Oct 162012
 

Notre esprit entreprend une modélisation du monde qui nous entoure, et en particulier de la société. Ces modèles sont infidèles, à plus d’un titre, comme nous le détaillerons par la suite. Or il semble qu’il ne s’agisse pas d’un hasard, mais d’un aboutissement évolutif. Pas un désavantage, donc ? Le décalage avec la réalité est ce qui permet à nos intentions d’exister. Nous tentons, en effet, d’amener le monde à coïncider avec notre représentation personnelle. La volonté individuelle, cependant, n’est pas une interaction à sens unique. Le monde a une inertie terrible, résiste. Ses changements ont un effet rétro-actif puissant sur nos modèles. Ceux-ci sont à la fois infidèles et en évolution permanente.

Si nous établissons une représentation de la société, nous avons donc une sorte de scène intérieure où « jouent » les personnages les plus importants de notre vie. Il serait tentant, à ce point, d’imaginer le Moi comme le réalisateur de cette pièce de théâtre.

Malheureusement ce serait impliquer l’existence d’une sorte d’homoncule aux commandes de notre esprit, producteur de notre volonté. D’où surgirait-il ? Il le faudrait programmé depuis la vie embryonnaire, puisque l’enfant fonctionne déjà sur le principe de la modélisation. Mais il n’existe pas d’intentions élaborées dans le patrimoine génétique, seulement des rails qui nous gardent dans un espace de cohérence commun, et un propulseur instinctif, future armature de notre volonté.

 

L’originalité de la polyconscience est de mettre fin au « je » insécable. Le Moi homoncule disparaît. La théorie établit une continuité entre tous les processus neurologiques amenant la constitution de l’esprit. Elle ne voit pas de confrontation entre les images du monde et une supposée volonté indépendante ; le Moi est constitué par les modèles qui se sont révélés les plus performants — les plus célèbres — dans l’interaction à double sens avec le monde. 

Cela ne fait pas de notre conscience une espèce d’algorithme sophistiqué qu’il serait possible de programmer dans un bon ordinateur. Au contraire, la polyconscience explique la complexité et la quasi imprédictibilité de notre comportement, bien mieux que si nous installions un homoncule et ses intentions particulières aux commandes.

 

L’esprit est stratifié, par ce que j’appelle des niveaux d’éveil neurologiques. Chaque niveau est un processus d’auto-organisation réévaluant le précédent, sur un ensemble de valeurs subissant lui-même de perpétuels remaniements, sous l’influence des nécessités corporelles instinctives et des modélisation des informations externes afférentes

. Les informations sont, aux plus bas échelons, sensorielles ; puis elles sont fournies par le niveau inférieur ou des centres cérébraux spécialisés. Le niveau d’éveil supérieur est en effet une modélisation du fonctionnement du précédent. Il est toujours soumis, par des mécanismes de ré-entrées, aux impératifs instinctifs, mais de façon moins directe. Ici commence la sublimation des besoins.

Aux niveaux supérieurs, immédiatement sous-conscients, les représentations ont acquis une grande sophistication. Elles sont capables de simuler l’esprit d’une autre personne, tout en restant grossières et infidèles. Ce sont les personae, élément central de la théorie de la polyconscience. Grâce aux personae, nous sommes capables de confronter différents points de vue sur le monde. Comment s’exerce le choix ? Faut-il réintégrer l’homoncule dominateur à ce stade ?

Nous exerçons effectivement un pouvoir, mais il n’est en possession d’aucune âme ni d’aucune glande. Nos représentations sont évaluées par les niveaux d’éveil supérieurs, et leurs résultats confrontés à des valeurs. Ce processus s’exerce tout au long de la chaîne des niveaux d’éveil. Les valeurs initiales sont innées. Elles sont de complexité croissante et influencées par l’environnement au fur et à mesure que l’on s’élève dans les niveaux. Elles sont à la base de la décision. Cependant, pour que le choix ait un sens, il faut une diversité de propositions. Un générateur de diversité existe : c’est l’infidélité volontaire des représentations. Se crée ainsi une opposition entre elles à propos d’un même sujet. Le conflit entre les représentations, leur mise en pratique, leur évaluation et la sélection qui en résulte, est la base du fonctionnement de l’esprit. Sans besoin d’homoncule, la personnalité se constitue progressivement par la somme des personae qui se sont révélées les plus efficaces. Chacune a une valeur incrémentée par une réussite. Le paysage politique intérieur fonctionne sur le principe de la célébrité.

Nous sommes des êtres de pouvoir et l’assemblée intérieure ne prête qu’aux riches, c’est-à-dire aux personae qui ont déjà amassé beaucoup de valeur. Dans le cas contraire, nous serions des édifices instables. Cette élasticité contrôlée de l’esprit est un compromis. Hors de lui naissent les pathologies mentales, inadéquation entre les pressions environnementales et les capacités d’auto-organisation — qui peuvent concerner tous les niveaux d’éveil neurologiques —.

 

Qu’est-ce alors que le Moi ? Pourquoi ne nous sentons-nous pas multiples ?

La conscience est un processus intégrateur. Elle est elle-même observatrice des niveaux sous-jacents. Mais elle ne contient pas intrinsèquement les tâches mentales complexes qui servent de support à nos décisions. Les automatismes locomoteurs, l’apprentissage, la mémoire, la création des concepts, la profondeur des raisonnements : tous ces rouages ne sont pas directement sous la dépendance de la conscience. Elle les oriente, les met en exergue, les coordonne.

La grande question est de savoir si elle commande. Après ce que nous venons de voir, la réponse est à l’évidence non. La conscience ne possède pas de valeurs propres qui lui seraient tombées du ciel. Elle organise les valeurs de complexité croissante issues des niveaux inférieurs et inféodées à eux. Elle crée donc son propre échelon de valeur, qui est au final notre impression de volonté personnelle. Mais ce solarium ne pourrait exister sans l’immeuble qui le sous-tend, et la moindre perturbation dans les étages peut bouleverser la forme des valeurs conscientes.

La sensation de Moi unique est nécessaire et protectrice. Si chaque représentation alternative était présente en permanence dans la conscience, celle-ci serait en train d’atermoyer, de tester avec prudence, de retarder constamment une décision. Chaque persona est renforcée par la proximité et la fréquence de rencontre avec son sujet réel. Ce qui ne la rend pas forcément dominatrice. Tout repose sur sa célébrité et les résistances qu’elle provoque dans la société intérieure, dans un équilibre qui change selon le contexte de chaque évènement vécu. L’impression de Moi unique repose sur trois piliers : l’intégration du corps dans les schémas sous-conscients, la mémoire de notre continuité, et les personae les plus influentes de la polyconscience assemblées en noyau directeur. Ce noyau, s’il rend compte de notre prévisibilité, explique aussi, par sa facilité à la recomposition, la diversité de nos attitudes, parfois incompréhensibles à nous-mêmes.

 

S’éprouver polyconscient est permettre à la conscience d’accéder aux discours des représentations sous-conscientes, et de construire ainsi un niveau d’observation supplémentaire sur elle-même. C’est un meilleur stade d’auto-organisation, mais aussi une rupture de la protection apportée par l’inconscience. L’opération est-elle avantageuse pour tous ? On imagine aisément que ceux d’entre nous souffrant de perturbations inconscientes auraient intérêt à le faire, mais en déplaçant ainsi l’équilibre éprouvé par la conscience, il n’est pas certain d’en trouver un meilleur, grâce à des modèles extérieurs. De telles pressions peuvent au contraire aggraver les conflits sous-conscients. Quand existent de tels troubles, la conscience ne commande pas ces conflits, elle en est la résultante. Savoir qu’existe un niveau d’observation supplémentaire ne suffit pas pour le posséder. Il est nécessaire que la conscience se hisse à ce plan supérieur, par l’acquisition de nouvelles représentations sur elle-même. La personnalité en est fondamentalement modifiée. Une marche de liberté est gagnée.

 

La difficulté des psychothérapies provient d’une part de la limitation physiologique de l’élasticité du psychisme, de sa maturation neurologique, et d’autre part du caractère extrinsèque de ces traitements : il leur est très difficile de ne pas participer au conflit polyconscient puisqu’ils sont porteurs d’intentions, dont l’individu traité n’est pas propriétaire. Le pouvoir du thérapeute s’implante aisément dans une polyconscience instable, sous la forme d’une persona puissante. C’est le transfert des analystes. Dans une polyconscience verrouillée au contraire, gonflée d’assurance, le pouvoir extérieur est un ennemi. Des lectures sont plus aisées à s’approprier.

 

Nous verrons qu’en théorie polyconsciente, le Moi devient une simple sensation, partie émergée d’un édifice complexe que l’on peut décrire comme une véritable société intérieure, ou psociété, chaque persona elle-même formée à partir de niveaux plus élémentaires, dans une continuité qui s’étend jusqu’aux automatismes basiques du système nerveux. Les caractéristiques du Moi, uniques et mouvantes, proviennent de l’amalgame spécifique formé par les personae les plus célèbres dans chaque domaine de la vie de l’individu, configuration créée par son propre historique, et jamais figée.

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