Alain Damasio – Les furtifs

Posted août 27th, 2019 by admin

Le livre extraordinaire de Damasio n’est digeste qu’en lecture… furtive.

Pas rapide donc, ultra-rapide.

Ralentissez sur les anticipations de la société du futur proche, judicieusement enracinées dans les évolutions d’aujourd’hui. Elles décrivent très bien les attentes et rébellions d’une frange sociale éprise de collectivisme  et marginalisée par les inégalités caricaturales du capitalisme contemporain.

Les apartés philosophiques qui en découlent sont un peu décevants. Aucun progrès depuis 68. Nostalgie. On fait table rase des inégalités et on recommence. Sans la moindre réflexion sur pourquoi ces inégalités réapparaissent inéluctablement, dans toutes les utopies qui s’y sont attaquées.

L’anarchisme n’est jamais qu’un idéalisme parmi d’autres, avec tous les défauts de l’idéal, et cela introduit une discordance avec l’adaptabilité maximale que défend Damasio. Les bonnes questions sont posées. Mais Damasio reste enchaîné par cette caractéristique des grands empathes, la plus merveilleuse des qualités ou le plus grand des défauts : il refuse de séparer l’individuel et le collectif, les présentent toujours mélangés. Il exclue de les voir défusionnés, ce qui obligerait à parler de leurs conflits, et menacer l’équilibre trouvé.

Après ces critiques, en quoi ‘Les furtifs’ sont-ils extraordinaires, direz-vous ? Ce livre est une ode au changement, à la mouvance. L’ode ultime, pour ce qui a été écrit jusqu’à présent. Vous pouvez sans hésiter la placer sur l’étagère de vos références en littérature. Afin de manipuler le son fantasque de ses furtifs, Damasio manipule avec autant de virtuosité les mots. Fanfare chatoyante de termes protologiques, jamais enfermés dans le dictionnaire ni dans aucun verlan standardisé. Le texte porte l’esprit comme des rafales gonflent les voiles. Quel que soit l’appréciation que vous portez sur la contestation profondément ancrée dans le discours, cette tornade vous fera surfer à grande vitesse sur l’underground. Grisant ! L’art est si beau qu’il fait passer finalement très vite les 900 pages du bouquin. Vous pouvez accélérer quand l’histoire se ralentit. Tous les mots ont du sens, dans des phrases courtes, et l’échantillonnage suffit à vous maintenir dans le récit. Au final c’est un véritable trip sémantique qui vous donne l’impression authentique d’avoir avalé un furtif et le sentir tournebouler dans votre écheveau neural, réveillant leurs motifs alanguis.

Damasio livre son âme intime dans ce livre. Il se met en scène dans le personnage de Varech. Ses fantasmes sociologiques coulent par sa bouche avec un brio sublime, qui chavirerait n’importe quel tribunal. Pas besoin de l’avoir rencontré, le lecteur a l’impression à présent de parfaitement le connaître. Félicitations, Mr Damasio, vous êtes un gourou dont il faut absolument entendre le discours, une radicalité qui permet d’animer et de recentrer sa pensée.

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