Spitz Jacques – L’oeil du purgatoire

Posted mai 7th, 2013 by admin

l-oeil-du-purgatoire 8/10 Découvrez le présent vieilli, ce temps inédit inventé par Jacques Spitz dans un roman phénoménal, publié en 1945, considéré comme un des classiques du roman d’anticipation français. Une plume injustement tombée dans l’oubli ; l’univers de Spitz a la profondeur de ceux des plus grands maîtres de l’écriture.

Extraits de la descente au fond d’une dépression mysogyne du peintre Poldonski, personnage principal :

p27- Il y a du vrai dans ce que dit ce pelliculeux de Dagerlöff : les femmes tissent la tapisserie du monde. Elles regroupent le troupeau humain, l’avilissent, veillent à le maintenir dans la médiocrité en lui inculquant leurs soucis sordides d’étable ou de litière. Elles trouvent tout naturel que le monde tourne autour de leur sexe. Les abeilles d’un essaim s’attachent par
les pattes, les ailes, ce n’est déjà pas bien ragoûtant à voir. Mais que dire des humains qui sont attachés les uns aux autres par des poils de bas-ventre ? Écœurement, je ne veux plus peindre que des paysages.

p29- On a très peu de choses à faire dès qu’on se réduit à l’essentiel. Je n’aurais pas pensé, avant cette cure de solitude, qu’on tenait si peu de place dans la vie, et que la vie tenait si peu de place en vous. Ma vie, c’est comme si je la voyais se ratatiner chaque jour un peu plus, sous les frondaisons magnifiques de l’ennui. J’interroge mon passé, je cherche des
souvenirs, je trouve des cendres, une poussière terne et grise. Il y a certainement plus à ramasser dans la poubelle de l’immeuble. Mon passé, les résidus de ma vie défient le crible de la mémoire : il ne me reste rien. Tant mieux.

p34- — Oui, je me tue demain matin.
Il n’a pas cillé, mais son regard bleu de très jeune chat s’est posé sur moi pour une interrogation muette. Pour faire diversion, j’ai ricané. Il est plus intelligent que je ne croyais : mon attitude ne lui a pas donné le change, il a tout de suite vu que c’était sérieux.
— Permettez-moi de vous saluer, a-t-il dit en se découvrant malgré la pluie. Non, non, continua-t-il en réponse à mes
protestations, vous passeriez dans un cercueil que les usages m’obligeraient à recevoir un peu d’eau sur le crâne. Pourquoi ne rendrais-je pas au vivant l’hommage dû à sa dépouille ?…

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