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Jan 162013
 

La polyconscience explique que nous ayons des difficultés à faire de la société une démocratie participative.

Notre psociété — société intérieure — est construite sur le modèle de la société des personnes et, selon le principe de bidirectionnalité, empêche celle-ci d’évoluer selon la seule poussée des idées.

A l’échelon du groupe de ses proches, la polyconscience du citoyen ne fonctionne pas selon le mode démocratique mais sur celui de célébrité : il demande à son ami analyste financier un avis sur un bon placement, à un autre habile en mécanique la raison du bruit bizarre dans sa voiture, à une copine infirmière la signification de tel symptôme. Il identifie à chaque fois une compétence meilleure que la sienne et lui délègue son pouvoir de décision, en essayant de récupérer au passage une initiation à cette compétence.
Imaginez s’il utilisait la démocratie : chaque avis proche doté du même poids, il ferait le total des votes pour chaque décision. Subodorons que son argent serait moins en sécurité s’il attribue la même importance à l’avis de son fils de 6 ans qu’à celui de son ami analyste financier.
Plus intelligemment, en tenant compte de toutes les opinions proportionnellement à leur pertinence, notre citoyen utilise une sorte de démocratie participative locale, qui semble remarquablement efficace dans la mesure où son jugement sur la compétence des autres est correct ; des erreurs sont possibles, mais globalement la panconscience l’aide beaucoup en attribuant à chacun une situation sociale à peu près ajustée à ses capacités.

Mais alors, pourquoi ce système efficace localement ne fonctionne-t-il pas à une échelle pourtant essentielle : la bonne marche d’une nation ?

Pour identifier le meilleur choix du sommet de la hiérarchie et des compétences, qu’il ne peut juger lui-même avec exactitude, tellement les affaires à gérer sont devenues complexes, le citoyen élit en fait le meilleur acteur, le guignol le plus applaudi, refusant fermement d’abandonner son unique voix, ou de voir diminuer son poids.
Cherchons-en la raison au niveau de la hiérarchie polyconsciente. Dans notre exemple précédent, nous avons parlé de tâches déléguées, relativement accessoires : placement financier, souci mécanique, ennui mineur de santé. Très différente est « l’élection » de la direction polyconsciente, c’est-à-dire de la personnalité. Elle n’est pas du tout démocratique. Si c’était le cas nos caractères seraient fort semblables : nous finirions tous par élire le même profil, une merveille théorique de compromis, bonhomme énergique ou prudent quand la situation l’exige, dur ou sentimental si le besoin s’en fait sentir. Or nous sommes différents. Plus nous sommes nombreux même, plus notre variété s’exacerbe. Ce qui assure notre diversité est le besoin de différentiation, un moteur instinctif implanté par l’évolution naturelle.

Sous son impulsion, nous élisons notre propre « guignol », ce visage reflété par le miroir qui nous semble tellement peu fidèle à notre complexité intérieure. Malgré tout, c’est la représentation que nous tenons « à bout de tête » pour que les autres se l’approprient. Ils vont nous juger sur les caractéristiques de ce masque. Qui en dit long. Qui est infidèle. Mais d’une infidélité agissant comme un repère : c’est notre choix, rigoureusement partisan, de spécificité de caractère. Nous avons vu dans le tome 1 que ce choix n’est pas fixe : en groupe il se déplace si notre caractère habituel est exercé de façon plus flamboyante par un autre membre du groupe. Toujours la nécessité de différentiation associée à celle de communion.

La tête pensante de la société, qui est la partie émergente de la polyconscience géante formée par les citoyens, ne peut pas être élue différemment. D’autant que cette société est une culture parmi d’autres. Elle doit présenter sa spécificité au sein du vaste monde. Les cultures en relation fonctionnent comme un groupe de personnes ; remarquez que nos cultures utilitaristes latines, quand l’utilitarisme nord-américain est devenu caricaturalement efficace, se sont rabattues vers la promotion de l’individualisme communautaire, son opposé. Même les anglais, créateurs de l’utilitarisme, ne l’exercent plus avec autant d’enthousiasme que leurs anciens colons, constatant la ferveur sans rivale de ceux-ci.

Et l’on peut prédire sans risque que les nord-américains eux-mêmes se verront bientôt supplanter dans l’ultra-utilitarisme par les cultures asiatiques, et reviendront à une vision plus communautaire de leur société.

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Déc 292012
 

Des gens connus soutiennent l’enseignement de la philosophie dans les cursus scientifiques.
Ce n’est pas souhaitable pour plusieurs raisons :
Si ces gens considéraient leur propre histoire avec recul, ils s’apercevraient que leur enthousiasme pour la philosophie provient justement de sa découverte alors qu’ils se sont construits en son absence, sur d’autres bases. C’est la richesse de la confrontation entre leurs positions antérieures et les nouvelles, issues du questionnement philosophique, qui les a éblouit. En favorisant un mélange précoce, ils en auraient perdu la saveur, et la fécondité du conflit. L’absorption d’une philosophie académique nuit à la diversité. Certes, elle ne propose jamais une seule réponse, mais elle en propose justement une telle floraison qu’il n’est plus très facile d’inventer la sienne.

C’est la deuxième raison : la philosophie ne s’apprend pas. Elle se découvre. Elle se présente au moment où l’esprit est prêt à la recevoir. Un tel questionnement est éventuellement nocif à une autre phase de son histoire personnelle. L’arbitraire d’un enseignement à un âge déterminé est pire encore que forcer à ingurgiter des mathématiques un esprit n’ayant pas encore mûri les structures nécessaires à les digérer. La contrainte a un effet systématique : elle décourage et détourne cet esprit de la discipline pendant bien des années.

Enfin, toutes les autres sciences sont capables de développer l’esprit critique, cet avantage particulièrement proéminent de la philosophie. C’est une affaire de manière d’enseigner. Il est nécessaire, en fait, de mettre un peu de philosophie dans tous les apprentissages. N’est-ce pas, après tout, la matière la plus indissociable de notre humanité ?

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Déc 212012
 

Le-Monde-Polyconscient-final

Avez-vous jamais voulu savoir comment l’arborescence de milliards de neurones, à présent illuminée par les IRM comme des sapins de Noël, pouvait faire naître votre pétillante conscience ?
Notre expédition, à travers ces pages, n’est pas technologique. Elle poursuit un mythe, le Moi. Nous ne le trouverons pas. C’est toute une société intérieure que nous découvrirons à sa place, dans une démarche spéculative, mais bien outillée scientifiquement : évolution, auto-organisation, repères, confrontation avec les théories existantes ; nous vérifierons la congruence de la polyconscience avec le monde que nous fréquentons.
Vous-même risquez d’y perdre votre « Je ». Ce livre n’est point un mets pour tous les esprits. Dotez le vôtre de quelques rations de survie avant de lui faire explorer la jungle polyconsciente…

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Nov 082012
 

C’est ainsi que j’appelle une bibliothèque. Les rois ne s’abaissaient pas à chercher des idées eux-mêmes. La piètre qualité du résultat aurait pu faire douter de leur droit divin. Ils avaient pour cela du « personnel à penser », et se réservaient de sélectionner les pertinences comme des mets sur un buffet.
La République est passée par là et nous avons tous à présent nos gens de pensée, rebaptisés avec plus d’humilité nos maîtres en réflexion. Un doigt suffit à les extraire de l’étagère ou des profondeurs du web.
Tandis que l’esprit du roi pouvait rester toute sa vie une immense coquille vide impossible à remplir, notre moderne majordome de la pensée, cette bibliothèque à nos ordres, fait pousser de jeunes ramifications à notre esprit vers les points dégagés qu’il nous montre dans le ciel, jusqu’à le transformer en magnifique arbre de conscience.
Attention, tel l’esprit du roi modelé par ses conseillers les plus habiles, votre arbre aura une forme manipulée par les plus malicieux des tailleurs que vous aurez lus…

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Oct 212012
 

Deux façons d’aborder les pages d’un essai : vous entamez le livre persuadé que c’est un tissu d’inepties, et vous laissez difficilement convaincre par ses assertions, sauf pour les plus indubitables. Ou vous vous épanouissez déjà devant le quatrième de couverture comme un amant en chaleur parfaitement lubrifié.
La première façon vous fait ressembler à une vieille fille affolée à l’idée d’un viol qui ne risque pas d’arriver. Dans la seconde la pénétration est parfaitement consentante.

Après l’acte, dans le premier cas vous continuerez votre vie de vieux célibataire mental, égayé d’un nouveau fantasme. Dans le second cas, peut-être devriez-vous vous préoccuper du pedigree du penseur dont vous allez enfanter ?

*

En lisant, on absorbe une information, mais on ne met pas en route le mécanisme qui a permis à l’auteur de créer le contenu de ce livre. Un stockage mémoriel n’est pas un processus analytique. C’est parfois criant chez l’enfant, quand il apprend ses leçons par-coeur avec une facilité étonnante, mais ne peut en faire aucune reformulation dans un contexte un peu différent.

Sur un sujet neuf, nous devrions toujours commencer devant une page blanche, y écrire ce que nous en comprenons, peu importe qu’il s’agisse des idées les plus élémentaires ou les plus erronées. Ceci déclenche notre moteur d’alternatives. A partir de cette analyse de base, qui nous permet de nous approprier le sujet, de le tatouer dans nos circuits rationnels intrinsèques, nous pouvons enrichir le schéma de nombreuses alternatives, dont les livres sont riches.

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Oct 202012
 

La croyance a une utilité extraordinaire : elle comble un vide de représentation, là où l’esprit n’a pas les moyens d’une preuve. Elle a extrait l’homme de l’inculture et lui a gagné une maîtrise sur le monde en partant de rien.

Puis les preuves se sont accumulées, renforcées, approfondies. Bien que chaque nouvel homme réemprunte le chemin des croyances transformées en preuves, aidé par l’éducation, jusqu’à découvrir un monde presque débarrassé de ses vides de représentation, il conserve beaucoup de croyances. Pourquoi ? Certes elles peuvent sembler un élément de la diversité, alternatives aux preuves trop empâtées de certitude.

Mais les croyances elles aussi sont gonflées de certitude. Moins l’on peut discuter les preuves, plus l’on devrait abandonner les croyances.
Un contrepoids s’exerce cependant : la croyance est notre propriété, contrairement aux preuves qui sont collectives. S’abandonner à la preuve est une perte de pouvoir, du pouvoir de la différence.
Paradoxalement, ceux qui devraient équilibrer activement le poids de la certitude sont les détenteurs des preuves, c’est-à-dire les scientifiques eux-mêmes. C’est tout le contraire : on leur reproche leurs croyances.
C’est que la science, vierge pure, n’est pas sensée se faire violer par le pouvoir…

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Oct 162012
 

Our spirit undertakes a modeling of the world which surrounds us, and in particular with the society. These models are unfaithful. Yet it seems that it is not a fate, but an evolutionary outcome. No disadvantage, thus. The gap with reality is what allows our intentions to exist. We try, indeed, to bring the world to coincide with our personal representation. The individual will, however, is not a one-way interaction. The world has a terrible slowness, resists?. Its changes have a powerful retroactive effect on our models. These are at the same time unfaithful and in permanent evolution.

If we establish a representation of the society, we thus have a kind of internal stage where « play » is the most important character of our life. It would be attractive then to imagine the Me as the director of this play.

Unfortunately it would be implying the existence of a kind of homoncule to the commands of our spirit, producer of our will. Where from would it appear? It would have to be scheduled since the embryonic life, because the child already has to work on the principle of the modeling. But there are no intentions elaborated in the genetic heritage, only the instincts, which are going to be the propeller of our will.

 

The originality of the polyconsciousness is to end the indivisibility of « I ». The homoncule Me disappears. The theory does not make distinction between the instinctive engines and the other neurological processes bringing the constitution of the spirit. It does not see confrontation between the images of the world and one supposed independent will; the I is established by the models which showed themselves the most successful – the most famous – in the two-ways interaction with the world.

It does not make our consciousness a sort of sophisticated algorithm which it would be possible to program in a good computer. On the contrary, the polyconsciousness almost explains the complexity and impredictibility of our behavior, much better than if we settled a homoncule and its particular intentions to the commands. Continue reading »

 Posted by at 7 h 22 min
Oct 162012
 

Notre esprit entreprend une modélisation du monde qui nous entoure, et en particulier de la société. Ces modèles sont infidèles, à plus d’un titre, comme nous le détaillerons par la suite. Or il semble qu’il ne s’agisse pas d’un hasard, mais d’un aboutissement évolutif. Pas un désavantage, donc ? Le décalage avec la réalité est ce qui permet à nos intentions d’exister. Nous tentons, en effet, d’amener le monde à coïncider avec notre représentation personnelle. La volonté individuelle, cependant, n’est pas une interaction à sens unique. Le monde a une inertie terrible, résiste. Ses changements ont un effet rétro-actif puissant sur nos modèles. Ceux-ci sont à la fois infidèles et en évolution permanente.

Si nous établissons une représentation de la société, nous avons donc une sorte de scène intérieure où « jouent » les personnages les plus importants de notre vie. Il serait tentant, à ce point, d’imaginer le Moi comme le réalisateur de cette pièce de théâtre.

Malheureusement ce serait impliquer l’existence d’une sorte d’homoncule aux commandes de notre esprit, producteur de notre volonté. D’où surgirait-il ? Il le faudrait programmé depuis la vie embryonnaire, puisque l’enfant fonctionne déjà sur le principe de la modélisation. Mais il n’existe pas d’intentions élaborées dans le patrimoine génétique, seulement des rails qui nous gardent dans un espace de cohérence commun, et un propulseur instinctif, future armature de notre volonté.

 

L’originalité de la polyconscience est de mettre fin au « je » insécable. Le Moi homoncule disparaît. La théorie établit une continuité entre tous les processus neurologiques amenant la constitution de l’esprit. Elle ne voit pas de confrontation entre les images du monde et une supposée volonté indépendante ; le Moi est constitué par les modèles qui se sont révélés les plus performants — les plus célèbres — dans l’interaction à double sens avec le monde.  Continue reading »

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Oct 072012
 

Tous les dualismes sont à la fois illusoires et nécessaires pour nous faire progresser.

La distinction entre motivation intrinsèque et extrinsèque fait partie de ces dualismes artificiels. Elle a conduit à des études sur leur importance réciproque, qui ont donné des résultats contre-intuitifs : récompenser un individu pour une activité diminue sa motivation intrinsèque envers elle ! Ce résultat a été confirmé par une méta-analyse des études sur le sujet. Par contre les rétro-actions et commentaires positifs augmentent la motivation intrinsèque.
La théorie de l’évaluation cognitive a tenté d’expliquer cette contradiction en disant que les besoins de compétence et d’autonomie font partie de la motivation intrinsèque tandis que les récompenses sont contextuelles et source d’incitation extrinsèque. La récompense — et la punition — sont identifiées comme des pressions externes à faire l’activité et sont nuisibles à l’autonomie. Elles diminuent le besoin intrinsèque de s’adonner à l’activité, qui satisfait un plaisir purement personnel. Tandis que le feed-back positif constitue un renforcement des compétences propres, donc de l’autonomie.

Cette hypothèse dualiste ne tient pas pour trois raisons : on distingue mal la frontière entre la récompense et le renforcement positif. Un salaire élevé peut être aussi bien considéré comme une récompense que comme une attestation de compétence. Pourquoi auraient-ils des effets inverses ?
Il est postulé, de plus, que l’autonomie serait un besoin instinctif, fondamental. Elle est, en réalité, une construction psychologique déjà élaborée, et partagée de façon inconstante. Certaines personnes ressentent davantage un besoin de dépendance que d’autonomie. L’hypothèse présentée est adossée à un idéal d’humain libre et autonome, qui est loin d’être programmé.
Enfin, d’où surgirait l’intérêt « intrinsèque » pour une activité ? Aurions-nous une programmation génétique qui nous attellerait directement à telle ou telle tâche ? Vrai sans doute pour une connexion érotique. Dès que cela devient plus compliqué, interviennent des sublimations où l’extrinsèque et les mimétismes prennent une importance majeure. Il n’existe pas d’homoncule interne doté d’un goût pour la danse ou les mathématiques.

Quelle est alors la véritable explication de cette constatation étonnante : récompenses, autant que punitions, diminuent la motivation ?

Le moteur de nos intentions est l’insatisfaction, c’est-à-dire l’inadéquation entre une situation réelle et une situation espérée. Nous mobilisons toute notre énergie pour réduire cet écart, tant qu’il semble raisonnable : réaliser notre anticipation doit rester plausible, sinon toute chance d’atteindre le plaisir du succès disparaît. Pour maintenir ce « possible », nous n’hésitons pas, d’ailleurs, à trafiquer les probabilités : nous éliminons de notre conscience beaucoup de risques évidents. En clair nous nous construisons une belle illusion.

Comment savoir que nous avons atteint notre objectif ? Il est possible de s’auto-congratuler. Mais cette récompense intrinsèque est assez peu efficace sur l’insatisfaction. L’humain est un animal social et plus assez stupide pour se croire juge ultime. Le but est atteint avec davantage de certitude quand les autres nous récompensent. Mais il existe un effet secondaire : si notre anticipation est réalisée, que reste-t-il à entreprendre ? Notre insatisfaction reflue, et avec elle la motivation. Il faudra, désormais, se créer un nouveau défi, un nouveau réservoir d’anticipation.
Tandis que le renforcement positif a des effets fort différents : il ne dit pas « tu as réussi » mais « tu peux réussir ». Il est, en quelque sorte, une consolidation extérieure de nos illusions : l’objectif est réalisable, d’autres me le confirment.

Concluons qu’il ne s’agit pas de la récompense qui diminue la motivation intrinsèque, mais la sensation d’être parvenu à son but. En ce sens, c’est la façon dont la récompense est administrée, par rapport à nos attentes, et la célébrité que nous réclamons, qui stimule ou éteint notre motivation.
Malheureusement nos gestionnaires l’ont compris intuitivement depuis longtemps, en retenant leurs félicitations outrancièrement sincères et chaleureuses !

Nous pourrions souhaiter que les récompenses soient significatives quand l’idéal est atteint, et que nous passions immédiatement à une autre entreprise ambitieuse. C’est ce que beaucoup cherchent spontanément, quand ils cherchent à briser des routines n’apportant plus de gratification contrastée. Malheureusement l’organisation sociale ne nous facilite pas la tâche. Il faut être joueur. Plus facile à l’adolescence qu’à la maturité.
Les positivistes proposent des techniques comportementales : travaillons sur nos illusions personnelles de façon à donner à nos routines quotidiennes l’éclat d’une réussite chaque jour plus éblouissante.

Une autre méthode est le concept d’entreprise unipersonnelle, dotée d’objectifs fractionnés et illimités. Il s’agit d’échanger une anticipation très forte et proéminente — l’idéal —, contre des attentes échelonnées, représentant une progression réelle mais sans direction élective. Ce n’est pas si simple qu’il y paraît, car la société nous pousse à la spécialisation. Nous tendons à avancer dans la direction assez précise qu’elle nous indique, car contrairement à ce que pense la théorie sus-citée, c’est bien la promesse de récompense extrinsèque qui nous motive. S’engager sur d’autres voies peut être pénalisant, même, bousculant nos illusions patiemment bâties, laissant apparaître notre ignorance.
Il faut du temps libre. Il faut repousser la panconscience. Il faut protéger notre insatisfaction. Il faut identifier ce qui fait notre individualité, qui n’est pas un « moi » mais une configuration unique de polyconscience.

La réalisation personnelle, finalement, est-elle ce dont on a rempli une vie, ou l’état d’esprit au moment où elle s’arrête ?

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Sep 192012
 

Igitur met en ligne des articles d’épistémologie d’excellent niveau. Des articles de ce blog ont commenté récemment deux des plus intéressants, “Ouzilou Olivier – Sociologie cognitive et explication fonctionnelle” et “Réhault Sébastien – Raisons pratiques de croire en esthétique”

Voici rapidement ce que disent les autres :

Marcellesi – L’interventionnisme permet-il la causalité « descendante » ?
Leclercq – En matière d’ontologie l’important ce sont pas les gains mais la participation
2 articles d’épistémologie « fondamentale ». Peu d’intérêt pratique. Il faudrait déjà que l’homme soit un objet mathématico-philosophique connu, ce qu’il n’est toujours pas.

Ces auteurs n’ont visiblement pas lu le mathématicien G.C. Rota, qui a critiqué de façon cinglante la propension excessive de certains philosophes à s’appuyer sur le formalisme et l’axiomatique, et à singer la clarté des mathématiques en adoptant le mode symbolique de discussion. « Mathematics and philosophy : the story of a misunderstanding », Review of Metaphysics, 44, pp259-271, décembre 1990

Livet – La substituabilité comme propriété des êtres sociaux, les conditionnels et la prédication
Epistémologie sociologique, article un peu plus concret que les précédents, mais le langage abscons cache une substance maigre : l’importance est donnée aux représentations virtuelles, renommées ici « substituabilités » en contexte de relations sociales, plus universellement appelées attentes ou anticipations. Ces virtualités ont une importance parfois équivalente ou supérieure à la réalité, dit Livet, pour rendre compte des comportements sociaux. On le croit sans difficulté, si l’on sait que la réalité est elle-même objet de filtrage. Sa représentation n’est différente des virtuelles que par l’étiquette « temps présent », à laquelle les acheteurs accordent une valeur très variable selon leur âge, leur culture et leur degré de conscience.

Rebuschi – Le cogito sans engagement
Réflexions autour du cogito. « Je pense »… le « je » est un point de vue sinon l’être ne peut se définir que par lui-même.

Je garde pour la fin la perle publiée par le site, un article de Peter Van Inwagen : L’esprit et la causalité. Van Inwagen s’attaque au métalangage utilisé par certains philosophes et qui sous couvert de codification épistémologique masque de remarquables bévues, que de méchants critiques pourraient même assimiler à une sorte de masturbation intellectuelle.

Il faut dire à la décharge de ces onanistes que la raison est devenue tellement pointilleuse, adossée à une connaissance de plus en plus fine de nos intentions, qu’il devient fort ardu de réenchanter le monde par une pensée originale. Beaucoup cherchent toujours des failles dans la pensée unique. Le flirt avec la croyance est facile dans les sciences de l’esprit. Rendons hommage à la diversité. Chaque tentative de nous égarer est une consolidation du bon chemin. En philosophie il n’est certes pas unique… sauf quand on s’efforce de mathématiser l’esprit. S’il est impossible de modéliser le résultat de la pensée, c’est une tâche envisageable pour son fonctionnement.

Van Inwagen, se présentant comme ontologiste extrémiste, n’a en fait d’intention terroriste que de vouloir bousculer les idées établies sur la causalité, dont il nie l’existence intrinsèque dans la réalité, tandis qu’il reconnaît l’existence des relations causales que met en place notre esprit.

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Août 282012
 

L’irrationnel n’existe pas. Il n’existe que des motivations personnelles. Tout peut être réinterprété. Le rationnel, couramment, est une flemme devant ce travail énorme, déjà entrepris par d’autres, se persuade-t-on. Le rationnel, ainsi, est surtout une propriété à soi, et de nos jumeaux psychiques. L’irrationnel, c’est aussi du rationnel, mais dont on abandonne les plans et la propriété aux autres, primitifs ou étrangers.

 Posted by at 2 h 48 min
Août 282012
 

L’être humain ne comprend que des causes, et des limites. Il les cherche incessamment, car sa façon d’appréhender le monde, par des représentations, implique une causalité et des frontières, sinon elles sont incohérentes et incomplètes. Dès lors le penseur doit se méfier de son propre esprit, qui cherche à adapter le monde aux outils utilisés pour le contenir, plutôt que construire d’autres outils qu’il n’est peut-être pas capable d’imaginer. S’il n’est pas méfiant, il cherche un obligatoire créateur à l’univers, car il est impossible que celui-ci n’ait pas été causé. Il cherche une limite à cet univers, autant dans le macro que le microcosme, sinon sa représentation « fuit » dans l’inconnu.

Ce biais mis à jour, il est sans doute plus prudent de fonder notre raisonnement sur les postulats contraires, qui n’ont pas ce « conflit d’intérêt » avec notre esprit : que l’univers n’ait ni cause, ni limites.

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Août 232012
 

Le débat entre réalistes et anti-réalistes en esthétique contourné par le pragmatisme accordé préférentiellement par l’auteur à la conduite réaliste.

Réalisme esthétique = artefacts et choses naturelles possèdent des propriétés qui rendent littéralement vrais ou faux les énoncés esthétiques à l’aide desquels nous les décrivons.
Antiréalisme esthétique = les propriétés esthétiques ne sont que de simples projections de notre esprit sur le monde ; aucun énoncé esthétique n’est vrai en un sens robuste du terme.

Réhault remarque que les antiréalistes se comportent de façon ambiguë, puisqu’ils sont capables de vanter la beauté d’un paysage tout en pensant qu’il n’en recèle en réalité aucun. Ce que l’auteur ne saisit pas, c’est que l’antiréalisme imprime pourtant toutes nos conduites quotidiennes : le contribuable qui triche gentiment sur ses frais professionnels tout en protestant contre la corruption des milieux d’affaires, le catholique pratiquant qui assiste régulièrement aux messes sans croire à une vie future, le parent qui admoneste son enfant en réalisant que celui-ci fait déjà de son mieux, l’écolo qui économise l’eau en pure perte car il est seul à s’en préoccuper. Nous sommes parfaitement capables d’héberger des attitudes contradictoires parce qu’elles ont chacune leur champ d’application pratique. Il serait peu « réaliste » de penser qu’une conduite pragmatique élimine ses concurrentes. C’est notre ambiguïté qui justement nous rend si adaptables.

En fait le débat cité et cet article s’effondrent en polyconscience, puisqu’ils présupposent que l’esprit est indivisible, soit réaliste, soit antiréaliste, soit agnostique. Or les points de vue cohabitent dans toutes les consciences, et n’acquièrent une célébrité déterminante dans l’une que sous l’influence de facteurs multiples, bien davantage en rapport avec le pouvoir que la vérité, surtout en esthétique, où le militantisme guerrier des goûts est tel, qu’il a accouché de la vision réaliste. Celle-ci, en effet, est la première marche nécessaire pour contraindre l’autre à accepter un dogme esthétique : il n’est possible que si le caractère esthétique est inhérent à l’artefact ou à la chose naturelle, et non plus seulement présent dans l’esprit qui en fait la promotion. Le réalisme esthétique a des motivations clairement commerciales : il vise à consolider un marché de l’art qui, sans cela, a des fondations aussi évanescentes que le goût. Doit-on croire que cela s’applique jusqu’à l’art de penser ?

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Août 222012
 

A propos des enfants d’immigrés algériens en France, le sociologue Abdelmalek Sayad écrit :
« Comme dans l’ancien contexte colonial, nombre de traits culturels, tels, par exemple, certains détails vestimentaires (…), certaines conduites ou croyances, continuent à être investis d’une fonction supplémentaire, celle de signes distinctifs. Renoncer à ces signes ne manque pas d’être interprété comme une marque d’allégeance à l’autre et, corrélativement, comme un reniement ou un « retournement » de soi (Sayad, 2006, 167-168). »
Que signifie le fait qu’une croyance puisse être investie « d’une fonction supplémentaire » ? Il semble à première vue légitime de caractériser une croyance par sa fonction représentative, autrement dit par sa prétention à s’ajuster à la réalité : l’individu se représente ainsi sa propre croyance comme visant la vérité. Cependant, si l’on suit l’auteur, une seconde caractéristique peut venir se greffer sur la première. Cette caractéristique serait fonctionnelle : en plus de représenter le monde, une croyance peut également constituer un marqueur identitaire dont l’abandon semble avoir un coût social important puisqu’il risque d’être interprété comme une trahison à l’égard d’un groupe particulier. La croyance en question se voit ainsi dotée d’une fonction : celle de souligner une appartenance distinctive ou, plus essentiellement, de maintenir sa fidélité à l’égard du groupe social en question. L’écart entre ces deux types de considération est manifeste et réside, en partie, en ce que les caractéristiques fonctionnelles ne semblent entretenir aucun lien avec l’idée même de « vérité » et donc de « représentativité » au sens où nous avons entendu ce terme plus haut.

Prémisses fausses. Existe-t-il en réalité une croyance qui ne soit pas colorée de l’appartenance à un groupe ? Voilà la question juste. Les croyances sont tellement empreintes de mimétismes et de sillons culturels que ce qui en est dépourvu ne parvient pas à obtenir le statut de croyance, seulement de proposition, d’hypothèse à vérifier. On ne peut consolider une croyance que lorsque d’autres la partagent. Elle n’est jamais intrinsèque à l’individu, plutôt aux représentations qui le composent, les « personae », universelles. Le seul moyen, pour l’individu, de considérer sa croyance pour ce qu’elle est véritablement, est de construire un Observateur. Peu en possèdent un modèle développé, et surtout, peu y font appel en permanence, car il est parfois plus gênant qu’utile, s’attaquant aux croyances « bénéfiques » autant qu’aux péjoratives.
L’opposition entre cognitivisme (la croyance est générée par des données) et fonctionnalisme (la croyance répond à une fonction, en particulier sociale), que Ouzilou s’efforce de démonter et de réduire, n’est construite que sur la méconnaissance du fonctionnement sous-conscient de l’esprit. Elle n’existe pas en théorie polyconsciente.

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Août 072012
 

Qu’est-ce que la phénoménologie ?
Lors de mes premières lectures sur la discipline, je n’y comprenais strictement rien. Quelle graine peut-elle faire pousser dans un esprit du XXIè siècle ? me suis-je demandé. Tout enfant éduqué avec quelques matières scientifiques sait que le monde n’est pas tel qu’il lui apparaît. Le moindre microscope ou télescope mène à des plans de réalité différents. La conscience, comprend-on quelques années plus tard, n’occupe qu’une fraction infime de cette échelle peut-être infinie entre macro et microcosme. Que les objets se présentant à la conscience fassent l’objet de représentations par l’esprit afin d’être manipulés par lui, apparaît incontournable même pour celui qui n’a jamais suivi le moindre cours de philosophie.
La phénoménologie me semblait une sorte de masturbation intellectuelle stérile, comme si l’on était en train d’uriner et que l’on posait sa conscience sur le rond des toilettes, pour la voir s’émerveiller du processus complexe caché derrière le jet.

Le seul intérêt me semblait historique, le monde à l’époque de Husserl étant moins bien compris, mais pourquoi la phénoménologie gardait-elle une actualité bouleversante chez les auteurs contemporains, alors que plus personne ne cite Anaximandre et sa découverte que la Terre n’est pas cette assiette plate sous la cloche du ciel ? Je repris plus attentivement mes lectures.
Il m’apparut que la question fondamentale de la phénoménologie repose sur le cogito de Descartes, dont elle est issue : « Je pense, donc je suis »… mais existe-t-il quelque chose d’autre ? Le monde « réel » est un postulat ; il ne peut être apprécié qu’à travers « ce qui pense » que je définis comme « je ». Le phénoménologue authentique s’affranchit de ce postulat. Sa pensée doit partir du principe que rien n’est certain d’exister en dehors du « je ». Il peut par exemple imaginer que son existence est une sorte de jeu virtuel spécialement conçu pour lui par Dieu afin de le mettre à l’épreuve.

Je trouvais là beaucoup d’ironie à faire sur la phénoménologie mais au moins elle devenait cohérente avec son principe de base. Pourtant l’immense majorité des philosophes de cette discipline semble avoir fait sien ce postulat comme quoi il existe un univers matériel indépendant du « je ». A nouveau je ne comprenais plus ce qu’apporte la phénoménologie par rapport à la moindre matière scientifique de base, alors que la science est loin d’avoir résolu une foule d’autres questionnements philosophiques. Chaque article ou revue titrant sur la phénoménologie déclenchait chez moi l’énervement que l’on éprouve devant les plus grandes impostures.

Un jour, enfin, je tombe sur une conférence lumineuse de Foucault, Continue reading »

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Juil 232012
 

La seconde partie de l’Homme Polyconscient est bien avancée. Voici l’introduction du chapitre Philosophie :

L’histoire de l’humanité a vu surgir trois modes fondamentaux de pensée : religion, philosophie et science. La religion est le plus humain, dans le sens qu’il nous est spécifique. Le postulat généré par la pensée, ou croyance, est inamovible, sacré. Le raisonnement sera jusque-boutiste pour le conserver, quitte à modeler le monde réel pour qu’il lui corresponde.
La philosophie est toujours d’essence humaine, mais son questionnement devient sincère : elle identifie les postulats comme tels, tente d’apercevoir ce qu’ils cachent, conclue rarement, préférant laisser les questions ouvertes.
La science détermine ce que le monde réel a à nous dire, indépendamment de notre état d’humain. Cet état lui-même tente d’être décrypté, par ses racines matérielles et non plus par les intentions « corrompues » de la conscience.
Parmi ces trois voies, deux sont théoriquement soeurs, philosophie et science, parce qu’elle se disent toutes deux sincères et affranchies des considérations de pouvoir, tandis que la religion est clairement fondée sur le pouvoir, initialement de l’homme sur le monde, puis elle s’est trouvée viciée insidieusement du pouvoir de l’homme sur l’homme, avant de revenir plus récemment vers ses fondamentaux.
Pourtant philosophie et religion sont engagées dans une gué-guerre chronique, devenue d’ailleurs bien inégale : la philo apparaît telle un moustique s’attaquant au tank de la science : elle a certes encore bien des choses à dire, mais si la science a parlé dans le même domaine, la voici contrainte de se taire, ou de protester dans les cercles les plus fermés de ses supporters.
Quelle est la raison de cette discorde, si les objectifs poursuivis sont les mêmes ?

Tout d’abord, philosophie et science sont loin d’être étanches au pouvoir. Ne concluez pas de cette introduction que nous sommes soit religieux, philosophe ou scientifique. Nous sommes les trois à la fois, ce qui se comprend aisément dans le cadre de la polyconscience ; nous tendons à valoriser l’une ou l’autre des personae correspondantes. Mais dans le religieux monoconscient gémit un scientifique qui aimerait avoir la certitude que le monde métaphysique est tel qu’il l’imagine. Dans le scientifique ou le philosophe rôde un croyant qui refuse de remettre en question les postulats dans lesquels il a tant investi.
Cette porosité des trois modes de pensée est telle, chez l’individu, qu’un scientifique de profession peut être plutôt religieux de comportement parce qu’il devient acerbe si l’on conteste un peu fortement ses certitudes ; tandis que la plupart des cadres de la religion sont devenus très pragmatiques vis à vis de la science, et ont accepté de reculer les frontières de leur royaume spirituel.

La discorde entre science et philosophie tient à un deuxième phénomène : la seconde thésaurise soigneusement le savoir des aînés, et lui accorde une importance toujours empreinte de sacré, quelle que soit la valeur de cette pensée. L’historicité est importante, cependant il existe en philosophie une religion de l’historicité.
Le scientifique, lui, ne se gêne pas pour faire table rase de tout ce qui a été dit sur un sujet. Une théorie incomplète sera balayée par une autre. Du fait que même les scientifiques s’inquiètent de voir le pouvoir changer de mains avec une telle brutalité, ils continuent à citer la théorie dépassée, mais elle a désormais autant d’utilité qu’une pièce de musée.

Nous allons voir, dans les textes suivants, pourquoi philosophie et science sont devenus adversaires, et comment elles peuvent à nouveau converger.

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Juil 202012
 

La philosophie humaine a connu trois ères :

L’ère matérialiste : ses débuts se perdent dans la préhistoire de l’humanité. Les concepts sont dépendants du monde réel, vu par des sens dont on ne songe pas à soupçonner la faillibilité. Quelques idées métaphysiques apparaissent. Mais les vies sont ancrées dans l’environnement.

L’ère spéculative : faisons-la remonter arbitrairement à Socrate. L’homme se fascine pour une vérité indépendante du réel. Il découvre que ses sens le trompent, au point qu’il ne sait plus affirmer l’existence d’une réalité indépendante de ce que ses sens lui montrent. Une multitude de chapelles philosophiques se créent. C’est aussi l’essor de la métaphysique et des grandes religions. L’ère est quelque peu schizophrénique : les philosophes se voient libérer le monde des illusions et gagner en liberté, y compris dans le monde réel — s’il existe — parce que la raison ne s’y aveugle plus, tandis que la plupart de leurs congénères considèrent ces penseurs comme des évadés de la vie réelle, leurs réflexions comme une masturbation intellectuelle stérile, permise seulement grâce à une situation sociale favorable, et l’absence d’obligation d’aller chercher à manger. Les matérialistes survivants de la préhistoire, encore majoritaires pendant l’ère spéculative, continuent leur vie ancrée dans la glèbe. Cette masse de cerveaux conservateurs produit néanmoins quelques esprits habiles qui augmentent considérablement l’emprise de l’homme sur le réel : les scientifiques. Science et philosophie affinent leurs théories de concert. Elles sont plutôt solidaires au début, face aux religions omnipotentes, car ni les scientifiques ni les philosophes ne sont enclins à la croyance aveugle. Puis la science devient plus efficace que la religion pour remodeler la vie réelle. La philosophie bascule dans l’opposition face à ce nouvel Imperator du comportement humain.

L’ère pragmatique : démarre avec Freud, qui reste un symbole s’il n’est plus une idole. Pour la première fois, l’homme se préoccupe de son outil à penser. Comment la construction de son psychisme peut-il influencer la façon dont il raisonne, et pourquoi se trompe-t-il éventuellement ? A partir de Freud, on tente d’expliquer le mécanisme des illusions et non pas seulement leur présence. Progrès extraordinaire : si l’on peut comprendre ce mécanisme, on peut deviner ce qui est illusion ou réel, parce que notre intention est d’en faire l’un ou l’autre. La psychanalyse n’est pas une science, mais la science fournit de nombreux manuels supplémentaires : anthropologie, origine du langage, sociologie, neurobiologie, intentions faussées des désordres psychiatriques…
La philosophie ne monte pas dans ce train, dans ce retour en force du matérialisme, parce qu’elle est toujours dans un match : elle et la science tentent de se phagocyter l’une l’autre, la philosophie utilisant l’épistémologie, la science poussant les théories de la physique spéculative jusqu’à expliquer les fondements de l’existence.
La philosophie semble la seule échappatoire pour l’âme, au milieu des grandes religions en ruine.

L’ère polyconsciente : n’a pas démarré, et ne s’appellera sans doute pas ainsi : je lui tague prétentieusement cette théorie exposée dans « l’Homme Polyconscient ». Cependant, c’est bien la mise au point du lien existant entre les rouages biologiques et ceux de l’esprit qui fera naître la prochaine ère, marquée par la fusion entre science et philosophie, toutes deux facettes du questionnement. Chacune sera confrontée véritablement à ses intentions, contenues dans leurs postulats, et s’effondreront les fossés qui les séparent encore. Nous posséderons toutes les clés du développement de conscience. Il deviendra un droit identique à celui d’améliorer sa forme physique en allant courir. C’est-à-dire que nous pourrons toujours aussi le négliger, comme nous le faisons actuellement, parce qu’il y a davantage de bénéfices à rétrécir sa conscience qu’à l’augmenter. Mais cette rétraction deviendra moins séduisante, parce que les motifs d’agir ainsi nous serons clairement accessibles.

L’homme futur ne sera pas nécessairement plus intelligent, mais certainement plus conscient, et ainsi capable de mieux administrer son intelligence.

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