Et après ?

Dans la peur de disparaître définitivement s’exercent deux sentiments :

D’une part le dépit de ne plus éprouver. Nous sommes drogués aux sensations, tellement éphémères, fortes, fragiles et variées qu’il faut être sérieusement isolé pour croire que l’on a tout ressenti — et peut-être est-ce une auto-défense des vieux de rechercher l’isolement, pour diminuer la déception de la fin prochaine en se sevrant des émotions vives nées de la proximité des congénères —. Cette part est la plus biologique dans notre appréhension de la mort. Notre moteur instinctif, animé d’un mouvement perpétuel, voit arriver la pénurie du carburant-plaisir synthétisé par les émotions. Il refuse de considérer une cessation d’activité, pour laquelle il n’a pas été programmé.

L’autre part est également liée à l’instinct de conservation, mais dans sa version sublimée par l’élévation de notre conscience : Quelle trace allons-nous laisser sur cette Terre ? Qui se souviendra de nous ? Quelle utilité aura eu notre existence — ou « quelle signification » pour les plus métaphysiciens — ?

Une réponse simple est toujours la croyance en une existence au-delà du décès physique. Trop simple peut-être… La question est reportée : A quoi sert la vie éternelle ? La science nous montre plus nus, écarte temporairement le voile des illusions, découvre une réalité glaciale, inhumaine. Les croyances reviennent parce qu’elles sont nécessaires, thérapeutiques. La philosophie s’en tire par une pirouette : chacun doit trouver sa réponse. Résignation ? Notre instinct s’y oppose. Nous ne pouvons laisser la question existentielle sans réponse. Nous préférons croire dans l’une d’elles, et bataillons fermement contre les idées qui la menacent. Ainsi, pour réduire cette part de notre crainte de la mort, il semble qu’il vaille mieux rétrécir sa conscience que l’affûter.

L’issue proposée dans « Sous acide », est basée sur le concept de la polyconscience. La sensation du Moi est superficielle. Le Moi est le masque que nous présentons à l’environnement. Difficile de définir ce qui fait son caractère unique sans séparer ses composants — ou personae —, leurs relations, leurs racines mythiques et récentes. Il s’agit de notre société intérieure et son Histoire, qui démarre par une recréation embryologique de l’ensemble de l’évolution humaine, à laquelle vient s’ajouter, après la naissance, une variété toujours plus invraisemblable de stimulations environnementales nouvelles. Nous sommes une sorte de bottin en réduction de l’humanité, dont les pages seraient ornées, pour certains noms, de publicités particulièrement vives. C’est l’ensemble de ces « vedettes » qui forme notre individualité unique. Ce Moi qui cherche à se préserver ne peut pas se définir sans ses parties.

Or c’est là le point essentiel : Les personae sont universelles, et sans doute aussi éternelles que l’espèce. Nous survivons, à travers toute l’étendue temporelle de l’humanité, par ces parties que nous avons en commun avec nos aïeux et nos descendants. La seule chose qui peut être perdue est l’histoire de leur assemblage, qui a cette précision d’un modèle unique : vous. Alors… qu’attendez-vous pour écrire cette histoire, la légende de votre Moi ?

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