Le testament sombre de Bernard Stiegler

Au-delà des qualités intellectuelles indéniables de son auteur, le testament de Bernard Stiegler publié par Philosophie Magazine est un échec. La teneur de ce long texte déprimant se résume en quatre mots : « Après moi, le chaos ». Et le moi de BS a un dernier sursaut en tentant d’éviter ce destin fatal. Ironiquement BS exalte ainsi la vraie maladie fondamentale qui résume tous les problèmes contemporains : la poussée de l’individualisme.

Un seul diagnostic à faire sur le monde d’aujourd’hui : le défaut de collectivisme. Le collectivisme n’est pas l’effort de proposer sa haute opinion des choses au collectif. C’est déléguer le pouvoir d’avoir une opinion.

La société contemporaine héberge une névrose profonde issue du ‘1984’ de Georges Orwell : la peur de devenir une bande de robots à l’esprit préconstruit, manipulé par une conspiration occulte. Conséquence : chacun chérit soigneusement son opinion, sa petite parcelle de pouvoir, dans la hantise de se la faire dérober.

Rien n’est plus délégué. Je suis mon propre expert dans tous les domaines. Bernard Stiegler ne déroge pas à la règle en parcourant en quelques pages la totalité des grandes affaires sociales, toutes disciplines confondues.

Déléguer son pouvoir n’est pas y renoncer. La délégation est une relation qui s’entretient constamment. Elle disparaît dès que la relation cesse. Un contre-pouvoir peut également y mettre fin. La délégation est un pouvoir superposé au mien, comme l’atome est une présence superposée à celle de ses particules. L’un n’existe pas sans l’autre.

Déléguer son pouvoir est construire une hiérarchie sociale, une dimension complexe à la société. La complexité est le phénomène qui réduit l’intensité des conflits. Les conflits ne sont pas éteints. Heureusement car ils sont les moteurs du monde. Ils sont seulement organisés en solutions stables, temporairement stables. Ces nouveaux objets sociaux servent à leur tour d’éléments pour fonder un niveau hiérarchique supérieur.

Une société est un organisme en évolution. Il peut mourir en partie et effondrer sa hiérarchie quand elle ne respecte plus les parcelles de pouvoir de sa base. Il renaît de cette base et organise de nouvelles solutions.

La couche la plus durable de la société est la collection des individus. Mais c’est aussi le système le plus conflictuel. Il apporte le moins de confort et le maximum d’agressions. La société la moins conflictuelle est la plus complexe, celle dont la structure éteint le mieux les conflits tout en conservant les parcelles individuelles de pouvoir.

C’est le seul vrai collectivisme, fait de couches successives de collectivisme empilées sur les conflits persistants, jusqu’à les intégrer tous ensemble dans une organisation mondiale.

Nous en sommes loin. La poussée de l’individualisme a retiré les délégations. Les hiérarchies sociales se sont effondrées. Nous sommes devenus une collection d’individus, chacun entièrement à charge de son propre destin. Définition de l’anarchisme.

L’anarchisme est un système acceptable dans une petite communauté. Seulement acceptable, parce qu’il repose déjà sur une hiérarchie cachée, inégalitaire, construite sur les gènes. Mais dès que la communauté s’étend les différences obligent à complexifier ses représentations sociales. L’égalitarisme devient une réponse mensongère à une diversité nécessaire. Il fait dénigrer la hiérarchie et aplatit grossièrement la société en une tribu géante, chaotique.

Dénigrer la hiérarchie est justifié et même nécessaire quand c’est attaquer le modèle hiérarchique actuel. Les niveaux de décision souffrent de raideurs, d’inefficacités, de dysfonctionnements sur lesquelles chacun peut s’épancher à loisir. Comme dit précédemment la conscience sociale peut mourir de ses pathologies et faire place à une autre.

Mais si quelqu’un dénigre la hiérarchie en tant que principe d’organisation sociale, là c’est un extrémisme radical de l’individualité. C’est un solipsisme, un refus du collectif. Le vrai discours de fond est : « Je veux que la société me ressemble, à moi plutôt qu’aux autres, et je refuse qu’une autorité supérieure se charge d’organiser ce désir avec ceux des autres ».

Le collectivisme authentique est de reconnaître aux autres le droit d’avoir une parcelle de pouvoir sur soi, par le biais de la délégation de ce pouvoir. Cette délégation, Bernard Stiegler semble la respecter en citant moult autres penseurs. Mais il le fait en distribuant bons et mauvais points. Encore une fois c’est « Je » qui a le pouvoir de définir celui des autres.

Il n’est pas le seul à croire exercer un collectivisme alors qu’en réalité nous cherchons à faire reconnaître par le collectif la valeur de notre individuation.

Ce texte est bien entendu une autocritique, sinon je tomberai dans le même piège que BS. En conclusion je vous encourage à la même autocritique, à perdre un peu d’admiration pour votre ego, à recommencer à déléguer de votre pouvoir, sans y renoncer. Au contraire c’est dans le renforcement du collectif que se dynamise l’ego. Et c’est dans la reconstruction et l’élévation de la hiérarchie que s’élargit notre futur personnel.

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