Oct 212017
 

« Définissez vos termes » est une excellente chose lorsque l’on part d’un plan d’organisation défini. Cela implique en effet qu’il existe différentes façons de définir ces termes, toutes n’aboutissant pas à la même cohérence. L’injonction est de partir d’un ensemble correctement organisé, répondant à des règles précises. Nous sommes en train d’explorer l’inconnu avec un édifice conceptuel bien rodé, pas d’explorer l’inconnu de cet édifice conceptuel. Cela c’est plutôt le rôle du philosophe, qui définit ses termes à l’issue de sa réflexion et non au départ comme le mathématicien. Ce qui nous fait critiquer vertement au passage la déviance de certains philosophes vers les mathématiques, au point de chercher à codifier de la même façon leurs recherches sur la métaphysique. Cela provient d’une mauvaise compréhension des mathématiques. Celles-ci sont ouvertes à n’importe quel formalisme, même lorsqu’il ne correspond à rien d’observable dans la réalité. Les mathématiques explorent tous les champs de cohérence. En ce sens elles font authentiquement de la philosophie. Tandis que le philosophe-mathématicien ne fait en général que singer les formalismes les plus célèbres des mathématiques, tel un élève admirant le professeur. Nous définissons ici deux approches : l’ascendante part de conditions initiales précises. Les termes doivent être définis. L’objectif est de déduire/prédire le déroulement de la suite. L’approche descendante est réductrice, dans le sens où elle cherche à identifier les mécanismes initiaux, cependant dans cet objectif elle part d’une grande diversité de conceptions possibles quant au résultat observé. Les termes ne sont pas formellement définis. Ils seront redéfinis au final quand les micro-mécanismes seront connus. Ce sont eux qui structurent ultimement la définition.

Pourquoi la philosophie s’est-elle mise à faire des mathématiques ?

Parce que, traditionnellement, elle est une pratique individualiste. Jamais des philosophes n’ont véritablement cherché un collectivisme de la pensée. Même les holismes n’en sont pas, en prenant la direction opposée au réductionnisme. Le collectivisme n’est pas une recherche d’alternative. Derrière les intentions affichées se décèle toujours chez les auteurs le souhait de propager leur vision individuelle, avec un effet buvard impressionnant pour les plus doués, cependant jamais une philosophie n’est devenue universelle comme la simple arithmétique. Devinons encore l’incontournable individualisme derrière les tentatives des philosophes-mathématiciens. Expérimentation d’un nouvel outil susceptible d’imposer la vision personnelle là où tous les autres ont échoué. Les mathématiciens ne sont-ils pas formidablement rassemblés autour de leurs preuves ? Voici nos apprentis à la poursuite de la démonstration philosophique idéale. Pourtant les mathématiciens rêvent constamment à ce qui peut surgir autour de leurs preuves. Les postulats sont alimentaires. Ils n’ont rien de sacré. Inventer une nouvelle recette est facile, à partir d’ingrédients connus. Les termes sont définis mais aucune association n’est figée. La philosophie est une activité radicalement différente, reposant sur l’imprécision des termes. Ils sont nets pour le penseur mais ambigus pour le collectif des philosophes, car il s’agit de termes complexes, juchés au sommet d’une pyramide conceptuelle élevée, pointant des arborescences très personnelles. La philosophie part de la diversité. Classiquement elle a toujours cherché à la protéger. Faire taire les rivalités, dire quelles sont les idées justes, l’oblige à s’engager dans une voie dont elle a horreur : le réductionnisme. Il faut en effet décomposer les idées en leurs éléments jusqu’au moment où ceux-ci apparaissent communs, et analyser les manières dont ils s’associent. Les solutions apparaissent alors nettement avec leurs avantages et défauts, selon l’angle choisi. Des philosophies s’éteignent. Le danger de cette extinction est pourtant manifeste. Philo-diversité menacée. L’étude de la complexité nous apprend qu’une solution médiocre ou banale à sa naissance peut servir de fondation ultérieure au meilleur des débouchés. Tout ce que l’on doit réclamer à un plan d’organisation est une certaine stabilité dans le contexte où il opère. Ce principe est valable autant pour la structure de la matière que pour la pyramide conceptuelle de l’esprit. Différencions bien, à ce sujet, structure horizontale et verticale. La disposition horizontale d’un plan d’organisation est déductive. Imposée par le paradigme choisi par l’ensemble des éléments du système. La disposition verticale n’est pas prévisible. Le paradigme précédent effondre parfois brutalement son pouvoir dans le niveau d’organisation supérieur qu’il détermine. En saurons-nous un jour la raison ? Pour l’instant nous observons leur juxtaposition. Empiriquement nous cherchons le bon paradigme parmi la grande diversité de ceux proposés par les langages. Raison pour laquelle cette diversité ne doit pas être réduite, mais amplifiée. Le réductionnisme, en philosophie, est utile pour comprendre son propre mode de pensée. Il ne doit pas chercher à la collectiviser outre mesure. Une philosophie différente, au sommet de l’édifice conceptuel, peut avoir des racines fragiles quand on les analyse par le réductionnisme, et malgré tout servir de support à une organisation ultérieurement plus efficace de la pensée. Cela à cause de l’épuisement des paradigmes, quand ils franchissent un niveau d’organisation supplémentaire. Ce n’est pas tous les jours que nous le faisons, individuellement ou socialement, cependant l’histoire humaine n’est qu’une suite de ces franchissements, et ils surviennent exponentiellement rapprochés.

Le philosophe-mathématicien renie donc sa spécialité

lorsqu’il cherche à singer les « belles » sciences, surtout lorsqu’en parallèle le mathématicien, lui, parfaitement rodés aux micro-mécanismes de la raison, voit bien l’intérêt de se préoccuper de la diversité de leurs organisations, et se passionne pour l’épistémologie. Le philosophe doit se souvenir que l’esthétique est elle-même un point de philosophie. Que les débats à son sujet ne débouchent sur aucune certitude. Que de même que pour les mathématiques certains créent leur langage esthétique, tandis que d’autres s’approprient des oeuvres existantes, par leur appréciation, cherchant l’affermissement de leur identité plutôt que l’explosion créative de celle-ci. Sans surprise le philosophe-mathématicien est plutôt universitaire, fidèle gardien des sentiers balisés de la raison, secrètement envieux de la chaire mathématique, ce trône d’un univers platonique où le philosophe n’a plus accès, lui à qui l’on demande de réfléchir sur la vie quotidienne et se rendre enfin utile, lui que l’on envoie à la maternelle pour désaveugler précocement les bambins. Le philosophe authentique est un sybarite essayiste, qui n’a pas besoin de ses idées pour vivre, ce qui leur permet de se promener dans l’inépuisable capharnaüm de la fantaisie.

Quel est l’intérêt de la philosophie classique ?

Pourquoi continue-t-on à écouter, à travers les âges, des penseurs ayant évolué dans une époque si différente du monde moderne ? Est-ce une bonne idée de les enseigner, alors qu’il y a tant à faire ingurgiter aux jeunes têtes, que la plupart ignoreront toute leur vie ce qui fait fonctionner des objets aussi intégrés à elle qu’un smartphone ? La réponse habituelle est de montrer comment la pensée de ces auteurs disparus est encore vivante aujourd’hui. D’en extraire leur essence intemporelle. Un concept ne meurt jamais. Ce n’est pas une très bonne raison. Il existe des moyens plus digestes de faire passer des concepts. Pourquoi utiliser le langage d’une autre époque, qu’il faut traduire et expliciter, au point qu’un cours de philosophie ressemble pour un élève à l’apprentissage d’une langue morte, dont il a la conviction qu’elle ne lui servira jamais ? Le coeur de la philosophie est d’apprendre à réfléchir, pas de retenir toutes les façons dont on a déjà réfléchi. Depuis quand les mimétismes structurent-ils l’esprit ? Ce qui passionne l’esprit en formation n’est pas de chercher le chemin vers un résultat donné, c’est qu’on lui fournisse les éléments à traiter et qu’on lui dise : « Que vas-tu faire avec ça, toi plutôt que n’importe qui d’autre ? ». Un esprit adore s’auto-organiser. Ce n’est jamais facile, car beaucoup d’autres l’entourent. Cependant une structure mentale n’accepte de se faire rétro-contrôler que par ce qui lui est suffisamment propriétaire. Les concepts trop étrangers sont des aliens déstabilisant la pyramide conceptuelle de l’esprit. Ils sont rejetés. Mesure de survie mentale. L’apprentissage des auteurs classiques est un tatouage qui réussit à certains, parce que leur pyramide est agencée pour les recevoir. Pour d’autres c’est une colonisation agressive, un ostracisme mental qui voudrait créer un apartheid inadmissible entre les « bonnes » et les « mauvaises » façons de penser, les plus simples étant d’emblée placées dans le camp de concentration des mauvaises.

Faudrait-il renoncer alors à l’étude des classiques ?

Ne sont-ils qu’occasion de pérorer pour des paons universitaires ayant eux-mêmes longuement lissé leurs plumes entre les pavés antiques ? Non (ouf ! j’étais en train de placer un contrat sur ma tête 🙂 Mais pour une raison différente. Il est d’ailleurs des mondes philosophiques différents, certains cherchant à singer les plus belles sciences de la raison (nous l’avons vu à propos des mathématiques, et je suis en train de réactiver le contrat…), d’autres se moquent ouvertement de l’accès direct à une hypothétique vérité. C’est par cette philosophie-là qu’il faut entendre les classiques. Par bonheur c’est la plus active en France. Grâce à ses traditions et sa langue. Il faut sauver le français. La langue n’est pas la pensée ; elle en est le relais, la maison individuelle. Il faut absolument sauver ce qui renvoie la pensée de si belle manière. Entretenir ses… palais. Cette philosophie-là se délecte de la diversité, qui s’amplifie de la lecture des classiques. Beaucoup semblent aujourd’hui périmés, réécrits au goût du jour. Quel intérêt de les garder ? Il est philosophico-évolutionnaire.

La vision de l’esprit vierge devant faire confiance à son auto-organisation est essentielle lorsque l’on a affaire à l’esprit immature. Exemple : la méthode Montessori. L’enfant se voit indiquer une tâche, pas d’objectif. Il est en train de se programmer seul. D’après notre principe de bidirectionnalité, il existe un sens inverse à cet auto-apprentissage : l’auto-évaluation. Le résultat obtenu est comparé à d’autres, issus de solutions différentes. L’intelligence la plus fluide est celle qui alterne les deux directions : invention / rétro-contrôle, ici l’appropriation d’une solution meilleure, proposée dans l’environnement. Néanmoins il n’est pas judicieux que le rétro-contrôle exerce la même férocité sur la structure mentale selon le stade de maturation. Trop précoce, il fabrique des clones. L’esprit doit affermir son identité propre avant d’affronter des comparaisons éventuellement défavorables. Sinon il se replie sur lui-même. La notation/évaluation doit être intégrée de façon extrêmement progressive aux apprentissages, à la suite du propre désir de l’enfant. C’est-à-dire qu’il ne faudrait jamais noter un élève qui ne désire pas l’être. Le souhait est facile à faire émerger par les contacts ponctuels avec la société compétitive des adultes. Trop souvent, l’évaluation étrangère remplace abruptement l’auto-évaluation. Parce que celle-ci est réclamée à l’identique, au même âge. La scolarité recèle à la fois trop de classements et trop de protectionnismes. Evaluation à désolidariser de l’apprentissage. Les deux n’évoluent pas à la même vitesse chez l’esprit en formation. Ce sont deux directions différentes de notre organisation neurologique.

Laisser venir l’esprit vierge, puis l’asticoter quand il est dépucelé.

Voici la tâche des éducateurs, fort dévergondée. Où donc le philosophe peut-il intervenir, avec ses classiques ?

De même que le corps et l’esprit reproduisent une organisation ancestrale dans leurs racines, le savoir a son embryologie. Il serait naïf de croire qu’une idée lumineuse et créatrice peut surgir d’un esprit authentiquement vierge. Il s’agit toujours de réassociations, de mimétismes d’un domaine sur un autre. Lire un conte, ou un livre de science-fiction, fait pétiller l’esprit dans l’analyse de bien d’autres faits. Le comportement des adultes s’éclaire à la morale de l’histoire. La relativité du temps s’apprécie en physique quand elle a donné lieu à des paradoxes romantiques. Etudier les classiques est refaire le chemin qui a popularisé les paradigmes contemporains. Ce qui s’intègre à l’esprit est le fil de leur auto-organisation, et non leurs résultats. Grâce à l’appropriation de cette structure, leur destination devient une étape. Nous avons construit une voie ferrée et son chantier, pas seulement une gare fixe.

Les classiques ont fait des erreurs ? C’est leur plus grande utilité.

Ils balisent le chemin. Imaginez qu’au lieu de vous les faire ingurgiter de force, l’on vous mette à plancher sur les mêmes questions qu’eux. Très probablement vous engagerez-vous sur l’une des voies tracées par les classiques. Ils n’ont pas manqué d’imagination, ont traversé des contextes plus variés que ceux du monde contemporain. Vous découvrez que tout a déjà été, approximativement, pensé. Le professeur annonce vos solutions, les raccorde à chaque ligne de pensée classique. Certaines ont terminé en impasse, d’autres ont survécu. Vous aurez donc choisi une ligne erronée ou toujours active. Votre fierté se nourrira davantage de la seconde. Mais serez-vous vraiment déçu d’avoir reproduit la pensée d’un brillant penseur disparu, même s’il s’est trompé ? Est-ce une erreur définitive ? Personne ne peut l’affirmer. Dans un milieu aussi diversifié que la philosophie, parler de « mode » n’est pas saugrenu. Le philosophe-mathématicien est à la mode. Nous avons pointé l’erreur d’en faire une approche uni-directionnelle. Le philosophe nourri des classiques se nourrit de leurs erreurs pour affermir son propre chemin. Il n’est pas guidé par la raison, mais en équilibre au milieu de toutes les raisons.

 Posted by at 6 h 35 min

 Leave a Reply

You may use these HTML tags and attributes: <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>

(required)

(required)