Le fil de conscience

Le terme « conscience » recouvre deux concepts : l’un très simple est l’état d’éveil, l’autre plus flou est la conscience organisée, l’impression d’être que nous ressentons. La théorie de la polyconscience s’adresse à cette dernière, qui laisse le champ libre à toutes les spéculations. Le sens neurophysiologique de conscience est mieux cadré. Mais il existe un abîme d’inconnu entre ces deux concepts : lançons-y notre filet.

La conscience est un fil conducteur qui relie des schémas mentaux successifs. Ces schémas sont en mémoire et comprennent deux informations : l’organisation même du schéma, et ses évolutions possibles vers d’autres. La mémoire est physique : elle est formée de la disposition des connexions neurologiques et de la facilitation de l’ouverture de ces connexions, qui font appel à des mécanismes complexes expliquant la diversité des schémas.
La conscience est la mise en lumière d’une succession particulière de schémas, qui se déroule au milieu d’autres processus sous-conscients. Elle concentre les ressources mentales sur cet enchaînement, tout en rejetant les autres dans l’ombre. Vous pouvez par exemple vous accrocher à cette lecture, tout en ayant une « sous-conscience » qu’il sera bientôt l’heure d’aller chercher les enfants à l’école.
Si la conscience est le fil, ce n’est pas elle qui crée les nouveaux schémas mentaux ; ce qu’elle découvre est de nouveaux enchaînements, provoqués par les surprises et les aléas des entrées environnementales, mais aussi par l’influence des autres processus sous-conscients, et le « climat » homéostasique ; la saveur originale de ces enchaînements les fait appeler des idées nouvelles. Mais la véritable « invention » des schémas se fait pendant le sommeil. Les ressources ne sont pas alors contraintes par les impératifs de l’éveil — la coordination de la conscience n’est pas nécessaire — ; de nouvelles associations sont créées entre objets mentaux élémentaires, produisant des schémas alternatifs qui s’ajoutent à la bibliothèque disponible en éveil, et persisteront s’ils sont employés par la conscience, c’est-à-dire se révèlent efficaces. La conscience est le « banc de test ».

L’étrangeté du rêve trouve là son explication. Peu importe qu’ils soient irréalistes, ils forment des alternatives permettant une confrontation avec la réalité, et d’asseoir son cadre de référence. Cela permet aussi de comprendre un phénomène moins évident : que la conscience « bute » en vain sur un problème, et soit finalement capable de le résoudre. Vous avez déjà éprouvé cette sensation pénible d’arriver au bout des ressources de votre computation cérébrale, et peu importe la concentration supplémentaire que vous y mettez, votre esprit s’enraye. Vous êtes dans une impasse ; les derniers schémas de votre pensée finissent dans un désert d’associations possibles. C’est presque insupportable et l’on se dépêche de penser à autre chose, par exemple on s’énerve, une simple réaction de défense instinctive. Il est possible d’y revenir un peu plus tard et de trouver une situation débloquée — une solution — parce que des schémas moins usités sont devenus disponibles en mémoire. Mais le plus souvent, il faudra une « bonne nuit de sommeil », selon l’adage, pour que la solution se fasse véritablement jour.
La qualité de la conscience est son aptitude à sélectionner un enchaînement précis de pensées et lui attribuer des ressources mentales. Certains ont ainsi une bonne aisance à traiter plusieurs tâches simultanément — répondre au téléphone, écouter son voisin, être attentif à un écran — parce que la conscience est peu sélective. D’autres au contraire concentrent toutes les ressources sur un raisonnement, occultant totalement les autres tâches mentales — ici est né le mythe du savant distrait —. Enfin d’autres confient les tâches peu sophistiquées à des automatismes sous-conscients — conduire la voiture — pendant que la conscience accapare la capacité mentale principale pour un sujet plus passionnant.

La conscience n’est pas, dans cette conception, un fil directeur. D’où viendrait cette direction, puisque nous sommes déjà à l’intérieur des rouages de la conscience, et que nous n’avons pas besoin, à ce stade, d’une déité mystérieuse qui vienne les actionner ? La conscience-éveil est plutôt un feu-follet se promenant dans la bibliothèque des schémas mentaux au gré des liens qu’ils ont tissé entre eux.
Physiologiquement c’est un groupe de neurones (sérotonino) énergiques qui génère cette flamme vive, et non les informations sensorielles parvenant de l’environnement. Ce n’est pas non plus la richesse des configurations mentales qui permet à la conscience de ne pas « s’arrêter » ; est-ce qu’un foetus ou un handicapé mental cesse plus vite de penser ? L’action de l’environnement s’exerce sur les bifurcations choisies par le cours de la pensée. Secondairement la vivacité de la conscience change quand l’enchaînement des schémas accroche des représentations « célèbres » ; l’intérêt s’éveille ; davantage de ressources mentales sont consacrées à la tâche principale, tandis que des routines secondaires sont abandonnées : on s’arrête en plein milieu d’un geste parce qu’un évènement, ou une simple idée, a « retenu notre attention ».

Les représentations célèbres sont elles-mêmes associées à d’autres pour former les personae de la polyconscience. Assemblées des mêmes « briques », elles commencent par se succéder quand le fil de la conscience s’attarde sur le sujet qui les concerne, mais leur interaction et les résultats produits définissent une « séquelle », positionnée de façon variable entre défaite et victoire pour chacune des parties, en passant par le consensus. Cette séquelle vient étoffer les représentations existantes et sera plus rapidement disponible la fois suivante : sa « célébrité » a augmenté d’un cran, dans une proportion considérablement dépendante de la quantité d’émotion intervenue dans le processus. L’émotion influence parallèlement la vivacité de la conscience, en quelque sorte le « laser graveur » neurologique de la nouvelle représentation.

Les informations sensorielles ou le nombre de schémas mentaux restant à courir ne sont pas non plus les contrôleurs de l’extinction de la conscience. C’est l’heure tardive qui en décide, selon un rythme biologique… difficile à raisonner !

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