20 penseurs pour 2020 (recueil publié par Philosophie Magazine)

Vingt dieux !! M’ont-ils tous rendu aussi dévot ?

Bienvenue dans le capitalisme de surveillance ! – Shoshana Zuboff

Le « capitalisme de surveillance » : vos données personnelles captées par les algorithmes de Google et Facebook sont transformées en comportements prescrits. Saurons-nous résister à ce nouveau Big Brother qui veut nous façonner artificiellement ?

Commentaire : sujet maintenant rebattu et toujours nécessaire. Décrypter l’influence suffit à la faire reculer. L’histoire de l’humanité est une suite d’émancipations vis à vis d’influences aussi abusives que dissimulées à la conscience. Celle des intelligences artificielles en est la dernière itération. Un seul véritable danger : plus la conscience se sait avertie des influences plus elle se croit à l’abri des suivantes, qui seront plus pernicieuses. Course à l’armement entre offensive contre le psychisme et sa défense. Les vigilants d’aujourd’hui sont les conservateurs de demain. Ne jamais confier la méfiance à une habitude.

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La démocratie des places – Ivan Krastev

La « démocratie des places » traduit une crise de la démocratie, qui pourrait mourir. Le politologue Ivan Krastev s’en inquiète et analyse les limites de la démocratie directe et transparente.

Commentaire : inquiétude louable mais grande timidité sur les solutions. La démocratie directe c’est aussi le pouvoir direct des réseaux sociaux sur tout ce qui les menace. La teneur des discours intellectuels contemporains s’en ressent. On incise la surface mais pas les organes malades. Ne pas fâcher. Seulement signaler la dés-organisation.

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Les leçons de #MeToo – Eva Illouz

Le mouvement #MeToo a libéré la parole des femmes et mis fin à une culture de la prédation, à  condition de ne pas succomber à une justice expéditive.

Commentaire : Pardonnez-moi cette méchanceté : Eva Ilouz ne justifie pas d’être chouchoutée ainsi par Philosophie Magazine. Ses articles sont régulièrement en dessous de la moyenne (certes très élevée) de ses collègues. Discrimination positive ? Ici j’ai reproduit gentiment le « à condition de » du résumé, mais les deux parties de son article se contredisent exactement. #MeToo est une justice expéditive, depuis le début, comme l’est obligatoirement tout mouvement de foule. Exemple caricatural qui a motivé l’article ‘Pourquoi les mâles féministes de la première heure ne se retrouvent pas dans le militantisme contemporain?’. Il existe un seuil où le militantisme dessert sa cause plus qu’il ne la soutient. #MeToo l’a franchi.

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Quand nos cerveaux seront connectés – Slavoj Žižek

Expériences de connexion cerveau-machine menées par Neuralink d’Elon Musk : une menace sur l’intégrité de nos pensées, s’alarme Slavoj Žižek.

Commentaire : Heureusement les prétentions d’Elon Musk sont très excessives, et la menace de Neuralink également. Elon Musk se fonde, comme les neuroscientifiques à son service, sur des corrélations neural/mental, et non une théorie réaliste du psychisme. Mais les inquiétudes de Slavoj Žižek finiront par se justifier avec l’officialisation d’une théorie de ce type. Voilà qui me donne envie de retirer ‘Stratium’ de la publication…

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Ose parler en ton nom ! – Kwame Anthony Appiah

Croisade de Kwame Anthony Appiah contre le discours des “en tant que“, multiples fragments réducteurs de l’identité. Cette chorale ne sert à rien sinon à noyer le poisson. Essayons plutôt d’endosser un costume à notre taille : parlons en notre propre nom.

Commentaire : Certes il faut des défenseurs de la fusion identitaire contre sa fragmentation. Cependant la tendance actuelle est au contraire d’assener son identité pleine et entière, sans discernement, dans la rue ou sur les réseaux. La vraie victime est la hiérarchie de la pensée individuelle, celle qui sait se rendre consensuelle avec les autres. Remplaçons les “en tant que“ par des “au degré que“.

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Climat : arrêtons de faire semblant ! – Jonathan Franzen

Jonathan Franzen invite à ne plus faire l’autruche en prétendant que l’on pourrait limiter le réchauffement climatique. Aucun résultat après trente ans. Admettons que l’on y arrivera pas. Faut-il croire en sa réussite pour agir ? Ou est-on plus efficace avec des incertitudes ?

Commentaire : La réponse mérite-t-elle vraiment réflexion ? D’innombrables exemples montrent que c’est la certitude de la réussite qui fait agir. Mais la certitude d’un individu ne s’étend pas au collectif. Elle doit s’y diffuser. Malheureusement la planète sera morte avant que l’effet buvard ait gagné 7 milliards d’individu. Une seule manière rapide : la hiérarchisation du pouvoir des individus, qui le regroupe dans des manettes efficaces. L’échec du combat contre le réchauffement est paradoxalement lié à l’essor de l’individualisme. « Ne venez pas me dire comment je dois vivre ». Et ce repli autarcique existe au plus niveau. On attend d’un dirigeant qu’il soit collectiviste. Mais certains sont plus radicalement égocentriques encore que les plus frustrés de leurs électeurs (oui, ceux qui Trumpétisent des sornettes). La planète est malade d’une société humaine pullulante et moins que jamais unifiée.

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La tyrannie numérique. Ou comment la machine de Turing est entrée en politique – Timothy Snyder

Le vrai but du test de Turing est de savoir si un humain est capable de mieux différencier un homme d’une femme ou une femme d’un ordinateur. En redécryptant ce test, Timothy Snyder montre comment le pouvoir numérique est manipulé par les autocrates indélicats (dont Trump est devenu l’idéal incontournable).

Commentaire : Excellent ! Premier article qui déclenche vraiment mon enthousiasme (OK je suis difficile). Premier aussi qui est une véritable analyse philosophique ; les précédents sont des opinions. Lecture plus longue et ardue mais qui vous laisse avec un niveau d’observation véritablement innovant sur l’humain et la machine.

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Le progrès ou les raisons d’y croire – Steven Pinker

Actualité saturée de drames et de catastrophes. Ces événements télégéniques ne reflètent pas les tendances de long terme. En réalité, le monde va de mieux en mieux.

Commentaire : Bouffée de positivisme bien venue. Cependant le monde ne se juge ni sur les drames ponctuels ni sur les tendances à long terme (“long“ étant très relatif), mais sur la structure de la société humaine et sa capacité de résilience face à l’imprévu. De ce point de vue, l’arrivée du COVID en 2020 est un démenti sévère à l’optimisme de Pinker. L’organisation la plus efficace a été celle des pays les moins démocratiques, ceux où le pouvoir est le moins dispersé…

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Les Gilets jaunes et le mythe de l’adaptation – Barbara Stiegler

Contradiction centrale de l’idéologie néolibérale mise au jour par l’insurrection des Gilets jaunes. Nécessité de renouer avec une pratique de la démocratie fondée sur l’intelligence collective du public.

Commentaire : Discours archi-daté (mai 68 ou Marx) opposant les partisans d’un leader omniscient dirigeant les masses passives et les partisans d’une démocratie participative (dont Barbara Stiegler). Les deux ont tort : il faut une hiérarchie participative. Les Gilets jaunes ont des revendications acceptables mais des chemins stériles. Pas le moindre projet de société innovant n’en est sorti. Sans leader, on se fait racketter par les leaders.

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Le populisme, Trump et l’avenir de la démocratie – Michael J. Sandel

Partout dans le monde, le centre-gauche s’est montré incapable de comprendre le ressentiment des classes populaires. Sentiment d’humiliation chez les perdants de la mondialisation. Aussi est-il impératif de se confronter aux questions qui fâchent : limites de l’égalité des chances, de la méritocratie, de la tolérance identitaire.

Commentaire : Un très bon diagnostic de l’essor des populismes, bien plus intelligent que l’article précédent. En élisant Trump, les américains ont subi pire qu’une attaque nucléaire d’envergure : ils ont perdu leur âme. Les églises sont devenues des boites creuses. Pourquoi, en politique n’a-t-on des durs qu’aux extrêmes et jamais au centre ? Contrecoup : le centre n’existe pas vraiment, et l’on ne sait répondre aux questions que par oui ou non.

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Ce que nous devons aux animaux – Christine M. Korsgaard

Nos obligations morales envers les bêtes sont très élevées, soutient Christine M. Korsgaard.

Commentaire : Égalitarisme primaire et projection d’une sensibilité universelle sur tout ce qui bouge. Ce débordement d’empathie chez les défenseurs des droits des animaux noie toute réflexion rationnelle. On les suit quand il s’agit d’éviter les souffrances inutiles, on ne suit plus quand il faudrait assimiler les animaux à des enfants martyres. Névroses chez les tortionnaires comme chez les acharnés du naturel. Merci de ne pas chercher à nous les taguer. « L’intérêt des bêtes » défendu par Korsgaard, c’est en premier lieu satisfaire l’instinct de procréation. Tiens ? Nous avons déclenché ainsi la catastrophe écologique en cours.

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La Chine, Tian’anmen et le « miracle » économique – Teng Biao

30 ans après Tian’anmen, Teng Biao fait un constat sévère de la répression associée au miracle économique chinois.

Commentaire :  Que fait ce texte dans un recueil de pensées philosophiques ? C’est journalistique. Très radical donc éveillant la méfiance. La Chine ne m’est pas familière. Cependant j’habite en Nouvelle-Calédonie et je connais, avec les kanaks, les difficultés à faire passer les gens d’une culture communautariste à démocratique, de l’acceptation à la critique. Quand un système n’est pas le reflet de sa population il s’effondre tôt ou tard. La perpétuation du modèle chinois en dit long sur le chinois de la rue, sur ses chaînes spirituelles. Les philosophies orientales encouragent à trouver en soi ce qui n’est pas accessible autour de soi. Cela arrange bien les élites et le pouvoir central. La liberté de parole est le propre des citoyens du monde. Dans beaucoup d’endroits elle vous fait encore lapider par ceux-là même que vous essayez de défendre.

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Suivre la forêt. Les nouvelles formes d’action politique – Léna Balaud, Antoine Chopot

Les non humains font leur entrée sur la scène politique ! Forgeons des alliances avec animaux, végétaux, champignons, bactéries.

Commentaire : Écologisme intelligent. Éloge du conflit productif avec la technocratie. Pépinière d’idées contrastant avec la stérilité de certaines névroses idéologiques. Donne envie de participer.

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Aimez-vous la France ? – Léonora Miano

Immigrés et leurs descendants sommés d’exprimer leur amour de la France. Léonora Miano y voit la demande d’ex-colonialistes refusant toujours d’affronter leur culpabilité.

Commentaire : Peut-on faire plus “out of date“ ? Ce discours a du pourtant inspirer Edwy Plenel sur Mediapart à propos du référendum pour l’indépendance en Nouvelle-Calédonie. Voir: http://www.rhumatopratique.com/wp/vincre/fr/2020/09/17/tribune-contre-edwy-plenel/ . Non, madame Miano, seuls les grands vieillards, les historiens et les politiciens se préoccupent encore du passé colonial. Les autres sont mus par leurs difficultés du quotidien.

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Vivre sans travail ? – Anton Jäger

Une société sans travail ? Idéal défendu par les promoteurs de la robotisation et du revenu universel. Appel d’Anton Jäger à l’éthique du travail bien fait plutôt qu’à la valeur disciplinaire du travail.

Commentaire : Le vrai débat n’est pas à ce niveau. Nous avons 3 vies, métier famille et pour soi. Aucune ne doit être dévorée par les autres. Une vie sans métier peut être aussi stérile qu’une vie sans temps pour soi. L’équilibre est plus facile à trouver dans certaines couches sociales que d’autres. Le problème du travail est toujours intriqué à celui de la lutte des classes.

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Réparer la Terre à l’ère du chthulucène – Donna Haraway

Humains et non humains, hommes et femmes, nature et culture, nous pensons trop la différence sur un modèle binaire. Avec son concept de chthulucène, Donna Haraway invite à se mettre à l’écoute des réseaux du vivant.

Commentaire : Les ultras fascinent, décidément. Après les ultra-individualistes, les ultra-collectivistes : L’identité d’Haraway devient évanescente, au point qu’elle termine ainsi : « Je n’ai aucun doute que les cismâles et les cisfemelles auraient une place honorable dans ce monde idéal, mais peut-être une place minoritaire » (cis, pour le genre, est quand vous vous sentez correspondre à votre sexe biologique).

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Les morts ne sont plus ce qu’ils étaient – Peter Singer

La mort cardiaque a été remplacée par la mort cérébrale pour définir le ‘décès’. Difficile d’admettre, pourtant, qu’un homme est mort quand son cœur continue de battre. En bon utilitariste, Peter Singer aborde le problème sous l’angle du don d’organes : faut-il autoriser le prélèvement sur un être en état de pseudo-vie si cela peut en sauver un autre ?

Commentaire : J’utilise à dessein le terme de “pseudo-vie“ pour répondre: Oui certainement, sauf si la personne a émis un désir contraire. Pesante sacralisation du corps héritée des âges passés. Pesantes névroses familiales qui cherchent une solution illusoire dans des postures égoïstes.

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Les cryptomonnaies ou le tournant anarchiste du capitalisme – Catherine Malabou

Cryptomonnaies : nouvel instrument de surveillance ou formidable agitateur politique ? Catherine Malabou explique pourquoi elle a signé la Déclaration d’indépendance monétaire initiée par les défenseurs des cryptomonnaies. Plaidoyer pour un anarchisme monétaire.

Commentaire : OK pour les cryptomonnaies. Ne pas être anarchiste et être pour la possibilité qu’il existe.

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La métamorphose climatique ouvre un habitat inexploré – Baptiste Morizot

Solastalgie : sentiment angoissé de ne plus être “chez soi“ dans un monde en cours de dévastation. Baptiste Morizot veut nous ramener des explorations spatiales à des voyages innovants dans ce qui nous entoure, pour surmonter cette angoisse de « l’exil immobile ».

Commentaire : Trop tardif dans ce recueil, sur un sujet déjà rebattu, pour m’avoir passionné. Pas le moins intéressant pourtant. Mais les “solastalgiques“ ne sont pas du tout ceux qui s’évadent dans l’espace et la science-fiction. C’est le contraire. L’imagination a cet avantage qu’on emmène partout son univers avec soi. Il n’y a jamais d’exil.

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Pourquoi le monde nous échappe – Hartmut Rosa

Quoi de commun entre un conducteur coincé par une défaillance électronique, un jeune diplômé incapable de prédire sa carrière, et les menaces d’accidents nucléaires ? C’est l’expérience d’un monde qui nous échappe à mesure que nous cherchons à le rendre disponible, dit Hartmut Rosa. Et de nous inviter à cultiver l’indisponible.

Commentaire : Fin sur un véritable essai philosophique, bravo ! Crise de l’identité qui nous guette dans un monde empli d’une multitude croissante de paramètres. Un peu de repli sur soi ne fait pas de mal. Je suis toujours disponible pour moi-même 🙂

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Le testament sombre de Bernard Stiegler

Au-delà des qualités intellectuelles indéniables de son auteur, le testament de Bernard Stiegler publié par Philosophie Magazine est un échec. La teneur de ce long texte déprimant se résume en quatre mots : « Après moi, le chaos ». Et le moi de BS a un dernier sursaut en tentant d’éviter ce destin fatal. Ironiquement BS exalte ainsi la vraie maladie fondamentale qui résume tous les problèmes contemporains : la poussée de l’individualisme.

Un seul diagnostic à faire sur le monde d’aujourd’hui : le défaut de collectivisme. Le collectivisme n’est pas l’effort de proposer sa haute opinion des choses au collectif. C’est déléguer le pouvoir d’avoir une opinion.

La société contemporaine héberge une névrose profonde issue du ‘1984’ de Georges Orwell : la peur de devenir une bande de robots à l’esprit préconstruit, manipulé par une conspiration occulte. Conséquence : chacun chérit soigneusement son opinion, sa petite parcelle de pouvoir, dans la hantise de se la faire dérober.

Rien n’est plus délégué. Je suis mon propre expert dans tous les domaines. Bernard Stiegler ne déroge pas à la règle en parcourant en quelques pages la totalité des grandes affaires sociales, toutes disciplines confondues.

Déléguer son pouvoir n’est pas y renoncer. La délégation est une relation qui s’entretient constamment. Elle disparaît dès que la relation cesse. Un contre-pouvoir peut également y mettre fin. La délégation est un pouvoir superposé au mien, comme l’atome est une présence superposée à celle de ses particules. L’un n’existe pas sans l’autre.

Déléguer son pouvoir est construire une hiérarchie sociale, une dimension complexe à la société. La complexité est le phénomène qui réduit l’intensité des conflits. Les conflits ne sont pas éteints. Heureusement car ils sont les moteurs du monde. Ils sont seulement organisés en solutions stables, temporairement stables. Ces nouveaux objets sociaux servent à leur tour d’éléments pour fonder un niveau hiérarchique supérieur.

Une société est un organisme en évolution. Il peut mourir en partie et effondrer sa hiérarchie quand elle ne respecte plus les parcelles de pouvoir de sa base. Il renaît de cette base et organise de nouvelles solutions.

La couche la plus durable de la société est la collection des individus. Mais c’est aussi le système le plus conflictuel. Il apporte le moins de confort et le maximum d’agressions. La société la moins conflictuelle est la plus complexe, celle dont la structure éteint le mieux les conflits tout en conservant les parcelles individuelles de pouvoir.

C’est le seul vrai collectivisme, fait de couches successives de collectivisme empilées sur les conflits persistants, jusqu’à les intégrer tous ensemble dans une organisation mondiale.

Nous en sommes loin. La poussée de l’individualisme a retiré les délégations. Les hiérarchies sociales se sont effondrées. Nous sommes devenus une collection d’individus, chacun entièrement à charge de son propre destin. Définition de l’anarchisme.

L’anarchisme est un système acceptable dans une petite communauté. Seulement acceptable, parce qu’il repose déjà sur une hiérarchie cachée, inégalitaire, construite sur les gènes. Mais dès que la communauté s’étend les différences obligent à complexifier ses représentations sociales. L’égalitarisme devient une réponse mensongère à une diversité nécessaire. Il fait dénigrer la hiérarchie et aplatit grossièrement la société en une tribu géante, chaotique.

Dénigrer la hiérarchie est justifié et même nécessaire quand c’est attaquer le modèle hiérarchique actuel. Les niveaux de décision souffrent de raideurs, d’inefficacités, de dysfonctionnements sur lesquelles chacun peut s’épancher à loisir. Comme dit précédemment la conscience sociale peut mourir de ses pathologies et faire place à une autre.

Mais si quelqu’un dénigre la hiérarchie en tant que principe d’organisation sociale, là c’est un extrémisme radical de l’individualité. C’est un solipsisme, un refus du collectif. Le vrai discours de fond est : « Je veux que la société me ressemble, à moi plutôt qu’aux autres, et je refuse qu’une autorité supérieure se charge d’organiser ce désir avec ceux des autres ».

Le collectivisme authentique est de reconnaître aux autres le droit d’avoir une parcelle de pouvoir sur soi, par le biais de la délégation de ce pouvoir. Cette délégation, Bernard Stiegler semble la respecter en citant moult autres penseurs. Mais il le fait en distribuant bons et mauvais points. Encore une fois c’est « Je » qui a le pouvoir de définir celui des autres.

Il n’est pas le seul à croire exercer un collectivisme alors qu’en réalité nous cherchons à faire reconnaître par le collectif la valeur de notre individuation.

Ce texte est bien entendu une autocritique, sinon je tomberai dans le même piège que BS. En conclusion je vous encourage à la même autocritique, à perdre un peu d’admiration pour votre ego, à recommencer à déléguer de votre pouvoir, sans y renoncer. Au contraire c’est dans le renforcement du collectif que se dynamise l’ego. Et c’est dans la reconstruction et l’élévation de la hiérarchie que s’élargit notre futur personnel.

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Quels sont les avantages d’avoir votre propre philosophie?

Les bénéfices sont gigantesques. La nécessité est moins évidente.

Une philosophie est un mode de pensée cohérent. Ressemblant en cela à une mathématique, langage développé à partir de quelques postulats simples, par exemple à propos des points et des droites pour la géométrie. Une philosophie fait de même. Elle se développe à partir d’un ensemble de concepts de base. La variété des sujets rencontrés forme des recoupements entre systèmes de pensée. Néanmoins le créateur de sa propre philosophie se reconnaît à travers quelques principes de base qui unifient sa pensée.

Cette démarche répond à des problèmes aigus. Des choses importantes restent inexpliquées aux yeux du philosophe. Le trou noir est assez inquiétant pour motiver un bouleversement intellectuel soutenu.

Situation très différente d’un intérêt de circonstance. Un grand nombre de gens lisent la philosophie par simple curiosité ou ennui, parce qu’on les a encouragés à le faire et c’est dans les moeurs de leur milieu culturel. Ils n’ont pas de problème très grave à résoudre. Leur vie est facile. L’ouvrage philosophique est lu comme un roman : plein de surprises, de paradoxes, d’amusements.

Non pas que ces lecteurs seraient incapables de faire leur synthèse personnelle. Ils en font une, en élisant leur auteur préféré. Ils s’identifient à la pensée d’un autre, la commentent, la développent. Ils pourraient aller plus loin, mais n’éprouvent pas le conflit existentiel suffisamment vif qui fait surgir une nouvelle philosophie.

Si je prends mon exemple personnel, je me suis intéressé très tardivement à la philosophie. Jeune, elle ne m’était vraiment pas nécessaire. J’étais matérialiste. Le grand avantage du matérialisme pur est qu’il n’est pas difficile de s’entendre avec les autres matérialistes. Le réel fédère efficacement les mondes personnels. Je ne comprenais même pas de quoi pouvait parler la phénoménologie. Qu’est-ce donc un esprit sinon le reflet de la réalité qu’il représente ? C’est en l’épousant fidèlement que ses intentions contrôlent au mieux la réalité.

Le matérialisme est pragmatique et efficace. Ceux restés à l’abri des névroses de jeunesse l’adoptent aisément et en sont très satisfaits. La philosophie n’est guère utile à un jeune scientifique. D’autres sujets tout aussi difficiles requièrent son entière attention.

Malheureusement le matérialisme fonctionne très mal avec les non-matérialistes. Mon ex-compagne en faisait partie. Son monde personnel était fait de jeunesses et beautés éternelles. Très perturbé par l’effet inéluctable du temps, il est devenu étranger au mien, jusqu’à la rupture. J’étais davantage stupéfait que désolé. Mon monde à moi n’avait pas changé. Ma raison discutait avec un mythe. Nos postulats différents avaient scindé deux univers.

Mon problème aigu. Je me suis intéressé soudainement à la manière dont les gens créent leur monde intérieur. D’où viennent ces postulats ? Pourquoi produisent-ils une telle diversité de personnalités, des comportements si étranges ?

Les philosophies classiques ne répondent pas à ces questions. La phénoménologie prend l’esprit comme point de départ mais néglige de le faire examiner par le réel. Le matérialisme fait du réel le point de départ mais néglige les différents examens possibles de l’esprit à son sujet. Aucun système philosophique n’est bidirectionnel.

J’ai construit le mien sans entraves, ayant peu lu les autres. Double regard. Jugez de son efficacité dans mes posts. Le matérialiste pur que j’étais n’aurait rien compris. J’ai l’impression d’avoir été téléporté dans un univers doté d’une dimension supplémentaire, la dimension complexe. Le revers est que mon auditoire s’est restreint à ceux qui la perçoivent 😉

Merci pour cette question qu’il n’est pas facile de se poser.

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‘Je pense donc je suis’. Est-ce une déclaration vraie ou y a-t-il davantage dans l’existence que nos pensées?

« Je pense donc je suis » est le simple regard. Regard de l’esprit sur le monde, épistémique. Mais esprit ignorant de sa provenance.

L’autre direction est « Mon être (je suis) pense ». Regard du monde sur l’esprit, ontologique. Mais monde également ignorant de sa provenance, n’existant qu’à travers l’esprit qui le conceptualise.

Le double regard, associant les deux directions, cerne la relation esprit/monde. Il lui donne de la substance.

Le double regard est dynamique. La chose qui constitue s’éprouve, et une fois avancée, cette même chose se retourne et se représente dans sa constitution. Elle prend conscience.

Ainsi peut-on échapper au fossé dualiste esprit/monde. Il devient un retournement. C’est par une succession de ces retournements que notre conscience s’éveille du corps et acquière de l’épaisseur.

La direction initiale est le corps constituant la pensée (« Je suis… pense »). Donc la déclaration de Descartes est incomplète et chronologiquement fausse. Ôtez le corps, ou rendez-le malade, et il n’y a plus de pensée.

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De la philosophie classique au philosophe mathématicien

« Définissez vos termes » est une excellente chose lorsque l’on part d’un plan d’organisation défini. Cela implique en effet qu’il existe différentes façons de définir ces termes, toutes n’aboutissant pas à la même cohérence. L’injonction est de partir d’un ensemble correctement organisé, répondant à des règles précises. Nous sommes en train d’explorer l’inconnu avec un édifice conceptuel bien rodé, pas d’explorer l’inconnu de cet édifice conceptuel. Cela c’est plutôt le rôle du philosophe, qui définit ses termes à l’issue de sa réflexion et non au départ comme le mathématicien. Ce qui nous fait critiquer vertement au passage la déviance de certains philosophes vers les mathématiques, au point de chercher à codifier de la même façon leurs recherches sur la métaphysique. Cela provient d’une mauvaise compréhension des mathématiques. Celles-ci sont ouvertes à n’importe quel formalisme, même lorsqu’il ne correspond à rien d’observable dans la réalité. Les mathématiques explorent tous les champs de cohérence. En ce sens elles font authentiquement de la philosophie. Tandis que le philosophe-mathématicien ne fait en général que singer les formalismes les plus célèbres des mathématiques, tel un élève admirant le professeur. Nous définissons ici deux approches : l’ascendante part de conditions initiales précises. Les termes doivent être définis. L’objectif est de déduire/prédire le déroulement de la suite. L’approche descendante est réductrice, dans le sens où elle cherche à identifier les mécanismes initiaux, cependant dans cet objectif elle part d’une grande diversité de conceptions possibles quant au résultat observé. Les termes ne sont pas formellement définis. Ils seront redéfinis au final quand les micro-mécanismes seront connus. Ce sont eux qui structurent ultimement la définition.

Pourquoi la philosophie s’est-elle mise à faire des mathématiques ?

Parce que, traditionnellement, elle est une pratique individualiste. Jamais des philosophes n’ont véritablement cherché un collectivisme de la pensée. Même les holismes n’en sont pas, en prenant la direction opposée au réductionnisme. Le collectivisme n’est pas une recherche d’alternative. Derrière les intentions affichées se décèle toujours chez les auteurs le souhait de propager leur vision individuelle, avec un effet buvard impressionnant pour les plus doués, cependant jamais une philosophie n’est devenue universelle comme la simple arithmétique. Devinons encore l’incontournable individualisme derrière les tentatives des philosophes-mathématiciens. Expérimentation d’un nouvel outil susceptible d’imposer la vision personnelle là où tous les autres ont échoué. Les mathématiciens ne sont-ils pas formidablement rassemblés autour de leurs preuves ? Voici nos apprentis à la poursuite de la démonstration philosophique idéale. Pourtant les mathématiciens rêvent constamment à ce qui peut surgir autour de leurs preuves. Les postulats sont alimentaires. Ils n’ont rien de sacré. Inventer une nouvelle recette est facile, à partir d’ingrédients connus. Les termes sont définis mais aucune association n’est figée. La philosophie est une activité radicalement différente, reposant sur l’imprécision des termes. Ils sont nets pour le penseur mais ambigus pour le collectif des philosophes, car il s’agit de termes complexes, juchés au sommet d’une pyramide conceptuelle élevée, pointant des arborescences très personnelles. La philosophie part de la diversité. Classiquement elle a toujours cherché à la protéger. Faire taire les rivalités, dire quelles sont les idées justes, l’oblige à s’engager dans une voie dont elle a horreur : le réductionnisme. Il faut en effet décomposer les idées en leurs éléments jusqu’au moment où ceux-ci apparaissent communs, et analyser les manières dont ils s’associent. Les solutions apparaissent alors nettement avec leurs avantages et défauts, selon l’angle choisi. Des philosophies s’éteignent. Le danger de cette extinction est pourtant manifeste. Philo-diversité menacée. L’étude de la complexité nous apprend qu’une solution médiocre ou banale à sa naissance peut servir de fondation ultérieure au meilleur des débouchés. Tout ce que l’on doit réclamer à un plan d’organisation est une certaine stabilité dans le contexte où il opère. Ce principe est valable autant pour la structure de la matière que pour la pyramide conceptuelle de l’esprit. Différencions bien, à ce sujet, structure horizontale et verticale. La disposition horizontale d’un plan d’organisation est déductive. Imposée par le paradigme choisi par l’ensemble des éléments du système. La disposition verticale n’est pas prévisible. Le paradigme précédent effondre parfois brutalement son pouvoir dans le niveau d’organisation supérieur qu’il détermine. En saurons-nous un jour la raison ? Pour l’instant nous observons leur juxtaposition. Empiriquement nous cherchons le bon paradigme parmi la grande diversité de ceux proposés par les langages. Raison pour laquelle cette diversité ne doit pas être réduite, mais amplifiée. Le réductionnisme, en philosophie, est utile pour comprendre son propre mode de pensée. Il ne doit pas chercher à la collectiviser outre mesure. Une philosophie différente, au sommet de l’édifice conceptuel, peut avoir des racines fragiles quand on les analyse par le réductionnisme, et malgré tout servir de support à une organisation ultérieurement plus efficace de la pensée. Cela à cause de l’épuisement des paradigmes, quand ils franchissent un niveau d’organisation supplémentaire. Ce n’est pas tous les jours que nous le faisons, individuellement ou socialement, cependant l’histoire humaine n’est qu’une suite de ces franchissements, et ils surviennent exponentiellement rapprochés.

Le philosophe-mathématicien renie donc sa spécialité

lorsqu’il cherche à singer les « belles » sciences, surtout lorsqu’en parallèle le mathématicien, lui, parfaitement rodés aux micro-mécanismes de la raison, voit bien l’intérêt de se préoccuper de la diversité de leurs organisations, et se passionne pour l’épistémologie. Le philosophe doit se souvenir que l’esthétique est elle-même un point de philosophie. Que les débats à son sujet ne débouchent sur aucune certitude. Que de même que pour les mathématiques certains créent leur langage esthétique, tandis que d’autres s’approprient des oeuvres existantes, par leur appréciation, cherchant l’affermissement de leur identité plutôt que l’explosion créative de celle-ci. Sans surprise le philosophe-mathématicien est plutôt universitaire, fidèle gardien des sentiers balisés de la raison, secrètement envieux de la chaire mathématique, ce trône d’un univers platonique où le philosophe n’a plus accès, lui à qui l’on demande de réfléchir sur la vie quotidienne et se rendre enfin utile, lui que l’on envoie à la maternelle pour désaveugler précocement les bambins. Le philosophe authentique est un sybarite essayiste, qui n’a pas besoin de ses idées pour vivre, ce qui leur permet de se promener dans l’inépuisable capharnaüm de la fantaisie.

Quel est l’intérêt de la philosophie classique ?

Pourquoi continue-t-on à écouter, à travers les âges, des penseurs ayant évolué dans une époque si différente du monde moderne ? Est-ce une bonne idée de les enseigner, alors qu’il y a tant à faire ingurgiter aux jeunes têtes, que la plupart ignoreront toute leur vie ce qui fait fonctionner des objets aussi intégrés à elle qu’un smartphone ? La réponse habituelle est de montrer comment la pensée de ces auteurs disparus est encore vivante aujourd’hui. D’en extraire leur essence intemporelle. Un concept ne meurt jamais. Ce n’est pas une très bonne raison. Il existe des moyens plus digestes de faire passer des concepts. Pourquoi utiliser le langage d’une autre époque, qu’il faut traduire et expliciter, au point qu’un cours de philosophie ressemble pour un élève à l’apprentissage d’une langue morte, dont il a la conviction qu’elle ne lui servira jamais ? Le coeur de la philosophie est d’apprendre à réfléchir, pas de retenir toutes les façons dont on a déjà réfléchi. Depuis quand les mimétismes structurent-ils l’esprit ? Ce qui passionne l’esprit en formation n’est pas de chercher le chemin vers un résultat donné, c’est qu’on lui fournisse les éléments à traiter et qu’on lui dise : « Que vas-tu faire avec ça, toi plutôt que n’importe qui d’autre ? ». Un esprit adore s’auto-organiser. Ce n’est jamais facile, car beaucoup d’autres l’entourent. Cependant une structure mentale n’accepte de se faire rétro-contrôler que par ce qui lui est suffisamment propriétaire. Les concepts trop étrangers sont des aliens déstabilisant la pyramide conceptuelle de l’esprit. Ils sont rejetés. Mesure de survie mentale. L’apprentissage des auteurs classiques est un tatouage qui réussit à certains, parce que leur pyramide est agencée pour les recevoir. Pour d’autres c’est une colonisation agressive, un ostracisme mental qui voudrait créer un apartheid inadmissible entre les « bonnes » et les « mauvaises » façons de penser, les plus simples étant d’emblée placées dans le camp de concentration des mauvaises.

Faudrait-il renoncer alors à l’étude des classiques ?

Ne sont-ils qu’occasion de pérorer pour des paons universitaires ayant eux-mêmes longuement lissé leurs plumes entre les pavés antiques ? Non (ouf ! j’étais en train de placer un contrat sur ma tête 🙂 Mais pour une raison différente. Il est d’ailleurs des mondes philosophiques différents, certains cherchant à singer les plus belles sciences de la raison (nous l’avons vu à propos des mathématiques, et je suis en train de réactiver le contrat…), d’autres se moquent ouvertement de l’accès direct à une hypothétique vérité. C’est par cette philosophie-là qu’il faut entendre les classiques. Par bonheur c’est la plus active en France. Grâce à ses traditions et sa langue. Il faut sauver le français. La langue n’est pas la pensée ; elle en est le relais, la maison individuelle. Il faut absolument sauver ce qui renvoie la pensée de si belle manière. Entretenir ses… palais. Cette philosophie-là se délecte de la diversité, qui s’amplifie de la lecture des classiques. Beaucoup semblent aujourd’hui périmés, réécrits au goût du jour. Quel intérêt de les garder ? Il est philosophico-évolutionnaire.

La vision de l’esprit vierge devant faire confiance à son auto-organisation est essentielle lorsque l’on a affaire à l’esprit immature. Exemple : la méthode Montessori. L’enfant se voit indiquer une tâche, pas d’objectif. Il est en train de se programmer seul. D’après notre principe de bidirectionnalité, il existe un sens inverse à cet auto-apprentissage : l’auto-évaluation. Le résultat obtenu est comparé à d’autres, issus de solutions différentes. L’intelligence la plus fluide est celle qui alterne les deux directions : invention / rétro-contrôle, ici l’appropriation d’une solution meilleure, proposée dans l’environnement. Néanmoins il n’est pas judicieux que le rétro-contrôle exerce la même férocité sur la structure mentale selon le stade de maturation. Trop précoce, il fabrique des clones. L’esprit doit affermir son identité propre avant d’affronter des comparaisons éventuellement défavorables. Sinon il se replie sur lui-même. La notation/évaluation doit être intégrée de façon extrêmement progressive aux apprentissages, à la suite du propre désir de l’enfant. C’est-à-dire qu’il ne faudrait jamais noter un élève qui ne désire pas l’être. Le souhait est facile à faire émerger par les contacts ponctuels avec la société compétitive des adultes. Trop souvent, l’évaluation étrangère remplace abruptement l’auto-évaluation. Parce que celle-ci est réclamée à l’identique, au même âge. La scolarité recèle à la fois trop de classements et trop de protectionnismes. Evaluation à désolidariser de l’apprentissage. Les deux n’évoluent pas à la même vitesse chez l’esprit en formation. Ce sont deux directions différentes de notre organisation neurologique.

Laisser venir l’esprit vierge, puis l’asticoter quand il est dépucelé.

Voici la tâche des éducateurs, fort dévergondée. Où donc le philosophe peut-il intervenir, avec ses classiques ?

De même que le corps et l’esprit reproduisent une organisation ancestrale dans leurs racines, le savoir a son embryologie. Il serait naïf de croire qu’une idée lumineuse et créatrice peut surgir d’un esprit authentiquement vierge. Il s’agit toujours de réassociations, de mimétismes d’un domaine sur un autre. Lire un conte, ou un livre de science-fiction, fait pétiller l’esprit dans l’analyse de bien d’autres faits. Le comportement des adultes s’éclaire à la morale de l’histoire. La relativité du temps s’apprécie en physique quand elle a donné lieu à des paradoxes romantiques. Etudier les classiques est refaire le chemin qui a popularisé les paradigmes contemporains. Ce qui s’intègre à l’esprit est le fil de leur auto-organisation, et non leurs résultats. Grâce à l’appropriation de cette structure, leur destination devient une étape. Nous avons construit une voie ferrée et son chantier, pas seulement une gare fixe.

Les classiques ont fait des erreurs ? C’est leur plus grande utilité.

Ils balisent le chemin. Imaginez qu’au lieu de vous les faire ingurgiter de force, l’on vous mette à plancher sur les mêmes questions qu’eux. Très probablement vous engagerez-vous sur l’une des voies tracées par les classiques. Ils n’ont pas manqué d’imagination, ont traversé des contextes plus variés que ceux du monde contemporain. Vous découvrez que tout a déjà été, approximativement, pensé. Le professeur annonce vos solutions, les raccorde à chaque ligne de pensée classique. Certaines ont terminé en impasse, d’autres ont survécu. Vous aurez donc choisi une ligne erronée ou toujours active. Votre fierté se nourrira davantage de la seconde. Mais serez-vous vraiment déçu d’avoir reproduit la pensée d’un brillant penseur disparu, même s’il s’est trompé ? Est-ce une erreur définitive ? Personne ne peut l’affirmer. Dans un milieu aussi diversifié que la philosophie, parler de « mode » n’est pas saugrenu. Le philosophe-mathématicien est à la mode. Nous avons pointé l’erreur d’en faire une approche uni-directionnelle. Le philosophe nourri des classiques se nourrit de leurs erreurs pour affermir son propre chemin. Il n’est pas guidé par la raison, mais en équilibre au milieu de toutes les raisons.

Être ou Avoir

Être ou Avoir ? Mauvaise interrogation. L’Avoir étant inclus dans l’Être, la question est : à quel point l’emplit-il ? Pire, l’Avoir prémédité n’est-il pas supérieur à l’Être au point que celui-ci mettra plus que la durée d’une vie humaine à germer ?

Beaucoup d’Être amène à se moquer de l’Avoir, tandis que manquer d’Avoir empêche d’Être.

Qu’est-ce que l’Avoir minimal pour affirmer son existence ?

Bien des points de vue sont utilisés. Utilisons notre fil conducteur stratique :

—La définition biologique : satisfaction des besoins alimentaires permettant un bon fonctionnement corporel.

—Respect des instincts primaires : abri, élimination des dangers. Pulsion sexuelle (oui, l’accès au sexe fait partie des besoins élémentaires et les tabous sur le sujet provoquent une auto-organisation très médiocre des basses couches sociales en cette affaire ; les intellites subliment cette pulsion dans le haut Stratium et ont tendance à penser que tout le monde devrait faire de même).

—Contentement de désirs plus sophistiqués, présents en conscience, implantés par la culture : consumérisme, spectacles, art, carrière personnelle. Pour ceux ayant les Observateurs les plus élevés : réalisation d’un mythe à l’échelle de l’espèce. Chez certains, le « minimum nécessaire à exister » est ainsi remarquablement gonflé ; la focalisation permanente sur l’objectif fait confondre, en pleine conscience, Être et Avoir.

Séparons les Avoirs minimaux communs à tous les êtres humains, bas situés dans le Stratium, et les tatouages culturels influençant la définition du « minimum vital ». C’est la grande diversité de ces derniers qui peut rendre parfaitement heureux un îlien en possession de sa seule paire de claquettes et frustré un citadin n’ayant pas le budget pour s’acheter un écran TV 10cm plus large.

C’est dire la pression exercée sur la possibilité d’Être par l’étage supérieur du Diversium social, l’espace des médias. Celui-ci rétro-contrôle les standards de la réalisation personnelle. Il indique à partir de quoi les individus peuvent imaginer être heureux. Après une ère d’incitations consuméristes, des courants d’opinions collectivistes commencent à changer ces standards, écologie, décroissance, actionnariat des consommateurs. Une strate supplémentaire du Diversium s’est construite ; la masse s’auto-organise au lieu de laisser l’entière responsabilité des règles à ses meilleures individualités. En réduisant volontairement son Avoir le citoyen se découvre davantage d’Être, qu’il additionne à celui de ses voisins pour sortir du système de gestion précédent, aux lois entièrement dédiées à la production des objets.

L’addition d’une strate n’est pas simplement l’essai d’un autre système. C’est un changement de paradigme sans possibilité de retour en arrière. La vraie définition d’une révolution. Plus nourrissante quand elle a quitté le palais 😉

Le zénithisme n’est pas la sagesse

L’oscillation autour de l’équilibre fait partie des principes pan-stratiques, c’est-à-dire qu’il est retrouvé aussi bien à l’échelon des particules, que du fonctionnement neuronal, et de la psychologie. Ce que l’on appelle la « sagesse » est une réduction des amplitudes d’oscillation autour d’un ensemble de comportements collant de façon croissante aux difficultés créées par l’environnement. Le terme est souvent fallacieux quand on n’a pas confronté véritablement cette collection d’attitudes à des milieux différents ou, fréquemment, lorsque l’on s’est simplement coupé des difficultés qu’ils provoquent (aisance financière ou misanthropie le permettent facilement).

L’érémitisme, ainsi, ne correspond pas à cette définition de la sagesse. Il en est de même pour ceux qui méditent interminablement, ceux qui construisent une sagesse intellectuelle, mais ne l’exercent pas réellement dans des milieux conflictuels. Il existe parfois plus de sagesse dans la tête d’une mère de famille que dans un livre réputé pour son contenu spirituel. Le second est un code dont on peut se servir pour développer une sagesse ; la première est un réservoir de sapience, un alambic aux multiples becs déversant leurs gouttes d’empathie, de rigueur, de bonne humeur, aux instants précis où ils sont nécessaires.

Le sage est un citoyen du monde. Ce qui rend d’ailleurs la mère de famille aussi performante est que les enfants sont universels, posent partout les mêmes problèmes, demandent des attentions identiques. Nous devenons sages au contact d’autres cultures, des modes de pensée alternatifs, de nouvelles sensibilités. Cela nous oblige à déconstruire un peu plus notre système de valeurs existant, reprendre notre oscillation autour de l’équilibre, et parfois, non pas changer, mais dévier complètement celui-ci. Jamais ne devons-nous perdre le fil de notre Biographie, même lorsque le passé nous laisse des dettes. Attelons-nous à les rembourser.

Logique : le paradoxe de Monty Hall

Dans un jeu télévisé, un candidat se voit proposer de choisir entre 3 portes : 2 cachent une chèvre, la 3ème une voiture flambant neuve. La règle prévoit qu’au moment où le candidat choisit une porte, le présentateur ouvrira l’une des 2 autres portes, qui dissimule une chèvre. Le candidat a-t-il intérêt à maintenir son choix initial ou à choisir la porte restante ?

Une partie des gens ne change pas son choix. Plus qu’une intuition, c’est une peur de le remettre en question alors qu’on ne voit pas de raison claire de le faire. « Dans le doute, je ne bouge pas ».

Une autre partie des gens ne change pas son choix, sur l’intuition suivante : la chance de mon choix initial était de 1/3 ; elle est à présent de 1/2, comme la porte restante : pas de raison de changer.

Pourtant c’est bien ce qu’il faut faire. La probabilité du choix initial est toujours de 1/3 et c’est l’autre porte qui capitalise les 2/3 restants. Cette conclusion provoqua l’envoi de dix mille courriers de protestation à l’analyste Marilyn vos Savant, dont de nombreux mathématiciens professionnels, refusant d’accepter le résultat.

Au début on demande de choisir l’une des 3 portes. La probabilité de faire le bon choix est 1/3. Que votre choix soit bon ou non, le présentateur peut toujours ouvrir une porte cachant une chèvre. En faisant cela il ne semble pas donner d’indice supplémentaire pour savoir si votre choix initial est correct ou erroné. Vos chances paraissent toujours identiques. Mais en fait il vient d’augmenter la probabilité que la 2ème porte, que vous n’aviez pas choisie, soit la bonne, en éliminant la 3ème. La probabilité que votre choix de départ soit erroné était de 2/3 ; dans ce cas de figure, changer après l’ouverture de la 3è porte vous fait gagner… avec cette probabilité de 2/3.

En disant que les deux portes restantes ont une chance de 1/2, on ne tient pas compte que le présentateur a choisi la 3ème porte parmi les 2 restantes. Les chances auraient bien été de 1/2 s’il en avait ouvert une au hasard et que ce fut une chèvre.

Accélérateur divin

Dieu ne pose aucun problème aux scientifiques. Tous le connaissent et l’appellent de noms divers, selon un aspect auquel ils se réfèrent, la Nature, l’Évolution, les lois fondamentales de l’Univers, l’espace-temps, le Multivers… Un désaccord ne survient que lors d’une tentative de prise de pouvoir sur Dieu, c’est-à-dire lorsque qu’une théorie prétend le décrire. Le scientifique se contente de demander : Quelle connaissance possédez-vous à l’appui, que je puisse partager avec le minimum de doute ? Quelle méthode expérimentale imaginez-vous pour confirmer votre hypothèse ?

Une religion est une théorie de Dieu.

Le Jugement Dernier est un accélérateur de particules destiné à confirmer la théorie chrétienne de Dieu (ce serait un joli nom, d’ailleurs, pour le successeur du LHC).

101 expériences de philosophie quotidienne & Petites expériences de philosophie entre amis, de Roger-Pol Droit

roger-pol-droit 1/10
2 livres qui flirtent avec l’imposture. Quelques idées intéressantes mais archi-connues au milieu de réflexions trop basiques susceptibles d’intéresser seulement l’aspirant philosophe tout débutant…

Thèmes les plus stimulants (remaniés) si vous ne les avez pas déjà essayés :
—Inventer un pays imaginaire où chacun crée une histoire reliée à la trame principale.
—Soirée où chacun joue un personnage ayant vécu à cet endroit dans le passé.
—Choisir son totem animal ou son daimon et raconter sa vie fétichisée.
—Silence 5 mn pour tout le monde, pour laisser agir le langage non parlé (il n’est pas question de s’ignorer).
—Choisir un sujet et chercher à déterminer l’opinion d’une des personnes présentes sans qu’elle la dise.
—Prendre plusieurs extraits de livres et en faire un nouveau en reliant les scènes.
—Inventer des pseudo-lois scientifiques, farfelues mais plausibles (cf « Ventilationnisme »)
—Se trouver un pseudo, non pas raccourci mais au contraire définissant le plus complètement possible son identité.
films-stupides

Vérité philosophique vs scientifique

Le conflit fondamental individualité/solidarité se retrouve dans le mode de pensée et dans l’armature même des concepts. Quand un philosophe dit « la vérité est ceci » et un autre « la prétention de toucher à la vérité est une utopie dogmatique », le second n’a pas davantage raison que le premier. Chacune de ces formules contient sa propre exactitude. Le fait qu’elles semblent s’exclure l’une l’autre ne donne pas d’importance préférentielle à la seconde, bien qu’elle semble plus « sage ».
La seconde formule est une déclaration solidaire, et la première individualiste. La confusion entretenue à propos de la vérité est qu’elle n’est pas binaire (oui ou non) mais une force. On peut la considérer comme totale à l’intérieur de l’esprit qui la conçoit (encore n’est-ce vrai qu’en s’arrêtant à la fusion consciente, sans descendre au niveau de la polyconscience), mais elle s’estompe, comme un champ magnétique, à distance de sa source. Une vérité, contrairement à l’idée générale, n’a pas d’existence propre. Elle est« régénérée » par les autres esprits qui s’en emparent, à l’aide de paradigmes identiques. Sa continuité à travers un grand nombre de cerveaux humains peut ainsi donner une impression d’« universalité », mais elle reste la propriété de cet ensemble, quelle que soit la référence étroite qu’elle peut avoir avec le réel.

Cette vision n’adoube-t-elle pas justement la seconde formule : « la prétention de toucher à la vérité est une utopie dogmatique » ? Non, parce que justement en la redéfinissant correctement, nous pouvons y « toucher ». Individuellement.
« Pas de vérité » est solidaire, c’est-à-dire que celui qui le dit possède sa vérité (ou s’il est polyconscient en possède plusieurs et les hiérarchise à sa façon très personnelle), mais ne veut pas l’imposer aux autres. « Choisissez votre propre vérité », voilà le message. Sont-elles toutes aussi judicieuses ? Généralement la solidarité de l’orateur ne va pas jusque là. Il va quand même tenter de vous faire partager les éléments de la sienne. Si j’étais acerbe, je dirais que la formule est une manipulation pour vous rendre plus malléable au mimétisme. Tandis que celui qui entre en matière avec un « je détiens la vérité » va déclencher la rébellion immédiate de votre personnalité et vous rendre particulièrement méfiant (sauf si vous êtes agenouillé devant votre gourou). Lequel est le plus honnête, en fait ? Est-ce bien celui que l’on croit ?
Nous pourrions estimer que la brute présentant sa vérité sans pommade et l’accompagnant d’arguments suffisamment convaincants pour emporter malgré tout notre adhésion, a sans doute une force d’exactitude supérieure à celui qui emploie la manière solidaire, le « consensus ».

La démonstration en est faite à rebours par le type de vérité que l’on essaye de transmettre. S’il s’agit d’une vérité scientifique, l’orateur n’a guère besoin de montrer abondance de solidarité. Ses arguments sont adossés à des évènements reproductibles, à ce chien fidèle qu’est le Réel. Les auditeurs acquis aux mêmes paradigmes sont contraints de les ingurgiter. Ils peuvent dire en privé que l’autre est prétentieux, arriviste, méprisant pour le travail des autres… il y a peu d’espace pour en faire autre chose qu’un mouvement d’humeur. Cela devient « la » vérité.

La vérité philosophique est différente, parce qu’elle s’adresse à quelque chose d’éminemment différent du Réel qui est la pensée humaine ; son rôle est justement de s’écarter du Réel pour le contempler et le définir. Qu’est-ce que cela veut dire ?
Il s’agit justement pour l’esprit de s’approprier la maîtrise du Réel, ainsi que de la façon dont les esprits des congénères s’approprient eux aussi le Réel. Il existe ainsi une méthode individualiste (fournir sa vision aux autres) qui s’oppose à la méthode solidaire (emprunter la vision des autres pour en faire la sienne). Bien sûr cela circule dans les deux sens, mais nous avons vu dans « Stratium » qu’il faut une illusion d’indépendance pour que cela soit productif, sinon nos esprits seraient des clones.

La paradoxe de la vérité philosophique est celui-ci : la plupart des penseurs la voient comme relative parce que nos esprits sont tous différents, mais à l’intérieur d’un esprit donné, c’est la seule qui puisse être définie comme absolue. La pensée se confond avec sa propre vérité. La seule chose qui la menace est la foule des pensées alternatives chez les autres, que nous sentons affleurer à l’orée de notre fusion consciente. Cependant si nous consolidons fermement celle-ci, nous pouvons parfaitement croire détenir la vérité absolue, et dans cet espace c’est rigoureusement exact.

La sage affirmation « pas de vérité » est donc une ouverture solidaire, une incitation à sortir de son exacte vérité individuelle pour rejoindre une autre moins forte et plus consensuelle. Cette proposition n’a rien de juste en soi.

C’est une évidence quand la vérité d’un individu isolé est confirmée par la suite comme la plus exacte. Par exemple Galilée refusant l’héliocentrisme, sans qu’il soit besoin de se cantonner à un exemple scientifique : prenons la situation d’un étranger arrivant dans un village xénophobe (n’en existe-t-il pas ?) et qui est soutenu par un seul des habitants. S’il réussit parfaitement son intégration au bout de quelques années, cela fait de la « vérité » de l’habitant unique la meilleure. Que se serait-il passé si celui-ci avait décidé de rejoindre solidairement la vérité des autres, c’est-à-dire de rejeter l’étranger ? Toute la communauté se serait trompée.

En philosophie il existe autant de vérités que d’hommes… et aucune n’a la même valeur intrinsèque que ses rivales, exposées sur le champ de bataille des concepts. Se contenter de dire leur multiplicité est renoncer à les évaluer. C’est un refus de faire intervenir sa propre individualité. Or elle existe, n’en doutons pas.

Le sage est seulement quelqu’un qui s’exhorte davantage à la sagesse que les autres.

Les vrais penseurs de notre temps, par Guy Sorman

Je bascule ici la rubrique « Livres disséqués » auparavant tenue sur le blog VINCRE, qui se consacre plus spécifiquement à la culture et aux évènements de Nouvelle-Calédonie.

Sorman-Guy-Les-Vrais-Penseurs-De-Notre-Temps 5/10 Acheter sur Amazon

J’ai commis l’erreur de ne pas relever la date de publication : 1989. Titre accrocheur mais discours fortement daté. Ouvrage de Candide allant s’informer auprès des théoriciens pour redescendre leurs hautes envolées à des niveaux de conscience plus acceptables. Si vous connaissez aujourd’hui l’un des sujets traités, vous n’apprendrez rien. Complètement inutile pour la partie science si par exemple vous êtes abonné à Science&Vie ou une revue équivalente. Les penseurs choisis par Sorman ont eu leur heure de gloire mais, à quelques exceptions près, sont devenus dépassés, comme s’il interviewait un Einstein sur la fin de sa vie, tempêtant toujours contre les incertitudes quantiques. Ce livre est un musée des penseurs de la fin du siècle dernier et non un ouvrage d’actualité. Continuer la lecture de Les vrais penseurs de notre temps, par Guy Sorman

La vie a-t-elle un sens ?

la-vie-a-t-elle-un-sens Grande impatience à recevoir cet ouvrage. On peut discourir philosophiquement sur la plupart des BD. Mais les « BD philosophiques » ne sont pas légion. Allez voir en passant le Filozophon, recueil de dessins parus sur ce blog et d’autres, téléchargeable gratuitement ici

Le début de ce sens dessiné de la vie est décevant.
p13 – Non, M. Umberto Eco, Snoopy n’est pas dans les affres de sa condition de chien, mais de celle d’un penseur existentiel isolé parmi ses congénères, peu préoccupés de telles question, comme l’indique le pastiche de Art Spiegelman.
Quant à Charlie Brown, il ne ressemble pas aux enfants de son âge, mais à un enfant qui n’aurait pas grandi. Ses difficultés se résument à un seul handicap : il ne sait pas mentir, parce qu’il ne sait pas reconnaître le mensonge, un élément fondamental de la relation humaine. Une grosse tare, vraiment. On peut donc juger cette BD comme un encouragement à nous déculpabiliser du mensonge, puisque le pauvre Charlie, avec son éthique à 2 balles, se pourrit continuellement la vie.

L’intérêt des articles remonte progressivement, jusqu’à une série de perles qui justifient entièrement l’achat de l’ouvrage :

p75 – Manara féministe ? par Sonia Feertchak
Il faut oser, pour une philosophe féministe, voir ainsi les filles de Manara, offertes à tous les appétits qui passent. On ne saisit plus très bien la différence avec la condition féminine des années 50 ; après tout, les femmes de cette époque montraient le même enthousiasme à jouer du mieux possible les rôles parfaitement définis pour elles par la société masculine aussi bien que la plupart des femmes elles-mêmes. Seules les références ont changé. Une époque, ainsi, n’est pas plus féministe qu’une autre, mais définit la femme d’une façon différente. Je préférerais ne pas voir l’époque qui la déclarerait définitivement semblable à un homme…
Sonia est convaincante, néanmoins. Recommandons Manara à toutes les femmes émancipées…

p76 – Crumb, la subversion par la lucidité
Excellent texte de Clément Rosset sur un sujet culte : Crumb, le déconstructeur, le « conservateur anti-conformiste », à l’opposé de l’onirisme de Manara tant par les dialogues que le dessin.

p80 – Belle analyse de Denis Moreau sur les « retours de réel » et nos façons de défendre nos illusions, même quand leur fragilité devient évidente. A mettre dans la bibliothèque de tout psy.

p84 – Enfermés dans l’infini, par Marc-Antoine Mathieu
Géniales bulles qu’aurait pu souffler un Raymond Devos au meilleur de sa forme, soutenues par un dessin « crumbien ». Un extrait :

infini85

Le pari de Pascal

La déviance positiviste de l’esprit humain apparaît de façon caractéristique dans le pari de Pascal. Voilà une argumentation en apparence purement logique en faveur de la croyance en Dieu. Pourtant ce n’est pas une conclusion de notre cerveau rationnel. Celui-ci dirait : comme il n’existe aucune preuve de l’existence de Dieu, je dois gérer ma vie au mieux sans donner de réponse à cette question.
Le pari est celui du cerveau émotionnel. Je mise ma croyance, ce qui ne me coûte pas grand-chose (mais cela ne coûte pas rien, c’est une organisation de sa vie qui n’est pas forcément la plus judicieuse), et peut me rapporter gros (si Dieu existe, mais l’on ne sait rien de la récompense en fait, les gens racontent peut-être n’importe quoi). Comme l’on ne rencontre jamais la preuve de l’existence de Dieu, sa probabilité est excessivement faible, tout de même, face à tous les autres critères de comportement que nous avons sous les yeux. Dès lors, avec une récompense qui a fort peu de chances de se réaliser, et une stratégie choisie par les croyants qui n’est pas forcément la meilleure à suivre, on se retrouve avec un très grand nombre de perdants. Petits perdants, certes, mais perdants quand même. Comme au casino. Sauf que le gagnant, celui qui a tiré le jack-pot, n’existe même pas. En fait le pari de croire en Dieu serait enfin séduisant si un gagnant revenait du Paradis et nous disait « C’est fantastique ! », avec preuves indubitables à l’appui.

Cela n’empêche pas nos cerveaux émotionnels d’être joueurs, d’attendre de l’univers qu’il se conforme à nos espérances, tandis que le cerveau rationnel hausse les épaules, et voit son discours coloré malgré lui par les envies de l’autre.

Ce texte ne critique en rien les valeurs associées à la croyance en Dieu. Chacun peut décider qu’elles sont la meilleure stratégie à suivre pour conduire sa vie, indépendamment de l’existence de Dieu. C’est le cas sous de nombreux climats sociaux, et c’est au final la principale motivation des croyants « éclairés », qui voient la confirmation finale de la présence de Dieu comme un bonus, et non une consécration obligatoire.

D’où cette conclusion polyconsciente, parce que très à contre-courant de ce que vous avez commencé à lire : croire n’est peut-être pas un pari.

La connaissance et le pouvoir

La connaissance est une échelle de pouvoir.
Tout en bas se trouvent ceux qui en ont peu, et en tirent donc peu de pouvoir ; grâce à cette liberté, ils acceptent tout ce qui est enveloppé d’une apparence sensée, avec une grande fraîcheur naïve ; peu barricadés dans leurs certitudes, ce sont eux qui sont susceptibles des progrès les plus rapides.
Au milieu se trouvent ceux qui fixent leur attention davantage sur leur connaissance que leur ignorance ; un diplôme leur attribue un pouvoir ; ceux-là sont plus attentifs à la source d’une nouvelle connaissance qu’à son contenu ; accorder de l’importance à une idée ne parvenant par les canaux hiérarchiques serait menacer leurs propres habits de pouvoir ; ils trient plutôt qu’ils ne créent.
Enfin tout en haut de l’échelle sont perchés ceux qui voient d’autant mieux l’étendue de l’ignorance qui les assiège encore qu’ils ont établi quelques cartes de ces territoires ; ils retrouvent la liberté des gens du bas ; ces sages étudient avec plaisir les idées les plus incongrues, d’où qu’elles soient originaires, car de ces graines fleurissent les plus beaux arbres conceptuels au sein des terres obscures.

L’art est-il universel ?

Parler d’art universel est risquer de se faire mal comprendre. Pour le spectateur, l’art est avant tout un moyen d’identification du soi, de sa propre singularité, et de ce qui lui fait écho chez les autres, en particulier l’artiste. On se confronte au phénomène étrange de l’identité, cette intrication de mimétisme et d’originalité. On découvre des briques communes avec des esprits étrangers par delà la culture, voire même au-delà de l’espèce.

Ainsi l’art n’est universel que dans son principe, et nullement dans sa forme.
Il pourrait être symbolisé par deux personnes contemplant des tourbillons, fort semblables entre eux. La première personne pointe un doigt et s’exclame : « Regarde celui-ci, il est fantastique ! ». La seconde fait la moue et en désigne un autre : « Ah ? moi je préfère celui-là… ».