Oct 212017
 

« Définissez vos termes » est une excellente chose lorsque l’on part d’un plan d’organisation défini. Cela implique en effet qu’il existe différentes façons de définir ces termes, toutes n’aboutissant pas à la même cohérence. L’injonction est de partir d’un ensemble correctement organisé, répondant à des règles précises. Nous sommes en train d’explorer l’inconnu avec un édifice conceptuel bien rodé, pas d’explorer l’inconnu de cet édifice conceptuel. Cela c’est plutôt le rôle du philosophe, qui définit ses termes à l’issue de sa réflexion et non au départ comme le mathématicien. Ce qui nous fait critiquer vertement au passage la déviance de certains philosophes vers les mathématiques, au point de chercher à codifier de la même façon leurs recherches sur la métaphysique. Cela provient d’une mauvaise compréhension des mathématiques. Celles-ci sont ouvertes à n’importe quel formalisme, même lorsqu’il ne correspond à rien d’observable dans la réalité. Les mathématiques explorent tous les champs de cohérence. En ce sens elles font authentiquement de la philosophie. Tandis que le philosophe-mathématicien ne fait en général que singer les formalismes les plus célèbres des mathématiques, tel un élève admirant le professeur. Nous définissons ici deux approches : l’ascendante part de conditions initiales précises. Les termes doivent être définis. L’objectif est de déduire/prédire le déroulement de la suite. L’approche descendante est réductrice, dans le sens où elle cherche à identifier les mécanismes initiaux, cependant dans cet objectif elle part d’une grande diversité de conceptions possibles quant au résultat observé. Les termes ne sont pas formellement définis. Ils seront redéfinis au final quand les micro-mécanismes seront connus. Ce sont eux qui structurent ultimement la définition.

Pourquoi la philosophie s’est-elle mise à faire des mathématiques ?

Parce que, traditionnellement, elle est une pratique individualiste. Jamais des philosophes n’ont véritablement cherché un collectivisme de la pensée. Même les holismes n’en sont pas, en prenant la direction opposée au réductionnisme. Le collectivisme n’est pas une recherche d’alternative. Derrière les intentions affichées se décèle toujours chez les auteurs le souhait de propager leur vision individuelle, avec un effet buvard impressionnant pour les plus doués, cependant jamais une philosophie n’est devenue universelle comme la simple arithmétique. Devinons encore l’incontournable individualisme derrière les tentatives des philosophes-mathématiciens. Expérimentation d’un nouvel outil susceptible d’imposer la vision personnelle là où tous les autres ont échoué. Les mathématiciens ne sont-ils pas formidablement rassemblés autour de leurs preuves ? Voici nos apprentis à la poursuite de la démonstration philosophique idéale. Pourtant les mathématiciens rêvent constamment à ce qui peut surgir autour de leurs preuves. Les postulats sont alimentaires. Ils n’ont rien de sacré. Inventer une nouvelle recette est facile, à partir d’ingrédients connus. Les termes sont définis mais aucune association n’est figée. La philosophie est une activité radicalement différente, reposant sur l’imprécision des termes. Ils sont nets pour le penseur mais ambigus pour le collectif des philosophes, car il s’agit de termes complexes, juchés au sommet d’une pyramide conceptuelle élevée, pointant des arborescences très personnelles. La philosophie part de la diversité. Classiquement elle a toujours cherché à la protéger. Faire taire les rivalités, dire quelles sont les idées justes, l’oblige à s’engager dans une voie dont elle a horreur : le réductionnisme. Il faut en effet décomposer les idées en leurs éléments jusqu’au moment où ceux-ci apparaissent communs, et analyser les manières dont ils s’associent. Les solutions apparaissent alors nettement avec leurs avantages et défauts, selon l’angle choisi. Des philosophies s’éteignent. Le danger de cette extinction est pourtant manifeste. Philo-diversité menacée. L’étude de la complexité nous apprend qu’une solution médiocre ou banale à sa naissance peut servir de fondation ultérieure au meilleur des débouchés. Tout ce que l’on doit réclamer à un plan d’organisation est une certaine stabilité dans le contexte où il opère. Ce principe est valable autant pour la structure de la matière que pour la pyramide conceptuelle de l’esprit. Différencions bien, à ce sujet, structure horizontale et verticale. La disposition horizontale d’un plan d’organisation est déductive. Imposée par le paradigme choisi par l’ensemble des éléments du système. La disposition verticale n’est pas prévisible. Le paradigme précédent effondre parfois brutalement son pouvoir dans le niveau d’organisation supérieur qu’il détermine. En saurons-nous un jour la raison ? Pour l’instant nous observons leur juxtaposition. Empiriquement nous cherchons le bon paradigme parmi la grande diversité de ceux proposés par les langages. Raison pour laquelle cette diversité ne doit pas être réduite, mais amplifiée. Le réductionnisme, en philosophie, est utile pour comprendre son propre mode de pensée. Il ne doit pas chercher à la collectiviser outre mesure. Une philosophie différente, au sommet de l’édifice conceptuel, peut avoir des racines fragiles quand on les analyse par le réductionnisme, et malgré tout servir de support à une organisation ultérieurement plus efficace de la pensée. Cela à cause de l’épuisement des paradigmes, quand ils franchissent un niveau d’organisation supplémentaire. Ce n’est pas tous les jours que nous le faisons, individuellement ou socialement, cependant l’histoire humaine n’est qu’une suite de ces franchissements, et ils surviennent exponentiellement rapprochés.

Le philosophe-mathématicien renie donc sa spécialité

lorsqu’il cherche à singer les « belles » sciences, surtout lorsqu’en parallèle le mathématicien, lui, parfaitement rodés aux micro-mécanismes de la raison, voit bien l’intérêt de se préoccuper de la diversité de leurs organisations, et se passionne pour l’épistémologie. Le philosophe doit se souvenir que l’esthétique est elle-même un point de philosophie. Que les débats à son sujet ne débouchent sur aucune certitude. Que de même que pour les mathématiques certains créent leur langage esthétique, tandis que d’autres s’approprient des oeuvres existantes, par leur appréciation, cherchant l’affermissement de leur identité plutôt que l’explosion créative de celle-ci. Sans surprise le philosophe-mathématicien est plutôt universitaire, fidèle gardien des sentiers balisés de la raison, secrètement envieux de la chaire mathématique, ce trône d’un univers platonique où le philosophe n’a plus accès, lui à qui l’on demande de réfléchir sur la vie quotidienne et se rendre enfin utile, lui que l’on envoie à la maternelle pour désaveugler précocement les bambins. Le philosophe authentique est un sybarite essayiste, qui n’a pas besoin de ses idées pour vivre, ce qui leur permet de se promener dans l’inépuisable capharnaüm de la fantaisie.

Quel est l’intérêt de la philosophie classique ?

Pourquoi continue-t-on à écouter, à travers les âges, des penseurs ayant évolué dans une époque si différente du monde moderne ? Est-ce une bonne idée de les enseigner, alors qu’il y a tant à faire ingurgiter aux jeunes têtes, que la plupart ignoreront toute leur vie ce qui fait fonctionner des objets aussi intégrés à elle qu’un smartphone ? La réponse habituelle est de montrer comment la pensée de ces auteurs disparus est encore vivante aujourd’hui. D’en extraire leur essence intemporelle. Un concept ne meurt jamais. Ce n’est pas une très bonne raison. Il existe des moyens plus digestes de faire passer des concepts. Pourquoi utiliser le langage d’une autre époque, qu’il faut traduire et expliciter, au point qu’un cours de philosophie ressemble pour un élève à l’apprentissage d’une langue morte, dont il a la conviction qu’elle ne lui servira jamais ? Le coeur de la philosophie est d’apprendre à réfléchir, pas de retenir toutes les façons dont on a déjà réfléchi. Depuis quand les mimétismes structurent-ils l’esprit ? Ce qui passionne l’esprit en formation n’est pas de chercher le chemin vers un résultat donné, c’est qu’on lui fournisse les éléments à traiter et qu’on lui dise : « Que vas-tu faire avec ça, toi plutôt que n’importe qui d’autre ? ». Un esprit adore s’auto-organiser. Ce n’est jamais facile, car beaucoup d’autres l’entourent. Cependant une structure mentale n’accepte de se faire rétro-contrôler que par ce qui lui est suffisamment propriétaire. Les concepts trop étrangers sont des aliens déstabilisant la pyramide conceptuelle de l’esprit. Ils sont rejetés. Mesure de survie mentale. L’apprentissage des auteurs classiques est un tatouage qui réussit à certains, parce que leur pyramide est agencée pour les recevoir. Pour d’autres c’est une colonisation agressive, un ostracisme mental qui voudrait créer un apartheid inadmissible entre les « bonnes » et les « mauvaises » façons de penser, les plus simples étant d’emblée placées dans le camp de concentration des mauvaises.

Faudrait-il renoncer alors à l’étude des classiques ?

Ne sont-ils qu’occasion de pérorer pour des paons universitaires ayant eux-mêmes longuement lissé leurs plumes entre les pavés antiques ? Non (ouf ! j’étais en train de placer un contrat sur ma tête 🙂 Mais pour une raison différente. Il est d’ailleurs des mondes philosophiques différents, certains cherchant à singer les plus belles sciences de la raison (nous l’avons vu à propos des mathématiques, et je suis en train de réactiver le contrat…), d’autres se moquent ouvertement de l’accès direct à une hypothétique vérité. C’est par cette philosophie-là qu’il faut entendre les classiques. Par bonheur c’est la plus active en France. Grâce à ses traditions et sa langue. Il faut sauver le français. La langue n’est pas la pensée ; elle en est le relais, la maison individuelle. Il faut absolument sauver ce qui renvoie la pensée de si belle manière. Entretenir ses… palais. Cette philosophie-là se délecte de la diversité, qui s’amplifie de la lecture des classiques. Beaucoup semblent aujourd’hui périmés, réécrits au goût du jour. Quel intérêt de les garder ? Il est philosophico-évolutionnaire.

La vision de l’esprit vierge devant faire confiance à son auto-organisation est essentielle lorsque l’on a affaire à l’esprit immature. Exemple : la méthode Montessori. L’enfant se voit indiquer une tâche, pas d’objectif. Il est en train de se programmer seul. D’après notre principe de bidirectionnalité, il existe un sens inverse à cet auto-apprentissage : l’auto-évaluation. Le résultat obtenu est comparé à d’autres, issus de solutions différentes. L’intelligence la plus fluide est celle qui alterne les deux directions : invention / rétro-contrôle, ici l’appropriation d’une solution meilleure, proposée dans l’environnement. Néanmoins il n’est pas judicieux que le rétro-contrôle exerce la même férocité sur la structure mentale selon le stade de maturation. Trop précoce, il fabrique des clones. L’esprit doit affermir son identité propre avant d’affronter des comparaisons éventuellement défavorables. Sinon il se replie sur lui-même. La notation/évaluation doit être intégrée de façon extrêmement progressive aux apprentissages, à la suite du propre désir de l’enfant. C’est-à-dire qu’il ne faudrait jamais noter un élève qui ne désire pas l’être. Le souhait est facile à faire émerger par les contacts ponctuels avec la société compétitive des adultes. Trop souvent, l’évaluation étrangère remplace abruptement l’auto-évaluation. Parce que celle-ci est réclamée à l’identique, au même âge. La scolarité recèle à la fois trop de classements et trop de protectionnismes. Evaluation à désolidariser de l’apprentissage. Les deux n’évoluent pas à la même vitesse chez l’esprit en formation. Ce sont deux directions différentes de notre organisation neurologique.

Laisser venir l’esprit vierge, puis l’asticoter quand il est dépucelé.

Voici la tâche des éducateurs, fort dévergondée. Où donc le philosophe peut-il intervenir, avec ses classiques ?

De même que le corps et l’esprit reproduisent une organisation ancestrale dans leurs racines, le savoir a son embryologie. Il serait naïf de croire qu’une idée lumineuse et créatrice peut surgir d’un esprit authentiquement vierge. Il s’agit toujours de réassociations, de mimétismes d’un domaine sur un autre. Lire un conte, ou un livre de science-fiction, fait pétiller l’esprit dans l’analyse de bien d’autres faits. Le comportement des adultes s’éclaire à la morale de l’histoire. La relativité du temps s’apprécie en physique quand elle a donné lieu à des paradoxes romantiques. Etudier les classiques est refaire le chemin qui a popularisé les paradigmes contemporains. Ce qui s’intègre à l’esprit est le fil de leur auto-organisation, et non leurs résultats. Grâce à l’appropriation de cette structure, leur destination devient une étape. Nous avons construit une voie ferrée et son chantier, pas seulement une gare fixe.

Les classiques ont fait des erreurs ? C’est leur plus grande utilité.

Ils balisent le chemin. Imaginez qu’au lieu de vous les faire ingurgiter de force, l’on vous mette à plancher sur les mêmes questions qu’eux. Très probablement vous engagerez-vous sur l’une des voies tracées par les classiques. Ils n’ont pas manqué d’imagination, ont traversé des contextes plus variés que ceux du monde contemporain. Vous découvrez que tout a déjà été, approximativement, pensé. Le professeur annonce vos solutions, les raccorde à chaque ligne de pensée classique. Certaines ont terminé en impasse, d’autres ont survécu. Vous aurez donc choisi une ligne erronée ou toujours active. Votre fierté se nourrira davantage de la seconde. Mais serez-vous vraiment déçu d’avoir reproduit la pensée d’un brillant penseur disparu, même s’il s’est trompé ? Est-ce une erreur définitive ? Personne ne peut l’affirmer. Dans un milieu aussi diversifié que la philosophie, parler de « mode » n’est pas saugrenu. Le philosophe-mathématicien est à la mode. Nous avons pointé l’erreur d’en faire une approche uni-directionnelle. Le philosophe nourri des classiques se nourrit de leurs erreurs pour affermir son propre chemin. Il n’est pas guidé par la raison, mais en équilibre au milieu de toutes les raisons.

 Posted by at 6 h 35 min
Mai 262016
 

Être ou Avoir ? Mauvaise interrogation. L’Avoir étant inclus dans l’Être, la question est : à quel point l’emplit-il ? Pire, l’Avoir prémédité n’est-il pas supérieur à l’Être au point que celui-ci mettra plus que la durée d’une vie humaine à germer ?

Beaucoup d’Être amène à se moquer de l’Avoir, tandis que manquer d’Avoir empêche d’Être.

Qu’est-ce que l’Avoir minimal pour affirmer son existence ?

Bien des points de vue sont utilisés. Utilisons notre fil conducteur stratique :

—La définition biologique : satisfaction des besoins alimentaires permettant un bon fonctionnement corporel.

—Respect des instincts primaires : abri, élimination des dangers. Pulsion sexuelle (oui, l’accès au sexe fait partie des besoins élémentaires et les tabous sur le sujet provoquent une auto-organisation très médiocre des basses couches sociales en cette affaire ; les intellites subliment cette pulsion dans le haut Stratium et ont tendance à penser que tout le monde devrait faire de même).

—Contentement de désirs plus sophistiqués, présents en conscience, implantés par la culture : consumérisme, spectacles, art, carrière personnelle. Pour ceux ayant les Observateurs les plus élevés : réalisation d’un mythe à l’échelle de l’espèce. Chez certains, le « minimum nécessaire à exister » est ainsi remarquablement gonflé ; la focalisation permanente sur l’objectif fait confondre, en pleine conscience, Être et Avoir.

Séparons les Avoirs minimaux communs à tous les êtres humains, bas situés dans le Stratium, et les tatouages culturels influençant la définition du « minimum vital ». C’est la grande diversité de ces derniers qui peut rendre parfaitement heureux un îlien en possession de sa seule paire de claquettes et frustré un citadin n’ayant pas le budget pour s’acheter un écran TV 10cm plus large.

C’est dire la pression exercée sur la possibilité d’Être par l’étage supérieur du Diversium social, l’espace des médias. Celui-ci rétro-contrôle les standards de la réalisation personnelle. Il indique à partir de quoi les individus peuvent imaginer être heureux. Après une ère d’incitations consuméristes, des courants d’opinions collectivistes commencent à changer ces standards, écologie, décroissance, actionnariat des consommateurs. Une strate supplémentaire du Diversium s’est construite ; la masse s’auto-organise au lieu de laisser l’entière responsabilité des règles à ses meilleures individualités. En réduisant volontairement son Avoir le citoyen se découvre davantage d’Être, qu’il additionne à celui de ses voisins pour sortir du système de gestion précédent, aux lois entièrement dédiées à la production des objets.

L’addition d’une strate n’est pas simplement l’essai d’un autre système. C’est un changement de paradigme sans possibilité de retour en arrière. La vraie définition d’une révolution. Plus nourrissante quand elle a quitté le palais 😉

 Posted by at 4 h 31 min
Juil 232014
 

Le conflit fondamental individualité/solidarité se retrouve dans le mode de pensée et dans l’armature même des concepts. Quand un philosophe dit « la vérité est ceci » et un autre « la prétention de toucher à la vérité est une utopie dogmatique », le second n’a pas davantage raison que le premier. Chacune de ces formules contient sa propre exactitude. Le fait qu’elles semblent s’exclure l’une l’autre ne donne pas d’importance préférentielle à la seconde, bien qu’elle semble plus « sage ».
La seconde formule est une déclaration solidaire, et la première individualiste. La confusion entretenue à propos de la vérité est qu’elle n’est pas binaire (oui ou non) mais une force. On peut la considérer comme totale à l’intérieur de l’esprit qui la conçoit (encore n’est-ce vrai qu’en s’arrêtant à la fusion consciente, sans descendre au niveau de la polyconscience), mais elle s’estompe, comme un champ magnétique, à distance de sa source. Une vérité, contrairement à l’idée générale, n’a pas d’existence propre. Elle est« régénérée » par les autres esprits qui s’en emparent, à l’aide de paradigmes identiques. Sa continuité à travers un grand nombre de cerveaux humains peut ainsi donner une impression d’« universalité », mais elle reste la propriété de cet ensemble, quelle que soit la référence étroite qu’elle peut avoir avec le réel.

Cette vision n’adoube-t-elle pas justement la seconde formule : « la prétention de toucher à la vérité est une utopie dogmatique » ? Non, parce que justement en la redéfinissant correctement, nous pouvons y « toucher ». Individuellement.
« Pas de vérité » est solidaire, c’est-à-dire que celui qui le dit possède sa vérité (ou s’il est polyconscient en possède plusieurs et les hiérarchise à sa façon très personnelle), mais ne veut pas l’imposer aux autres. « Choisissez votre propre vérité », voilà le message. Sont-elles toutes aussi judicieuses ? Généralement la solidarité de l’orateur ne va pas jusque là. Il va quand même tenter de vous faire partager les éléments de la sienne. Si j’étais acerbe, je dirais que la formule est une manipulation pour vous rendre plus malléable au mimétisme. Tandis que celui qui entre en matière avec un « je détiens la vérité » va déclencher la rébellion immédiate de votre personnalité et vous rendre particulièrement méfiant (sauf si vous êtes agenouillé devant votre gourou). Lequel est le plus honnête, en fait ? Est-ce bien celui que l’on croit ?
Nous pourrions estimer que la brute présentant sa vérité sans pommade et l’accompagnant d’arguments suffisamment convaincants pour emporter malgré tout notre adhésion, a sans doute une force d’exactitude supérieure à celui qui emploie la manière solidaire, le « consensus ».

La démonstration en est faite à rebours par le type de vérité que l’on essaye de transmettre. S’il s’agit d’une vérité scientifique, l’orateur n’a guère besoin de montrer abondance de solidarité. Ses arguments sont adossés à des évènements reproductibles, à ce chien fidèle qu’est le Réel. Les auditeurs acquis aux mêmes paradigmes sont contraints de les ingurgiter. Ils peuvent dire en privé que l’autre est prétentieux, arriviste, méprisant pour le travail des autres… il y a peu d’espace pour en faire autre chose qu’un mouvement d’humeur. Cela devient « la » vérité.

La vérité philosophique est différente, parce qu’elle s’adresse à quelque chose d’éminemment différent du Réel qui est la pensée humaine ; son rôle est justement de s’écarter du Réel pour le contempler et le définir. Qu’est-ce que cela veut dire ?
Il s’agit justement pour l’esprit de s’approprier la maîtrise du Réel, ainsi que de la façon dont les esprits des congénères s’approprient eux aussi le Réel. Il existe ainsi une méthode individualiste (fournir sa vision aux autres) qui s’oppose à la méthode solidaire (emprunter la vision des autres pour en faire la sienne). Bien sûr cela circule dans les deux sens, mais nous avons vu dans « Stratium » qu’il faut une illusion d’indépendance pour que cela soit productif, sinon nos esprits seraient des clones.

La paradoxe de la vérité philosophique est celui-ci : la plupart des penseurs la voient comme relative parce que nos esprits sont tous différents, mais à l’intérieur d’un esprit donné, c’est la seule qui puisse être définie comme absolue. La pensée se confond avec sa propre vérité. La seule chose qui la menace est la foule des pensées alternatives chez les autres, que nous sentons affleurer à l’orée de notre fusion consciente. Cependant si nous consolidons fermement celle-ci, nous pouvons parfaitement croire détenir la vérité absolue, et dans cet espace c’est rigoureusement exact.

La sage affirmation « pas de vérité » est donc une ouverture solidaire, une incitation à sortir de son exacte vérité individuelle pour rejoindre une autre moins forte et plus consensuelle. Cette proposition n’a rien de juste en soi.

C’est une évidence quand la vérité d’un individu isolé est confirmée par la suite comme la plus exacte. Par exemple Galilée refusant l’héliocentrisme, sans qu’il soit besoin de se cantonner à un exemple scientifique : prenons la situation d’un étranger arrivant dans un village xénophobe (n’en existe-t-il pas ?) et qui est soutenu par un seul des habitants. S’il réussit parfaitement son intégration au bout de quelques années, cela fait de la « vérité » de l’habitant unique la meilleure. Que se serait-il passé si celui-ci avait décidé de rejoindre solidairement la vérité des autres, c’est-à-dire de rejeter l’étranger ? Toute la communauté se serait trompée.

En philosophie il existe autant de vérités que d’hommes… et aucune n’a la même valeur intrinsèque que ses rivales, exposées sur le champ de bataille des concepts. Se contenter de dire leur multiplicité est renoncer à les évaluer. C’est un refus de faire intervenir sa propre individualité. Or elle existe, n’en doutons pas.

Le sage est seulement quelqu’un qui s’exhorte davantage à la sagesse que les autres.

 Posted by at 4 h 55 min
Mar 222014
 

la-vie-a-t-elle-un-sens Grande impatience à recevoir cet ouvrage. On peut discourir philosophiquement sur la plupart des BD. Mais les « BD philosophiques » ne sont pas légion. Allez voir en passant le Filozophon, recueil de dessins parus sur ce blog et d’autres, téléchargeable gratuitement ici

Le début de ce sens dessiné de la vie est décevant.
p13 – Non, M. Umberto Eco, Snoopy n’est pas dans les affres de sa condition de chien, mais de celle d’un penseur existentiel isolé parmi ses congénères, peu préoccupés de telles question, comme l’indique le pastiche de Art Spiegelman.
Quant à Charlie Brown, il ne ressemble pas aux enfants de son âge, mais à un enfant qui n’aurait pas grandi. Ses difficultés se résument à un seul handicap : il ne sait pas mentir, parce qu’il ne sait pas reconnaître le mensonge, un élément fondamental de la relation humaine. Une grosse tare, vraiment. On peut donc juger cette BD comme un encouragement à nous déculpabiliser du mensonge, puisque le pauvre Charlie, avec son éthique à 2 balles, se pourrit continuellement la vie.

L’intérêt des articles remonte progressivement, jusqu’à une série de perles qui justifient entièrement l’achat de l’ouvrage :

p75 – Manara féministe ? par Sonia Feertchak
Il faut oser, pour une philosophe féministe, voir ainsi les filles de Manara, offertes à tous les appétits qui passent. On ne saisit plus très bien la différence avec la condition féminine des années 50 ; après tout, les femmes de cette époque montraient le même enthousiasme à jouer du mieux possible les rôles parfaitement définis pour elles par la société masculine aussi bien que la plupart des femmes elles-mêmes. Seules les références ont changé. Une époque, ainsi, n’est pas plus féministe qu’une autre, mais définit la femme d’une façon différente. Je préférerais ne pas voir l’époque qui la déclarerait définitivement semblable à un homme…
Sonia est convaincante, néanmoins. Recommandons Manara à toutes les femmes émancipées…

p76 – Crumb, la subversion par la lucidité
Excellent texte de Clément Rosset sur un sujet culte : Crumb, le déconstructeur, le « conservateur anti-conformiste », à l’opposé de l’onirisme de Manara tant par les dialogues que le dessin.

p80 – Belle analyse de Denis Moreau sur les « retours de réel » et nos façons de défendre nos illusions, même quand leur fragilité devient évidente. A mettre dans la bibliothèque de tout psy.

p84 – Enfermés dans l’infini, par Marc-Antoine Mathieu
Géniales bulles qu’aurait pu souffler un Raymond Devos au meilleur de sa forme, soutenues par un dessin « crumbien ». Un extrait :

infini85

 Posted by at 13 h 11 min
Déc 122013
 

La connaissance est une échelle de pouvoir.
Tout en bas se trouvent ceux qui en ont peu, et en tirent donc peu de pouvoir ; grâce à cette liberté, ils acceptent tout ce qui est enveloppé d’une apparence sensée, avec une grande fraîcheur naïve ; peu barricadés dans leurs certitudes, ce sont eux qui sont susceptibles des progrès les plus rapides.
Au milieu se trouvent ceux qui fixent leur attention davantage sur leur connaissance que leur ignorance ; un diplôme leur attribue un pouvoir ; ceux-là sont plus attentifs à la source d’une nouvelle connaissance qu’à son contenu ; accorder de l’importance à une idée ne parvenant par les canaux hiérarchiques serait menacer leurs propres habits de pouvoir ; ils trient plutôt qu’ils ne créent.
Enfin tout en haut de l’échelle sont perchés ceux qui voient d’autant mieux l’étendue de l’ignorance qui les assiège encore qu’ils ont établi quelques cartes de ces territoires ; ils retrouvent la liberté des gens du bas ; ces sages étudient avec plaisir les idées les plus incongrues, d’où qu’elles soient originaires, car de ces graines fleurissent les plus beaux arbres conceptuels au sein des terres obscures.

 Posted by at 2 h 49 min
Mai 252013
 

Ce que l’on peut dire des tentatives de relance de la métaphysique se résume ainsi : la métaphysique a cet intérêt extraordinaire que chacun peut y placer toutes ses croyances et les relier dans un système de cohérence absolument parfait. Une oeuvre sans défaut, que l’on ne peut s’empêcher d’admirer comme on le ferait d’un objet d’art étonnant et auto-suffisant. C’est-à-dire qu’il peut ne servir à rien. Ou, presque toujours, servir de coffre-fort aux intentions qui ont motivé l’oeuvre et dont l’auteur ne sait rigoureusement rien — à part qu’elles existent et qu’elles sont bien joliment cachées au sein du coffre métaphysique —.
Tous les bébés naissent métaphysiciens. Et au final, dans une boucle qui se referme, l’on meurt souvent métaphysicien, parce qu’aucune des justifications physiciennes de l’existence n’a eu le panache des enchantements que notre imagination a su construire par dessus. Entre les deux, certains parviennent à s’observer, comme un créateur considérerait son oeuvre, un créateur dont les intentions ne lui appartiennent pas, qui sont les principes matériels. Sans doute est-ce encore une illusion. Sans doute ces motivations propres à lui-même, les observe-t-il avec d’autres intentions qui lui appartiennent encore. Mais quand il sélectionne seulement celles lui semblant raisonnablement universelles, il peut capturer progressivement son être. Jamais n’a-t-il la certitude de voir sa forme précise, mais il sait qu’il est là, dans le filet…

Cela voudrait-il dire que la métaphysique n’ait aucun avenir, qu’elle serait désespérément illusoire ? Non. En fait la question même est stupide. Si l’être humain peut être décrit, jusqu’à ses étages psychiques les plus élaborés, par des concepts physiques, son mode de fonctionnement est métaphysicien. Aucune science n’aurait été possible sans la métaphysique. Toute théorie matérialiste solide est née dans la métaphysique. Il s’agit du 2ème cercle de l’esprit, celui ouvert à toutes les imaginations, toutes les propositions. Notre psychisme est un lieu de confrontation. Rien à voir avec le pouvoir comme nous l’exerçons en société ; il s’agit là d’un mécanisme purement neurologique. De nouveaux schémas sont continuellement fabriqués et comparés aux valeurs existantes. Ce mécanisme, qui concerne l’entraînement du moindre réflexe à notre disposition, est encore présent dans la formation des ensembles mentaux les plus complexes. Nos connaissances forment une bibliothèque de valeurs. Juste à côté, derrière une porte battante, se trouve le laboratoire de métaphysique, d’où s’échappent fumerolles éclairs et parfums de soufre. Sans lui, la bibliothèque ne contiendrait que quelques ouvrages instinctifs sommaires, issus de l’héritage génétique. Du chaudron métaphysique proviennent une multitude de recettes alternatives, magiques, certaines indigestes, d’autres qui finiront par devenir les plus beaux fleurons de la bibliothèque.

La métaphysique n’est pas la réalité ; elle est le mode de capture obligatoire de la réalité. Il faut être capable d’imaginer toutes les aliénations pour savoir ce qu’est un esprit sain. La métaphysique contient le devenir de la réalité. Sans savoir l’identifier. Ce n’est pas son rôle ; c’est celui du bibliothécaire logique, indépendant des intentions de l’auteur, qui regarde combien de lecteurs l’ouvrage a attirés et enthousiasmés.

Utilisons les salles de notre édifice psychique à bon escient. La métaphysique est le solarium, du toit duquel nous pouvons semer le pollen de notre imagination à tous vents, et voir quelles plantes curieuses poussent alentour. Ce domaine, cependant, n’existe que dans notre esprit. Si nous voulons connaître le monde, mieux vaut demander un bon livre à la bibliothèque.

 Posted by at 0 h 25 min
Mai 132013
 

Il existe une confusion constante dans l’esprit des gens entre «différence» et «inégalité», de même qu’entre «égalité» et «clonage».

Les êtres humains sont tous fondamentalement différents et simultanément organisés autour des mêmes «briques» psychiques, d’instinctives aux étages inférieurs jusqu’aux «valeurs» communes des étages supérieurs. C’est la qualité de leur auto-organisation conjointement avec le parcours environnemental spécifique à chacun qui produit l’originalité individuelle. Du moins le pensent ceux qui ont abandonné l’idée d’un principe métaphysique quelconque — l’âme restant le plus populaire — déterminant cette originalité, dont on n’a trouvé aucune trace jusqu’à présent, et qui ne semble nécessaire que si l’on n’a pas fait son deuil de la divinité d’Homo sapiens.

Ce qui sépare «inégalité» et «différence» est l’existence de principes moraux. Ils tranchent entre différences «éthiques» et «inacceptables». Nous percevons immédiatement la difficulté de la tâche, surtout avec le caractère multistandard, nous l’avons vu, de la morale. Pour limiter les conflits résultant de l’application de principes qui ne contiennent aucunement l’absolu qu’on leur prête, la solution est de les restreindre à ceux recueillant une relative unanimité parmi les membres d’un groupe. C’est là une des fonctions essentielles du groupe : cloisonner des ensembles capables d’une relation harmonieuse parce que partageant la même morale. Un groupe, comme ses préceptes, n’a aucune vocation à s’étendre — erreur responsable des conflits majeurs de l’humanité — ; un groupe a vocation à entrer en relation avec les autres, de façon à former des sociétés de groupes, échelons successifs, chacun doté de ses propres règles morales spécifiques. Continue reading »

 Posted by at 20 h 30 min
Déc 292012
 

Des gens connus soutiennent l’enseignement de la philosophie dans les cursus scientifiques.
Ce n’est pas souhaitable pour plusieurs raisons :
Si ces gens considéraient leur propre histoire avec recul, ils s’apercevraient que leur enthousiasme pour la philosophie provient justement de sa découverte alors qu’ils se sont construits en son absence, sur d’autres bases. C’est la richesse de la confrontation entre leurs positions antérieures et les nouvelles, issues du questionnement philosophique, qui les a éblouit. En favorisant un mélange précoce, ils en auraient perdu la saveur, et la fécondité du conflit. L’absorption d’une philosophie académique nuit à la diversité. Certes, elle ne propose jamais une seule réponse, mais elle en propose justement une telle floraison qu’il n’est plus très facile d’inventer la sienne.

C’est la deuxième raison : la philosophie ne s’apprend pas. Elle se découvre. Elle se présente au moment où l’esprit est prêt à la recevoir. Un tel questionnement est éventuellement nocif à une autre phase de son histoire personnelle. L’arbitraire d’un enseignement à un âge déterminé est pire encore que forcer à ingurgiter des mathématiques un esprit n’ayant pas encore mûri les structures nécessaires à les digérer. La contrainte a un effet systématique : elle décourage et détourne cet esprit de la discipline pendant bien des années.

Enfin, toutes les autres sciences sont capables de développer l’esprit critique, cet avantage particulièrement proéminent de la philosophie. C’est une affaire de manière d’enseigner. Il est nécessaire, en fait, de mettre un peu de philosophie dans tous les apprentissages. N’est-ce pas, après tout, la matière la plus indissociable de notre humanité ?

 Posted by at 2 h 06 min
Oct 202012
 

La croyance a une utilité extraordinaire : elle comble un vide de représentation, là où l’esprit n’a pas les moyens d’une preuve. Elle a extrait l’homme de l’inculture et lui a gagné une maîtrise sur le monde en partant de rien.

Puis les preuves se sont accumulées, renforcées, approfondies. Bien que chaque nouvel homme réemprunte le chemin des croyances transformées en preuves, aidé par l’éducation, jusqu’à découvrir un monde presque débarrassé de ses vides de représentation, il conserve beaucoup de croyances. Pourquoi ? Certes elles peuvent sembler un élément de la diversité, alternatives aux preuves trop empâtées de certitude.

Mais les croyances elles aussi sont gonflées de certitude. Moins l’on peut discuter les preuves, plus l’on devrait abandonner les croyances.
Un contrepoids s’exerce cependant : la croyance est notre propriété, contrairement aux preuves qui sont collectives. S’abandonner à la preuve est une perte de pouvoir, du pouvoir de la différence.
Paradoxalement, ceux qui devraient équilibrer activement le poids de la certitude sont les détenteurs des preuves, c’est-à-dire les scientifiques eux-mêmes. C’est tout le contraire : on leur reproche leurs croyances.
C’est que la science, vierge pure, n’est pas sensée se faire violer par le pouvoir…

 Posted by at 23 h 30 min
Sep 192012
 

Igitur met en ligne des articles d’épistémologie d’excellent niveau. Des articles de ce blog ont commenté récemment deux des plus intéressants, “Ouzilou Olivier – Sociologie cognitive et explication fonctionnelle” et “Réhault Sébastien – Raisons pratiques de croire en esthétique”

Voici rapidement ce que disent les autres :

Marcellesi – L’interventionnisme permet-il la causalité « descendante » ?
Leclercq – En matière d’ontologie l’important ce sont pas les gains mais la participation
2 articles d’épistémologie « fondamentale ». Peu d’intérêt pratique. Il faudrait déjà que l’homme soit un objet mathématico-philosophique connu, ce qu’il n’est toujours pas.

Ces auteurs n’ont visiblement pas lu le mathématicien G.C. Rota, qui a critiqué de façon cinglante la propension excessive de certains philosophes à s’appuyer sur le formalisme et l’axiomatique, et à singer la clarté des mathématiques en adoptant le mode symbolique de discussion. « Mathematics and philosophy : the story of a misunderstanding », Review of Metaphysics, 44, pp259-271, décembre 1990

Livet – La substituabilité comme propriété des êtres sociaux, les conditionnels et la prédication
Epistémologie sociologique, article un peu plus concret que les précédents, mais le langage abscons cache une substance maigre : l’importance est donnée aux représentations virtuelles, renommées ici « substituabilités » en contexte de relations sociales, plus universellement appelées attentes ou anticipations. Ces virtualités ont une importance parfois équivalente ou supérieure à la réalité, dit Livet, pour rendre compte des comportements sociaux. On le croit sans difficulté, si l’on sait que la réalité est elle-même objet de filtrage. Sa représentation n’est différente des virtuelles que par l’étiquette « temps présent », à laquelle les acheteurs accordent une valeur très variable selon leur âge, leur culture et leur degré de conscience.

Rebuschi – Le cogito sans engagement
Réflexions autour du cogito. « Je pense »… le « je » est un point de vue sinon l’être ne peut se définir que par lui-même.

Je garde pour la fin la perle publiée par le site, un article de Peter Van Inwagen : L’esprit et la causalité. Van Inwagen s’attaque au métalangage utilisé par certains philosophes et qui sous couvert de codification épistémologique masque de remarquables bévues, que de méchants critiques pourraient même assimiler à une sorte de masturbation intellectuelle.

Il faut dire à la décharge de ces onanistes que la raison est devenue tellement pointilleuse, adossée à une connaissance de plus en plus fine de nos intentions, qu’il devient fort ardu de réenchanter le monde par une pensée originale. Beaucoup cherchent toujours des failles dans la pensée unique. Le flirt avec la croyance est facile dans les sciences de l’esprit. Rendons hommage à la diversité. Chaque tentative de nous égarer est une consolidation du bon chemin. En philosophie il n’est certes pas unique… sauf quand on s’efforce de mathématiser l’esprit. S’il est impossible de modéliser le résultat de la pensée, c’est une tâche envisageable pour son fonctionnement.

Van Inwagen, se présentant comme ontologiste extrémiste, n’a en fait d’intention terroriste que de vouloir bousculer les idées établies sur la causalité, dont il nie l’existence intrinsèque dans la réalité, tandis qu’il reconnaît l’existence des relations causales que met en place notre esprit.

 Posted by at 2 h 00 min
Août 282012
 

L’irrationnel n’existe pas. Il n’existe que des motivations personnelles. Tout peut être réinterprété. Le rationnel, couramment, est une flemme devant ce travail énorme, déjà entrepris par d’autres, se persuade-t-on. Le rationnel, ainsi, est surtout une propriété à soi, et de nos jumeaux psychiques. L’irrationnel, c’est aussi du rationnel, mais dont on abandonne les plans et la propriété aux autres, primitifs ou étrangers.

 Posted by at 2 h 48 min
Août 282012
 

L’être humain ne comprend que des causes, et des limites. Il les cherche incessamment, car sa façon d’appréhender le monde, par des représentations, implique une causalité et des frontières, sinon elles sont incohérentes et incomplètes. Dès lors le penseur doit se méfier de son propre esprit, qui cherche à adapter le monde aux outils utilisés pour le contenir, plutôt que construire d’autres outils qu’il n’est peut-être pas capable d’imaginer. S’il n’est pas méfiant, il cherche un obligatoire créateur à l’univers, car il est impossible que celui-ci n’ait pas été causé. Il cherche une limite à cet univers, autant dans le macro que le microcosme, sinon sa représentation « fuit » dans l’inconnu.

Ce biais mis à jour, il est sans doute plus prudent de fonder notre raisonnement sur les postulats contraires, qui n’ont pas ce « conflit d’intérêt » avec notre esprit : que l’univers n’ait ni cause, ni limites.

 Posted by at 1 h 45 min
Août 232012
 

Le débat entre réalistes et anti-réalistes en esthétique contourné par le pragmatisme accordé préférentiellement par l’auteur à la conduite réaliste.

Réalisme esthétique = artefacts et choses naturelles possèdent des propriétés qui rendent littéralement vrais ou faux les énoncés esthétiques à l’aide desquels nous les décrivons.
Antiréalisme esthétique = les propriétés esthétiques ne sont que de simples projections de notre esprit sur le monde ; aucun énoncé esthétique n’est vrai en un sens robuste du terme.

Réhault remarque que les antiréalistes se comportent de façon ambiguë, puisqu’ils sont capables de vanter la beauté d’un paysage tout en pensant qu’il n’en recèle en réalité aucun. Ce que l’auteur ne saisit pas, c’est que l’antiréalisme imprime pourtant toutes nos conduites quotidiennes : le contribuable qui triche gentiment sur ses frais professionnels tout en protestant contre la corruption des milieux d’affaires, le catholique pratiquant qui assiste régulièrement aux messes sans croire à une vie future, le parent qui admoneste son enfant en réalisant que celui-ci fait déjà de son mieux, l’écolo qui économise l’eau en pure perte car il est seul à s’en préoccuper. Nous sommes parfaitement capables d’héberger des attitudes contradictoires parce qu’elles ont chacune leur champ d’application pratique. Il serait peu « réaliste » de penser qu’une conduite pragmatique élimine ses concurrentes. C’est notre ambiguïté qui justement nous rend si adaptables.

En fait le débat cité et cet article s’effondrent en polyconscience, puisqu’ils présupposent que l’esprit est indivisible, soit réaliste, soit antiréaliste, soit agnostique. Or les points de vue cohabitent dans toutes les consciences, et n’acquièrent une célébrité déterminante dans l’une que sous l’influence de facteurs multiples, bien davantage en rapport avec le pouvoir que la vérité, surtout en esthétique, où le militantisme guerrier des goûts est tel, qu’il a accouché de la vision réaliste. Celle-ci, en effet, est la première marche nécessaire pour contraindre l’autre à accepter un dogme esthétique : il n’est possible que si le caractère esthétique est inhérent à l’artefact ou à la chose naturelle, et non plus seulement présent dans l’esprit qui en fait la promotion. Le réalisme esthétique a des motivations clairement commerciales : il vise à consolider un marché de l’art qui, sans cela, a des fondations aussi évanescentes que le goût. Doit-on croire que cela s’applique jusqu’à l’art de penser ?

 Posted by at 8 h 09 min
Août 222012
 

A propos des enfants d’immigrés algériens en France, le sociologue Abdelmalek Sayad écrit :
« Comme dans l’ancien contexte colonial, nombre de traits culturels, tels, par exemple, certains détails vestimentaires (…), certaines conduites ou croyances, continuent à être investis d’une fonction supplémentaire, celle de signes distinctifs. Renoncer à ces signes ne manque pas d’être interprété comme une marque d’allégeance à l’autre et, corrélativement, comme un reniement ou un « retournement » de soi (Sayad, 2006, 167-168). »
Que signifie le fait qu’une croyance puisse être investie « d’une fonction supplémentaire » ? Il semble à première vue légitime de caractériser une croyance par sa fonction représentative, autrement dit par sa prétention à s’ajuster à la réalité : l’individu se représente ainsi sa propre croyance comme visant la vérité. Cependant, si l’on suit l’auteur, une seconde caractéristique peut venir se greffer sur la première. Cette caractéristique serait fonctionnelle : en plus de représenter le monde, une croyance peut également constituer un marqueur identitaire dont l’abandon semble avoir un coût social important puisqu’il risque d’être interprété comme une trahison à l’égard d’un groupe particulier. La croyance en question se voit ainsi dotée d’une fonction : celle de souligner une appartenance distinctive ou, plus essentiellement, de maintenir sa fidélité à l’égard du groupe social en question. L’écart entre ces deux types de considération est manifeste et réside, en partie, en ce que les caractéristiques fonctionnelles ne semblent entretenir aucun lien avec l’idée même de « vérité » et donc de « représentativité » au sens où nous avons entendu ce terme plus haut.

Prémisses fausses. Existe-t-il en réalité une croyance qui ne soit pas colorée de l’appartenance à un groupe ? Voilà la question juste. Les croyances sont tellement empreintes de mimétismes et de sillons culturels que ce qui en est dépourvu ne parvient pas à obtenir le statut de croyance, seulement de proposition, d’hypothèse à vérifier. On ne peut consolider une croyance que lorsque d’autres la partagent. Elle n’est jamais intrinsèque à l’individu, plutôt aux représentations qui le composent, les « personae », universelles. Le seul moyen, pour l’individu, de considérer sa croyance pour ce qu’elle est véritablement, est de construire un Observateur. Peu en possèdent un modèle développé, et surtout, peu y font appel en permanence, car il est parfois plus gênant qu’utile, s’attaquant aux croyances « bénéfiques » autant qu’aux péjoratives.
L’opposition entre cognitivisme (la croyance est générée par des données) et fonctionnalisme (la croyance répond à une fonction, en particulier sociale), que Ouzilou s’efforce de démonter et de réduire, n’est construite que sur la méconnaissance du fonctionnement sous-conscient de l’esprit. Elle n’existe pas en théorie polyconsciente.

 Posted by at 10 h 08 min
Août 072012
 

Qu’est-ce que la phénoménologie ?
Lors de mes premières lectures sur la discipline, je n’y comprenais strictement rien. Quelle graine peut-elle faire pousser dans un esprit du XXIè siècle ? me suis-je demandé. Tout enfant éduqué avec quelques matières scientifiques sait que le monde n’est pas tel qu’il lui apparaît. Le moindre microscope ou télescope mène à des plans de réalité différents. La conscience, comprend-on quelques années plus tard, n’occupe qu’une fraction infime de cette échelle peut-être infinie entre macro et microcosme. Que les objets se présentant à la conscience fassent l’objet de représentations par l’esprit afin d’être manipulés par lui, apparaît incontournable même pour celui qui n’a jamais suivi le moindre cours de philosophie.
La phénoménologie me semblait une sorte de masturbation intellectuelle stérile, comme si l’on était en train d’uriner et que l’on posait sa conscience sur le rond des toilettes, pour la voir s’émerveiller du processus complexe caché derrière le jet.

Le seul intérêt me semblait historique, le monde à l’époque de Husserl étant moins bien compris, mais pourquoi la phénoménologie gardait-elle une actualité bouleversante chez les auteurs contemporains, alors que plus personne ne cite Anaximandre et sa découverte que la Terre n’est pas cette assiette plate sous la cloche du ciel ? Je repris plus attentivement mes lectures.
Il m’apparut que la question fondamentale de la phénoménologie repose sur le cogito de Descartes, dont elle est issue : « Je pense, donc je suis »… mais existe-t-il quelque chose d’autre ? Le monde « réel » est un postulat ; il ne peut être apprécié qu’à travers « ce qui pense » que je définis comme « je ». Le phénoménologue authentique s’affranchit de ce postulat. Sa pensée doit partir du principe que rien n’est certain d’exister en dehors du « je ». Il peut par exemple imaginer que son existence est une sorte de jeu virtuel spécialement conçu pour lui par Dieu afin de le mettre à l’épreuve.

Je trouvais là beaucoup d’ironie à faire sur la phénoménologie mais au moins elle devenait cohérente avec son principe de base. Pourtant l’immense majorité des philosophes de cette discipline semble avoir fait sien ce postulat comme quoi il existe un univers matériel indépendant du « je ». A nouveau je ne comprenais plus ce qu’apporte la phénoménologie par rapport à la moindre matière scientifique de base, alors que la science est loin d’avoir résolu une foule d’autres questionnements philosophiques. Chaque article ou revue titrant sur la phénoménologie déclenchait chez moi l’énervement que l’on éprouve devant les plus grandes impostures.

Un jour, enfin, je tombe sur une conférence lumineuse de Foucault, Continue reading »

 Posted by at 5 h 31 min
Juil 232012
 

La seconde partie de l’Homme Polyconscient est bien avancée. Voici l’introduction du chapitre Philosophie :

L’histoire de l’humanité a vu surgir trois modes fondamentaux de pensée : religion, philosophie et science. La religion est le plus humain, dans le sens qu’il nous est spécifique. Le postulat généré par la pensée, ou croyance, est inamovible, sacré. Le raisonnement sera jusque-boutiste pour le conserver, quitte à modeler le monde réel pour qu’il lui corresponde.
La philosophie est toujours d’essence humaine, mais son questionnement devient sincère : elle identifie les postulats comme tels, tente d’apercevoir ce qu’ils cachent, conclue rarement, préférant laisser les questions ouvertes.
La science détermine ce que le monde réel a à nous dire, indépendamment de notre état d’humain. Cet état lui-même tente d’être décrypté, par ses racines matérielles et non plus par les intentions « corrompues » de la conscience.
Parmi ces trois voies, deux sont théoriquement soeurs, philosophie et science, parce qu’elle se disent toutes deux sincères et affranchies des considérations de pouvoir, tandis que la religion est clairement fondée sur le pouvoir, initialement de l’homme sur le monde, puis elle s’est trouvée viciée insidieusement du pouvoir de l’homme sur l’homme, avant de revenir plus récemment vers ses fondamentaux.
Pourtant philosophie et religion sont engagées dans une gué-guerre chronique, devenue d’ailleurs bien inégale : la philo apparaît telle un moustique s’attaquant au tank de la science : elle a certes encore bien des choses à dire, mais si la science a parlé dans le même domaine, la voici contrainte de se taire, ou de protester dans les cercles les plus fermés de ses supporters.
Quelle est la raison de cette discorde, si les objectifs poursuivis sont les mêmes ?

Tout d’abord, philosophie et science sont loin d’être étanches au pouvoir. Ne concluez pas de cette introduction que nous sommes soit religieux, philosophe ou scientifique. Nous sommes les trois à la fois, ce qui se comprend aisément dans le cadre de la polyconscience ; nous tendons à valoriser l’une ou l’autre des personae correspondantes. Mais dans le religieux monoconscient gémit un scientifique qui aimerait avoir la certitude que le monde métaphysique est tel qu’il l’imagine. Dans le scientifique ou le philosophe rôde un croyant qui refuse de remettre en question les postulats dans lesquels il a tant investi.
Cette porosité des trois modes de pensée est telle, chez l’individu, qu’un scientifique de profession peut être plutôt religieux de comportement parce qu’il devient acerbe si l’on conteste un peu fortement ses certitudes ; tandis que la plupart des cadres de la religion sont devenus très pragmatiques vis à vis de la science, et ont accepté de reculer les frontières de leur royaume spirituel.

La discorde entre science et philosophie tient à un deuxième phénomène : la seconde thésaurise soigneusement le savoir des aînés, et lui accorde une importance toujours empreinte de sacré, quelle que soit la valeur de cette pensée. L’historicité est importante, cependant il existe en philosophie une religion de l’historicité.
Le scientifique, lui, ne se gêne pas pour faire table rase de tout ce qui a été dit sur un sujet. Une théorie incomplète sera balayée par une autre. Du fait que même les scientifiques s’inquiètent de voir le pouvoir changer de mains avec une telle brutalité, ils continuent à citer la théorie dépassée, mais elle a désormais autant d’utilité qu’une pièce de musée.

Nous allons voir, dans les textes suivants, pourquoi philosophie et science sont devenus adversaires, et comment elles peuvent à nouveau converger.

 Posted by at 10 h 29 min
Juil 202012
 

La philosophie humaine a connu trois ères :

L’ère matérialiste : ses débuts se perdent dans la préhistoire de l’humanité. Les concepts sont dépendants du monde réel, vu par des sens dont on ne songe pas à soupçonner la faillibilité. Quelques idées métaphysiques apparaissent. Mais les vies sont ancrées dans l’environnement.

L’ère spéculative : faisons-la remonter arbitrairement à Socrate. L’homme se fascine pour une vérité indépendante du réel. Il découvre que ses sens le trompent, au point qu’il ne sait plus affirmer l’existence d’une réalité indépendante de ce que ses sens lui montrent. Une multitude de chapelles philosophiques se créent. C’est aussi l’essor de la métaphysique et des grandes religions. L’ère est quelque peu schizophrénique : les philosophes se voient libérer le monde des illusions et gagner en liberté, y compris dans le monde réel — s’il existe — parce que la raison ne s’y aveugle plus, tandis que la plupart de leurs congénères considèrent ces penseurs comme des évadés de la vie réelle, leurs réflexions comme une masturbation intellectuelle stérile, permise seulement grâce à une situation sociale favorable, et l’absence d’obligation d’aller chercher à manger. Les matérialistes survivants de la préhistoire, encore majoritaires pendant l’ère spéculative, continuent leur vie ancrée dans la glèbe. Cette masse de cerveaux conservateurs produit néanmoins quelques esprits habiles qui augmentent considérablement l’emprise de l’homme sur le réel : les scientifiques. Science et philosophie affinent leurs théories de concert. Elles sont plutôt solidaires au début, face aux religions omnipotentes, car ni les scientifiques ni les philosophes ne sont enclins à la croyance aveugle. Puis la science devient plus efficace que la religion pour remodeler la vie réelle. La philosophie bascule dans l’opposition face à ce nouvel Imperator du comportement humain.

L’ère pragmatique : démarre avec Freud, qui reste un symbole s’il n’est plus une idole. Pour la première fois, l’homme se préoccupe de son outil à penser. Comment la construction de son psychisme peut-il influencer la façon dont il raisonne, et pourquoi se trompe-t-il éventuellement ? A partir de Freud, on tente d’expliquer le mécanisme des illusions et non pas seulement leur présence. Progrès extraordinaire : si l’on peut comprendre ce mécanisme, on peut deviner ce qui est illusion ou réel, parce que notre intention est d’en faire l’un ou l’autre. La psychanalyse n’est pas une science, mais la science fournit de nombreux manuels supplémentaires : anthropologie, origine du langage, sociologie, neurobiologie, intentions faussées des désordres psychiatriques…
La philosophie ne monte pas dans ce train, dans ce retour en force du matérialisme, parce qu’elle est toujours dans un match : elle et la science tentent de se phagocyter l’une l’autre, la philosophie utilisant l’épistémologie, la science poussant les théories de la physique spéculative jusqu’à expliquer les fondements de l’existence.
La philosophie semble la seule échappatoire pour l’âme, au milieu des grandes religions en ruine.

L’ère polyconsciente : n’a pas démarré, et ne s’appellera sans doute pas ainsi : je lui tague prétentieusement cette théorie exposée dans « l’Homme Polyconscient ». Cependant, c’est bien la mise au point du lien existant entre les rouages biologiques et ceux de l’esprit qui fera naître la prochaine ère, marquée par la fusion entre science et philosophie, toutes deux facettes du questionnement. Chacune sera confrontée véritablement à ses intentions, contenues dans leurs postulats, et s’effondreront les fossés qui les séparent encore. Nous posséderons toutes les clés du développement de conscience. Il deviendra un droit identique à celui d’améliorer sa forme physique en allant courir. C’est-à-dire que nous pourrons toujours aussi le négliger, comme nous le faisons actuellement, parce qu’il y a davantage de bénéfices à rétrécir sa conscience qu’à l’augmenter. Mais cette rétraction deviendra moins séduisante, parce que les motifs d’agir ainsi nous serons clairement accessibles.

L’homme futur ne sera pas nécessairement plus intelligent, mais certainement plus conscient, et ainsi capable de mieux administrer son intelligence.

 Posted by at 22 h 15 min