jan 202012
 

Arrêtons-nous sur un point fondamental : Le préalable que nous devons reconnaître et garder en toile de fond dans une théorie de la conscience est qu’elle s’auto-influence. L’organisation graduellement plus complexe de notre psychisme fait progressivement disparaître les paliers, canaux et compartiments délimités par le support biologique. La pensée devient moins contingentée par la contrainte physique, sans pouvoir s’en affranchir complètement, ainsi que le montre le vieillissement et les maladies physiques.
Ici, dans cette évasion du mécanisme biochimique, apparaît la spécificité extraordinaire de la conscience, que l’on aime baptiser « âme ». Ce n’est pas quelque chose d’ajouté à l’écheveau neuronal, comme voudrait le vanter la prétention humaine, mais détaché de lui.
N’entendez pas par détaché la moindre affaire mystique. Il s’agit d’un changement des lois régissant le processus cérébral. A l’échelon neuronal, les lois sont grossièrement celles d’un circuit électrique, avec des modulations et des rétroactions plus complexes que celles actuellement réalisables par l’électronique. A l’échelle de la conscience, les lois sont chaotiques. Une information pénétrant un esprit le modifie comme l’entrebâillement d’une fenêtre perturbe les mouvements d’air dans une pièce. Le résultat final n’est pas défini mais prédictible par des probabilités.
Notons ce détail savoureux : si l’univers avait été soumis à un déterminisme rassurant tel que l’humanité l’espérait jusqu’au siècle dernier, et auquel nous nous accrochons encore dans l’essentiel des aspects de notre vie, nous n’aurions pas été en mesure de réfléchir à tout ceci, et occupés probablement à tourner végétativement notre face stupide vers le soleil pour la réchauffer.

La conscience s’auto-influence. Autrement dit, nous pouvons imaginer fonctionner d’une certaine façon et nous mettre réellement à fonctionner de cette façon.
Dans ces conditions, la conscience ne peut plus être réellement enfermée dans une théorie, sauf à n’y mettre que des suggestions basiques. Nous pouvons, en quelque sorte, nous choisir une théorie de la conscience, du moment qu’elle nous semble avoir des avantages, en premier lieu d’expliquer correctement les évènements extérieurs. Peu importe que la théorie soit bancale, notre conscience va continuer à s’y conformer tant que les avantages persistent.

Réalisez-vous que c’est un angle tout différent pour considérer, par exemple, la psychanalyse ?
La théorie psychanalytique devient un univers que les personnes se choisissent pour donner une cohérence à leur construction mentale. Un évènement marquant, comme un traumatisme infantile, devient un évènement structurant parce que l’on a utilisé une grille qui le définit ainsi et non pas parce qu’il recèle une causalité en lui-même. C’est la théorie qui est structurante, davantage que l’évènement.
A l’évidence, l’évènement a eu une influence sur la conscience, mais pas forcément celle que la psychanalyse imagine, puisque l’esprit considéré fonctionnait à l’époque dans une autre théorie. Bien entendu, une conscience qui aurait été éduquée dès l’origine dans la théorie psychanalytique vivrait les évènements de la manière prévue et se structurerait bien selon les principes de la psychanalyse. Nous retombons sur notre principe de fonctionner authentiquement de la façon dont nous imaginons fonctionner.

Voici donc quel sera notre théorème final : Une théorie de la conscience est un cadre rassemblant les esprits qui y trouvent une explication satisfaisante de leur cohérence individuelle, sans pouvoir prétendre à une portée universelle.

Il semble alors que je me sois coupé l’herbe sous le pied, étant arrivé ici à grands renforts de panneaux publicitaires pour une nouvelle théorie de la conscience !
C’est, si l’on peut dire, l’un des inconvénients de cette théorie : elle n’est pas très exclusive. Elle est parfaitement apte à se ridiculiser elle-même, voire je la crains parfois capable de suicide. Cette absence terrible d’instinct de conservation est un défaut majeur que je travaille assidûment à corriger. J’aimerais, avant de chercher du soutien auprès des organismes de protection des espèces en danger, avoir réussi à la faire se reproduire au moins une fois — un seul adepte suffit ! —, sinon j’aurais l’air ridicule…

La principale originalité de la polyconscience cependant, lui donne une chance d’échapper partiellement au théorème : elle s’affranchit du terme « individuel » introduit. Elle déborde du cadre de l’enveloppe cérébrale, car la conscience n’est pas explicable sans les interactions avec celles qui l’entourent. Dans notre analogie, l’air qui pénètre par la fenêtre et perturbe l’atmosphère de la pièce, provient d’un système climatologique beaucoup plus complexe.

Le défi pour nos consciences, en quelque sorte, après qu’elles aient réussi à s’échapper du déterminisme strict dans l’appréciation de leur propre fonctionnement, est de s’envoler sur les ailes de ces « vents » de communication qui nous relient à nos congénères. Nous devons prendre garde, par contre, de ne pas y perdre notre noyau d’identité, car c’est un bouleversement de conception aussi radical que si notre souffle, n’ayant jamais quitté l’intimité d’une chambre, s’échappait par la fenêtre et se retrouvait livré aux tourbillons de l’atmosphère.
Nous affrontons la problématique de l’Homme-sable, désagrégé sur un bord de mer par une nuit de beuverie avec ses potes hommes-sable, et qui doit se rassembler au matin sur la plage constituée de tous ses compagnons mélangés. Comment identifier ses grains ? Qu’est-ce qui va les ressouder ?

Comment assemblons-nous nos graines de conscience et comment continuer à maintenir l’assemblage si nous nous évadons de notre boîte crânienne pour nous mélanger à d’autres esprits ?
Bien aventureuses sont les prédictions de ce que nous pouvons devenir. Impossible, pour la conscience, de parler d’espèces, et se référer à l’évolution biologique. C’est la vanité un peu étroite du transhumanisme, quand il pense l’auto-transformation de l’homme comme des modifications physiques. La véritable évolution de l’humanité est celle de la conscience, et rien ne dit qu’elle ait les moyens de la contrôler comme elle contrôle maintenant l’évolution de son support physique.
Observons qu’au siècle dernier les lecteurs de « 1984 » s’effrayaient terriblement d’un monde totalitaire, et auraient considéré les populations consentantes d’un pareil univers comme « non humaines ». Depuis, notre société a certainement acquis des caractéristiques orwelliennes. La panconscience s’est renforcée, et ne demande qu’à se renforcer davantage au fur et à mesure que le confort attribué à chacun d’entre nous accroît notre conformisme. Nous pourrions arriver à une société du type « 1984 », sans aucun de ses aspects carcéraux, parce que tout le monde serait consentant, et même aspirant. Nous ne pourrions absolument pas la considérer comme un enfer, comme les premiers lecteurs de « 1984 » l’ont fait, pas plus que les citoyens d’une société industrielle ne s’inquiètent d’être considérés comme des monstres par une tribu primitive qui découvre soudainement cet univers productiviste.

Il existe bien une « évolution » des consciences, dont le darwinisme spécifique reste à trouver. Nous commettons une erreur, en nous essayant à des prédictions et des jugements, analogue à la transposition de notre sensibilité personnelle sur celle d’un individu d’une autre culture. Imaginer qu’il perçoit sa vie comme nous le faisons, fausse complètement notre jugement.
Pourtant ces erreurs ont un effet important sur l’évolution des consciences. Difficile de dire si elles sont « utiles ». Nous sommes au-delà des critères de jugement de cet ordre. Mais, par exemple, la transposition de notre sensibilité dans l’esprit du prochain est ce qui fait inculquer les valeurs auxquelles nous sommes attachés à des étrangers, qu’ils soient volontaires ou non. C’est la motivation basique du missionnaire, du transfert de valeurs sociales, des progrès du confort de l’humanité. Ce fut aussi la motivation de tous les conflits, puisque ce transfert n’est pas toujours tendre dans ses méthodes. Depuis qu’elles relèvent davantage de la manipulation psychologique, les guerres se sont raréfiées. Avant d’enterrer les conflits cependant, est-on sûr que l’évolution des consciences peut s’en passer ?

Nos prédictions et nos jugements sont erronés, mais il faut quand même les faire, pourrait-on conclure, parce qu’ils sont une des sources de l’évolution des consciences. Peu importe leur contenu, puisque même si les prédictions sont effrayantes, elles peuvent néanmoins se réaliser, et plus grand monde n’en est effrayé ! Notre conscience apparaît une survivante aux capacités d’adaptation extraordinaires, puisqu’elle est toujours satisfaite de son sort. Je parle bien sûr de l’opinion générale et non d’avis individuels — mais nous verrons bientôt en polyconscience qu’il n’y a pas de fossé conceptuel entre les deux —.

Une interrogation émerge : Que la conscience croie décider de son propre destin n’est-il pas une illusion ?

 Posted by at 12 h 26 min

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