Qu’est-ce que le sédirationnalisme ?

S’attaquer aux illusions est, avant tout, donner à chaque chose une signification. Voir un psychiatre fait de soi un malade, en besoin de correction, tandis que pratiquer la sédiration met simplement du signifiant là où nous n’en voyions pas. C’est très contagieux, dans un sens positif de la contagiosité que nous évoquons rarement : Cela se transmet sans effort ni violence. Il n’est pas nécessaire d’entreprendre une cure pour guérir, par une agression d’une supposée maladie ou déviance. Il suffit de côtoyer un sédirationnaliste pour s’éclaircir.
A son contact, tout acquiert de la signification. La chair de la vie se décolle. Apparaissent les nerfs, les muscles, les jointures, le coeur pulsatile… répugnant ! Mais, comme toutes les monstruosités authentiques, étrangement attirant. Personne n’est contraint de regarder, de côtoyer ; chacun est curieux, séduit : Serais-je réellement ceci ?

Le sédirationnaliste n’est pas un gourou. Il ne viole pas la cervelle de ses victimes avec la semence de ses idées. Son absence de jugement garantit sa non-violence. Chacun est libre de rhabiller l’écorché de sa vie avec les valeurs qu’il souhaite. Attacher un fragment de morale à chaque signifiant découvert est une autre étape, qui rapproche ou sépare les hommes.

Plus difficiles à gérer sont les considérations de pouvoir. Puisque le sédirationnaliste refuse de s’en emparer, il reste là, tentateur, à portée de la main. Comment lui résister ? Seul l’autre sera témoin du larcin.
J’ai peur que le seul bon sédirationnaliste soit un sédirationnaliste mort.

Impossible d’humer sa réputation post-hume

2 réflexions au sujet de « Qu’est-ce que le sédirationnalisme ? »

  1. Nils me dit que je réinvente la psychanalyse…

    Dans cet article je me limite à définir la sédiration — qui est peut-être une imposture, qui sait ? — sans détailler la manière de l’exercer, que connaissent les lecteurs de « Sous acide ».
    L’esprit de la psychanalyse en est effectivement proche, mais la méthode me semble étriquée : Il s’agit d’un dépeçage personnel, à rebours de son histoire, et exclusivement selon les postulats freudiens (nous sommes des assemblages de névroses, celles de Freud particulièrement en bonne place…).
    Qui va se lancer dans un pareil démembrement, sinon ceux pour lesquels il n’y aura guère de surprise ?
    La psychanalyse se limite à analyser ceux qui n’auront aucun mal à réassembler les pièces détachées. Pour ceux qui ne sauront quoi faire devant leur cohérence éclatée, ce peut être une catastrophe, j’en ai vu de multiples exemples. Heureusement, ces gens-là exercent la plupart du temps une auto-défense efficace : ils ne progressent pas dans la cure.

    La sédiration n’a pas ce genre de limitation : Elle prend aussi bien dans la paléontologie, la sociologie, les neuro-sciences, les philosophies, de banales tranches de vie, pour définir ce que nous sommes, individuellement et collectivement.
    Elle part de l’origine, et non de la fin de l’histoire. A la fin existe un coupable, aux idées bizarres, qu’il faut excuser par une enquête difficile. A l’origine n’existent que des animaux innocents. Le travail est facile.
    Nous découvrons les briques de nos esprits, leurs défauts, comme étant les fondamentaux de l’espèce.
    Nous n’apparaissons plus comme des complexés oedipiens mais comme les produits d’une évolution pertinente.
    Il n’existe plus de malades, de déviants, juste des assemblages de conscience différents.
    Très peu de gens parviennent à cette conclusion par la psychanalyse.

    Le sédirationnalisme ne se restreint pas à la connaissance de soi. J’ai eu tort d’utiliser « psychiatre », aurait du le remplacer par un terme plus général : « normalisateur ». La sédiration emprunte également à la méthode scientifique : Elle expérimente l’efficacité des concepts à améliorer notre maîtrise du monde, plus exactement de l’interaction entre notre imaginaire et la réalité. En même temps, elle reconnaît que cette valeur — l’efficacité à contrôler nos interactions — est une parmi d’autres, que les illusions peuvent construire des systèmes cohérents, si l’on a compris comment ils fonctionnent.
    C’est jusqu’à la cohérence qui est une nécessité toute personnelle. Il est possible de trouver satisfaction dans l’incohérence, en toute connaissance de cause.
    Cependant, c’est un comportement tellement contradictoire avec nos instincts qu’il est anti-norme plutôt que véritablement libre, et quand il est libre, c’est qu’il repose sur des caractéristiques neurobiologiques et évolutives particulières.

  2. Quelle différence entre sédirationnalisme et anarchisme épistémologique ?

    Le second est une philosophie. L’anarchisme est plus qu’une indécision ; c’est une peur de la décision. Derrière se cache encore une intention, instinctive : la crainte de fausser sa maîtrise sur le monde.
    Le sédirationnalisme ne se prend pas au sérieux. C’est un jeu de l’esprit. Il n’a pas de règles, même celle de refuser les règles. Un sédirationnaliste peut avoir un mode de vie extrêmement rigide, mais il en est conscient. Il existe une évaluation, qui se restreint à juger de l’efficacité de ses conceptions dans les rapports avec le monde extérieur. Elle ne concerne que soi-même. Il n’existe aucun idéalisme de cette attitude. Un sédirationnaliste ne publie pas — ce blog est une grave erreur —. Il discute avec le cercle de ses proches. Le seul concernement pour les autres est de les encourager à participer à ce jeu de l’esprit, essentiellement parce que leurs comportements interagissent avec soi d’une façon pas forcément positive. Il ne s’agit pas de les changer mais qu’ils découvrent par eux-mêmes l’intérêt de sublimer des désirs socialement pénalisants, sans perte de pouvoir personnel.

    La sédiration n’est-elle pas terriblement égocentrique ? Elle ne fait que reconnaître le caractère fondamentalement égocentrique de l’être humain. Même donner sa vie pour un autre est satisfaire notre conviction de ce qui est juste, alors qu’un troisième larron aurait souhaité que l’on vive.
    La sédiration développe davantage la tolérance que le souci affectif pour l’autre, c’est vrai. Mais elle n’y fait pas barrage. Au contraire, elle lève les barrières. Car, tout bien considéré, l’affection pour une personne n’est-elle pas un désagréable égoïsme à deux ? Et la tolérance une affection pour tous les autres ?
    Il s’agit à vrai dire de choix personnels dans lesquels ne s’implique pas la sédiration. Notre liberté est restreinte. L’émotion contient beaucoup de programmation biologique. La sédiration cherche à faciliter l’exercice de ce programme, pas à s’y opposer ou le réécrire. Elle cherche un équilibre, mais pas un équilibre statique, plutôt celui d’un pendule : Une émotion puissante est ressentie, par un esprit qui se moque et en adapte la portée sur sa vie confrontée aux impératifs du réel, tandis que la vie sublimée s’étend sans limites.

    Le risque de la virtualisation est la perte de tout agissement réel. La sédiration reste un jeu de l’esprit, pas un mode de vie, qui reste un choix. J’ai proposé dans « Sous acide » le modèle de l’entreprise unipersonnelle, dans lequel se coule parfaitement la sédiration. Cela reste un modèle personnel, mais bien adapté au réel contemporain.

    L’égocentrisme de la sédiration se dissout dans le concept de polyconscience : Notre société intérieure, quand elle s’enrichit de nouvelles personae, s’adapte de plus en plus facilement à n’importe quelle autre conscience. Le rapport entre deux polyconsciences ressemble à la fusion de deux foules, chacune composée de personnages qui se ressemblent. La discussion alors, loin d’être un conflit d’ego, ressemble à des retrouvailles.

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