Mar 172013
 

sexeProfiter du sexe ? Y réfléchir de près n’est pas une bonne idée. Mieux vaut laisser s’ébattre son inconscient, et mettre l’Observateur (1) en veilleuse. Le lit est étroit : à la fois piste de danse pour les instincts et nid de sommeil pour la conscience… pas toujours facile pour cette dernière ; devrait-elle s’offrir un caisson d’isolation sensorielle ? Plus souvent, on lui propose un verre…
Mais si l’Observateur est congédié, ce qu’il laisse se réveiller est-il acceptable ? La bête va-t-elle plaire ? On n’aime ni les trop agressives ni les trop gentilles. A Dieu va…

Il existe avantages et inconvénients à la diversité de notre espèce. Le bénéfice est que peu importe l’individu, un compagnon (une compagne), quelque part, lui est adapté. La difficulté est de le rencontrer. Deux méthodes tentent de contourner ce problème : la liberté des moeurs d’une part, vaste ensemble de cabines d’essayage où les gens peuvent s’enfiler et vérifier si le résultat est plaisant ; d’autre part le code social, qui définit le comportement du partenaire idéal, tente ainsi de nous transformer en rangées de Barbie et Ken.
Tandis que la panconscience (2) insiste à nous vendre ces jouets, l’instinct nous pousse vers les cabines d’essayage. Malheureusement, jusqu’à présent, on ne leur a pas découvert un mode d’organisation efficace. Il se trouve toujours quelqu’un pour dire que le voisin s’est emparé d’un modèle que l’on désirait par dessus tout. Ça ne plaisante pas ! Certains ont été jusqu’à chercher des armées pour le récupérer. Un véritable foutoir…

Le défi de la liberté des moeurs fut donc la mise au point d’un vaste lupanar policé. La technologie a fait de grands pas. Virtualisation des plaisirs, communication avec d’immenses fichiers de moitiés potentielles, poupées simulant de mieux en mieux une personne réelle, abusant facilement l’inconscient. Le résultat est-il satisfaisant ? Pas vraiment. L’instinct ne nous commande pas seulement de répandre de la semence ou la recevoir ; il espère que le geste soit valorisant, qu’il nous élève d’une marche dans l’accomplissement de l’individu pour l’espèce. Le sexe sans signification est un onanisme intellectuel guère différent, à deux, du plaisir solitaire.

A la question : « Avons-nous atteint la véritable liberté des moeurs ? », ainsi il faut répondre non. Nous passons en réalité notre temps à tromper notre inconscient. La question corollaire est : « Pouvons-nous vivre réellement dans la liberté des moeurs ? ».

Si la société a réussi à maîtriser en partie la pagaille liée aux affaires de sexe, c’est grâce à une faculté humaine merveilleuse : la sublimation. Oui, nous la moquions à l’instant : c’est le subterfuge qui consiste à transformer une pulsion sexuelle en un plaisir hautement intellectualisé, face à un spectacle de danse, une scène érotique du 7ème art… ou moins intellectualisé, dans un cabaret bien chauffé parce que seuls les clients sont vêtus. La sublimation évite aux mâles de sauter sur toute femelle gravide croisée, et de porter en permanence une hache pour sectionner les mains étrangères déjà posées sur elle.

Car il faut se pencher sur la neurologie pour comprendre à quel point notre comportement est intimement programmé par l’instinct sexuel. La beauté féminine tire ses critères des signaux de fertilité ; les oestrogènes développent lèvres, seins, fesses, sans épaissir la taille, d’où un ratio taille/hanches idéal incrusté dans l’inconscient du mâle. La testostérone, elle, accentue les traits du visage, développe la musculature et fait des épaules carrées. Un nez ou une mâchoire qui semble ainsi trop forte aux autres hommes est plaisante pour la gent féminine, capable d’y repérer des glandes toniques. Une compétition est inévitable, sous l’effets des désirs subconscients, pour attirer l’attention des reproducteurs les plus séduisants. Soit nous participons à la bousculade et jouons des coudes, soit nous quittons la file d’attente grâce aux fantasmes et aux plaisirs mutants, méconnaissables après l’intervention du prestidigitateur cortical.

Le dilemme, pour la société, est que notre aptitude à la sublimation est fort inconstante. Le gendarme social est coincé entre le sacrement de l’égalité et l’évidence que, parmi ces pseudo-égaux, certains sont dotés d’hémisphères cérébraux ayant une parenté étonnante avec des ovaires ou des testicules — aucune méchanceté là-dedans, vous savez que je professe la condition humaine comme un esclavagisme de gènes, avec une chance faible et tardive d’acquérir un peu de libre-arbitre —. Le gendarme, donc, ne peut entériner la liberté des moeurs, que certains assimileront au droit de goûter à toutes les coupes intimes. Au nom du principe de l’égalité, s’il faut verrouiller les instincts, la prison sera pour tous.
Afin de faire passer la pilule, la panconscience affiche une pseudo-liberté des moeurs : n’importe qui peut contempler le sexe sous toutes les coutures ; il est enseigné à l’école ; le speed dating permet de multiplier les partenaires. En réalité tout ceci est soigneusement encadré ; les règles sont précises ; seule la sublimation est valorisée, au point que par la faveur de l’art, nous pouvons à présent contempler des scènes tellement sordides, qu’être dans la pièce réelle au lieu d’une salle obscure nous aurait valu immédiatement l’enfermement pour complicité. Le fantasme, lui, est plus suspect : il ne travestit guère la pulsion bestiale. Mieux vaut le contenter avec les pages photoshopées des magazines. Il semble flirter dangereusement avec l’intention, puis l’acte.

Grâce au principe de précaution, nous sommes désormais capables de prévenir l’acte en traquant les images au fond des ordinateurs, en enfermant leurs scabreux propriétaires… et en détruisant aussi au passage un contingent d’innocents, qui n’auraient jamais agi.

Avouons que cette pseudo-liberté des moeurs n’est pas enthousiasmante, pour plusieurs raisons :
Nos plaisirs les plus inouïs sont ceux qui flirtent avec l’interdit. Or il est difficile de flirter quand, sans avoir franchi l’interdit, le fantasme est déjà au tribunal.
La facilité avec laquelle n’importe qui accède à n’importe quoi pousse à rechercher l’interdit dans les extrêmes. L’amour buccal et la sodomie sont considérées comme des pratiques sexuelles standards par les adolescents à peine pubères. L’éducation sexuelle, réduite à un cours anatomique sur des parties, gagnerait à enseigner la sauvegarde de quelques mystères sur les multiples façons de s’en servir.
L’excitation provient de la promesse de satisfaire quelques remuantes frustrations. Or personne n’accumule les mêmes. Entre le sevrage trop rapide du nourrisson, ou l’interruption du plaisir à se faire essuyer les fesses, et la période adolescente où l’être tant aimé n’a jamais daigné distribuer le moindre sourire à notre encontre, les sources d’insatisfaction sont innombrables et lourdement enracinées dans l’inconscient, même si elles aussi ont été enrobées par la suite de jolies sublimations. Cependant nous sentons, en matière sexuelle, que les thèmes de nos fantasmes plongent droit au coeur de nos mythes, jamais réalisés, et nous font croire un instant à leur vraisemblance.

De ce fait, on ne peut pas attendre de chacun d’entre nous les mêmes fantasmes, selon notre histoire personnelle, et notre imagination. Les plus inventifs sont les mieux lotis ; ils peuvent édifier, au secret, les abus les moins avouables, et n’être coupables de rien — bonheur menacé par l’IRM fonctionnelle ! —. Tandis que les malheureux esclaves de l’image, incapables de l’imprimer assez vivement dans leur mémoire, se font enfermer à cause des extensions numériques de celle-ci. Ne devrait-on pas placer également, dans le box des accusés, tous les acteurs de l’implantation des frustrations chez le coupable ? Comment ? Ils n’ont pas eu de participation active ? Mais justement, on met au tribunal des gens qui n’ont pas agi…

Dans le jury se trouvent les panconscients, des personnes qui font sagement l’amour en couple pendant trente ans selon la façon prescrite et s’en trouvent satisfaites. Beaucoup prétendent ne pas avoir de fantasmes. Vérité… ou inconscient bien verrouillé ? Voici donc la solution finale : une conscience qui évite soigneusement de regarder son nombril de trop près… sous peine qu’elle réalise avoir été enfantée

Tout ceci semble un peu déprimant. N’y aurait-il pas de véritable liberté des moeurs possible ? Allons-nous vers un destin de ruche où chaque individu disposera de sa petite cellule, aux contours bien délimités, capable de reluquer, par transparence, la nudité de tous ses congénères ?
L’affaire déborde largement le cadre de la sexualité. En pointant l’importance des frustrations, les déviances sexuelles apparaissent en réalité comme symptôme des dysfonctionnements de la société. La panconscience veut nous asseoir dans son parc moral, mais sa cohérence est loin d’être satisfaisante. En particulier elle tient le double discours, parfaitement contradictoire, que nous serions théoriquement égaux, et nous place dans un monde remarquablement inégalitaire. Elle ressemble à un prophète promettant son paradis — « un jour vous aurez les mêmes droits » — aux habitants de féodalités, économiques et non plus héréditaires, où les chaînes sont devenues paradoxalement les « éléments du confort de vie », qu’il faut s’approprier. Promesse jamais tenue, mensonge antique. Le seul rayon de soleil est que le Paradis est en phase d’accostage. Pas besoin d’être croyant : nous pourrons tous nous enfuir, prochainement, dans la virtualité. Quelques heures de travail dans l’enfer sur Terre achèteront notre soirée dans l’Olympe. La lumière divine a été numérisée.

La liberté des moeurs sera-t-elle alors de vivre tous les moeurs possibles dans son paradis privé, et plus personne n’y trouvera à redire parce que la vie réelle sera débarrassée de tout incident, chacun ayant atteint enfin l’égalité dans cet accès universel aux mythes à notre goût ?
Nous sentons quelque chose en nous qui renâcle devant cet avenir au sein de la Matrice. L’inconscient, toujours lui, est facile à abuser — le malheureux ne dispose d’aucun accès à l’Observation —, mais il n’est pas dépourvu d’informateurs : où est passé le parfum des phéromones ? Pourquoi ne survient-il plus cette délicieuse langueur après l’amour ? Où sont les enfants qui devraient gambader autour de lui ?
La sublimation ne remplace pas tout. On peut trouver chez le plus pur des intellectuels des traits de caractère en rapport avec l’absence de progéniture.

L’évasion complète doit attendre que nous puissions simuler, éventuellement, ces influences fondamentales du corps sur le Moi. Jusque là, s’il n’est pas possible d’enfermer totalement nos nécessaires pulsions dans le virtuel, ou les étouffer sous la chape panconsciente, il faut essayer de corriger les structures sociales qui font obstacle à la liberté des moeurs, comme le couple propriétaire. Oui, alors que nous prétendons être entrés dans une ère libérale, il y a encore beaucoup de paires de menottes qui traînent…

(1) Dans « Le Monde polyconscient« , l’Observateur est le nom donné à ce que nous appelons habituellement conscience, quand ces processus de rétro-contrôle supérieurs semblent atteindre une certaine indépendance…

(2) La panconscience, dans le même livre, est la conscience sociale, membre important de la société intérieure qu’est notre psychisme.

 Posted by at 4 h 49 min

 Leave a Reply

You may use these HTML tags and attributes: <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>

(required)

(required)