Déc 122013
 

Parler d’art universel est risquer de se faire mal comprendre. Pour le spectateur, l’art est avant tout un moyen d’identification du soi, de sa propre singularité, et de ce qui lui fait écho chez les autres, en particulier l’artiste. On se confronte au phénomène étrange de l’identité, cette intrication de mimétisme et d’originalité. On découvre des briques communes avec des esprits étrangers par delà la culture, voire même au-delà de l’espèce.

Ainsi l’art n’est universel que dans son principe, et nullement dans sa forme.
Il pourrait être symbolisé par deux personnes contemplant des tourbillons, fort semblables entre eux. La première personne pointe un doigt et s’exclame : « Regarde celui-ci, il est fantastique ! ». La seconde fait la moue et en désigne un autre : « Ah ? moi je préfère celui-là… ».

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Août 232012
 

Le débat entre réalistes et anti-réalistes en esthétique contourné par le pragmatisme accordé préférentiellement par l’auteur à la conduite réaliste.

Réalisme esthétique = artefacts et choses naturelles possèdent des propriétés qui rendent littéralement vrais ou faux les énoncés esthétiques à l’aide desquels nous les décrivons.
Antiréalisme esthétique = les propriétés esthétiques ne sont que de simples projections de notre esprit sur le monde ; aucun énoncé esthétique n’est vrai en un sens robuste du terme.

Réhault remarque que les antiréalistes se comportent de façon ambiguë, puisqu’ils sont capables de vanter la beauté d’un paysage tout en pensant qu’il n’en recèle en réalité aucun. Ce que l’auteur ne saisit pas, c’est que l’antiréalisme imprime pourtant toutes nos conduites quotidiennes : le contribuable qui triche gentiment sur ses frais professionnels tout en protestant contre la corruption des milieux d’affaires, le catholique pratiquant qui assiste régulièrement aux messes sans croire à une vie future, le parent qui admoneste son enfant en réalisant que celui-ci fait déjà de son mieux, l’écolo qui économise l’eau en pure perte car il est seul à s’en préoccuper. Nous sommes parfaitement capables d’héberger des attitudes contradictoires parce qu’elles ont chacune leur champ d’application pratique. Il serait peu « réaliste » de penser qu’une conduite pragmatique élimine ses concurrentes. C’est notre ambiguïté qui justement nous rend si adaptables.

En fait le débat cité et cet article s’effondrent en polyconscience, puisqu’ils présupposent que l’esprit est indivisible, soit réaliste, soit antiréaliste, soit agnostique. Or les points de vue cohabitent dans toutes les consciences, et n’acquièrent une célébrité déterminante dans l’une que sous l’influence de facteurs multiples, bien davantage en rapport avec le pouvoir que la vérité, surtout en esthétique, où le militantisme guerrier des goûts est tel, qu’il a accouché de la vision réaliste. Celle-ci, en effet, est la première marche nécessaire pour contraindre l’autre à accepter un dogme esthétique : il n’est possible que si le caractère esthétique est inhérent à l’artefact ou à la chose naturelle, et non plus seulement présent dans l’esprit qui en fait la promotion. Le réalisme esthétique a des motivations clairement commerciales : il vise à consolider un marché de l’art qui, sans cela, a des fondations aussi évanescentes que le goût. Doit-on croire que cela s’applique jusqu’à l’art de penser ?

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Avr 162012
 

Livre tempête Blog au ralenti en vue de finir cet ouvrage, « L’Homme polyconscient », qui paraît aujourd’hui, dont vous avez lu des aperçus ici même, mais restait le travail de tout relier dans une théorie cohérente de la conscience. Sa trame se tient dans les friches qui séparent la neurophysiologie de nos comportements conscients, avec des objectifs précis : rester en contact avec la vraisemblance scientifique mais s’affranchir de ses effets réducteurs ; déconstruire avant de tenter un réenchantement de notre existence ; amener à un palier maximal de conscience — avec nos moyens actuels — appelé la polyconscience.
C’est un creuset capable de refondre certitudes et inquiétudes en une vision véritablement innovante. Un livre difficile, voire dangereux, pour ceux qui se contentent d’éprouver la vie, mais palpitant pour celui qui, en plus d’éprouver, se regarde vivre.
De nombreux domaines sont concernés : philosophie, psychologie et traitement des maladies mentales, sociologie abordée jusque dans les petits conflits du quotidien, justice et moralité, maladie et finitude humaine… tous ces sujets que sécrète notre conscience sans toujours connaître ses propres intentions, et pour cause ! Ce sont celles d’une authentique société intérieure…
Version livre couverture souple, 202 pages
Version eBook format epub (Kobo FNAC, iPad…)

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Introduction à l’Homme Polyconscient : le Moi maquillé

 

Toute parole n’est que sympathie ou antipathie, d’où émerge parfois un soupçon de vérité.

Que signifie cette phrase terrible ? Que dans toute relation sociale, nous ne parlons pas de la réalité, mais de la façon dont le monde propre à notre interlocuteur s’intègre ou non dans le nôtre. Bien souvent, tant de messages dits « subconscients » sont passés avant le premier mot que sympathie ou antipathie sont déjà installés sans qu’un fait quelconque ait été évoqué.

Quelles sont les parties de nous qui ont déjà communiqué ainsi ?

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Le Moi est la présentation maquillée de notre conscience. Une apparence. Elle nous semble stable et homogène, pour nous qui l’éprouvons. En fait cette formulation apparaît étrange : Comment peut-on éprouver son être, puisque c’est notre être qui éprouve ? Justement, le Moi n’est pas notre être, nous en prenons conscience en nous plaçant simplement devant un miroir et en nous regardant dans les yeux, un examen de haute signification : Le maquillage est immédiatement bouleversé et, s’il n’est pas trop épais, le Moi apparaît aisément comme une façade. Derrière résident des intentions-hôtes, en partie mystérieuses, même à nous-mêmes.

 

Cette première étape semble aisée à franchir, et pourtant peu d’individus le font. Il faut une assurance considérable. La présentation dans laquelle nous avons lourdement investi ne serait pas sincère ? Qui nous dit, d’abord, que l’honnêteté va nous apporter un bénéfice personnel ? N’est-ce pas au contraire une tentative de suicide psychologique, dans un monde où le mensonge règne en maître, toujours pour les meilleurs raisons possibles ? Ajoutons : raisons confortées par des millénaires de compétition évolutive réussie ; et ainsi nous raccrochons à notre propos les meilleures intelligences, expliquant que celles-ci refusent souvent de regarder derrière la façade aussi obstinément que les esprits les plus frustres.

 

Il existe une raison plus simple encore pour ne pas s’examiner : Que l’illusion soit parfaite. L’insatisfaction ne naît jamais que de quelques instincts insuffisamment cajolés. Le désir inassouvi le plus désincarné que notre philosophie puisse élever… prend ses racines dans l’originalité que réclame l’espèce à ses membres sous la pression de l’évolution. Imaginons que chacun puisse devenir, par des moyens virtuels, la référence incontestable de l’humanité — évitons le terme de « leader » trop chargé de pouvoir —. La faille du scénario de Matrix est que si l’Intelligence Ultime — plutôt stupide — avait placé les humains dans la situation d’un Moïse plutôt que les faire déambuler anonymement dans des rues virtuelles, aucun n’aurait voulu retourner dans le monde réel, un monde où il n’aurait rien à faire pour améliorer la situation de l’espèce.

 

Qu’aurait pu offrir ce monde en effet ? Des conflits et des déconvenues qui n’existent plus dans le monde virtuel, pour apporter un peu de contraste à l’existence ? Mais qu’est-ce qui empêche de les inclure dans le scénario virtuel, en évitant les issues fatales ? Qu’est-ce qui empêche de continuer à évoluer dans la Matrice ? Est-ce de ne plus nous servir de nos propres muscles qui nous chagrine ? Rien n’interdit de les connecter, même si cela demande des moyens plus lourds. En fait nous utilisons actuellement des ressources considérables pour maintenir en état des enveloppes corporelles faillibles, et les protéger à tout prix, empêchant ces ressources d’être consacrées à la félicité de tous et la retardant de plusieurs siècles. Enfin nous pouvons nous fâcher du caractère factice d’un monde virtuel, mais l’image que nous avons construite du réel serait-elle autre chose, elle-même, qu’une illusion appréciée parce que propriétaire ?

 

C’est volontairement que j’exprime ainsi un discours « Matriciel » en l’éprouvant comme diabolique de la même façon que vous. Mais réalisons que la cohérence de ce discours n’est contrecarrée que par nos considérations actuelles sur le sacré. Nous savons par expérience qu’aucune valeur n’est éternelle. Nous semblerons peut-être des ânes attardés à nos descendants.

 

Ces descendants auront-ils les mêmes valeurs s’ils ressentent leur polyconscience et découvrent qu’ils peuvent choisir leurs illusions à leur gré ? Le Moi maquillé pourrait devenir un accessoire dont l’importance et la permanence ne seront pas supérieures à celle d’une tenue vestimentaire. Nous jouerons à en changer selon les contrastes que nous souhaitons éprouver. Les relations sociales seront tenues par la polyconscience, c’est-à-dire qu’il existera une médiation permanente évitant tout dérapage. Les conflits eux-mêmes seront désirés, parce que vécus comme une expérience productive. Nous promènerons tous, en nous, le tribunal qui fera respecter quelques règles d’autant plus rares qu’elles sont évidentes : le respect de l’intégrité d’autrui, la nécessité de secourir autrui s’il est incapable de se débrouiller seul, l’intérêt supérieur de l’espèce, mais aussi celui des autres formes de vie dans une perspective transhumanisme, la dernière cible du sacré étant reportée sur la conscience, que l’on cherchera à augmenter sans barrières, et même à en doter les machines, le sacré du vivant ayant lui aussi été aboli.

 

Nous n’en sommes pas là. La plupart de nos congénères se comportent en monoconscients. Qu’est-ce que cela veut dire ? Qu’est-ce que la polyconscience ?

 

Freud ne fut pas le premier à imaginer l’inconscient, mais en fit la première tentative cohérente de formalisation, avec sa trinité Ça-Moi-Surmoi. Malheureusement, cet essai tomba rapidement dans les travers de la religion. La psychanalyse ne pouvait prétendre au statut de science puisqu’elle n’était ni vérifiable ni réfutable avec les moyens de l’époque. Ses résultats thérapeutiques sont suspects, parce que l’on veut baptiser à tout prix traitement ce qui n’est après tout qu’une enquête psychologique, sans certitude qu’elle soit profitable à l’intéressé. Enfin la psychanalyse dérange, parce qu’elle se penche beaucoup trop près de notre intimité et de ses remparts d’illusions patiemment construits. Il n’est pas prévu qu’il soit si facile d’accéder à la salle au trésor de notre être. Voilà une invasion encore plus pénible que l’examen du proctologue.

 

Enfermée dans son église avec l’évangile freudienne, la psychanalyse n’a pas suivi le chemin frétillant d’idées de sa cadette la physique fondamentale, qui ne se gêne pas, elle, pour disserter à loisir sur des théories qui ne peuvent encore prétendre à la scientificité, comme la théorie des cordes : les possibilités semblent tellement renversantes qu’on baisse les yeux, ébloui, sur cet inconvénient. Tandis que la psychanalyse n’a pas su si bien séduire le bon peuple : est-elle apte à fabriquer le bonheur de tous, ou celui d’une clique d’adeptes convaincus ?

 

La polyconscience a quelque chose de la théorie des cordes de l’inconscient. Ce n’est pas une prolongation des théories freudiennes. Je n’ai pas lu Freud et ses élèves en détail. Professant ma naïveté, j’ai pu constater par contre les résultats médiocres de la psychanalyse sauf dans une catégorie bien précise de patients : ceux qui cherchaient un sens à leur vie. Et la psychanalyse les a guéris en lui donnant un sens par la pratique de l’analyse… sans résoudre plus loin leur question existentielle.

Tout le monde n’a pas une préoccupation existentielle aiguë. La plupart des mal-êtres proviennent d’une inadaptation de la personnalité à des difficultés très simples et courantes, sans qu’il soit nécessaire de la reconstruire de fond en comble. C’est-à-dire qu’il existe des pans entiers de la personnalité qui fonctionnent de façon très satisfaisante. Pourquoi s’attaquer aux fondations de l’édifice quand cela risque de détruire ces parties-là ?

 

La psychanalyse me semble handicapée dans ses ambitions thérapeutiques par une autre spécificité : elle prend l’histoire personnelle à rebours. Est-ce bien fiable quand la mémoire est si incertaine, quand le thérapeute comble avec ses propres convictions les trous dans les souvenirs du patient ?

Ce diagnostic de la psychanalyse est volontairement outrancièrement provocateur, car il n’est pas facile d’ébranler l’assurance des psychanalystes 😉 Freud, malgré les critiques psychobiographiques violentes qu’il a subies, reste un personnage cardinal de l’histoire des sciences humaines : avant lui, on s’interrogeait sans guère se préoccuper de ses intentions à s’interroger.

 

La polyconscience n’est pas une conception à rebours mais une théorie paléo-anthropologique : elle se fonde sur la construction progressive de notre psychisme au fil de l’évolution, reproduite en accéléré lors de la maturation d’un jeune, par une facilitation génétique.

Pour ne pas nous aventurer ici dans la métaphysique, prenons comme point de départ la tendance auto-organisationnelle du vivant. L’évolution, émaillée de mutations, augmente cette organisation par l’amélioration des espèces. Les règles les plus primitives ont été imprimées chez nos ancêtres sous la forme des instincts. Le réel nous a modelé, sans qu’une intention divine soit nécessaire, ni exclue. Il s’agit d’un échange permanent d’informations, pression des lois implacables de l’environnement dans un sens, adaptation physique puis psychologique, à partir de la naissance de la conscience, dans l’autre sens. L’échange est passé progressivement sous notre contrôle, peut-on penser, grâce à l’apparition de cette conscience. Mais nos intentions ayant entièrement surgi sous l’influence des lois du réel, on peut rester sceptique quant à leur indépendance. L’imagination peut être vue comme un réservoir de mutations psychologiques équivalent aux mutations physiques d’origine génétique : elle permet un bouleversement des conceptions du réel, capable d’améliorer leur efficacité. Là encore l’évolution tranche, par la prolifération ou l’étouffement des nouveaux concepts. Mais l’imagination sut être assez productive pour devenir une caractéristique permanente et intégrale de l’être humain.

 

L’imagination mit longtemps à produire des nouveautés qui nous semblent primitives, comme remarquer le tranchant d’une pierre dure et s’en servir pour dépecer. Ce sont pourtant des créations stupéfiantes par rapport aux simples élans instinctifs. L’imagination dispose d’un outil extraordinairement efficace : la représentation. Elle construit une sorte de modèle réduit, purement mental, du concept qu’elle étudie. Elle affine son modèle selon la performance qu’il manifeste à simuler le comportement de l’objet ou de l’être reproduit. Car la représentation ne concerne pas que des choses. Celles-ci sont les plus simples à modéliser. Il est plus ardu de créer les représentations des autres êtres vivants, des congénères, et encore davantage des évènements incompréhensibles, comme les sautes d’humeur du climat et autres bouleversements naturels. Les représentations, dans ce domaine, deviennent aventureuses voire loufoques, car il n’existe aucun moyen de vérifier leur efficacité. L’imagination invente des dieux — les pères suprêmes — et des monstres effrayants dérivés de ceux rencontrés par l’homme dans son habitat naturel, parce qu’il n’a pas d’autre référence. Il s’accroche à ses inventions avec ferveur : elles sont préférables à l’absence de représentation ; elles masquent l’horrible incertitude de l’inconnu.

 

Il est ironique de constater qu’après avoir progressé considérablement sur les modélisations de la nature, grâce à la science, jusqu’à une exactitude remarquable, l’homme dispose de représentations toujours très approximatives de ses semblables. Il était facile, à la préhistoire, d’en bâtir des images simples, d’après la référence de soi-même : les instincts sont universels, et faciles à repérer chez les voisins. La solidarité fut également une création évolutive, contrebalançant la rivalité meurtrière entre les membres d’un clan.

Mais les choses se compliquèrent par la suite de façon exponentielle : comme les congénères utilisaient eux-mêmes des représentations de sophistication croissante pour prendre leurs décisions, il devint plus difficile de créer un modèle prédictif de leur comportement, tant les options se multipliaient. Il fallut posséder les images de plusieurs types de tempéraments et les confronter dans une simulation intérieure de la vie sociale. Opération difficile et approximative. Apparut ainsi un décalage entre les progrès des représentations et la complexification des consciences qu’elles étaient censées représenter. Les relations sociales perdirent leur simplicité. Les plus habiles comprirent l’intérêt du mensonge, de la négociation, de la temporisation, de l’attaque surprise, de la création d’une position dominante gouvernant par la peur, et autres joyeusetés qui firent de l’histoire humaine une mine d’or d’expérimentations sociales les plus originales que l’imagination ait pu découvrir.

 

L’esprit humain est organisé comme une véritable société intérieure, avec ses hiérarchies, ses célébrités. Les instincts sont au bas de l’échelle mais ont le pouvoir du vote populaire : toute construction plus élaborée de la conscience doit respecter la volonté du peuple, sinon son pouvoir s’effondre. Si un tyran intellectualisé tente de diriger les instincts sans propagande adaptée, la révolte gronde et le psychisme est d’une rigidité soviétique. Les « élus syndicaux », schémas de comportement plus complexes créés par l’auto-organisation de la conscience, tentent de canaliser le désir des instincts par la sublimation, une façon plus adaptable de leur permette d’aboutir. Ils sont aussi des représentations, c’est-à-dire que les élus syndicaux sont mimés dans le psychisme d’après les modèles rencontrés au cours de sa formation. Certains ont une influence déterminante : les parents. Les représentations deviennent de plus en plus sophistiquées au fur et à mesure que l’enfant mûrit son psychisme. Elles deviennent des personae.

Les personae sont loin d’avoir la complexité des personnes qu’elles représentent, mais elles ont des désirs symboliques importants. Tous les proches sont à l’origine de personae, mais d’autres représentations peuvent se former à partir d’animaux domestiques, de mythes, de personnages fictifs tels que le héros d’un dessin animé, et même d’objets-symboles.

 

Tous sont membres de la polyconscience, cette assemblée intérieure du psychisme qui ne peut se réduire à la trinité freudienne. Chaque persona pèse d’un certain poids dans la hiérarchie et dans chaque circonstance ; son influence augmente quand les comportements qu’elle induit se révèlent efficaces.

Car toute décision est votée au sein de la polyconscience. L’imagination a créé et retenu tous ces personnages contradictoires parce qu’ils ont eu, au moins un temps, une utilité incontestable, mémorisée. Nous fonctionnons sur la base d’oppositions entre différents choix. Les conflits sont généralement plus productifs, par la collégialité de la décision finale, que destructeurs si l’opposition des personae devient irréductible. Les hommes dotés d’une conscience unique, monomaniaque, ont disparu parce que moins adaptables.

Les polyconsciences qui fonctionnent mal, qui ne trouvent pas d’harmonie, sont également défavorisées. Vues comme pathologiques par le reste du groupe social, elles sont les proies désignées des punitions, des camisoles chimiques et des psychothérapies.

 

Les hommes sont tous pré-polyconscients. Ils utilisent un nombre variable de personae et les rendent plus ou moins sophistiquées selon leurs capacités mentales, mais tous fonctionnent sur le modèle de la société intérieure.

 

Par contre peu d’humains se ressentent polyconscients. Ce que j’appelle un être monoconscient est quelqu’un qui n’éprouve ni ne connaît sa polyconscience, la restreint à un petit échantillon de personae, et se trouve complètement désarmé quand elle dysfonctionne. Il ne saura pas réorganiser sa société intérieure et son instance décisionnelle, le Moi, quand celui-ci ne remplit pas efficacement son rôle. L’échec social laisse l’homme monoconscient sans ressources, parce que ses représentations ne sont pas suffisamment sophistiquées mais surtout médiocrement individualisées. L’homme monoconscient ne reconnaît pas ce qui s’oppose à son changement de comportement, parce qu’il ignore l’existence des personae mises au cachot depuis des années par le reste de sa polyconscience, et qui hurlent leur désespoir depuis les bas-fonds.

 

Faut-il faire le difficile chemin à rebours que prescrit la psychanalyse, étudier les noeuds arbitraires par lesquels la construction de tous les psychismes seraient passés, qui sont souvent la transposition abrupte de l’expérience de ceux qui les ont éprouvés ? C’est une voie semée d’embuches, de postulats, et qui détruit en partie ce que l’on a cimenté depuis l’enfance. Que restera-t-il de la personnalité qui puisse reconstruire, puisque l’on a démonté la polyconscience ? Nous risquons de ne trouver aucun autre maître d’oeuvre… que celui qui a procédé au démontage : phénomène du transfert, bien connu des analystes.

Ce peut être une façon pour les analystes de se reproduire, mais il existe une autre voie, plus respectueuse de l’individu constitué, et ainsi dans laquelle il est bien plus facile à ce dernier de s’engager :

 

Qu’est-ce que devenir polyconscient ? Le concept est facile à saisir, puisque c’est une reproduction dans notre psychisme du modèle de la société extérieure.

Le travail est de reconnaître les personnages qui composent sa propre polyconscience, par analogie avec ceux qui existent autour de nous. Si nous observons les animaux, nous pouvons repérer les comportements instinctifs que nous avons sublimé mais qui sont toujours les principaux « votants » qu’il faut satisfaire. Se détourner des instincts est une fausse bonne idée : par quoi remplacer cet élan ? Les idéalistes ont les polyconsciences les plus conflictuelles. Une sévère guerre intérieure les a ravagés et la déchéance des personae vaincues est terrible. Il n’y a pas pire Croisé que celui qui cherche à tuer une partie de lui-même.

 

Nous pouvons nous raconter nos parents. Sachant à présent qu’ils étaient eux aussi des polyconsciences, ils sont plus faciles à excuser pour leurs mauvais côtés : ce n’était qu’une partie d’eux. Ils se trouvaient également obligés de satisfaire à leurs instincts, sans doute en ayant eu plus de difficulté à les sublimer dans une société qui offrait moins de dérivatifs. Nous pouvons leur pardonner, et prendre en considération la bonne partie, car ils avaient l’impératif, noyé dans leur polyconscience, de faire de leur mieux, pour nous spécialement, instinct absent d’un autre que notre géniteur biologique.

 

La reconnaissance de la polyconscience procure une assurance extraordinaire, parce qu’elle donne le mode d’emploi de notre psychisme, sans avoir à le reconstruire. Personne à mettre au cachot. Pas de violence à se faire, au contraire : chaque persona a un discours qui se tient, dans les limites de sa propre cohérence, a donc le droit de le faire valoir. Elle doit pouvoir accéder à l’assemblée des personae, exposer ses arguments. On peut la contredire, mais pas la museler. Au final c’est l’assemblée qui vote pour le meilleur choix. La persona insatisfaite n’est pas moquée, elle reçoit plutôt un message consolateur : « Attends le résultat. Si tu as raison, tu auras ton heure ».

 

La polyconscience efficace est une démocratie participative. Elle est dynamique. Elle ne donne pas toujours satisfaction à la même persona. Elle utilise l’avis de l’une ou l’autre en fonction du contexte et des performances mémorisées. Elle en accueille facilement de nouvelles, par les contacts avec d’autres individualités, par les lectures, ou les expériences dans le monde réel. Elle peut redevenir instinctive si cela semble nécessaire, par exemple dans une situation vitale où la sensibilité et le compromis ne sont plus de mise.

 

En possession du mode d’emploi de la polyconscience, nous la recomposons sans la détruire. Nous reconnaissons dans les autres des personae identiques. Les relations sociales deviennent des mélanges de représentations, plus faciles quand elles sont culturellement proches, mais toujours possibles parce que les considérations de pouvoir, instinctives, ne sont qu’un élément de ces polyconsciences, et non le principe directeur comme chez la plupart des hommes monoconscients.

 

Nous verrons dans ce livre le fonctionnement intime de la polyconscience, ses implications philosophiques, ses connexions biologiques et sociologiques, et nombre de ses applications, comme la facilité avec laquelle un polyconscient manipule un monoconscient — le contraire est également vrai, nous le verrons plus loin —, non pas forcément dans une optique de domination, mais d’agrément du voisinage… Les ressorts polyconscients du monoconscient sont faciles à analyser quand on est soi-même polyconscient, et il est possible d’influencer gentiment leur équilibre pour modifier le comportement final du Moi. Les empathes le font intuitivement, en jouant sur le renforcement positif de la polyconscience quelque soient ses valeurs, car il existe toujours au milieu des personae directrices l’ego instinctif, qui veut faire reconnaître l’importance de cette enveloppe individuelle, facile à flatter par le positivisme.

Le polyconscient peut utiliser une approche plus sophistiquée et plus délicate, qui favorise chez l’autre sa propre évolution vers la polyconscience, en reconnaissant les autres personae plutôt qu’en confortant les plus dictatoriales.

 

Le laborieux continuera l’analyse, le commerçant le renforcement positif, tandis que le thérapeute dispose, avec la polyconscience, de l’outil le plus respectueux de l’autre.

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Juil 202011
 

Le « mystère » de la beauté ne réside pas dans l’oeuvre d’art, mais dans l’esprit qui l’a produite ou qui annonce l’existence d’une signification au-delà de l’apparence.
Même la beauté découverte dans la Nature ne l’est qu’après initiation par autrui. Un enfant n’en décèle aucune, jusqu’au moment où il remarque que ses proches « voient » une saveur étrange aux paysages, aux sons, aux objets, cette « magnificence », que lui ne perçoit pas. Il s’empare de ce jugement supplémentaire pour contrôler son environnement.
Ainsi en est-il également de l’adulte, qui découvre dans l’oeuvre d’art une façon mystérieuse d’appréhender le monde par l’un de ses congénères.
Et si la réalité de ce dernier, indépendamment de toute cohérence, était plus informatrice que la nôtre ?

L’art nous ramène ainsi vers des questions fondamentales et dissimulées, dont s’est emparée la philosophie de l’art. Certains refusent cette qualité à d’autres disciplines, comme la gastronomie, arguant qu’il s’agit d’une simple affaire de goût et qu’il n’est pas nécessaire d’en faire un épais traité philosophique. Pourtant tout est transformation d’impressions sensorielles brutes en états de conscience plus complexes. Pourquoi les papilles seraient plus indigentes que la cochlée ou la rétine à établir ces connexions ?

La beauté n’est pas qu’un jugement, protestez-vous, c’est une émotion avant tout. Et, peut-on ajouter, l’émotion n’est pas réservée qu’à la beauté. L’art peut se nourrir sans difficulté de la laideur, de l’horreur.
Qu’est que l’émotion en matière artistique ? C’est la récompense de la congruence entre nos intentions les plus profondes, et les représentations du monde que nous nous sommes données. Si l’ajustement est parfait, que les évènements ou les réalisations humaines nous le révèlent, l’émotion est intense, structure et grave durablement ces représentations.
Elles auront, bien des années plus tard, gardé leur valeur intacte.

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Avr 182011
 

Il faut reconnaître la belle défense de l’Art, à une époque où le matérialisme menaçait d’en faire un fossile ou une imposture : Il a phagocyté son ennemi déclaré : le produit de consommation. Il a réussi à intégrer en son sein des objets qui détruisent tout simplement la notion d’oeuvre d’art, comme l’urinoir de Duchamp, simple vasque de série signée par l’artiste.
Mais ainsi l’Art s’est changé, passant d’un statut de langage des interactions de l’Homme avec le monde à celui d’une pure religion de l’esprit, dont les galeries et musées sont les églises, emplies de plus en plus de vide car le support artistique devient accessoire.
Cette prêtrise, cet éloignement du langage populaire, étaient-ils bien dans l’idée des prophètes-forbans qui ont démarré ce mouvement ?

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Avr 152011
 

Je comprends aussi bien les esthéticiens, affirmant que l’oeuvre d’art doit être comprise à partir d’elle-même, que les éducateurs du goût, expliquant que l’oeuvre est un symbole tracé dans un langage précis, impossible à comprendre si l’on ne connaît pas le contexte, l’objectif, l’époque, l’artiste, la technique, le retentissement. Les esthéticiens semblent négliger que les oeuvres d’art sont, par méconnaissance, indifférentes aux enfants, et à ceux si occupés à la recherche de la pitance quotidienne qu’ils s’intéressent peu à d’autres langages. Les éducateurs n’oblitèrent pas moins important : tout ce que le regard sur l’oeuvre a de personnel au point d’outrepasser le langage de l’artiste et d’y découvrir ce qu’il n’a jamais imaginé, et ainsi le caractère banal et anonyme d’une oeuvre peut surpasser la valeur symbolique culturelle d’une autre plus célèbre, produisant des goûts bien peu superposables en réalité.

Une conclusion s’impose : Le regard sur l’art n’est ni spontané ni éduqué ; il est une relation amoureuse, un emboitement entre deux mondes adaptés ou non l’un à l’autre : celui du spectateur et celui suggéré par l’oeuvre, qui appartient également au spectateur, même la part qui concerne l’artiste car elle est ce que le spectateur en sait. L’oeuvre d’art est ainsi, plutôt qu’un monde symbolique, un générateur de mondes, différent pour chaque visiteur et à chacun de ses âges. L’amour naîtra, s’éteindra peut-être, mais comme seule la conscience du spectateur se modifie, son couple avec la « poupée » d’art sera souvent des plus stables.

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