Introduction à « Je »

Voici l’introduction d’un manuscrit bientôt publié intitulé pompeusement « Je ». Ce n’est pas une biographie de l’auteur, du moins je l’espère, car c’est une dissection fort mutilante du « Je », plus exactement de ce que nous considérons chacun comme notre « Je ». Comment s’est-il formé? Englobe-t-il la totalité du conscient? S’étend-il dans l’inconscient? Mais au fait, qu’est-ce que la conscience exactement?
Sans être un traité de neurosciences, ce livre s’attache à respecter l’approche scientifique du fonctionnement de l’esprit, puis s’en détache. Il indique la voie du réenchantement, par-dessus cette machinerie neuronale, pour aboutir finalement à des conclusions étonnantes.

Si ce sujet vous intéresse, je cherche des relecteurs. Merci de me contacter sur cet email pour obtenir un exemplaire du livre complet au format PDF.
Vos commentaires et critiques seront précieux.

Introduction

Ce livre a une prétention : montrer une vue d’ensemble de la personne humaine, par une approche aussi bien biologique, c’est-à-dire par le réel, que philosophique, c’est-à-dire par le conceptuel. Vous pouvez, par simplification, le placer dans la catégorie neurophilosophie. Malheureusement ce terme a pour certains une couleur péjorative ; on lui reproche de vouloir rétrécir l’espace de la philosophie au profit des neurosciences. Derrière l’anathème «réductionnisme», cependant, se cache une volonté elle-même réductrice : le refus d’intégrer des informations dérangeantes à la vue d’ensemble qui sera notre sujet. Le repère «réduction» est le balai qui les envoie sous le tapis.
Notre propre méthode sera de bannir la négation, ou plus exactement de la fragmenter, de même que les affirmations, et de montrer comment elles établissent une continuité. Nous irons jusqu’à définir le rôle de l’affirmation et de la négation, autour du repère. Les antagonismes de la science et de la philosophie deviendront alors, sous nos yeux, nécessaires.

Rassurez-vous, nous ne ferons pas que voler, solitaires et inaccessibles, dans l’espace théorique. De multiples exemples nous connecterons à la vie quotidienne. Nous offrirons une profondeur et une solidité différentes aux racines des concepts de liberté et de moralité. L’écosystème du terreau psychique étant mieux compris, nous y planterons avec succès de nouvelles graines philosophiques.
En ce sens, ce livre n’est pas catégorisable. Quand vous l’aurez refermé, aucun autre ne paraîtra avoir le même sens qu’auparavant, peut-être même celui vos recettes de cuisine ! Comment une assertion d’une telle fatuité est-elle possible ? C’est assez simple : vous ne serez plus le «Je» qui a retenu le sens de tous ces livres et des autres «Je» qui les ont écrits. Vous serez côte à côte avec lui, et avec les autres…
Laissons ce parfum de mystère vous entraîner dans les abysses de ces pages, après un avertissement tout de même :

Notre aventure s’adresse à tous ; cependant, ne présupposons pas que vous ayez un intérêt à vous connaître. Que vous soyez déjà passionné par les courbes émoustillantes des circonvolutions cérébrales en petite tenue, ou au contraire que l’IRM fonctionnelle vous semble relever de la masturbation scientiste, notre première question est :

Est-il judicieux de se contempler de près le nombril psychique ? Continuer la lecture de Introduction à « Je »

Métaphysique : indispensable ou futile ?

Ce que l’on peut dire des tentatives de relance de la métaphysique se résume ainsi : la métaphysique a cet intérêt extraordinaire que chacun peut y placer toutes ses croyances et les relier dans un système de cohérence absolument parfait. Une oeuvre sans défaut, que l’on ne peut s’empêcher d’admirer comme on le ferait d’un objet d’art étonnant et auto-suffisant. C’est-à-dire qu’il peut ne servir à rien. Ou, presque toujours, servir de coffre-fort aux intentions qui ont motivé l’oeuvre et dont l’auteur ne sait rigoureusement rien — à part qu’elles existent et qu’elles sont bien joliment cachées au sein du coffre métaphysique —.
Tous les bébés naissent métaphysiciens. Et au final, dans une boucle qui se referme, l’on meurt souvent métaphysicien, parce qu’aucune des justifications physiciennes de l’existence n’a eu le panache des enchantements que notre imagination a su construire par dessus. Entre les deux, certains parviennent à s’observer, comme un créateur considérerait son oeuvre, un créateur dont les intentions ne lui appartiennent pas, qui sont les principes matériels. Sans doute est-ce encore une illusion. Sans doute ces motivations propres à lui-même, les observe-t-il avec d’autres intentions qui lui appartiennent encore. Mais quand il sélectionne seulement celles lui semblant raisonnablement universelles, il peut capturer progressivement son être. Jamais n’a-t-il la certitude de voir sa forme précise, mais il sait qu’il est là, dans le filet…

Cela voudrait-il dire que la métaphysique n’ait aucun avenir, qu’elle serait désespérément illusoire ? Non. En fait la question même est stupide. Si l’être humain peut être décrit, jusqu’à ses étages psychiques les plus élaborés, par des concepts physiques, son mode de fonctionnement est métaphysicien. Aucune science n’aurait été possible sans la métaphysique. Toute théorie matérialiste solide est née dans la métaphysique. Il s’agit du 2ème cercle de l’esprit, celui ouvert à toutes les imaginations, toutes les propositions. Notre psychisme est un lieu de confrontation. Rien à voir avec le pouvoir comme nous l’exerçons en société ; il s’agit là d’un mécanisme purement neurologique. De nouveaux schémas sont continuellement fabriqués et comparés aux valeurs existantes. Ce mécanisme, qui concerne l’entraînement du moindre réflexe à notre disposition, est encore présent dans la formation des ensembles mentaux les plus complexes. Nos connaissances forment une bibliothèque de valeurs. Juste à côté, derrière une porte battante, se trouve le laboratoire de métaphysique, d’où s’échappent fumerolles éclairs et parfums de soufre. Sans lui, la bibliothèque ne contiendrait que quelques ouvrages instinctifs sommaires, issus de l’héritage génétique. Du chaudron métaphysique proviennent une multitude de recettes alternatives, magiques, certaines indigestes, d’autres qui finiront par devenir les plus beaux fleurons de la bibliothèque.

La métaphysique n’est pas la réalité ; elle est le mode de capture obligatoire de la réalité. Il faut être capable d’imaginer toutes les aliénations pour savoir ce qu’est un esprit sain. La métaphysique contient le devenir de la réalité. Sans savoir l’identifier. Ce n’est pas son rôle ; c’est celui du bibliothécaire logique, indépendant des intentions de l’auteur, qui regarde combien de lecteurs l’ouvrage a attirés et enthousiasmés.

Utilisons les salles de notre édifice psychique à bon escient. La métaphysique est le solarium, du toit duquel nous pouvons semer le pollen de notre imagination à tous vents, et voir quelles plantes curieuses poussent alentour. Ce domaine, cependant, n’existe que dans notre esprit. Si nous voulons connaître le monde, mieux vaut demander un bon livre à la bibliothèque.

Inégalités

Il existe une confusion constante dans l’esprit des gens entre «différence» et «inégalité», de même qu’entre «égalité» et «clonage».

Les êtres humains sont tous fondamentalement différents et simultanément organisés autour des mêmes «briques» psychiques, d’instinctives aux étages inférieurs jusqu’aux «valeurs» communes des étages supérieurs. C’est la qualité de leur auto-organisation conjointement avec le parcours environnemental spécifique à chacun qui produit l’originalité individuelle. Du moins le pensent ceux qui ont abandonné l’idée d’un principe métaphysique quelconque — l’âme restant le plus populaire — déterminant cette originalité, dont on n’a trouvé aucune trace jusqu’à présent, et qui ne semble nécessaire que si l’on n’a pas fait son deuil de la divinité d’Homo sapiens.

Ce qui sépare «inégalité» et «différence» est l’existence de principes moraux. Ils tranchent entre différences «éthiques» et «inacceptables». Nous percevons immédiatement la difficulté de la tâche, surtout avec le caractère multistandard, nous l’avons vu, de la morale. Pour limiter les conflits résultant de l’application de principes qui ne contiennent aucunement l’absolu qu’on leur prête, la solution est de les restreindre à ceux recueillant une relative unanimité parmi les membres d’un groupe. C’est là une des fonctions essentielles du groupe : cloisonner des ensembles capables d’une relation harmonieuse parce que partageant la même morale. Un groupe, comme ses préceptes, n’a aucune vocation à s’étendre — erreur responsable des conflits majeurs de l’humanité — ; un groupe a vocation à entrer en relation avec les autres, de façon à former des sociétés de groupes, échelons successifs, chacun doté de ses propres règles morales spécifiques. Continuer la lecture de Inégalités

Avons-nous atteint la liberté des moeurs ?

sexeProfiter du sexe ? Y réfléchir de près n’est pas une bonne idée. Mieux vaut laisser s’ébattre son inconscient, et mettre l’Observateur (1) en veilleuse. Le lit est étroit : à la fois piste de danse pour les instincts et nid de sommeil pour la conscience… pas toujours facile pour cette dernière ; devrait-elle s’offrir un caisson d’isolation sensorielle ? Plus souvent, on lui propose un verre…
Mais si l’Observateur est congédié, ce qu’il laisse se réveiller est-il acceptable ? La bête va-t-elle plaire ? On n’aime ni les trop agressives ni les trop gentilles. A Dieu va…

Il existe avantages et inconvénients à la diversité de notre espèce. Le bénéfice est que peu importe l’individu, un compagnon (une compagne), quelque part, lui est adapté. La difficulté est de le rencontrer. Deux méthodes tentent de contourner ce problème : la liberté des moeurs d’une part, vaste ensemble de cabines d’essayage où les gens peuvent s’enfiler et vérifier si le résultat est plaisant ; d’autre part le code social, qui définit le comportement du partenaire idéal, tente ainsi de nous transformer en rangées de Barbie et Ken.
Tandis que la panconscience (2) insiste à nous vendre ces jouets, l’instinct nous pousse vers les cabines d’essayage. Malheureusement, jusqu’à présent, on ne leur a pas découvert un mode d’organisation efficace. Il se trouve toujours quelqu’un pour dire que le voisin s’est emparé d’un modèle que l’on désirait par dessus tout. Ça ne plaisante pas ! Certains ont été jusqu’à chercher des armées pour le récupérer. Un véritable foutoir… Continuer la lecture de Avons-nous atteint la liberté des moeurs ?

Pourquoi la démocratie participative est-elle si difficile ?

La polyconscience explique que nous ayons des difficultés à faire de la société une démocratie participative.

Notre psociété — société intérieure — est construite sur le modèle de la société des personnes et, selon le principe de bidirectionnalité, empêche celle-ci d’évoluer selon la seule poussée des idées.

A l’échelon du groupe de ses proches, la polyconscience du citoyen ne fonctionne pas selon le mode démocratique mais sur celui de célébrité : il demande à son ami analyste financier un avis sur un bon placement, à un autre habile en mécanique la raison du bruit bizarre dans sa voiture, à une copine infirmière la signification de tel symptôme. Il identifie à chaque fois une compétence meilleure que la sienne et lui délègue son pouvoir de décision, en essayant de récupérer au passage une initiation à cette compétence.
Imaginez s’il utilisait la démocratie : chaque avis proche doté du même poids, il ferait le total des votes pour chaque décision. Subodorons que son argent serait moins en sécurité s’il attribue la même importance à l’avis de son fils de 6 ans qu’à celui de son ami analyste financier.
Plus intelligemment, en tenant compte de toutes les opinions proportionnellement à leur pertinence, notre citoyen utilise une sorte de démocratie participative locale, qui semble remarquablement efficace dans la mesure où son jugement sur la compétence des autres est correct ; des erreurs sont possibles, mais globalement la panconscience l’aide beaucoup en attribuant à chacun une situation sociale à peu près ajustée à ses capacités.

Mais alors, pourquoi ce système efficace localement ne fonctionne-t-il pas à une échelle pourtant essentielle : la bonne marche d’une nation ?

Pour identifier le meilleur choix du sommet de la hiérarchie et des compétences, qu’il ne peut juger lui-même avec exactitude, tellement les affaires à gérer sont devenues complexes, le citoyen élit en fait le meilleur acteur, le guignol le plus applaudi, refusant fermement d’abandonner son unique voix, ou de voir diminuer son poids.
Cherchons-en la raison au niveau de la hiérarchie polyconsciente. Dans notre exemple précédent, nous avons parlé de tâches déléguées, relativement accessoires : placement financier, souci mécanique, ennui mineur de santé. Très différente est « l’élection » de la direction polyconsciente, c’est-à-dire de la personnalité. Elle n’est pas du tout démocratique. Si c’était le cas nos caractères seraient fort semblables : nous finirions tous par élire le même profil, une merveille théorique de compromis, bonhomme énergique ou prudent quand la situation l’exige, dur ou sentimental si le besoin s’en fait sentir. Or nous sommes différents. Plus nous sommes nombreux même, plus notre variété s’exacerbe. Ce qui assure notre diversité est le besoin de différentiation, un moteur instinctif implanté par l’évolution naturelle.

Sous son impulsion, nous élisons notre propre « guignol », ce visage reflété par le miroir qui nous semble tellement peu fidèle à notre complexité intérieure. Malgré tout, c’est la représentation que nous tenons « à bout de tête » pour que les autres se l’approprient. Ils vont nous juger sur les caractéristiques de ce masque. Qui en dit long. Qui est infidèle. Mais d’une infidélité agissant comme un repère : c’est notre choix, rigoureusement partisan, de spécificité de caractère. Nous avons vu dans le tome 1 que ce choix n’est pas fixe : en groupe il se déplace si notre caractère habituel est exercé de façon plus flamboyante par un autre membre du groupe. Toujours la nécessité de différentiation associée à celle de communion.

La tête pensante de la société, qui est la partie émergente de la polyconscience géante formée par les citoyens, ne peut pas être élue différemment. D’autant que cette société est une culture parmi d’autres. Elle doit présenter sa spécificité au sein du vaste monde. Les cultures en relation fonctionnent comme un groupe de personnes ; remarquez que nos cultures utilitaristes latines, quand l’utilitarisme nord-américain est devenu caricaturalement efficace, se sont rabattues vers la promotion de l’individualisme communautaire, son opposé. Même les anglais, créateurs de l’utilitarisme, ne l’exercent plus avec autant d’enthousiasme que leurs anciens colons, constatant la ferveur sans rivale de ceux-ci.

Et l’on peut prédire sans risque que les nord-américains eux-mêmes se verront bientôt supplanter dans l’ultra-utilitarisme par les cultures asiatiques, et reviendront à une vision plus communautaire de leur société.

Faut-il enseigner la philosophie aux étudiants en sciences ?

Des gens connus soutiennent l’enseignement de la philosophie dans les cursus scientifiques.
Ce n’est pas souhaitable pour plusieurs raisons :
Si ces gens considéraient leur propre histoire avec recul, ils s’apercevraient que leur enthousiasme pour la philosophie provient justement de sa découverte alors qu’ils se sont construits en son absence, sur d’autres bases. C’est la richesse de la confrontation entre leurs positions antérieures et les nouvelles, issues du questionnement philosophique, qui les a éblouit. En favorisant un mélange précoce, ils en auraient perdu la saveur, et la fécondité du conflit. L’absorption d’une philosophie académique nuit à la diversité. Certes, elle ne propose jamais une seule réponse, mais elle en propose justement une telle floraison qu’il n’est plus très facile d’inventer la sienne.

C’est la deuxième raison : la philosophie ne s’apprend pas. Elle se découvre. Elle se présente au moment où l’esprit est prêt à la recevoir. Un tel questionnement est éventuellement nocif à une autre phase de son histoire personnelle. L’arbitraire d’un enseignement à un âge déterminé est pire encore que forcer à ingurgiter des mathématiques un esprit n’ayant pas encore mûri les structures nécessaires à les digérer. La contrainte a un effet systématique : elle décourage et détourne cet esprit de la discipline pendant bien des années.

Enfin, toutes les autres sciences sont capables de développer l’esprit critique, cet avantage particulièrement proéminent de la philosophie. C’est une affaire de manière d’enseigner. Il est nécessaire, en fait, de mettre un peu de philosophie dans tous les apprentissages. N’est-ce pas, après tout, la matière la plus indissociable de notre humanité ?

Le Monde Polyconscient tome 1 (la fin de ce monde?)

Le-Monde-Polyconscient-final

Avez-vous jamais voulu savoir comment l’arborescence de milliards de neurones, à présent illuminée par les IRM comme des sapins de Noël, pouvait faire naître votre pétillante conscience ?
Notre expédition, à travers ces pages, n’est pas technologique. Elle poursuit un mythe, le Moi. Nous ne le trouverons pas. C’est toute une société intérieure que nous découvrirons à sa place, dans une démarche spéculative, mais bien outillée scientifiquement : évolution, auto-organisation, repères, confrontation avec les théories existantes ; nous vérifierons la congruence de la polyconscience avec le monde que nous fréquentons.
Vous-même risquez d’y perdre votre « Je ». Ce livre n’est point un mets pour tous les esprits. Dotez le vôtre de quelques rations de survie avant de lui faire explorer la jungle polyconsciente…

Le majordome de la pensée

C’est ainsi que j’appelle une bibliothèque. Les rois ne s’abaissaient pas à chercher des idées eux-mêmes. La piètre qualité du résultat aurait pu faire douter de leur droit divin. Ils avaient pour cela du « personnel à penser », et se réservaient de sélectionner les pertinences comme des mets sur un buffet.
La République est passée par là et nous avons tous à présent nos gens de pensée, rebaptisés avec plus d’humilité nos maîtres en réflexion. Un doigt suffit à les extraire de l’étagère ou des profondeurs du web.
Tandis que l’esprit du roi pouvait rester toute sa vie une immense coquille vide impossible à remplir, notre moderne majordome de la pensée, cette bibliothèque à nos ordres, fait pousser de jeunes ramifications à notre esprit vers les points dégagés qu’il nous montre dans le ciel, jusqu’à le transformer en magnifique arbre de conscience.
Attention, tel l’esprit du roi modelé par ses conseillers les plus habiles, votre arbre aura une forme manipulée par les plus malicieux des tailleurs que vous aurez lus…

Comment lire un essai ?

Deux façons d’aborder les pages d’un essai : vous entamez le livre persuadé que c’est un tissu d’inepties, et vous laissez difficilement convaincre par ses assertions, sauf pour les plus indubitables. Ou vous vous épanouissez déjà devant le quatrième de couverture comme un amant en chaleur parfaitement lubrifié.
La première façon vous fait ressembler à une vieille fille affolée à l’idée d’un viol qui ne risque pas d’arriver. Dans la seconde la pénétration est parfaitement consentante.

Après l’acte, dans le premier cas vous continuerez votre vie de vieux célibataire mental, égayé d’un nouveau fantasme. Dans le second cas, peut-être devriez-vous vous préoccuper du pedigree du penseur dont vous allez enfanter ?

*

En lisant, on absorbe une information, mais on ne met pas en route le mécanisme qui a permis à l’auteur de créer le contenu de ce livre. Un stockage mémoriel n’est pas un processus analytique. C’est parfois criant chez l’enfant, quand il apprend ses leçons par-coeur avec une facilité étonnante, mais ne peut en faire aucune reformulation dans un contexte un peu différent.

Sur un sujet neuf, nous devrions toujours commencer devant une page blanche, y écrire ce que nous en comprenons, peu importe qu’il s’agisse des idées les plus élémentaires ou les plus erronées. Ceci déclenche notre moteur d’alternatives. A partir de cette analyse de base, qui nous permet de nous approprier le sujet, de le tatouer dans nos circuits rationnels intrinsèques, nous pouvons enrichir le schéma de nombreuses alternatives, dont les livres sont riches.

Preuve et croyance

La croyance a une utilité extraordinaire : elle comble un vide de représentation, là où l’esprit n’a pas les moyens d’une preuve. Elle a extrait l’homme de l’inculture et lui a gagné une maîtrise sur le monde en partant de rien.

Puis les preuves se sont accumulées, renforcées, approfondies. Bien que chaque nouvel homme réemprunte le chemin des croyances transformées en preuves, aidé par l’éducation, jusqu’à découvrir un monde presque débarrassé de ses vides de représentation, il conserve beaucoup de croyances. Pourquoi ? Certes elles peuvent sembler un élément de la diversité, alternatives aux preuves trop empâtées de certitude.

Mais les croyances elles aussi sont gonflées de certitude. Moins l’on peut discuter les preuves, plus l’on devrait abandonner les croyances.
Un contrepoids s’exerce cependant : la croyance est notre propriété, contrairement aux preuves qui sont collectives. S’abandonner à la preuve est une perte de pouvoir, du pouvoir de la différence.
Paradoxalement, ceux qui devraient équilibrer activement le poids de la certitude sont les détenteurs des preuves, c’est-à-dire les scientifiques eux-mêmes. C’est tout le contraire : on leur reproche leurs croyances.
C’est que la science, vierge pure, n’est pas sensée se faire violer par le pouvoir…

What is the principle of the Polyconsciousness?

Our spirit undertakes a modeling of the world which surrounds us, and in particular with the society. These models are unfaithful. Yet it seems that it is not a fate, but an evolutionary outcome. No disadvantage, thus. The gap with reality is what allows our intentions to exist. We try, indeed, to bring the world to coincide with our personal representation. The individual will, however, is not a one-way interaction. The world has a terrible slowness, resists?. Its changes have a powerful retroactive effect on our models. These are at the same time unfaithful and in permanent evolution.

If we establish a representation of the society, we thus have a kind of internal stage where « play » is the most important character of our life. It would be attractive then to imagine the Me as the director of this play.

Unfortunately it would be implying the existence of a kind of homoncule to the commands of our spirit, producer of our will. Where from would it appear? It would have to be scheduled since the embryonic life, because the child already has to work on the principle of the modeling. But there are no intentions elaborated in the genetic heritage, only the instincts, which are going to be the propeller of our will.

 

The originality of the polyconsciousness is to end the indivisibility of « I ». The homoncule Me disappears. The theory does not make distinction between the instinctive engines and the other neurological processes bringing the constitution of the spirit. It does not see confrontation between the images of the world and one supposed independent will; the I is established by the models which showed themselves the most successful – the most famous – in the two-ways interaction with the world.

It does not make our consciousness a sort of sophisticated algorithm which it would be possible to program in a good computer. On the contrary, the polyconsciousness almost explains the complexity and impredictibility of our behavior, much better than if we settled a homoncule and its particular intentions to the commands. Continuer la lecture de What is the principle of the Polyconsciousness?

Quel est le principe de la polyconscience ?

Notre esprit entreprend une modélisation du monde qui nous entoure, et en particulier de la société. Ces modèles sont infidèles, à plus d’un titre, comme nous le détaillerons par la suite. Or il semble qu’il ne s’agisse pas d’un hasard, mais d’un aboutissement évolutif. Pas un désavantage, donc ? Le décalage avec la réalité est ce qui permet à nos intentions d’exister. Nous tentons, en effet, d’amener le monde à coïncider avec notre représentation personnelle. La volonté individuelle, cependant, n’est pas une interaction à sens unique. Le monde a une inertie terrible, résiste. Ses changements ont un effet rétro-actif puissant sur nos modèles. Ceux-ci sont à la fois infidèles et en évolution permanente.

Si nous établissons une représentation de la société, nous avons donc une sorte de scène intérieure où « jouent » les personnages les plus importants de notre vie. Il serait tentant, à ce point, d’imaginer le Moi comme le réalisateur de cette pièce de théâtre.

Malheureusement ce serait impliquer l’existence d’une sorte d’homoncule aux commandes de notre esprit, producteur de notre volonté. D’où surgirait-il ? Il le faudrait programmé depuis la vie embryonnaire, puisque l’enfant fonctionne déjà sur le principe de la modélisation. Mais il n’existe pas d’intentions élaborées dans le patrimoine génétique, seulement des rails qui nous gardent dans un espace de cohérence commun, et un propulseur instinctif, future armature de notre volonté.

 

L’originalité de la polyconscience est de mettre fin au « je » insécable. Le Moi homoncule disparaît. La théorie établit une continuité entre tous les processus neurologiques amenant la constitution de l’esprit. Elle ne voit pas de confrontation entre les images du monde et une supposée volonté indépendante ; le Moi est constitué par les modèles qui se sont révélés les plus performants — les plus célèbres — dans l’interaction à double sens avec le monde.  Continuer la lecture de Quel est le principe de la polyconscience ?

Traiter de motivation

Tous les dualismes sont à la fois illusoires et nécessaires pour nous faire progresser.

La distinction entre motivation intrinsèque et extrinsèque fait partie de ces dualismes artificiels. Elle a conduit à des études sur leur importance réciproque, qui ont donné des résultats contre-intuitifs : récompenser un individu pour une activité diminue sa motivation intrinsèque envers elle ! Ce résultat a été confirmé par une méta-analyse des études sur le sujet. Par contre les rétro-actions et commentaires positifs augmentent la motivation intrinsèque.
La théorie de l’évaluation cognitive a tenté d’expliquer cette contradiction en disant que les besoins de compétence et d’autonomie font partie de la motivation intrinsèque tandis que les récompenses sont contextuelles et source d’incitation extrinsèque. La récompense — et la punition — sont identifiées comme des pressions externes à faire l’activité et sont nuisibles à l’autonomie. Elles diminuent le besoin intrinsèque de s’adonner à l’activité, qui satisfait un plaisir purement personnel. Tandis que le feed-back positif constitue un renforcement des compétences propres, donc de l’autonomie.

Cette hypothèse dualiste ne tient pas pour trois raisons : on distingue mal la frontière entre la récompense et le renforcement positif. Un salaire élevé peut être aussi bien considéré comme une récompense que comme une attestation de compétence. Pourquoi auraient-ils des effets inverses ?
Il est postulé, de plus, que l’autonomie serait un besoin instinctif, fondamental. Elle est, en réalité, une construction psychologique déjà élaborée, et partagée de façon inconstante. Certaines personnes ressentent davantage un besoin de dépendance que d’autonomie. L’hypothèse présentée est adossée à un idéal d’humain libre et autonome, qui est loin d’être programmé.
Enfin, d’où surgirait l’intérêt « intrinsèque » pour une activité ? Aurions-nous une programmation génétique qui nous attellerait directement à telle ou telle tâche ? Vrai sans doute pour une connexion érotique. Dès que cela devient plus compliqué, interviennent des sublimations où l’extrinsèque et les mimétismes prennent une importance majeure. Il n’existe pas d’homoncule interne doté d’un goût pour la danse ou les mathématiques.

Quelle est alors la véritable explication de cette constatation étonnante : récompenses, autant que punitions, diminuent la motivation ?

Le moteur de nos intentions est l’insatisfaction, c’est-à-dire l’inadéquation entre une situation réelle et une situation espérée. Nous mobilisons toute notre énergie pour réduire cet écart, tant qu’il semble raisonnable : réaliser notre anticipation doit rester plausible, sinon toute chance d’atteindre le plaisir du succès disparaît. Pour maintenir ce « possible », nous n’hésitons pas, d’ailleurs, à trafiquer les probabilités : nous éliminons de notre conscience beaucoup de risques évidents. En clair nous nous construisons une belle illusion.

Comment savoir que nous avons atteint notre objectif ? Il est possible de s’auto-congratuler. Mais cette récompense intrinsèque est assez peu efficace sur l’insatisfaction. L’humain est un animal social et plus assez stupide pour se croire juge ultime. Le but est atteint avec davantage de certitude quand les autres nous récompensent. Mais il existe un effet secondaire : si notre anticipation est réalisée, que reste-t-il à entreprendre ? Notre insatisfaction reflue, et avec elle la motivation. Il faudra, désormais, se créer un nouveau défi, un nouveau réservoir d’anticipation.
Tandis que le renforcement positif a des effets fort différents : il ne dit pas « tu as réussi » mais « tu peux réussir ». Il est, en quelque sorte, une consolidation extérieure de nos illusions : l’objectif est réalisable, d’autres me le confirment.

Concluons qu’il ne s’agit pas de la récompense qui diminue la motivation intrinsèque, mais la sensation d’être parvenu à son but. En ce sens, c’est la façon dont la récompense est administrée, par rapport à nos attentes, et la célébrité que nous réclamons, qui stimule ou éteint notre motivation.
Malheureusement nos gestionnaires l’ont compris intuitivement depuis longtemps, en retenant leurs félicitations outrancièrement sincères et chaleureuses !

Nous pourrions souhaiter que les récompenses soient significatives quand l’idéal est atteint, et que nous passions immédiatement à une autre entreprise ambitieuse. C’est ce que beaucoup cherchent spontanément, quand ils cherchent à briser des routines n’apportant plus de gratification contrastée. Malheureusement l’organisation sociale ne nous facilite pas la tâche. Il faut être joueur. Plus facile à l’adolescence qu’à la maturité.
Les positivistes proposent des techniques comportementales : travaillons sur nos illusions personnelles de façon à donner à nos routines quotidiennes l’éclat d’une réussite chaque jour plus éblouissante.

Une autre méthode est le concept d’entreprise unipersonnelle, dotée d’objectifs fractionnés et illimités. Il s’agit d’échanger une anticipation très forte et proéminente — l’idéal —, contre des attentes échelonnées, représentant une progression réelle mais sans direction élective. Ce n’est pas si simple qu’il y paraît, car la société nous pousse à la spécialisation. Nous tendons à avancer dans la direction assez précise qu’elle nous indique, car contrairement à ce que pense la théorie sus-citée, c’est bien la promesse de récompense extrinsèque qui nous motive. S’engager sur d’autres voies peut être pénalisant, même, bousculant nos illusions patiemment bâties, laissant apparaître notre ignorance.
Il faut du temps libre. Il faut repousser la panconscience. Il faut protéger notre insatisfaction. Il faut identifier ce qui fait notre individualité, qui n’est pas un « moi » mais une configuration unique de polyconscience.

La réalisation personnelle, finalement, est-elle ce dont on a rempli une vie, ou l’état d’esprit au moment où elle s’arrête ?

Igitur

Igitur met en ligne des articles d’épistémologie d’excellent niveau. Des articles de ce blog ont commenté récemment deux des plus intéressants, “Ouzilou Olivier – Sociologie cognitive et explication fonctionnelle” et “Réhault Sébastien – Raisons pratiques de croire en esthétique”

Voici rapidement ce que disent les autres :

Marcellesi – L’interventionnisme permet-il la causalité « descendante » ?
Leclercq – En matière d’ontologie l’important ce sont pas les gains mais la participation
2 articles d’épistémologie « fondamentale ». Peu d’intérêt pratique. Il faudrait déjà que l’homme soit un objet mathématico-philosophique connu, ce qu’il n’est toujours pas.

Ces auteurs n’ont visiblement pas lu le mathématicien G.C. Rota, qui a critiqué de façon cinglante la propension excessive de certains philosophes à s’appuyer sur le formalisme et l’axiomatique, et à singer la clarté des mathématiques en adoptant le mode symbolique de discussion. « Mathematics and philosophy : the story of a misunderstanding », Review of Metaphysics, 44, pp259-271, décembre 1990

Livet – La substituabilité comme propriété des êtres sociaux, les conditionnels et la prédication
Epistémologie sociologique, article un peu plus concret que les précédents, mais le langage abscons cache une substance maigre : l’importance est donnée aux représentations virtuelles, renommées ici « substituabilités » en contexte de relations sociales, plus universellement appelées attentes ou anticipations. Ces virtualités ont une importance parfois équivalente ou supérieure à la réalité, dit Livet, pour rendre compte des comportements sociaux. On le croit sans difficulté, si l’on sait que la réalité est elle-même objet de filtrage. Sa représentation n’est différente des virtuelles que par l’étiquette « temps présent », à laquelle les acheteurs accordent une valeur très variable selon leur âge, leur culture et leur degré de conscience.

Rebuschi – Le cogito sans engagement
Réflexions autour du cogito. « Je pense »… le « je » est un point de vue sinon l’être ne peut se définir que par lui-même.

Je garde pour la fin la perle publiée par le site, un article de Peter Van Inwagen : L’esprit et la causalité. Van Inwagen s’attaque au métalangage utilisé par certains philosophes et qui sous couvert de codification épistémologique masque de remarquables bévues, que de méchants critiques pourraient même assimiler à une sorte de masturbation intellectuelle.

Il faut dire à la décharge de ces onanistes que la raison est devenue tellement pointilleuse, adossée à une connaissance de plus en plus fine de nos intentions, qu’il devient fort ardu de réenchanter le monde par une pensée originale. Beaucoup cherchent toujours des failles dans la pensée unique. Le flirt avec la croyance est facile dans les sciences de l’esprit. Rendons hommage à la diversité. Chaque tentative de nous égarer est une consolidation du bon chemin. En philosophie il n’est certes pas unique… sauf quand on s’efforce de mathématiser l’esprit. S’il est impossible de modéliser le résultat de la pensée, c’est une tâche envisageable pour son fonctionnement.

Van Inwagen, se présentant comme ontologiste extrémiste, n’a en fait d’intention terroriste que de vouloir bousculer les idées établies sur la causalité, dont il nie l’existence intrinsèque dans la réalité, tandis qu’il reconnaît l’existence des relations causales que met en place notre esprit.

L’irrationnel n’existe pas

L’irrationnel n’existe pas. Il n’existe que des motivations personnelles. Tout peut être réinterprété. Le rationnel, couramment, est une flemme devant ce travail énorme, déjà entrepris par d’autres, se persuade-t-on. Le rationnel, ainsi, est surtout une propriété à soi, et de nos jumeaux psychiques. L’irrationnel, c’est aussi du rationnel, mais dont on abandonne les plans et la propriété aux autres, primitifs ou étrangers.

Contre la cause et la limite

L’être humain ne comprend que des causes, et des limites. Il les cherche incessamment, car sa façon d’appréhender le monde, par des représentations, implique une causalité et des frontières, sinon elles sont incohérentes et incomplètes. Dès lors le penseur doit se méfier de son propre esprit, qui cherche à adapter le monde aux outils utilisés pour le contenir, plutôt que construire d’autres outils qu’il n’est peut-être pas capable d’imaginer. S’il n’est pas méfiant, il cherche un obligatoire créateur à l’univers, car il est impossible que celui-ci n’ait pas été causé. Il cherche une limite à cet univers, autant dans le macro que le microcosme, sinon sa représentation « fuit » dans l’inconnu.

Ce biais mis à jour, il est sans doute plus prudent de fonder notre raisonnement sur les postulats contraires, qui n’ont pas ce « conflit d’intérêt » avec notre esprit : que l’univers n’ait ni cause, ni limites.

Réhault Sébastien – Raisons pratiques de croire en esthétique

Le débat entre réalistes et anti-réalistes en esthétique contourné par le pragmatisme accordé préférentiellement par l’auteur à la conduite réaliste.

Réalisme esthétique = artefacts et choses naturelles possèdent des propriétés qui rendent littéralement vrais ou faux les énoncés esthétiques à l’aide desquels nous les décrivons.
Antiréalisme esthétique = les propriétés esthétiques ne sont que de simples projections de notre esprit sur le monde ; aucun énoncé esthétique n’est vrai en un sens robuste du terme.

Réhault remarque que les antiréalistes se comportent de façon ambiguë, puisqu’ils sont capables de vanter la beauté d’un paysage tout en pensant qu’il n’en recèle en réalité aucun. Ce que l’auteur ne saisit pas, c’est que l’antiréalisme imprime pourtant toutes nos conduites quotidiennes : le contribuable qui triche gentiment sur ses frais professionnels tout en protestant contre la corruption des milieux d’affaires, le catholique pratiquant qui assiste régulièrement aux messes sans croire à une vie future, le parent qui admoneste son enfant en réalisant que celui-ci fait déjà de son mieux, l’écolo qui économise l’eau en pure perte car il est seul à s’en préoccuper. Nous sommes parfaitement capables d’héberger des attitudes contradictoires parce qu’elles ont chacune leur champ d’application pratique. Il serait peu « réaliste » de penser qu’une conduite pragmatique élimine ses concurrentes. C’est notre ambiguïté qui justement nous rend si adaptables.

En fait le débat cité et cet article s’effondrent en polyconscience, puisqu’ils présupposent que l’esprit est indivisible, soit réaliste, soit antiréaliste, soit agnostique. Or les points de vue cohabitent dans toutes les consciences, et n’acquièrent une célébrité déterminante dans l’une que sous l’influence de facteurs multiples, bien davantage en rapport avec le pouvoir que la vérité, surtout en esthétique, où le militantisme guerrier des goûts est tel, qu’il a accouché de la vision réaliste. Celle-ci, en effet, est la première marche nécessaire pour contraindre l’autre à accepter un dogme esthétique : il n’est possible que si le caractère esthétique est inhérent à l’artefact ou à la chose naturelle, et non plus seulement présent dans l’esprit qui en fait la promotion. Le réalisme esthétique a des motivations clairement commerciales : il vise à consolider un marché de l’art qui, sans cela, a des fondations aussi évanescentes que le goût. Doit-on croire que cela s’applique jusqu’à l’art de penser ?

Ouzilou Olivier – Sociologie cognitive et explication fonctionnelle

A propos des enfants d’immigrés algériens en France, le sociologue Abdelmalek Sayad écrit :
« Comme dans l’ancien contexte colonial, nombre de traits culturels, tels, par exemple, certains détails vestimentaires (…), certaines conduites ou croyances, continuent à être investis d’une fonction supplémentaire, celle de signes distinctifs. Renoncer à ces signes ne manque pas d’être interprété comme une marque d’allégeance à l’autre et, corrélativement, comme un reniement ou un « retournement » de soi (Sayad, 2006, 167-168). »
Que signifie le fait qu’une croyance puisse être investie « d’une fonction supplémentaire » ? Il semble à première vue légitime de caractériser une croyance par sa fonction représentative, autrement dit par sa prétention à s’ajuster à la réalité : l’individu se représente ainsi sa propre croyance comme visant la vérité. Cependant, si l’on suit l’auteur, une seconde caractéristique peut venir se greffer sur la première. Cette caractéristique serait fonctionnelle : en plus de représenter le monde, une croyance peut également constituer un marqueur identitaire dont l’abandon semble avoir un coût social important puisqu’il risque d’être interprété comme une trahison à l’égard d’un groupe particulier. La croyance en question se voit ainsi dotée d’une fonction : celle de souligner une appartenance distinctive ou, plus essentiellement, de maintenir sa fidélité à l’égard du groupe social en question. L’écart entre ces deux types de considération est manifeste et réside, en partie, en ce que les caractéristiques fonctionnelles ne semblent entretenir aucun lien avec l’idée même de « vérité » et donc de « représentativité » au sens où nous avons entendu ce terme plus haut.

Prémisses fausses. Existe-t-il en réalité une croyance qui ne soit pas colorée de l’appartenance à un groupe ? Voilà la question juste. Les croyances sont tellement empreintes de mimétismes et de sillons culturels que ce qui en est dépourvu ne parvient pas à obtenir le statut de croyance, seulement de proposition, d’hypothèse à vérifier. On ne peut consolider une croyance que lorsque d’autres la partagent. Elle n’est jamais intrinsèque à l’individu, plutôt aux représentations qui le composent, les « personae », universelles. Le seul moyen, pour l’individu, de considérer sa croyance pour ce qu’elle est véritablement, est de construire un Observateur. Peu en possèdent un modèle développé, et surtout, peu y font appel en permanence, car il est parfois plus gênant qu’utile, s’attaquant aux croyances « bénéfiques » autant qu’aux péjoratives.
L’opposition entre cognitivisme (la croyance est générée par des données) et fonctionnalisme (la croyance répond à une fonction, en particulier sociale), que Ouzilou s’efforce de démonter et de réduire, n’est construite que sur la méconnaissance du fonctionnement sous-conscient de l’esprit. Elle n’existe pas en théorie polyconsciente.