Juin 082014
 

Je bascule ici la rubrique « Livres disséqués » auparavant tenue sur le blog VINCRE, qui se consacre plus spécifiquement à la culture et aux évènements de Nouvelle-Calédonie.

Sorman-Guy-Les-Vrais-Penseurs-De-Notre-Temps 5/10 Acheter sur Amazon

J’ai commis l’erreur de ne pas relever la date de publication : 1989. Titre accrocheur mais discours fortement daté. Ouvrage de Candide allant s’informer auprès des théoriciens pour redescendre leurs hautes envolées à des niveaux de conscience plus acceptables. Si vous connaissez aujourd’hui l’un des sujets traités, vous n’apprendrez rien. Complètement inutile pour la partie science si par exemple vous êtes abonné à Science&Vie ou une revue équivalente. Les penseurs choisis par Sorman ont eu leur heure de gloire mais, à quelques exceptions près, sont devenus dépassés, comme s’il interviewait un Einstein sur la fin de sa vie, tempêtant toujours contre les incertitudes quantiques. Ce livre est un musée des penseurs de la fin du siècle dernier et non un ouvrage d’actualité.

Les interviews auraient pu être plus intéressantes si Sorman avait le niveau pour pousser ces théoriciens dans leurs retranchements. Ce n’est pas le cas. Il faut absorber et croire. Des versions du monde toujours aussi incompatibles au final. Vous serez éclairé sur les extrémismes intellectuels du XXème siècle et la rareté du débat contradictoire, qui vous aide à choisir votre monde, sans être obligé de tout miser sur une fragile croyance.
En fait j’ai voulu arrêter ce livre au bout de quelques chapitres, car j’étais en train de perdre mes belles illusions sur les grands inventeurs, découvrant dans ces premières interviews des discours péremptoires épicés de superbes âneries,

comme Claude Lévi-Strauss, anthropologue, faisant l’apologie du « voyage rapide », qui « permettrait à l’observateur pressé de mieux saisir en instantané les grands traits d’une société qui échapperait à un scientifique en apparence plus consciencieux ». Ce genre d’observation fait soupçonner que l’anthropologue cherche en réalité à valider des convictions préalables sans prendre le temps d’épouser la façon de penser des sociétés traversées, ce qui demande des années. Relevons aussi cette sortie désuète : « La pensée sauvage n’est pas inférieure à l’occidentale, elle est fort complexe, simplement elle ne fonctionne pas comme la nôtre ». Certes la pensée « sauvage » est parfaitement adaptée à son milieu, mais reste dépendante de ce milieu et de ses transformations, tandis que la pensée occidentale a réussi à transformer son milieu… éventuellement pour le pire ! Néanmoins cela en fait des pensées qui ne sont pas au même niveau d’organisation. Il s’agit même d’un saut spectaculaire dans l’auto-organisation du vivant.
Lévi-Strauss se contredit d’ailleurs en expliquant plus loin que les cultures sont créatives quand elles s’isolent un peu mais pas trop. C’est très juste, cette fois-ci, et c’est d’ailleurs le principe que j’ai pointé dans « Stratium » pour toute l’organisation du vivant, pas seulement les cultures. Mais cela fait correspondre les cultures primitives à celles que Lévi-Strauss estiment « se scléroser » parce qu’elles ne communiquent pas. Elles n’en sont bien entendu pas responsables. Les cultures primitives se sont retrouvées isolées du fait des caractéristiques du milieu, et souvent rendues statiques parce que ce milieu ne variait jamais, n’obligeant pas à établir des prédictions, véritable source de la création de l’Histoire par les civilisés, tandis que les primitifs n’avaient aucune raison de « ne pas aimer l’Histoire », comme le dit Levi-Strauss. Simplement ils n’en avaient pas besoin.

Je vais cependant interrompre là mon fiel, car les interviewés étaient dans leur époque et auraient sans doute des idées différentes aujourd’hui. Sorman est heureusement allé discuter avec d’authentiques et persistants génies. Chomsky est de ceux-là, ainsi que Minsky. Il n’est pas resté chez eux assez longtemps pour nous apprendre des scoops, mais cela m’a fait continuer la lecture.

Je relève une bêtise chez Minsky (mais son interview date) : « Le cerveau de l’homme n’a pas été créé pour comprendre l’univers mais pour remplir de toutes autres fonctions. Il est donc naturel que cet univers nous demeure mystérieux, et il est tout à fait extraordinaire qu’il nous soit compréhensible —jusqu’à un certain point. »
Le cerveau n’a pas été créé, il est le résultat de l’auto-organisation de la matière et comme tel, c’est un rétro-contrôle apte à exercer une évaluation sur ce qui le précède. Il est donc au contraire parfaitement « destiné » à comprendre l’univers. Ce qui aurait été extraordinaire est qu’il soit capable d’inventer quelque chose qui lui soit complètement étranger.

La section sur la psychiatrie est bien montée car la parole est donnée à des penseurs non-conventionnels, Bettelheim qui a affronté un conflit sévère sur l’autisme avec la nouvelle vague des psychiatres « organicistes », et a pourtant raison de pointer le caractère incontournable de l’approche psychologique de ces troubles, puis Szasz, un anti-psychiatre dans la lignée d’Illitch qui nie l’existence de la folie, en fait une affaire entièrement culturelle, et je lui donne presque raison dans « Stratium », fondé pourtant sur une approche neuro-scientifique. Szasz n’est pas tendre avec Freud, et pourtant ses positions et celles de Bettelheim ne sont pas incompatibles, ce dernier étant pareillement opposé à la dépersonnalisation et la surmédicalisation des troubles psychologiques.

On découvre d’autres anti-conformistes intéressants avec Ernst Nolte dans la section histoire, qui dédiabolise l’histoire du nazisme « inhumain ou trop humain ? » d’une façon encore inacceptable pour la majorité des victimes qui lui sont connectées.

La section économique avec von Hayek permet de comprendre d’où sont venus les excès du libéralisme. Il explique que « nul ne peut savoir comment planifier la croissance économique, parce que nous n’en connaissons pas véritablement les mécanismes ; le marché met en jeu des décisions si nombreuses qu’aucun ordinateur, aussi puissant soit-il, ne pourrait les enregistrer. Par conséquent croire que le pouvoir politique est capable de se substituer au marché est une absurdité. Le socialisme est une nostalgie de la solidarité tribale. Le libéralisme est scientifiquement supérieur au socialisme ; le marxisme est une superstition ; j’appelle superstition tout système où les individus imaginent qu’ils en savent plus qu’ils n’en connaissent en réalité ».
Ce bonhomme a été le maître à penser de toute l’intelligentsia actuelle du marché, tout de même. Effrayant. Surtout quand le dogme est clairement fondé sur l’aveu de « l’ignorance des vraies lois de la croissance économique », dont le principe, soit dit en passant, n’est pas remis en question un seul instant.

Sur le colonialisme et la confrontation des cultures, Ashis Nandy a parfaitement perçu la « colonisation des esprits », insidieuse, qui est encore la vraie cause de la non-émergence des ex-pays colonisés. En même temps il ne perçoit pas l’utilité constructive du conflit et le monde aurait été terriblement statique si ses idées avaient été suivies.

Swaminathan rappelle à nos contemporains remontés contre les OGM que c’est l’I.R.36, une variété entièrement nouvelle de riz obtenue à partir de multiples croisements, qui a sauvé l’Asie de la famine attendue de son explosion démographique.

Isaiah Berlin, prêtant au soupçon de gâtisme, explique que le XXème n’a pas produit de grandes idées, par manque de grands penseurs, et qu’il faut remonter au XIXème pour les trouver. Les idées du XXème lui semblent « trop compliquées ». Pourtant il semble se méfier des idéologies. A-t-il compris que c’est le mode idéologique classique lui-même qui est en train de disparaître, avec ses repères monolithiques masquant d’innombrables approximations, remplacé par une vision plus multiple du monde, plus probabiliste, avec les penseurs formés à ces idées ?

On se demande ce que Girard et Tresmontant font au côté des autres dans ce recueil. Existe-t-il une pensée métaphysique moderne ? On ne la trouvera pas dans cette affirmation : « La science sait remonter au Big Bang, mais pas au-delà. Le monothéisme, lui, le peut. »

Karl Popper avec sa théorie de la réfutabilité est sans conteste l’un des plus grands penseurs du XXème. Je ne l’ai pas lu, mais son discours laisse penser qu’il ne s’est pas rendu compte jusqu’où il pouvait pousser sa théorie. Dans « Stratium », j’en fais un fondement de la marche de l’esprit depuis ses rouages les plus élémentaires. Chaque étage neurologique tente en permanence de « réfuter » son équilibre, sa théorie principale en quelque sorte. Il cherche à s’en écarter, à produire une légère erreur. Si le résultat n’est pas probant (évaluation négative du rétro-contrôle supérieur dans l’organisation neurologique), il revient à son équilibre. La position de référence est conservée. Par contre si l’« erreur » produit une évaluation meilleure, elle devient la nouvelle « théorie ». L’ancienne s’est trouvée « réfutée ».
Les paradigmes scientifiques nous semblent beaucoup plus solides et durables que ces configurations neurales, mais les échelles de temps où se produisent ces phénomènes n’ont rien à voir.

En épilogue, Soral découvre que… plus on en sait, plus on a conscience de son ignorance. « Les penseurs des 3 siècles passés nous proposaient des solutions », dit-il, « ceux de notre temps nous apportent surtout des informations ». Oui, les repères se révèlent tellement transparents. Chat échaudé…
Dieu nous a encore fait un tour de cochon ! Il a fait en sorte que l’Homme se croit supérieurement intelligent quand en réalité il n’y connaissait rien, puis découvre qu’il est stupide et dépourvu de libre-arbitre à mesure qu’il progresse dans la connaissance. L’Alzheimer ne serait-il pas finalement un suicide volontaire de la pensée, décidé à retrouver la virginité de l’inconnaissance, par l’oubli ?

Au final le client pour ce livre, à sa parution, était le bel esprit désirant accumuler quelques billes pour un discours provocateur dans les soirées élitistes, sans pour autant s’astreindre à éplucher les pavés compliqués écrits par ces penseurs. Aujourd’hui, c’est un musée intéressant des penseurs finalement adoubés par l’Histoire, ou rejetés. Pas de demi-mesure pour les grandes idées. Toutes finissent soit encadrées soit à la poubelle.

 Posted by at 19 h 19 min

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