Juil 232014
 

Le conflit fondamental individualité/solidarité se retrouve dans le mode de pensée et dans l’armature même des concepts. Quand un philosophe dit « la vérité est ceci » et un autre « la prétention de toucher à la vérité est une utopie dogmatique », le second n’a pas davantage raison que le premier. Chacune de ces formules contient sa propre exactitude. Le fait qu’elles semblent s’exclure l’une l’autre ne donne pas d’importance préférentielle à la seconde, bien qu’elle semble plus « sage ».
La seconde formule est une déclaration solidaire, et la première individualiste. La confusion entretenue à propos de la vérité est qu’elle n’est pas binaire (oui ou non) mais une force. On peut la considérer comme totale à l’intérieur de l’esprit qui la conçoit (encore n’est-ce vrai qu’en s’arrêtant à la fusion consciente, sans descendre au niveau de la polyconscience), mais elle s’estompe, comme un champ magnétique, à distance de sa source. Une vérité, contrairement à l’idée générale, n’a pas d’existence propre. Elle est« régénérée » par les autres esprits qui s’en emparent, à l’aide de paradigmes identiques. Sa continuité à travers un grand nombre de cerveaux humains peut ainsi donner une impression d’« universalité », mais elle reste la propriété de cet ensemble, quelle que soit la référence étroite qu’elle peut avoir avec le réel.

Cette vision n’adoube-t-elle pas justement la seconde formule : « la prétention de toucher à la vérité est une utopie dogmatique » ? Non, parce que justement en la redéfinissant correctement, nous pouvons y « toucher ». Individuellement.
« Pas de vérité » est solidaire, c’est-à-dire que celui qui le dit possède sa vérité (ou s’il est polyconscient en possède plusieurs et les hiérarchise à sa façon très personnelle), mais ne veut pas l’imposer aux autres. « Choisissez votre propre vérité », voilà le message. Sont-elles toutes aussi judicieuses ? Généralement la solidarité de l’orateur ne va pas jusque là. Il va quand même tenter de vous faire partager les éléments de la sienne. Si j’étais acerbe, je dirais que la formule est une manipulation pour vous rendre plus malléable au mimétisme. Tandis que celui qui entre en matière avec un « je détiens la vérité » va déclencher la rébellion immédiate de votre personnalité et vous rendre particulièrement méfiant (sauf si vous êtes agenouillé devant votre gourou). Lequel est le plus honnête, en fait ? Est-ce bien celui que l’on croit ?
Nous pourrions estimer que la brute présentant sa vérité sans pommade et l’accompagnant d’arguments suffisamment convaincants pour emporter malgré tout notre adhésion, a sans doute une force d’exactitude supérieure à celui qui emploie la manière solidaire, le « consensus ».

La démonstration en est faite à rebours par le type de vérité que l’on essaye de transmettre. S’il s’agit d’une vérité scientifique, l’orateur n’a guère besoin de montrer abondance de solidarité. Ses arguments sont adossés à des évènements reproductibles, à ce chien fidèle qu’est le Réel. Les auditeurs acquis aux mêmes paradigmes sont contraints de les ingurgiter. Ils peuvent dire en privé que l’autre est prétentieux, arriviste, méprisant pour le travail des autres… il y a peu d’espace pour en faire autre chose qu’un mouvement d’humeur. Cela devient « la » vérité.

La vérité philosophique est différente, parce qu’elle s’adresse à quelque chose d’éminemment différent du Réel qui est la pensée humaine ; son rôle est justement de s’écarter du Réel pour le contempler et le définir. Qu’est-ce que cela veut dire ?
Il s’agit justement pour l’esprit de s’approprier la maîtrise du Réel, ainsi que de la façon dont les esprits des congénères s’approprient eux aussi le Réel. Il existe ainsi une méthode individualiste (fournir sa vision aux autres) qui s’oppose à la méthode solidaire (emprunter la vision des autres pour en faire la sienne). Bien sûr cela circule dans les deux sens, mais nous avons vu dans « Stratium » qu’il faut une illusion d’indépendance pour que cela soit productif, sinon nos esprits seraient des clones.

La paradoxe de la vérité philosophique est celui-ci : la plupart des penseurs la voient comme relative parce que nos esprits sont tous différents, mais à l’intérieur d’un esprit donné, c’est la seule qui puisse être définie comme absolue. La pensée se confond avec sa propre vérité. La seule chose qui la menace est la foule des pensées alternatives chez les autres, que nous sentons affleurer à l’orée de notre fusion consciente. Cependant si nous consolidons fermement celle-ci, nous pouvons parfaitement croire détenir la vérité absolue, et dans cet espace c’est rigoureusement exact.

La sage affirmation « pas de vérité » est donc une ouverture solidaire, une incitation à sortir de son exacte vérité individuelle pour rejoindre une autre moins forte et plus consensuelle. Cette proposition n’a rien de juste en soi.

C’est une évidence quand la vérité d’un individu isolé est confirmée par la suite comme la plus exacte. Par exemple Galilée refusant l’héliocentrisme, sans qu’il soit besoin de se cantonner à un exemple scientifique : prenons la situation d’un étranger arrivant dans un village xénophobe (n’en existe-t-il pas ?) et qui est soutenu par un seul des habitants. S’il réussit parfaitement son intégration au bout de quelques années, cela fait de la « vérité » de l’habitant unique la meilleure. Que se serait-il passé si celui-ci avait décidé de rejoindre solidairement la vérité des autres, c’est-à-dire de rejeter l’étranger ? Toute la communauté se serait trompée.

En philosophie il existe autant de vérités que d’hommes… et aucune n’a la même valeur intrinsèque que ses rivales, exposées sur le champ de bataille des concepts. Se contenter de dire leur multiplicité est renoncer à les évaluer. C’est un refus de faire intervenir sa propre individualité. Or elle existe, n’en doutons pas.

Le sage est seulement quelqu’un qui s’exhorte davantage à la sagesse que les autres.

 Posted by at 4 h 55 min

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