Mai 132013
 

Il existe une confusion constante dans l’esprit des gens entre «différence» et «inégalité», de même qu’entre «égalité» et «clonage».

Les êtres humains sont tous fondamentalement différents et simultanément organisés autour des mêmes «briques» psychiques, d’instinctives aux étages inférieurs jusqu’aux «valeurs» communes des étages supérieurs. C’est la qualité de leur auto-organisation conjointement avec le parcours environnemental spécifique à chacun qui produit l’originalité individuelle. Du moins le pensent ceux qui ont abandonné l’idée d’un principe métaphysique quelconque — l’âme restant le plus populaire — déterminant cette originalité, dont on n’a trouvé aucune trace jusqu’à présent, et qui ne semble nécessaire que si l’on n’a pas fait son deuil de la divinité d’Homo sapiens.

Ce qui sépare «inégalité» et «différence» est l’existence de principes moraux. Ils tranchent entre différences «éthiques» et «inacceptables». Nous percevons immédiatement la difficulté de la tâche, surtout avec le caractère multistandard, nous l’avons vu, de la morale. Pour limiter les conflits résultant de l’application de principes qui ne contiennent aucunement l’absolu qu’on leur prête, la solution est de les restreindre à ceux recueillant une relative unanimité parmi les membres d’un groupe. C’est là une des fonctions essentielles du groupe : cloisonner des ensembles capables d’une relation harmonieuse parce que partageant la même morale. Un groupe, comme ses préceptes, n’a aucune vocation à s’étendre — erreur responsable des conflits majeurs de l’humanité — ; un groupe a vocation à entrer en relation avec les autres, de façon à former des sociétés de groupes, échelons successifs, chacun doté de ses propres règles morales spécifiques. Remarquons qu’au moment où les hommes ont pu s’organiser librement par le choix démocratique, et non plus sous les ordres d’idéalismes militants, c’est le système qui s’est développé spontanément : les groupes d’intérêt, que j’appelle des superconsciences, fonctionnent entre eux d’après des règles qui peuvent sembler répréhensibles au quidam moyen : les morales utilisées ne sont pas les mêmes, corrections inévitables. L’habitude de s’efforcer à la dissimulation, courante chez les politiciens en charge des superconsciences, est peut-être adaptée aux gens incapables en apparence de comprendre la nécessité des corrections, mais stupide face aux gens conscients de la morale multi-standard. Plus judicieux serait de réduire progressivement la charge du non-dit au fur et à mesure que le politicien transfère, par des explications, la compréhension des équations morales difficiles qu’il doit résoudre. De cette façon, il permet à ses administrés de jouer le rôle de régulateur, nécessaire pour l’avertir quand lui-même dépasse certaines limites. Les idéalistes pressés sont la source des plus grands maux…

Plaçons-nous dans une situation favorable où un groupe de bonne taille, une nation ou une culture, a réussi à établir des valeurs éthiques communes, et ainsi diagnostique de manière identique quand une «différence» devient une «inégalité». Par exemple dans la culture occidentale, est acquis le droit à des «chances identiques», c’est-à-dire que l’origine sociale doit être la moins déterminante possible dans le destin d’un enfant. Cela fait-il des jeunes des êtres comparables ? Non. Leur potentiel génétique est différent ; il serait illusoire de croire que l’on peut créer des environnements semblables à tous. Au mieux l’on réduit un peu les effets de la loterie du destin, ce qui met un peu de baume sur notre sentiment de révolte face aux «iniquités» de la vie, une nébuleuse dont nous serions bien en peine d’identifier tous les méchants intervenants : faudrait-il faire un procès à nos parents, qui ne nous ont pas servi la collection de gènes idéale, la meilleure soupe à la naissance, la parfaite politique éducative ? Faudrait-il construire une machine à remonter le temps, pour biffer tous les aléas de notre biographie aux conséquences néfastes ? Où trouver un coupable dans un système si chaotique ?
De plus, étant maintenant familier avec la théorie de la polyconscience, il vous faut abandonner l’idée que votre identité serait gravée dans une âme ou autre essence divine, qui reculerait effrayée devant ces catastrophes de l’existence, et gémirait : «Qu’aurais-je pu devenir si les choses s’étaient passées autrement ?». La réalité est que notre Moi est le produit de l’ensemble de ces bouleversements, les positifs comme les négatifs. Qui veut renoncer à son identité ?

A ce point nous constatons que les différences sont inévitables et que les inégalités peuvent être, au mieux, réduites par un ensemble de valeurs morales communes à l’intérieur d’un groupe, en se gardant cependant de les regarder de trop près ou leur détricotage révèle leur caractère illusoire. Si par exemple nous suivons le fil de «l’inégalité des chances», nous pouvons être conduit à modeler génétiquement les enfants — la technologie y parviendra de manière élaborée dans un proche avenir — et à les placer dans un environnement identique, faisant d’eux de parfaits clones d’un modèle statistique de l’idéal de l’espèce…

Abandonnons l’idée d’une égalité entre individus d’un même groupe. Pouvons-nous faire mieux à l’échelle des relations entre groupes ? Est-il possible de moraliser la vie des superconsciences ?
Prenons l’exemple de la discrimination négative envers les femmes. Elle a provoqué une lutte de la superconscience féminine envers la masculine et un certain nombre de ses associées : cercles professionnels classiquement réservés aux hommes, les plus élitistes en particulier. Elle se fonde sur un principe «d’égalité» entre hommes et femmes. Mais ceux-ci sont à l’évidence différents ; il existe même, du fait de la présence du chromosome Y, une différence génétique quantitativement plus importante entre l’homme et la femme qu’entre la femme et le bonobo femelle. Le principe dont se réclament les féministes est donc avant tout une égalité de potentiel devant les tâches. Une discussion est possible : la génétique ne nous prépare pas de façon équivalente à certaines missions ; le soubassement instinctif peut donner une force différente à nos motivations ; la force musculaire est amplifiée naturellement chez l’homme, dont l’organisme par contre n’est pas idéalement conçu pour mettre bas la progéniture… Mais ces différences ne reposent pas que sur le typage sexuel : les caractéristiques globales de son génome peuvent rendre une femme plus forte physiquement que la moyenne des hommes ; les instincts, eux, font l’objet de sublimations qui au final dotent un individu d’intentions parfois très éloignées de ce que lui suggérait le programme installé par l’évolution.
La plupart des métiers sont devenus très intellectualisés ; certains chercheurs ont voulu établir que les différentes formes d’intelligence pouvaient être modulées par le sexe. Leurs études clairement tronquées par leurs convictions facilitent le discours des «égalitaristes» du sexe, qui ont beau jeu d’en montrer l’inanité. Malgré tout, ceux-ci commettent également une erreur : prendre appui sur ces articles ridicules pour annoncer que les différences n’existent pas. Bien sûr qu’il en existe ; elles sont évidentes entre tous les êtres humains, et le sexe est un générateur majeur de ces écarts, que l’on ne peut ramener seulement à l’influence culturelle. Le discours sain est de signaler qu’aucune différence n’est rédhibitoire ; c’est-à-dire que le sexe n’est jamais un critère d’interdiction à entreprendre quelque tâche que ce soit.
La culture : c’est bien entendu elle qui a amplifié et incrusté dans la conscience sociale des carrières précises pour les sexes, déterminées initialement par les aptitudes naturelles. Une culture n’est pas une facette de la personnalité modifiable : elle est constitutive du caractère, d’une façon presque aussi intime que nos gènes. Nous tendons à croire qu’il suffit de pointer l’irrationnalité d’un trait culturel pour qu’il disparaisse : erreur aussi grossière que notre conviction inverse d’un génome transmis inaltérablement d’une génération à une autre. Les gènes sont modulés par notre environnement beaucoup plus vite que nous le pensions, et la culture, par contre, moins prestement qu’un simple changement d’opinion ; un passage de génération est au minimum nécessaire, avec un bouleversement des injonctions éducatives — incluant jusqu’à une refonte de la langue, le vocabulaire actuel étant vecteur du machisme —, pour qu’un schéma culturel perde de sa force.
Peut-on, de cette façon, annuler complètement des influences hormonales capables en une année de faire muter un enfant en adolescent semblant appartenir à une espèce étrangère ?

Nous voyons par cet exemple que la moralisation des échanges entre superconsciences ne peut pas reposer sur des bases strictement rationnelles.
Un autre phénomène complique l’établissement de règles : chaque individu appartient à plusieurs superconsciences. Reprenons l’exemple d’une femme, cadre supérieure et chrétienne ; elle est exposée aux conflits entre la superconscience féminine, celle du monde de l’entreprise qui privilégie l’octroi de postes décisionnels aux hommes, et la foi chrétienne qui n’est guère féministe. C’est probablement cette dernière qui fera basculer les choses et rendra la femme tolérante à un poste dans l’entreprise inférieur à celui que ses capacités auraient pu lui obtenir, tandis qu’une autre femme non chrétienne se scandalisera de la situation.
Les conflits entre superconsciences auxquelles nous appartenons reflètent nos conflits intérieurs et vice-versa.

L’égalité n’a donc aucun sens. Ce que l’on désigne ainsi est un équilibre temporaire entre des conflits, dont l’évolution est permanente. Il n’existe aucune règle absolue pour le régir. Quand on se soucie d’égalité, on se soucie avant tout d’un préjudice personnel, et l’on rejoint une superconscience qui va lutter collectivement pour le réduire, puisque l’action individuelle n’a plus aucun effet sur la société — seuls quelques psychopathes continuent à coups de fusil d’assaut à penser le contraire —. «L’éthique» est une sorte d’oeil du cyclone, où règne un calme impressionnant, au milieu des pressions très puissantes des humeurs ambiantes, et qui se déliterait si l’une de ces factions disparaissaient, exposant au totalitarisme d’un certain mode de pensée.
Demandons-nous d’ailleurs si ce n’est pas en train d’arriver, quand l’utilitarisme oblitère peu à peu les hautes pressions de l’émotion, que le cyclone s’assagit sous l’effet amortisseur de la pensée rationnelle, que les sentiments sont placés sur les rails de la bienséance. Les émotions négatives n’auraient-elles été placées là par l’évolution que pour nous empoisonner l’existence ? Doit-on les anéantir, ou les cantonner au virtuel ? Mais que devient le sens d’une émotion positive sans son contraire ?

A confondre inégalité et différence, n’allons-nous pas finir par amalgamer égalité et clonage ?

 Posted by at 20 h 30 min

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