essai : vous entamez le livre persuadé que c’est un tissu d’inepties, et vous laissez difficilement convaincre par ses assertions, sauf pour les plus indubitables. Ou vous vous épanouissez déjà devant le quatrième de couverture comme un amant en chaleur parfaitement lubrifié.
La première façon vous fait ressembler à une vieille fille affolée à l’idée d’un viol qui ne risque pas d’arriver. Dans la seconde la pénétration est parfaitement consentante.

Après l’acte, dans le premier cas vous continuerez votre vie de vieux célibataire mental, égayé d’un nouveau fantasme. Dans le second cas, peut-être devriez-vous vous préoccuper du pedigree du penseur dont vous allez enfanter ?

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En lisant, on absorbe une information, mais on ne met pas en route le mécanisme qui a permis à l’auteur de créer le contenu de ce livre. Un stockage mémoriel n’est pas un processus analytique. C’est parfois criant chez l’enfant, quand il apprend ses leçons par-coeur avec une facilité étonnante, mais ne peut en faire aucune reformulation dans un contexte un peu différent.

Sur un sujet neuf, nous devrions toujours commencer devant une page blanche, y écrire ce que nous en comprenons, peu importe qu’il s’agisse des idées les plus élémentaires ou les plus erronées. Ceci déclenche notre moteur d’alternatives. A partir de cette analyse de base, qui nous permet de nous approprier le sujet, de le tatouer dans nos circuits rationnels intrinsèques, nous pouvons enrichir le schéma de nombreuses alternatives, dont les livres sont riches.

C’est impossible

Ne dites jamais « c’est impossible ». C’est un gros mot, particulièrement dans la bouche d’un scientifique. Impossible ne peut pas « être ». Il est toutefois permis de l’adosser à une définition : l’inverse du possible. Mais nos connaissances limitées ne permettent pas de savoir tout ce qui est possible. Tout est peut-être possible. Voilà le malheureux « impossible » sous le joug potentiel d’une double inexistence : l’impossible n’existe pas, et la définition de l’impossible non plus. Alors par pitié, ne dites pas que l’impossible est égal à quoi que ce soit. Que son non-être le fasse évanouir des dictionnaires !

Le Livre Universel

Cette oeuvre ultime est sans doute déjà réalisable avec la technologie actuelle. Voici l’idée :

Quand différents lecteurs s’attaquent à un ouvrage, c’est le mode de pensée de l’auteur qui les fait cheminer vers des idées nouvelles, souvent à leur plus grand profit, même si je m’en suis moqué en parlant de fornication de l’écrivain qui répand sa semence étrangère dans nos circon(in)volutions.
Il existe d’autres inconvénients à ce rapport que l’absence de « capote » mentale : L’éjaculat peut arriver en terre stérile, parce que le lecteur n’a pas le langage, l’éducation, le stade de développement personnel, nécessaires pour le recevoir. Le rapport serait peut-être fécondant si les préliminaires étaient détaillés, ou si les idées étaient présentées avec davantage d’images ou de sentiments, qui sont les modes de communication principaux pour nombre d’entre nous.
Ainsi, l’effet d’un livre peut être encore une influence, mais d’effet contraire : son sujet sera dévalorisé parce que la présentation en est inadaptée pour un lecteur particulier. Il s’en détournera durablement, découragé ou révolté par son échec à le maîtriser, ou parce que le livre l’a heurté et ne lui a proposé aucune porte de sortie. Ce rejet n’est pas un libre choix ; il est téléguidé.

Les livres « choc » jouent un rôle important, mais ce n’est pas d’eux dont nous parlons ici. Le Livre Universel est destiné à construire la cohérence de son cheminement intérieur. Il n’en dépeint pas un, mais un pour chacun. Ensuite, les livres-choc, monomaniaques, sont là pour construire un décor personnalisé. On est alors capable de les maîtriser, de ne pas leur enchaîner sa vie. Une tentative de favoriser la diversité sans que quiconque n’en fasse les frais terribles, campé aux extrêmes.

Le support du Livre Universel est un ebook futuriste où l’appareil de lecture est capable de repérer l’intérêt ou la difficulté du propriétaire pour le texte, à divers signes dont la lenteur avec laquelle le regard passe sur certains fragments de phrase, y revient, à la fixité soudaine du regard ou son évasion, qui traduit la cogitation. Les passages concernés prennent un poids supplémentaire dans la structure algorithmique du livre, et la suite du texte en tient compte et se mettrait à défiler automatiquement.

En fait l’ouverture du livre se ferait sur un sommaire d’idées fortes sur lequel le regard pourrait errer avec rapidité, sans forcément respecter une organisation classique de chapitres. Chacune débouche sur un développement de plus en plus détaillé, et personnalisé par le chemin déjà parcouru. La lecture ressemblerait à l’invitation dans une soirée fréquentée par de beaux esprits, où l’on pourrait aller de l’un à l’autre et poser les questions que l’on souhaite ou les laisser prendre l’initiative, en préférer certains à d’autres et même en choisir un pour nous accompagner dans l’écoute des autres et nous les décrypter.
Le texte devrait ainsi être écrit selon des styles différents selon la forme ou la teneur du langage appréciées par chacun. Il contient des « oeufs » divers, signalés par des symboles, que le lecteur peut ouvrir s’il le souhaite : illustrations, exemples, blagues sur le sujet, et pourquoi pas une ambiance sonore, la recette d’un parfum ou d’un cocktail en harmonie avec le reste, jouant un rôle de renforcement et de pastille mémorielle.

Ce Livre serait bien entendu collaboratif. Et jamais terminé. Il serait en quelque sorte l’empreinte, inaltérable mais sans cesse augmentée, de toute une humanité.

Mots VS réalité

Le langage, et son développement la politique, construisent la réalité.
Cette conviction héritée des grecs est une erreur, mais une erreur fondatrice de la civilisation occidentale.

Nul homme ne met exactement les mêmes intentions et symboles dans les mêmes mots. C’est aisé à comprendre en polyconscience : Chacune de nos sociétés intérieures trouve un compromis différent dans le sens et l’émotion accordés à chaque mot. Ainsi, laisser les mots construire la réalité est amplifier l’incompréhension entre individus, et c’est plutôt les accommoder de mimiques et gestuelles simples qui va rapprocher ces entendements, à l’aide de ces communications plus basiques et universelles.
Les mots sont nécessaires à un langage élaboré mais ils ne contiennent pas de façon explicite les différences de niveau de conscience. Ils sont parfois pauvrement équipés pour traduire la richesse du concept qui nage dans l’esprit qui les prononcent, tandis qu’ailleurs ils sont quelques phonèmes extraits de la mémoire, et de signification, ils n’ont guère, voire ils sont des contresens.
Les mots sont en retard ou en avance sur les progrès de conscience. Un esprit vif manque du vocabulaire adapté et se sent obligé d’en créer. L’esprit immature saisit les mots comme de nouveaux jouets, sans savoir encore comment s’en servir. La culture peut leur accoler un mode d’emploi très différent. Aucun ne peut dépeindre les finesses de la réalité d’un individu, et ainsi les mots ne font que la cloîtrer.

L’incompréhension liée à l’infidélité des mots est une puissante génératrice de conflits. En effet, si les mots devaient servir de médiateurs comme ils le prétendent, il faudrait que ceux qui s’en servent perçoivent leur signification pour l’interlocuteur et non pas simplement les prononcent, et vice versa. Ainsi il faut connaître un deuxième langage qui est lui-même la traduction des mots pour sa propre pensée et pour celle de l’autre. Ce « langage profond » n’ayant pas de règles explicites, est source d’incommunication et de conflit.

C’est, étonnamment, ce qui a fait la force de l’Occident : la parole conflictuelle, la parole valorisée alors qu’elle ne peut être un outil d’échange harmonieux. Dans d’autres civilisations antiques, la communication semble tout bonnement impossible entre dominants et dominés, et n’est pas tentée. Cette « lucidité » a un revers : Elle ignore le rôle constructeur du conflit, nettement supérieur à l’indifférence. Les grecs ont inauguré le principe de la démocratie, c’est-à-dire de la bataille politique permanente, de l’opposition comme mode de gestion de la société, avec son enchaînement d’innovations, de réactions, de contre-réactions, qui l’a conduite à une domination planétaire.
Pourtant sa philosophie, fondamentalement, est le refus de comprendre le monde de l’autre, de tenter de lui imposer le sien… avec les mêmes mots. Ainsi est-il difficile de juger de telles valeurs.

Les mots servent en permanence à s’expliquer eux-mêmes, parce que leur sens ne va pas de soi. Dès lors, faut-il leur confier la réalité, et reposer notre foi sur leurs enquêtes ?

Longtemps, les émotions ont relié les hommes de façon plus fidèle que les mots.
Cela change, parce que les mots sont disponibles partout, que des livres et des spectacles ont été écrits pour chacun d’eux, que ces médias sont lus par tous et débordent les frontières. Les mots commencent à coller à la réalité parce que la réalité humaine s’uniformise. Les mots ont été une propriété individuelle. Ils ne le sont plus. Ils forment une puissance, le langage colonisateur, obligatoire à apprendre, de la panconscience sociale. Ils modèlent désormais, notre réalité intérieure, dans le sens de l’uniformisation.
L’imagination, enfermée par les mots, ne peut plus s’ébattre librement dans ce langage.
Notre adage du début devient vrai… parce que l’on y a cru.

Avez-vous mis votre capote ?

Toute discussion est une tentative de prise de pouvoir.
Nous envoyons à la bataille nos braves soldats : les Mots.
Heureusement pour leur espérance de vie, déjà naturellement très courte, leurs adversaires portent parfois des jupons. Vos Mots installent alors une rose sur la baïonnette, et tout ceci finit en joyeuse copulation.

Toute parole est sympathie ou antipathie, avec parfois un zeste de vérité, ce médicament indigeste que nous oblige à ingurgiter notre centre de désintoxication, un pleutre insensible manipulé par la raison.

Livres azur et livres tempête

Le seul livre honnête est un débat. Il faudrait qu’il ne soit pas co-écrit, mais contre-écrit par deux penseurs adversaires sur le sujet traité. Un livre ordinaire contient d’agréables malhonnêtetés. Il s’illustre d’exemples corroborant son propos, alors qu’il serait plus réaliste de choisir des éléments contradicteurs et tenter d’invalider leur nuisance à la théorie défendue, tâche beaucoup plus délicate.
On distingue ainsi les ouvrages qui baignent le lecteur dans un fleuve tranquille, chaque affluent apportant de l’eau dans la même direction, de ceux dirigés par une polyconscience, où les arguments s’affrontent et se télescopent, que les contradictions internes transforment en un océan houleux, d’où le lecteur sort déboussolé, voire se fait hélitreuiller — il referme le livre —.
Le premier genre de livre est bien entendu très populaire — il est confortable et conforte —, tandis que le second est élitiste — il contraint à développer ses propres facultés d’analyse en miroir de l’auteur et non pas seulement à avaler sa prose prédigérée —. Le second n’est pas confortable pour l’auteur, car il risque d’amener ses lecteurs à des conclusions différentes des siennes. Il les transforme, eux aussi, en inventeurs — des rivaux ! —, et non plus en fidèles séides de sa pensée.
J’appelle les premiers des livres « azur » et les seconds « tempête ».
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Les best-sellers n’ont l’intérêt que d’un reportage d’actualité. Pour votre culture, intéressez-vous plutôt aux « long-sellers », livres ouverts un bien moins grand nombre de fois, même lors de leur publication, mais toujours aussi régulièrement, au fil des siècles pour les plus anciens, et depuis plusieurs décennies — ce qui est une performance remarquable — pour les contemporains. Ce sont généralement des livres difficiles et perturbateurs, qui vous accompagneront un bout de chemin.