Générateur de mondes

Je comprends aussi bien les esthéticiens, affirmant que l’oeuvre d’art doit être comprise à partir d’elle-même, que les éducateurs du goût, expliquant que l’oeuvre est un symbole tracé dans un langage précis, impossible à comprendre si l’on ne connaît pas le contexte, l’objectif, l’époque, l’artiste, la technique, le retentissement. Les esthéticiens semblent négliger que les oeuvres d’art sont, par méconnaissance, indifférentes aux enfants, et à ceux si occupés à la recherche de la pitance quotidienne qu’ils s’intéressent peu à d’autres langages. Les éducateurs n’oblitèrent pas moins important : tout ce que le regard sur l’oeuvre a de personnel au point d’outrepasser le langage de l’artiste et d’y découvrir ce qu’il n’a jamais imaginé, et ainsi le caractère banal et anonyme d’une oeuvre peut surpasser la valeur symbolique culturelle d’une autre plus célèbre, produisant des goûts bien peu superposables en réalité.

Une conclusion s’impose : Le regard sur l’art n’est ni spontané ni éduqué ; il est une relation amoureuse, un emboitement entre deux mondes adaptés ou non l’un à l’autre : celui du spectateur et celui suggéré par l’oeuvre, qui appartient également au spectateur, même la part qui concerne l’artiste car elle est ce que le spectateur en sait. L’oeuvre d’art est ainsi, plutôt qu’un monde symbolique, un générateur de mondes, différent pour chaque visiteur et à chacun de ses âges. L’amour naîtra, s’éteindra peut-être, mais comme seule la conscience du spectateur se modifie, son couple avec la « poupée » d’art sera souvent des plus stables.

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