Déc 292012
 

Des gens connus soutiennent l’enseignement de la philosophie dans les cursus scientifiques.
Ce n’est pas souhaitable pour plusieurs raisons :
Si ces gens considéraient leur propre histoire avec recul, ils s’apercevraient que leur enthousiasme pour la philosophie provient justement de sa découverte alors qu’ils se sont construits en son absence, sur d’autres bases. C’est la richesse de la confrontation entre leurs positions antérieures et les nouvelles, issues du questionnement philosophique, qui les a éblouit. En favorisant un mélange précoce, ils en auraient perdu la saveur, et la fécondité du conflit. L’absorption d’une philosophie académique nuit à la diversité. Certes, elle ne propose jamais une seule réponse, mais elle en propose justement une telle floraison qu’il n’est plus très facile d’inventer la sienne.

C’est la deuxième raison : la philosophie ne s’apprend pas. Elle se découvre. Elle se présente au moment où l’esprit est prêt à la recevoir. Un tel questionnement est éventuellement nocif à une autre phase de son histoire personnelle. L’arbitraire d’un enseignement à un âge déterminé est pire encore que forcer à ingurgiter des mathématiques un esprit n’ayant pas encore mûri les structures nécessaires à les digérer. La contrainte a un effet systématique : elle décourage et détourne cet esprit de la discipline pendant bien des années.

Enfin, toutes les autres sciences sont capables de développer l’esprit critique, cet avantage particulièrement proéminent de la philosophie. C’est une affaire de manière d’enseigner. Il est nécessaire, en fait, de mettre un peu de philosophie dans tous les apprentissages. N’est-ce pas, après tout, la matière la plus indissociable de notre humanité ?

 Posted by at 2 h 06 min

  2 Responses to “Faut-il enseigner la philosophie aux étudiants en sciences ?”

  1. En réalité, la physique fondamentale est depuis une trentaine d’années bloquée, après des succès extraordinaires dans le traitement unifié des interactions. Cette unification, c’était le projet d’Einstein, se heurte aujourd’hui au traitement de l’interaction la plus familière, la gravitation. Des idées ont été avancées, en particulier, citant Leibniz, le renoncement au paramètre temps. Idée qui a ensuite séduit les philosophes.
    Sans doute une meilleure connaissance des philosophes (des présocratiques à aujourd’hui) de la part des physiciens faciliterait le dialogue.
    Pour répondre au début de l’article, les gens connus que vous évoquez ne sont pas ceux qui ont eu les idées moteurs au cours de ce siècle où l’on est passé de la compréhension d’un  » visible compliqué par un invisible simple » à l’étude d’un monde révolu (big bang, etc) ou créé à très haute énergie – et pas simple.

    • Ce post répond à l’interview de Françoise Balibar « La philosophie doit être intégrée aux cursus scientifiques » dans Sciences&Avenir de janvier 2013. Son discours est chaleureux et motivant ; cependant il recèle une erreur fréquente en éducation : vouloir changer des procédures qui sont en apparence des dysfonctionnements et qui, pourtant, ont fait de nous des êtres riches à l’âge adulte.
      Et si l’éducation devait comporter des failles, sur lesquelles les jeunes bâtissent leur assurance ?

      Votre exemple du renoncement au temps est bien venu, puisque mon bouquin sur le fonctionnement de la conscience, bien que n’ayant rien à voir avec la physique fondamentale, explique pourquoi nous sommes obligés de recourir à des repères comme le temps, création de l’esprit pour cerner des lois fondamentales plutôt que partie de celles-ci.

      Le souci tant en physique qu’en philosophie est que nous n’avons pas d’évaluation indépendante de notre « outil à penser » puisque nous n’avons jamais rien conçu de véritablement extérieur à lui. Vous avez raison de signaler qu’il faut un dialogue entre les disciplines, du « nexialisme » comme l’avait imaginé A.E. Van Vogt. Peut-être les prochaines avancées majeures en physique suivront-elles des percées en neurosciences ?

      Des ponts se créent en tout cas : le numéro de novembre 2012 de Philosophie Magazine expose la nouvelle tendance en physique : l’abandon de l’idée classique du Big Bang ; notre univers devient une étape expansionniste entre une phase antérieure infinie d’inflation et une phase postérieure de ré-inflation.

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