Nov 052013
 

Voici l’introduction d’un manuscrit bientôt publié intitulé pompeusement « Je ». Ce n’est pas une biographie de l’auteur, du moins je l’espère, car c’est une dissection fort mutilante du « Je », plus exactement de ce que nous considérons chacun comme notre « Je ». Comment s’est-il formé? Englobe-t-il la totalité du conscient? S’étend-il dans l’inconscient? Mais au fait, qu’est-ce que la conscience exactement?
Sans être un traité de neurosciences, ce livre s’attache à respecter l’approche scientifique du fonctionnement de l’esprit, puis s’en détache. Il indique la voie du réenchantement, par-dessus cette machinerie neuronale, pour aboutir finalement à des conclusions étonnantes.

Si ce sujet vous intéresse, je cherche des relecteurs. Merci de me contacter sur cet email pour obtenir un exemplaire du livre complet au format PDF.
Vos commentaires et critiques seront précieux.

Introduction

Ce livre a une prétention : montrer une vue d’ensemble de la personne humaine, par une approche aussi bien biologique, c’est-à-dire par le réel, que philosophique, c’est-à-dire par le conceptuel. Vous pouvez, par simplification, le placer dans la catégorie neurophilosophie. Malheureusement ce terme a pour certains une couleur péjorative ; on lui reproche de vouloir rétrécir l’espace de la philosophie au profit des neurosciences. Derrière l’anathème «réductionnisme», cependant, se cache une volonté elle-même réductrice : le refus d’intégrer des informations dérangeantes à la vue d’ensemble qui sera notre sujet. Le repère «réduction» est le balai qui les envoie sous le tapis.
Notre propre méthode sera de bannir la négation, ou plus exactement de la fragmenter, de même que les affirmations, et de montrer comment elles établissent une continuité. Nous irons jusqu’à définir le rôle de l’affirmation et de la négation, autour du repère. Les antagonismes de la science et de la philosophie deviendront alors, sous nos yeux, nécessaires.

Rassurez-vous, nous ne ferons pas que voler, solitaires et inaccessibles, dans l’espace théorique. De multiples exemples nous connecterons à la vie quotidienne. Nous offrirons une profondeur et une solidité différentes aux racines des concepts de liberté et de moralité. L’écosystème du terreau psychique étant mieux compris, nous y planterons avec succès de nouvelles graines philosophiques.
En ce sens, ce livre n’est pas catégorisable. Quand vous l’aurez refermé, aucun autre ne paraîtra avoir le même sens qu’auparavant, peut-être même celui vos recettes de cuisine ! Comment une assertion d’une telle fatuité est-elle possible ? C’est assez simple : vous ne serez plus le «Je» qui a retenu le sens de tous ces livres et des autres «Je» qui les ont écrits. Vous serez côte à côte avec lui, et avec les autres…
Laissons ce parfum de mystère vous entraîner dans les abysses de ces pages, après un avertissement tout de même :

Notre aventure s’adresse à tous ; cependant, ne présupposons pas que vous ayez un intérêt à vous connaître. Que vous soyez déjà passionné par les courbes émoustillantes des circonvolutions cérébrales en petite tenue, ou au contraire que l’IRM fonctionnelle vous semble relever de la masturbation scientiste, notre première question est :

Est-il judicieux de se contempler de près le nombril psychique ?

Voici deux histoires :

Corinne S. éprouve une sensation d’insatisfaction permanente. Sa vie, pourtant, est plutôt bien réussie. Après un échec en première année de médecine, elle a fait des études de biologiste. Son travail est intéressant, met en valeur son petit côté obsessionnel, dont elle a vaguement conscience par ses contacts avec les autres. Son père était un homme rigide et sa mère a adapté son éducation aux sévères consignes paternelles. Ses désirs sont soigneusement contrôlés. Elle ressent une sorte de privation, malgré une vie maritale tranquille, qui ne lui a pas apporté beaucoup de surprises. Peut-être faut-il y voir une cause en fait ? Corinne décide d’entreprendre une psychanalyse. Elle démonte au fil des séances les évènements de son enfance, y retrouve les éléments de sa personnalité d’aujourd’hui. Tout ceci déclenche en elle une illumination extraordinaire. Elle tient dans ses mains les outils pour devenir «elle-même», c’est-à-dire ce qu’elle a toujours voulu être. Sa passion est telle qu’elle parle de son travail psychanalytique avec toutes ses amies. Beaucoup sont intéressées et Corinne s’aperçoit, progressivement, qu’elle est elle-même en train de conduire ses proches sur le chemin de l’analyse. La plupart répondent à son enthousiasme ; ces relations, insidieusement, sont devenues nettement plus valorisantes pour Corinne que son routinier métier de biologiste. Elle l’abandonne et s’installe comme psychanalyste.

La deuxième histoire est celle de Michelle B., plus malheureuse au moment où nous la prenons en marche : le mari de Michelle s’occupe assez peu d’elle, sauf lors de crises de jalousie sans fondement et de remarques désagréables sur les tâches domestiques. Michelle elle-même a développé des facettes de caractère assez pénibles, une acariâtrie née de son impuissance à changer son mari et qui ne fait qu’aggraver les choses. Elle entreprend, comme Corinne, une psychanalyse. La déception est grande. Elle attendait des recettes pour mettre enfin son couple sur les rails, pas cette plongée stupide dans la relation avec son père, oubliée depuis longtemps. Elle cherchait un surcroît d’assurance, et la voici au contraire déstabilisée davantage par la remise en question de son propre comportement, que le psy affirme participer au problème. Elle claque la porte, traite la psychanalyse d’idiotie. De retour à la maison sans solution, elle supporte encore moins bien la situation qu’auparavant. Elle s’enfonce dans une véritable dépression. Son médecin de famille la met sous anxiolytiques et anti-dépresseurs ; elle est en arrêt de travail prolongé. Son employeur trouve un prétexte économique pour la licencier. Sans ressource personnelle, Michelle est devenue un zombie docile à la maison.

Réussite, drame, une même tentative de regarder les dessous de son existence a donné chez deux personnes différentes un résultat férocement divergent. Une pique envers la psychanalyse serait de dire que la cure elle-même a donné un sens à la vie de Corinne, pas qu’elle a révélé celui qui préexisterait à la cure. En même temps, qui invente sa vie ? Même le stylo débordant d’idées à la main, je n’ai pas cette prétention. Chacun d’entre nous fait son marché dans l’immense bibliothèque de concepts et de réalisations amassée par des milliards de nos congénères. Le plus beau de nos enchantements est d’en tirer une recette unique. Pourquoi ne rejoindrait-on pas la tribu des analysés ? Leur seul défaut est de ne pas savoir mentir…

A travers ces pages, cependant, nous allons refondre et englober la psychanalyse dans une perspective plus vaste.

Notre seconde question pernicieuse est :

Est-on Un ?

L’unicité de l’esprit est un concept comparable à la Terre située au centre de l’univers. L’on ne pouvait, au départ en imaginer d’autre. Probablement en raison de son caractère protecteur : une sorte de caverne où abriter la représentation de sa propre conscience, curieusement traversée par des éclairs d’envies contradictoires. Nos ancêtres considéraient la boîte crânienne comme la plupart de nos contemporains regardent un smartphone : ça fonctionne, c’est capable de remplir des tâches étonnamment diverses et sophistiquées, mais l’on ne sait rien de ce qui se passe à l’intérieur.
Comment l’idée qu’il existe des ressorts cachés dans notre esprit parvient-elle à nous échapper ? Elle semble une évidence et pourtant affleure tardivement dans l’histoire du genre humain et dans notre développement personnel. Faut-elle qu’elle menace gravement notre intégrité pour provoquer autant de réticence ?
Le terme «inconscient» date seulement du 18è siècle. L’Antiquité s’est intéressée aux actes échappant à la conscience, mais n’y voyait que réflexes élaborés ; tout comportement significatif est attribué à la volonté consciente.
Descartes, avec son fondamental «Je pense donc je suis», est finalement très classique ; il prend «Je» comme point de départ, alors que, nous allons en discuter abondamment, il est un élément de liaison : «Je» n’existe pas sans les autres ; «Je» ne comprend pas ce qui le traverse. Le champ de conscience doit être étendu au-delà du «Je» pour avoir une chance de se comprendre.
Pascal et Spinoza mettent en cause la toute-puissance de la conscience, sans défense face aux automatismes et aux émotions. «Les hommes sont conscients de leurs désirs et ignorants des causes qui les déterminent» (Spinoza).
Kant dans son enquête sur l’émotion esthétique nous voit divisés entre une part rationnelle («c’est vrai»), une part sensuelle («c’est bon») et une part morale («c’est bien») ; il y trouve la source d’un conflit permanent, sous l’influence des signaux contradictoires de la société : «jouis» et «tiens-toi bien», «tente l’impossible» et «comporte-toi sagement».
Schopenhauer tente une dissection de l’esprit en perceptions, réflexions, refoulement (déjà!), passions, corps végétatif et «volonté» métaphysique. Mais il ne fait pas de l’inconscient une entité indépendante comme Freud.
L’idée que les personnalités soient conditionnées par des traumatismes infantiles n’est pas freudienne ; Montaigne et Descartes soutiennent cette thèse. Le Camus, un médecin du 18è, explique même l’aversion de Jean d’Angleterre pour les épées par le fait que sa mère enceinte de lui a assisté à un meurtre commis à l’arme blanche. Le décodage biologique n’est donc pas une mode récente, plutôt la reprise d’une croyance ancienne.
Juste avant Freud, c’est Benedikt, un neurologue viennois, qui crée en vérité les bases de la psychanalyse ; il voit dans l’hystérie et autres troubles mentaux la conséquence de secrets pathogènes cachés à l’intérieur du Moi : traumatismes sexuels infantiles, frustrations affectives. Il utilise l’hypnose thérapeutique. Mais nous ne ferons pas ici le procès de l’ego de Freud qui lui fit s’approprier la paternité de l’inconscient. Plus critiquable est le mode de fonctionnement longtemps sectaire de l’église psychanalytique qu’il a créé. Affirmons qu’elle a vampirisé les moyens de recherche sur l’inconscient, un peu comme l’a fait plus récemment la théorie des cordes en physique fondamentale. Autre effet néfaste : elle a paradoxalement contribué, en s’arc-boutant sur des modèles invérifiables du psychisme, à l’émergence du scientisme neurologique, qui tend à réduire l’esprit à un effet secondaire d’une imperturbable machinerie neuronale, avec une foule d’études convaincantes à l’appui. C’est un des objectifs de ce livre que d’échapper à ce forcing conceptuel.

Chemins vers l’esprit

L’étude du psychisme peut emprunter trois approches différentes. La première et la plus traditionnelle, que nous avons évoqué dans notre historique, est l’esprit s’efforçant de se comprendre lui-même. Un penseur futé cherche à remonter le fil de sa propre pensée, brode des additions sur cette trame d’après ce qu’il observe de ses proches. La seconde approche en dérive ; elle est sociologique, s’efforçant de trouver des règles reproductibles dans les relations de l’individu au sein de larges groupes. La troisième approche, enfin, est la plus indépendante du «Je» : le cerveau lui-même est analysé dans ses rouages intimes. Si les personnalités présentent une grande diversité, le neurone qui les génère est identique d’un individu à l’autre. Il semble plus facile d’en faire un point de départ pour découvrir notre codification commune.
Sans surprise, la troisième approche donne les résultats les plus consensuels d’un scientifique à l’autre, tandis que les données psychologiques et sociologiques de la seconde approche sont très sensibles aux influences culturelles et historiques ; enfin, à propos de la première approche, il pourrait exister autant de philosophies que d’individus. Les philosophes ne sont en effet unis que face aux manières conquérantes de la science. Leur rôle est la dispersion des idées plutôt que leur rassemblement.
Dans cette progression, l’on devine un système qui tente de devenir extérieur à lui-même pour se comprendre. De la première à la troisième approche, il est demandé avec une insistance croissante à une entité indépendante, le réel, de juger l’esprit. Les critiques objectent que les outils scientifiques sont toujours issus de l’esprit. Certes. Néanmoins nous verrons que s’il est impossible de parvenir au pôle Réel, si la parfaite objectivité est illusoire, nous pouvons nous en approcher exponentiellement.

La métaphore résumant notre problème est : pour comprendre la façon dont un pull est tricoté, est-il plus facile de se saisir d’un fil et le défaire (approche psychique), ou de prendre la pelote de laine, tenter de tisser le pull à l’identique et vérifier que le résultat est conforme (approche neuroscientifique) ?
Ces méthodes, naturellement, ne sont pas adversaires mais complémentaires. Une théorie de l’esprit doit les réunir, expliquer les résultats expérimentaux de l’une et de l’autre. Une différence cependant : plus l’on grimpe dans l’échelle de l’auto-organisation du psychisme, plus il ressemble à un système chaotique, et la prévision devient difficile. Il serait d’ailleurs impossible de se risquer à une science du psychisme si nous n’étions pas ligotés par des règles sociales de plus en plus précises, proportionnellement à l’étendue de l’imagination dont sont capables nos esprits évolués. Néanmoins la science ne peut prétendre à aucun modèle précis du comportement d’un individu en particulier, parce qu’elle ne disposera jamais de la totalité des repères qui le construisent. Tout au plus pourra-t-elle copier un cerveau, complexe mais fini. Certainement fonctionnera-t-il, dans les instants suivant la copie, de façon identique à l’original, enterrant un peu plus définitivement le concept d’âme. Mais il bifurquera ensuite, poursuivant sa propre auto-organisation. Il deviendra un esprit original, et plus le temps avancera moins le modèle approximatif de la science pourra le décrire exactement.

Notre théorie idéale du psychisme ne devrait donc pas enfermer l’esprit dans le cadre étroit de la prédictibilité. Elle doit laisser ouvert le sommet de son processus d’auto-organisation. Il n’y a pas de limite précise à notre imagination. La métaphysique n’en est qu’un des aspects. Exploitée isolément elle génère des visions plus réductrices encore que le scientisme. C’est l’utilisation conjointe de tous les outils de l’esprit qui nous permet l’évolution vers un stade mental supérieur, et la création de nouvelles métaphysiques.

Voici donc quel sera notre plan d’attaque, dans cet ouvrage, pour entrer dans la forteresse de l’esprit. Nous ferons un assaut par le champ psychique, en examinant l’intrication de l’individu à la société, et un autre par le champ des neurosciences. Le succès nous attend si les attaquants parviennent à établir leur jonction !
Désirez-vous contempler une telle continuité, cependant ? L’opposition entre sciences de l’esprit et de son support physique n’est-elle pas volontaire, souhaitable ? Ne permet-elle pas, en isolant la pensée dans une sorte d’éther onirique, d’éviter qu’elle soit contingentée par le boulet du réel ?
L’abord neuroscientifique, en effet, nous montre comme une machinerie élaborée. Il a enfanté la philosophie du fonctionnalisme : peu importe la consistance de nos pensées, elles seraient prévisibles à partir des rouages psychiques qui les font naître, et dont il suffit de connaître les lois. L’abord phénoménologique, à l’opposé, affirme la primauté de l’être psychique ; même les lois du réel lui sont soumises puisque c’est lui qui les crée.

Aucun extrémisme n’est juste, le principe véritable étant la bidirectionnalité ; l’échange est permanent entre le pôle Réel, qui montre ses constantes immuables, et le pôle Esprit, qui les organise. Pourrait-on dire que le sol fait naître l’arbre ou que l’arbre modèle le sol autour de lui ? Un tel positionnement de l’opinion n’est en fait qu’une séquelle du pouvoir, le phénomène par lequel notre esprit parvient à organiser le réel. Que certains d’entre nous attribuent davantage d’importance au pôle Réel et d’autres à l’Esprit provient simplement du pouvoir d’agir qu’ils retirent de l’un ou de l’autre.

Les enseignements de chacune de ces visions, redisons-le, sont nécessaires. Si nous nous retranchons dans l’une d’elles, leurs murailles nous masquent une partie de la connaissance. C’est aussi bien l’ornière où s’est embourbée un temps la psychanalyse quand elle attribuait les étapes du développement psychique à une pure relation subjective interindividuelle, que l’impasse dangereuse où s’engage la psychiatrie contemporaine quand elle veut réduire les déviances à des déséquilibres de neuromédiateurs.

L’identité

Dans ce livre, nous abandonnerons toute idée d’un principe essentiel à la personne, qui fonderait la différence d’un individu face à un autre.
Ce n’est pas facile. Comme nous le verrons plus loin, notre fonctionnement intellectuel est basé sur des repères. Nous traçons des démarcations. Malgré notre proximité avec les membres de notre espèce, il n’est pas question de se «fondre» dans les autres. Le principe de l’identité est un paradoxe : celui de la ressemblance fusionnée avec la différence. Cette étrangeté provient du caractère subjectif des repères même quand ils semblent aussi matérialistes que possible. Notre esprit en est toujours à l’origine ; prenez l’interface entre la peau et l’air : elle est aussi bien continuité entre des particules à partir d’un échelon très petit, que barrière nous situant en tant que corps individuel.

Le paradoxe provient également d’une opposition artificielle entre psychisme individuel et société. Les deux fonctionnent en réalité avec beaucoup de similitudes, comme nous le verrons, mais le filtre du «Moi» octroie une conscience indépendante. Ainsi, l’individu semble apporter quelque chose de singulier au groupe, à l’espèce. Il est le réceptacle d’alternatives de comportement, qui ne pourraient avoir leur chance si nous ne faisions que mimer stupidement ce qui nous entoure. L’individualisme est, sans nul doute, un avantage évolutif considérable. L’organisation collective parfaite des insectes ne leur a pas permis de dominer la planète.
Consolider le Moi fit donc partie des impulsions essentielles pour nos aïeux. Pour le rendre inexpugnable, une invention remarquable fut celle de l’âme.
Aïe ! Je vous choque déjà ? C’est un peu volontaire. Refermez ce livre si vous n’êtes pas prêt à abandonner le concept de l’âme car il est un repère vraiment extraordinaire et difficile à remplacer. Nous n’aurions jamais avancé si loin sans lui. Ce n’est pas un hasard si les philosophes tentent encore de lui trouver un succédané, dans les notions d’être et de qualias. On ne peut pas les accuser de bigoterie ; ils refusent l’enfermement de leurs esprits brillants dans la vision réductrice de l’homme «machine-neuronale».
D’un autre côté, le cerveau, de mieux en mieux compris, semble bien suffire à expliquer nos mécanismes de pensée. Avons-nous encore besoin de jeter l’épais voile de l’âme sur ce qui génère notre exception individuelle ? Certainement, pour la plupart d’entre nous. Imaginez que nous soyons les acteurs d’un scénario fantastique : je suis une merveilleuse horloge dont les rouages sophistiqués m’autorisent une vie onirique. Je découvre soudainement mon état de mécanique. Catastrophe ! Tous ces rêves émanent de pignons et de roues dentées. Je ne vois même pas trace de l’horloger, auquel je pourrais m’identifier. Il semble que ce soit le sable et les paillettes de métal qui aient eu une tendance naturelle à s’assembler en formes de plus en plus complexes jusqu’à créer ma superbe enveloppe d’or et de verre. Ne perdrais-je pas tout goût à mon existence cliquetante devant tant d’inanité, jusqu’à passer par-dessus le bord de la cheminée et me laisser briser, dans un pied de nez final à ces lois insensibles et immuables ?

L’effort d’abandonner l’âme et le mysticisme enchanteur qui l’accompagne est si ardu que certains préfèrent se lancer dans des entreprises inouïes pour la sauver, jusque chez les scientifiques. Mario Beauregard, un spécialiste des neurosciences, a réalisé des IRM fonctionnelles sur des Carmélites ; il trouve que la pratique spirituelle n’est pas liée à une zone spécifique du cerveau, mais aux régions impliquées dans la perception, les émotions et la conscience de soi. Pas de «point de Dieu» dans notre cerveau ! Il conclue ainsi : toute tentative de réduire l’expérience spirituelle à un phénomène matériel est vouée à l’échec. Nous verrons que cette phrase elle-même est réductrice. Cependant, comme l’âme n’apparaît pas non plus dans ces données, Beauregard finit par la voir d’une façon très classique dans les phénomènes mal expliqués par la science (toujours elle, en référence!), tels que les guérisons miraculeuses, le sentiment de fusion par la prière, les expériences de mort imminente… Si l’âme n’existe pas, il faut trouver des zones d’ombre pour la cacher. Une tâche devenue difficile, dans un horizon bouché par les progrès croissants des neurosciences.

Car l’âme, si elle existe, apparaît sérieusement aveugle. Examinons deux phénomènes psychologiques étranges :

Regardons en premier les confabulateurs, ces personnes qui font très mal la différence entre fiction et réalité. Ce peut être ce vieux qui «qui perd la boule» en vous racontant qu’il s’est promené dans la jungle africaine la semaine dernière, avec force détails, et persuadé de la véracité de ses propos. Le suivant se prend pour un écrivain célèbre et signe des autographes pour des livres qu’il n’a jamais écrits. Le dernier détaille la journée d’hier passée en compagnie de sa femme décédée depuis dix ans. Ne pourrions-nous pas dire qu’ils vivent des expériences mystiques ?
L’IRM montre chez eux des lésions du système limbique antérieur. Il semble donc que pour quelques connexions déficientes, l’âme ne sait plus faire la différence entre réel et imaginaire. Elle croit tout. Un peu finalement comme un ordinateur dans lequel on rentrerait des programmes à exécuter, sans qu’il puisse déterminer s’ils sont justes ou faux.
La confabulation ne serait-elle qu’une situation pathologique ? Pas sûr. Ne sommes-nous pas tous en train de créer et entretenir, en permanence, des «illusions» ? C’est-à-dire que nous représentons la réalité d’une façon qui nous arrange. L’illusion est par exemple ce qui nous permet d’applaudir à un exploit sportif sans vouloir connaître l’existence d’un dopage ou d’une autre triche. A vrai dire, nous le verrons plus loin, c’est le principe essentiel du fonctionnement de l’esprit : nous créons une alternative, une «erreur» par rapport à l’image existante d’un sujet, et les testons face à face ; si «l’erreur» donne de meilleurs résultats, elle devient le nouveau standard. Nous construisons ainsi patiemment un noyau de références d’une fermeté croissante, voire d’une dureté excessive au grand âge. L’essence spirituelle serait alors non pas un guide solide offert par une divinité mais au contraire une instabilité, une curiosité, une oscillation autour de l’équilibre.

L’équilibre dont nous parlons ici n’a rien à voir avec la «santé» mentale. Son objectif est la satisfaction de nos besoins fondamentaux, installés par l’évolution et modulés par la culture. Ce que nous appelons couramment «équilibre mental» est plutôt une norme édictée par la société et que nous tentons d’atteindre en lui ajustant nos désirs par le phénomène de sublimation. Exemple élémentaire : nous ne pouvons pas copuler avec tous les partenaires du sexe opposé, pourtant parfaitement adaptés à ce raccordement, et satisfaisons la pulsion sexuelle de multiples autres manières, fantasmes d’identification ou passions artistiques.

Si nous voulons appeler «âme» notre noyau de références, alors nous l’acquérons lentement, et sous l’effet des circonstances. Nous démarrons avec un lot de circonstances, le portefeuille de gènes ; par la suite, il se trouve exposé aux aléas de l’environnement. Nous pouvons aussi bien juger cet encadrement comme tyrannique, car les éducateurs ne nous laissent pas faire n’importe quoi, ou capricieux, car les influences de nos proches sont éminemment variables. Bien entendu nous «décidons» de mieux en mieux de notre destin. Chacune de ces décisions, cependant, résulte de l’empilement de celles qui l’ont précédée. Notre esprit est un processus d’auto-organisation. Nous construisons nous-mêmes, par les échanges avec l’extérieur, notre propre divinité. Du moins cela peut-il devenir la plus belle des illusions pour ceux qui atteignent des sommets, tandis que pour les moins favorisés il est plus facile de garder comme repère une âme attribuée. Chance et réussite amènent à se considérer auto-façonné ; dans le marasme et la frustration au contraire, on veut croire à une graine d’âme inaltérable qui ne demande qu’à fleurir en de meilleures circonstances. Quelque soit la manière de voir les choses, chacun est bien un être unique, riche d’un futur auto-organisationnel.

Constatez qu’en très peu de lignes, nous avons bondi des neurosciences à une réflexion philosophique. Ce sera le principe de ce livre : pas d’expérimentations ânonnées en série pour faire de l’homme un bouquet de réflexes sophistiqués, mais une enquête sur le lien entre ces automatismes et la façon de repenser le sens de notre existence.

Regardons en second le phénomène d’ancrage. Avec un peu de maturité, nous n’avons plus trop d’illusions sur la fiabilité absolue de nos jugements, mais nous tendons à croire que nous avons une opinion à peu près stable et reproductible. C’est-à-dire que si, dans une expérience de pensée, nous étions placés plusieurs fois dans la même situation à quelques minutes d’intervalle et sans souvenir des fois précédentes, nous devrions dire et faire la même chose. Diable, nous ne sommes pas des girouettes décisionnelles !
En réalité, notre attitude dépend fortement des «hameçons» placés sur nous par l’environnement. Des enquêtes ont montré que les juges, par exemple, sont influencés par de nombreux facteurs indépendants du coeur des affaires présentées : les demandes de sursis sont acceptées 65% plus souvent après la pause, quand le juge est moins fatigué et affamé ; la hauteur des indemnités réclamées par les victimes décide significativement de ce qu’ils reçoivent, donnant foi à l’adage «demander l’impossible pour obtenir le compromis que l’on espère » ; une étude ayant présenté à plusieurs juges le même cas à juger a vu les peines s’étaler de 7 mois de prison avec sursis à 3 ans de prison ferme. Ces écarts sont liés à des phénomènes d’ancrage de la décision dans l’état physique du juge, son histoire personnelle, les chiffres qu’on lui présente, indépendamment du délit, et d’une façon invisible ou fort peu visible à sa conscience.
Il en est de même pour la majorité de nos actes. L’on demande par exemple à deux groupes de personnes si la hauteur d’un monument célèbre est supérieure ou inférieure à une valeur donnée, 25 mètres pour le 1er groupe, 150 mètres pour le 2ème groupe. A la question suivante, ces personnes doivent juger la hauteur du monument au mètre près. Celles du 2ème groupe donnent une valeur nettement plus élevée en moyenne que le 1er groupe. Pire, les informations captées inconsciemment ont le même effet : des étudiants doivent estimer la température moyenne en Allemagne. La question apparaît sur un écran suivie éventuellement de l’affichage pendant quelques millisecondes, c’est-à-dire trop brièvement pour qu’ils en aient conscience, du nombre 5 ou 20. La réponse sans image subliminale est en moyenne 13,6°C ; avec le chiffre 5 elle descend à 12,8°C, monte à 14,9°C avec le chiffre 20.

Ces résultats ne sont pas des curiosités mais la norme. Notre esprit ingurgite en permanence une foule d’informations dont seule une fraction fait l’objet d’une attention consciente, et qui modulent néanmoins nos comportements. Comme nous le verrons plus loin, des expériences très précises démontrent même que notre conscience est simplement informée d’actes dont la véritable initiation est subconsciente. Ceux qui tentent de sauver la notion de libre-arbitre après cette découverte fracassante insistent sur le fait que la conscience peut encore s’opposer à l’acte démarré par l’inconscient avant sa réalisation effective ; mais il n’est pas certain que la volonté d’opposition n’ait pas également des déterminants sous-conscients. Voici la liberté, que nous logeons traditionnellement dans la conscience, terriblement menacée. Nous devrons la redéfinir.

Si la défense d’un principe essentiel et exclusif à Homo sapiens semble un combat créationniste d’arrière-garde, une autre approche s’ouvre sur un panorama plus enthousiasmant : l’Homme issu d’une évolution. Comment le repenser, philosophiquement, après s’être emparé de ce que la science nous en montre. Comprendre ce que je suis ne change rien à ce que je suis. Sauf si mes illusions perdues étaient trop constituantes de mon assurance. Néanmoins rien de m’empêche de les reconstruire. Ou peut-être suis-je atteint de sénescence et est-ce la génération suivante qui s’en chargera ? Quand nos aïeux apprirent que Terre et Ciel ne formaient pas une cloche à fromage, ce fut un choc terrible ! Il fallu plusieurs générations pour que l’idée s’implante même dans les milieux intellectuels.
Pouvons-nous démontrer que l’âme n’existe pas ? Non. Mais avons-nous besoin d’elle pour expliquer notre fonctionnement intime ? De moins en moins. Sauf pour sauver notre foi. La vraie question est alors : à quoi sert la spiritualité ? Oui, elle stimule nos zones émotives, elle nous fait éprouver (des transports de l’âme?). Est-elle le seul moyen ? Les non-spirites seraient-ils insensibles ? L’enfant, dont les croyances sont peu profondes, semble pourtant un fabuleux réservoir d’émotion. Et ne rencontre-t-on pas à présent davantage de ferveur dans un stade ou une salle de concert que dans la nef d’une église ?

La disparition du principe d’essence est une mauvaise nouvelle pour ceux dotés d’une solide assurance et parvenus au sommet de la réussite, puisque la propriété d’un tel succès se floute sérieusement, se déplaçant d’un «Je» en armure vers une soupe de gènes et de hasards environnementaux. Elle est une bonne nouvelle, par contre, pour ceux qui éprouvent des difficultés. Malheurs, échecs, fautes, ne proviennent plus d’un défaut intrinsèque et définitif de leur personnalité ; en cause : un mauvais plan de construction. Pourquoi ne pas détricoter et rebâtir ses routines subconscientes quand elles posent de vrais problèmes ? Il est plus facile de s’y attaquer si l’on sait qu’il s’agit de malfaçons dans l’édifice d’un Moi qui n’a rien du monolithe que l’on imagine. L’on n’y perdra pas son identité, une entité extrêmement fluctuante de toute façon — comparez votre Moi à 10 ans et à 40 ans — ; on lui trouvera un profil plus satisfaisant, sans perdre une miette d’une biographie qui ne s’oublie jamais et qui constitue peut-être le socle essentiel de notre sensation d’être une personne unique.

N’enterrons pas l’âme, pourtant. Elle a davantage besoin d’être redéfinie que protégée comme la dernière survivante d’une espèce chassée par les matérialistes jusqu’à l’extinction. Nous pouvons la remercier, même si nous ne jugeons pas utile de la faire participer à notre identité, pour les codes qu’elle a créés. La religion a eu ses excès ; elle reste l’une des inventions majeures qui ont sorti l’homme de la tribalité. Les travers de la religion, comme ceux de la science d’ailleurs, proviennent de son emploi comme outil de pouvoir. Cette caractéristique-ci, nous ne pourrons l’extirper de nos têtes à coups d’homélies. Mais peut-être, par une confession polyconsciente, pourrons-nous la ramener à l’état d’outil ? Nous tenterons donc de redécouvrir l’âme, un concept qui nous semble adapté à un ressenti singulier du Soi, en le dépoussiérant de ses oripeaux métaphysiques.

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  6 Responses to “Introduction à « Je »”

  1. J’ai laissé un commentaire sur Futurasciences que je recopie ici:
    Bonjour jpl98

    Je viens de lire votre introduction que je trouve fort intéressante.
    J’apprécie d’abord le fait que vous y dénonciez le caractère sectaire qui marque les écoles psychanalytiques, dont vous dîtes à juste titre qu’elles sont responsables d’une régression dans la connaissance de notre psychisme. Le travail psychanalytique doit pourtant être poursuivi.
    J’apprécie tout autant le fait que vous ne puissiez vous satisfaire d’une réduction du psychisme à ce que peut en dire la neurologie, tout en soulignant les formidables apports de cette discipline.
    Je partage votre volonté de ne pas vous laisser enfermer dans une conception monolithique.

    Quelques points toutefois éveillent un certain scepticisme, comme ceux qu’indique cette phrase:

    “C’est l’utilisation conjointe de tous les outils de l’esprit qui nous permet l’évolution vers un stade mental supérieur, et la création de nouvelles métaphysiques” Il me faudra vous lire pour saisir ce que vous entendez par « stade mental supérieur » et par « création de nouvelles métaphysiques »

    Je suis partiellement rassuré par votre rejet d’une approche « religieuse » de ces questions: j’attends d’en savoir plus (je vous demanderai à cet effet le pdf que vous proposez aimablement à vos lecteurs)

    Cordialement

    Pourriez vous m’envoyer ce PDF ?
    Merci beaucoup !

    • Le terme « métaphysique » traîne une mauvaise réputation du fait de ses connexions avec « onirisme », « bigoterie », voire « délire »; néanmoins c’est dans la métaphysique que naissent toutes les nouvelles conceptions sur le pôle Réel, que celui-ci confirme ou infirme par la suite. « Stade mental supérieur » se réfère simplement à la pyramide de l’auto-organisation de l’esprit humain, que nous démarrons foetus, et dont nous ne pouvons prétendre avoir atteint le sommet. « Je » est un livre très déconstructeur, capable de satisfaire le plus sceptique des neuroscientifiques, mais réassemble les pièces de notre esprit de façon à lui donner un sens, tandis que la plupart des livres de neurosciences s’arrêtent devant des écueils comme la conscience, et nous laissent avec la dérangeante impression d’être une machinerie neuronale fort prédictible.
      Je vous envoie le PDF. Cordialement, JPL

  2. Réflexions très intéressantes et très développées, de surcroit bien écrites; Il s’achète où ce livre ? Est-ce que votre livre aborde tous ses sujets en les approfondissant ou c’est comme une bande annonce de film où le meilleur est dans la bande annonce 😀 ?

    Cordialement,
    Cyrille

    • Le livre est sur Lulu.com si vous le préférez imprimé. Pour l’instant je l’envoie au format PDF à ceux qui en font la demande. « Je » a fini son discours et attend avec intérêt les commentaires des autres « Je ». Attention, ce n’est pas un livre dont on peut sortir inchangé, à moins de le rejeter en bloc. L’introduction est beaucoup trop séduisante ; elle ne prévient pas suffisamment que le coeur de l’ouvrage est très déstabilisant, parce que, disent mes relecteurs, d’une logique implacable. Mais la reconstruction démarre à la fin de l’ouvrage, et se poursuivra dans le suivant. Merci pour votre intérêt.

  3. Bonjour, si vous le souhaitez je suis intéressé par la relecture de votre livre. Pouvez-vous me l’envoyer en PDF ? je ne suis pas neuropsychologue, c’est juste un centre d’intérêt que j’ai en amateur. Néanmoins, je pense savoir lire avec attention et pouvoir vous en faire un commentaire utile.

    Merci de votre initiative.

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