Méta-philosophie

Je présente cette rubrique particulière consistant à observer les philosophes en train d’observer la vie1. Il n’y a pas réellement de limite à la hiérarchie des belvédères d’auto-analyse. Avant de s’y positionner, comment savoir s’il s’agit d’un observatoire réellement supérieur ? Ou au contraire d’une résurgence individualiste velléitaire chez le discoureur ?

Installé devant un miroir, encouragé par les incertitudes de mon propre regard, je me réponds. Je vais m’efforcer d’utiliser une théorie générale de la réalité où les passions et les objets ont la même importance. “Même“ veut dire que tous en ont. Aucune passion ni aucune matière n’est exclue. Tous forment la trame indissoluble de la réalité. Je leur applique une hiérarchie d’organisation mais pas d’importance. Quelle importance aurait l’esprit sans la présence de ses neurones ? La moindre rupture dans leurs connexions déforme ou dissout l’esprit. A l’inverse l’ensemble des esprits individuels n’est pas compréhensible sans attribuer la même importance à la conscience sociale qu’ils forment.

Ma théorie générale de la réalité est donc une hiérarchie d’organisation des choses, qui n’enlève à aucune son importance, qu’elle soit matérielle ou spirituelle. L’importance de la chose peut être comparée à une autre dans son niveau hiérarchique, mais pas à celle d’un niveau différent. Il est pertinent d’évaluer les opinions de deux personnes sur un même sujet, à condition qu’elles s’adressent au même niveau de réalité du sujet.

Plus ardu qu’il n’y paraît. Supposons que les deux personnes discutent d’une pomme posée sur une table. Elles tombent rapidement d’accord sur sa forme, sa couleur, sa comestibilité. Mais demandons-leur à présent de parler du symbolisme attaché à cette pomme. Un botaniste, un informaticien et un religieux fourniront sans doute des réponses très différentes. Le botaniste attache symboliquement la pomme au sélectionneur qui a créé cette variété et la région où elle est produite. L’informaticien en fait le logo d’Apple, le religieux un point cardinal de l’histoire biblique.

Les philosophes se promènent facilement dans la hiérarchie des concepts. Il est donc malaisé de vérifier si leur discours se situe bien au même étage qu’un autre. Dans un débat, la dialectique permet de s’enfuir facilement d’une situation difficile. Raison pour laquelle il est rare qu’un débat philosophique montre un vainqueur. La question posée est difficile à isoler. Elle fait buvard dans la hiérarchie conceptuelle. Vous êtes en position délicate ? Déportez-vous vers un plan plus solide.

La dialectique facilite cette dérobade. Elle fait du langage un vaste ensemble de mots. Un univers aplati. Sa hiérarchie y est dissimulée. En passant d’un terme à un autre vous avez changé subrepticement de plan. Le sujet a dévié. Dévié hiérarchiquement, ce qui est bien plus difficile à brocarder qu’une dérive dans le même plan. Si l’une de nos deux personnes précédentes commence à parler d’une poire, le sujet dévie clairement. Si elle parle de la pomme d’Ève, elle parle toujours d’une pomme.

Dans cette rubrique je vais donc m’attacher à repérer les dérives hiérarchiques des discours, quand la pensée verticalement très mobile du philosophe l’emmène trop vite vers un plan de conscience différent, sans avoir assuré ses fondations. N’abandonnons pas la pensée horizontale, au risque de rendre l’esprit chaotique, ni la pensée verticale, au risque d’en faire une boîte de conserve.

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(1)Ma définition de la méta-philosophie diffère d’autres que vous pouvez trouver dans vos lectures. Il ne s’agit pas seulement de l’analyse des différentes catégories de discours philosophiques, ou de répondre à la question formulée par Jacques Bouveresse : « Que veut la philosophie et que peut-on attendre d’elle ? ». Il s’agit d’étudier la philosophie en tant que hiérarchie conceptuelle, certains concepts représentant les autres et se faisant observer à leur tour. Dans ce cadre, aucune constitution n’est ultimement fondamentale et aucune observation ultimement représentative, pour tenir compte des limites actuelles de l’esprit humain.

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